RÉSULTATS DE CES DEUX CONSTITUTIONS
presque en même temps ; il doit surtout en apprécier les résultats, au point de vue politique, social, moral, intellectuel. Thucydide nous a laissé un admirable et éloquent tableau du contraste que présentaient les deux formes de gouvernement, dans cette inimitable oraison funèbre qu'il met dans la bouche de Périclès à la fin de la première année de la guerre du Péloponnèse. « Notre constitution, dit-il, s'appelle démocratie, parce qu'elle a constamment en vue la prospérité du plus grand nombre et non celle de quelques-uns ; dans les différends des citoyens entre eux, les lois sont égales pour tous ; pour les dignités publiques, chacun y arrive, non par l'influence de son parti, mais par son véritable mérite ; ni l'indigence ni le défaut de naissance n'enlèvent à aucun de nous le droit de servir l'État, s'il en est capable. Nous nous accordons en outre des plaisirs intellectuels; cependant notre éducation est telle que, si les Lacédémoniens s'efforcent, dès la première jeunesse, d'acquérir de la valeur par des exercices pénibles, nous sommes, nous, quoique plus librement élevés, toujours prêts à nous jeter dans le danger; car nous aimons le beau avec mesure et nous pratiquons la philosophie sans rien perdre de notre force. Chez nous les mêmes hommes, occupés de leurs affaires particulières, sont aussi versés dans les choses delà politique. Pour me résumer, je dis que cette ville est l'école de la Grèce ; chacun de Qous, pris isolément, peut suffire à des lâches diverses avec autant de bonne grâce que d'habileté. » Ce rapport entre l'État et le citoyen n'est-il pas le type
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idéal que les nations modernes les plus avancées ont atteint en partie ou qu'elles s'efforcent d'atteindre? Sparte, au contraire, a toujours poursuivi un seul but : asseoir la domination du plus petit nombre sur le plus grand; rendre à cet effet le plus grand nombre foncièrement incapable de progrès intellectuel, moral et matériel. Elle ne s'est préoccupée que des qualités purement militaires. Pour assurer son édifice, elle inventa des institutions contre nature. Elle enveloppa l'homme, dès sa naissance, d'un cercle de fer qui ne lui laissait pas plus de liberté dans l'éducation, dans le choix d'un état, dans le développement de l'esprit, que dans le régime ordinaire de la vie et dans les sentiments les plus naturels. Ainsi cuirassée et solidifiée, pour ainsi dire, elle demeura des siècles entiers étrangère à cet esprit de progrès qui est le trait caractéristique du pur hellénisme. Personne ne niera les vertus militaires de Sparte, sa discipline, ses exercices, sa tempérance. Mais ces vertus, les autres Hellènes n'en ont point été privés. Sans elles, les Athéniens n'auraient pas accompli leurs glorieux exploits, les dix mille deXénophon n'auraient pas exécuté leur périlleuse retraite à travers TAsie, et, pour nous borner aux faits principaux, Épaminondas n'aurait pas vaincu les Spartiates à Leuctres et à Mantinée. Il serait d'ailleurs absurde de poser même la question de savoir qui, de Sparteavec sa vie inculte, ou d'Athène? avec son admirable constitution, a plus fait pour la gloire des Hellènes, pour le bien de l'humanité. Supprimez Athènes de l'histoire, la splendeur de la Grèce est obs-
curcie, l'humanité recule. Supprimez Sparte la dorienne,le nom des Hellènes ne perd rien de son éclat. Les vertus guerrières, ces vertus maîtresses de Lacédémone, n'ont pas même été célébrées par des Spartiates; c'est Hérodote, presque un Ionien, ce sont les Athéniens Thucydide et Xénophon qui les rappellent au souvenir de la postérité.
Nous nous résumons. Les faits sont loin de confirmer l'importance prépondérante qu'on s'est efforcé quelquefois d'attribuer à la race dorienne. Son caractère viril a pu exercer une influence sur la marche intellectuelle et morale de l'hellénisme; elle n'en a pas ellemême formé le plus beau type. Au contraire, l'immixtion des Doriens dans les affaires des Grecs a enrayé pendant des siècles le progrès de l'hellénisme ; elle a multiplié les esclaves ; elle a dispersé dans des pays éloignés les meilleurs enfants de la Grèce, morcelé la nation, rendu impossible son unité politique et flétri en peu de temps la première fleur de sa civilisation.
L'invasion des Doriens a été la cause première de ces funestes effets ; toutefois il faut dire que la grande émigration des autres races n'a pas moins contribué à cette altération politique et sociale. Si, au lieu de s'en aller aux quatre coins de l'horizon, les indigènes étaient restés dans leur pays, y avaient développé les facultés qu'ils déployèrent à l'étranger, ils auraient prévenu la ruine finale de la Grèce et complété l'œuvre de Tunité nationale. Une fois ce grand pas accompli, ils auraient facilement prévalu dans les contrées situées au nord de
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6'fr PREMIER AGE DE L'HELLÉNISME.
la Thessalie et de l'Épire, et formé un État puissant et compacte. Nous sommes d'autant plus autorisés à admettre cette hypothèse que les Hellènes demeurés dans leur pays ont pu, quoique inférieurs en nombre aux émigrants, résister assez longtemps aux conquérants, les empêcher de se rendre maîtres de toute la Grèce, neutraliser jusqu'à un certain point la réaction du dorisme et mettre enfin une de leurs villes en mesure de lutter contre lui. Mais l'émigration en masse a été de tout temps un des traits caractéristiques de la nation hellène. Par là, les intérêts de la métropole ont été souvent sacrifiés; et bien souvent aussi les émigrants ont fini par être entièrement perdus pour l'hellénisme.