CHAPITRE PREMIER
Principales phases de cette histoire. — Temps homériques, — Invasion dorienne. — Premières migrations. — L'hellénisme hors de Grèce et en Grèce. — Diminution de la population libre ; accroissement du nombre des esclaves. — Destruction de l'unité politique. — Sparte. — Réveil des indigènes. — Athènes. — Lutte de Sparte et d'Athènes ; tristes résultats de cette lutte. — Opposition entre les indigènes et les conquérants; supériorité des indigènes. — Opinion moderne sur les Doriens ; l'État, la poésie, la musique et l'art doriens. — Vie politique à Athènes et à Sparte. — Supériorité des Athéniens. — L'histoire et le drame chez les Athéniens. — Constitutions d'Athènes et de Sparte. — Décadence simultanée de ces constitutions ; leurs résultats. . — Conclusion.
Je me propose de tracer rapidement l'histoire d'une race qui a joué un grand rôle dans Tantiguité et au moyen âge, et qui tient encore une grande place en Orient. La longue carrière que cette race a fournie est déjà un fait unique dans l'histoire ; les vicissitudes par lesquelles elle a passé ne sont pas moins extraordinaires : elle a transporté son centre d'action d'Europe en Asie et d'Asie en Europe, du midi au nord et du nord au
midi, elle a perdu et repris son nom, sans jamais cesser d'être une et originale. A sa première apparition dans les contrées situées au sud de l'Olympe et des monts Cérauniens, V Iliade et Y Odyssée ont chanté sa gloire. Quelque temps après, le peuple grec alla déployer son activité en Asie Mineure, dans l'Italie méridionale et en Sicile. Plus tard il brilla de nouveau dans ses foyers primitifs; il y enfanta ces belles conceptions politiques et intellectuelles, qui devinrent une source inépuisable d'enseignements pour l'humanité et un objet d'admiration à toutes les époques. Le peuple grec reprit alors la route de l'Orient : il y acheva la tâche qu'il avait à remplir dans le monde ancien en répandant les dernières lumières de son génie païen sur les vastes pays de l'Asie occidentale et de l'Egypte ; il y prépara l'avénement du monde moderne et devint le parrain et l'apôtre d'une nouvelle religion.
La force irrésistible d'influence et d'assimilation exercée de tout temps par la race grecque sur les races étrangères prit à ce moment une telle intensité, qu'une expression particulière fut créée pour l'exprimer : on l'appela hellénisme. Mais l'hellénisme subit à son tour l'influence du milieu dans lequel il eut à se mouvoir pendant six cents ans, l'influence surtout des doctrines, des pratiques, des mœurs du christianisme. Ainsi transformé, il s'établit à Constantinople, s'appropria FEmpire d'Orient, présida aux conciles œcuméniques ; il y tenta même une grande réforme religieuse, sociale et politique; il ne réussit qu'à demi, mais ce demi-succès
suffirait pour sa gloire. 11 redevint dès lors et pour longtemps le centre de la civilisation du monde ; il sauva l'Europe de la conquête arabe ; il dompta, pour les éclairer, une foule de barbares. Il éprouva sans doute bien des altérations dans sa constitution nationale, mais il ne perdit jamais son caractère primitif. Exténué par ces luttes dix fois séculaires, l'hellénisme tomba sous la domination ottomane. Sa condition fut alors afl'reuse, mais ne le fit pas désespérer de l'avenir. Il refaisait ses forces et protestait sans cesse contre le joug qui pesait sur lui ; enfin il parvint à reconquérir son indépendance politique dans son premier berceau et sous ce nom an- ' tique qui ne l'avait pas toujours suivi dans ses pérégrinations.
Telles furent les principales étapes de la carrière qu'a fournie Thellénisme pendant environ trois mille ans. En entrant dans le monde, il s'est annoncé par deux chefs-d'œuvre inimitables. Est-ce à dire qu'il naquit parfait, accompli, et tout armé comme Minerve ? Il semblerait plutôt qu'on se trouve en présence d'une civilisation déjà ancienne, et qu'il avait déjà traversé de longues périodes avant que V Iliade et l'Orfys^ee vinssent nous donner une image de sa situation morale et matérielle. On a de tout temps beaucoup écrit sur les poëmes homériques ; depuis un siècle on en a même souvent nié Tunité. Pour employer les termes dont s'est servi Gœthe, les partisans de cette doctrine ont considéré Homère comme un phénomène composé, une réunion de plusieurs éléments, tandis que leurs adver-
saires ont continué à voir en lui « une sublime unité, et dans les œuvres transmises sous son noni des créations divines jaillies d'une grande âme de poète. » Sans entrer dans la controverse soulevée par ces puissantes productions, nous ferons remarquer seulement qu'elle ne leur arien fait perdre de leur importance pour l'histoire de la nation grecque. De telles œuvres présupposent toujours un terrain propre à leur manifestation, et surtout un état social susceptible de cette description idéale qui est et qui s'appelle la poésie. Aussi, de l'aveu général, on aperçoit dans VIliade et VOdyssée un état de choses réel plutôt qu'une conception purement imaginaire.
Qui ignore aujourd'hui le magnifique tableau déroulé à nos yeux dans ces deux épopées homériques? Nulle part peut-être et à aucune époque les sentiments de la vie de famille n'ont été plus vifs ni plus tendres. L'harmonie des pensées de l'homme et de la femme était regardée comme le plus grand bien de ce monde; la séparation des époux, si courte qu'elle fût, comme une épreuve cruelle. Ces sentiments ne cessaient pas avec la vie. Andromaque, pleurant la mort d'Hector, se lamente, à la fin, de ce qu'il n'a pu, en expirant, lui tendre les mains et lui dire quelque parole fortifiante qu'elle se fût rappelée nuit et jour. Il n'y avait pas non plus de secret entre les époux ; et quand Anticlée, la mère d'Ulysse, lui eut dévoilé le triste sort des âmes descendues aux enfers, elle ajouta qu'il devait apprendre toutes ces choses pour en faire part ensuite à la compagne de sa
vie. Mais l'estime de nos premiers ancêtres pour la femme apparaît surtout dans ces traditions où les femmes jouent le principal rôle. Assurément elles ne se distinguent pas toutes par leurs vertus ; mais Nausicaa est un modèle incomparable de simplicité virginale, de tendresse et d'hospitalité; Pénélope, Arété et Andromaque se font admirer par leur dévouement conjugal et maternel. Si, après avoir considéré les sentiments de famille, nous tournons les yeux vers les autres vertus nationales, nous voyons l'amitié poussée jusqu'au dévouement, l'hôte et le suppliant traités comme des frères. Ces qualités, il est vrai, ne sont pas toujours étrangères à des nations moins policées. Mais il en est d'autres dans le premier monde hellénique que nous chercherions vainement ailleurs. L'amour du beau, qui a produit plus tard tant de chefs-d'œuvre, existait certes déjà dans le cœur du peuple hellène, ainsi que le prouvent surabondamment les épopées homériques. A l'époque de la grandeur hellénique, Phidias, interrogé par Pansenos sur la forme qu'il donnerait à sa statue de Jupiter, n'hésita |)as à indiquer le grand modèle que le poète l'invitait a reproduire, et s'écria :
« A ces mots, le fils de Saturne, en agitant ses noirs sourcils^ fait un signe de promesse; sa chevelure divine frémit sur la tête immobile du Roi, et le vaste Olympe est ébranlé. »
Homère fit plus que concevoir ces grandes images propres à inspirer les arts plastiques ; il est lui-même un grand artiste lorsqu'il cisèle le bouclier d'Achille sur
lequel ce profond sentiment de l'art projeta de si splendides rayons. Un trait non moins caractéristique des générations d'alors, c'est l'amour de la gloire et le souci de la renommée après la mort. Achille chante la gloire des héros, et Hector se réjouit fièrement à la pensée que ses exploits rendront sa mémoire immortelle. Mais rien ne témoigne peut-être mieux de l'élévation morale de l'hellénisme primitif que ce cri du poëte : « Défendre la patrie est le meilleur des présages. » Dans cette maxime, l'homme plane au-dessus des préjugés vulgaires que nous voyons régner même chez des nations civilisées, jusque chez les Grecs du cinquième et du quatrième siècle avant notre ère.
11 est vrai que le poëte nous représente aussi des vices odieux : le meurtre, la vengeance, la ruse, la cupidité. Mais ces vices sont mêlés à des vertus. Voyez l'implacable Achille; sa vengeance semble ne pas avoir de bornes : non content d'avoir tué Hector, il lui perce les talons, il l'attache à son char, il traîne dans la poussière la tête et la chevelure du cadavre, et n'est pas encore satisfait : douze prisonniers troyens doivent partager le bûcher de Patrocle. Soudain paraît devant lui le père de cet odieux ennemi; il vient demander les restes aimés de son fils. A la vue de Priam, Achille, qui tout à l'heure menaçait de manger les chairs sanglantes d'Hector, qui jurait qu'aucune rançon ne serait assez forte pour qu'il rendît le cadavre cà ses parents, ce même Achille, à la vue du vieillard prosterné, malheureux et humilié, s'émeut, pense à son propre père, oublie sa vengeance et
pleure avec le suppliant. Il rend la dépouille mortelle d'Hector et console Priam. Devant cette douleur paternelle, ce cœur farouche s'adoucit et devient magnanime. Les instincts moraux étaient donc dès lors assez puissants pour modérer les emportements, qu'on n'est pas surpris de voir encore au sein de cette société. Bien plus, ces hommes impétueux étaient déjà soumis à des institutions dans lesquelles nous trouvons les germes d'une monarchie tempérée. La constitution qui régissait la Grèce était une amphicty ortie, une ligue à la tête de laquelle marchait le roi d'Argos dans les guerres générales. Chaque roi commandait dans ses États, administrait, gouvernait, présidait aux prières et aux sacrifices. Mais ses pouvoirs n'étaient pas illimités. Il y avait à côté de lui une aristocratie d'hommes distingués par leur courage, leurs richesses et leur prudence : ils s'appelaient aristi, anactes, rois même, comme le chef suprême, et formaient un conseil dont il ne pouvait mépriser les arrêts ; en temps de guerre seulement il avait le droit d'exiger de tous une plus grande obéissance. En outre le roi, après avoir délibéré avec son conseil, devait soumettre la décision prise à la ratification de l'assemblée du peuple. Les chefs seuls parlaient devant l'assemblée. On n'allait pas aux voix, la foule ne prenait pas de résolution définitive; mais souvent la désapprobation du peuple, manifestée par ses clameurs, modifiait la décision du roi et de son conseil. «Nous ne devons pas prétendre régner tous ici, Achéens, dit Ulysse, il n'est pas bon qu'il y ait beaucoup de chefs ; il en faut un seul, un roi. »
Le roi pouvait parfois employer la force; mais il était ordinairement obligé de gagner le peuple par là persuasion. Aussi devait-il présenter habilement ses propres résolutions, en les ornant de figures capables d'exalter l'imagination, en appelant à son aide des sentiments propres à toucher les cœurs. C'est pourquoi l'art de la parole était regardé dès lors chez les Grecs comme un avantage enviable. Combien de fois dans les épopées ne célèbre-t-on pas l'éloquence de Nestor et d'Ulysse! Achille se proclame le premier des Achéens dans la guerre ; mais « dans l'assemblée, ajoute-t-il lui-même, il y a des gens qui lui sont supérieurs. » Jusqu'à un certain point d'ailleurs cette vie politique n'était pas incompatible avec l'organisation de forces assez considérables pour mener à bonne fin de grandes entreprises nationales. Sans doute la guerre de Troie n'est pas un événement historique, au sens actuel du mot ; mais il y a un fait incontestable: selon la croyance commune, la nation s'était trouvée à une certaine époque en état de réunir une armée et une flotte capables de traverser la mer Egée et d'aller en Asie détruire un État puissant soutenu par de nombreux alliés. Si les récentes interprétations des hiéroglyphes sont exactes, elles fortifient plutôt qu'elles n'affaiblissent les traditions sur les forces organisées de la nation à cette époque. En effet, d-après ces textes, sous le règne de Ménephtha, fils de Sésostris, vers le quatorzième siècle avant Jésus-Christ, les nations de la w^,s'étant liguées avec les Libyens, envahirent le Delta. Parmi ces peuples de la mer on cite les Achéens ;