‹ Histoire de la civilisation hellénique [microform]Chapitre 56 sur 179 · ASPECT MORAL DE L'EMPIRE · texte numérisé non relu

ASPECT MORAL DE L'EMPIRE

Telles étaient les histoires de Procope et d'Agathias et les diverses épigrammes, erotiques, satiriques et autres, qui remplissent de nombreuses anthologies. On y trouve plus d'un souvenir de la vie du passé ; mais toutes ces œuvres, écrites par un petit nombre de lettrés et accessij>les à un public fort restreint, ne sauraient donner une idée exacte de l'état intellectuel de la masse de la nation. D'autres faits sont plus instructifs. Nous avons vu que l'hellénisme oriental avait, entre autres choses, emprunté à la mère patrie 1 usage de célébrer dans cha que ville des jeux, surtout des courses de chars, dont les plus célèbres furent pendant longtemps les jeux dits Olympiques d'Antioche. Ces courses furent introduites aussi à Constantinople. Organisées d'abord, comme tout le reste, à la manière romaine, elles prirent avec le temps la forme des jeux helléniques, et l'emportèrent sur tous les autres jeux de l'Empire. Dans l'hippodrome de la capitale le monde ancien était représenté par plusieurs œuvres d'art des meilleurs jours de la Grèce ; on les ornait parfois d'inscriptions, que Ton s'efforçait de rendre, pour le style et pour la pensée, dignes de l'époque qui avait vu naître ces chefs-d'œuvre. Là étaient les quatre célèbres chevaux dorés, aujourd'hui à Venise, dont l'un, attribué à Lysippe, avait le pied levé comme pour frapper. Là avait trouvé également asile la colonne d'airain, en forme de serpent à trois têtes, qui avait été élevée autrefois à Delphes, sur le butin des guerres médiques. Le trépied d'or qu'elle supportait lors de son érection avait disparu bien avant qu'elle fût trans-

portée à Cohstantinople ; mais la colonne elle-même était un des souvenirs les plus glorieux des temps anciens, car elle portait gravés les noms de toutes les villes qui avaient pris part à la guerre de Tindépendance. On voyait aussi dans Thippodrome des statues de dieux et de héros d'Homère ; on y admirait l'Hercule de bronze, œuvre de Lysippe; le sanglier de Calydon, également en bronze; l'aigle de bronze qu'Apollonius de Tyane éleva sur une colonne, les ailes à demi déployées, les serres sur un serpent ; une jeune fille soutenant un cavalier de sa main droite ; Diane, auprès de laquelle s'exerçaient les athlètes, et une foule d'autres œuvres de sculpture dont il serait trop long de faire ici l'énumération. Au milieu de ces témoins de l'ancien monde s'élevaient les représentants de temps plus modernes, de nombreuses statues d'empereurs, de défenseurs de la foi, de ministres, d'athlètes, de philosophes, de médecins. Non-seulement on y remarquait cette alliance matérielle et extérieure de deux civilisations différentes, mais on y appréciait aussi une élégance tout hellénique. Ces jeux prenaient un caractère politique, cessant ainsi d'être simplement un passe-temps et un goût national. Comme ceux des anciens, ils exerçaient parfois une influence sur le sort même du pays. Les spectateurs étaient divisés en partis dont chacun avait ses athlètes, comme autrefois chaque ville avait les siens, qu'elle préparait longtemps d'avance à la victoire et soutenait de toutes ses forces au moment décisif de la lutte. Les plus importants de ces partis étaient les Verts et les

JEUX DE l'hippodrome.

BlettSy surnommés ainsi de la couleur des habits des conducteurs de char. Quand Tempereur entrait dans l'hippodrome, les factions Taccueillaient par des chants populaires, selon la saison pendant laquelle les jeux étaient célébrés; ainsi, dans les jeux du mois de mai, les Verts saluaient les premiers l'empereur en chantant : « Voyez le beau printemps; il reparaît encore. » Et les Biens reprenaient immédiatement après : « Apportant la santé, la joie et le bonheur. » Hs continuaient ainsi à moduler alternativement chacun un vers de ce chant populaire, dont Constantin Porphyrogénète ne nous a malheureusement transmis que le commencement. Ces gracieux ornements de la fête lui donnaient une élégance complètement étrangère à la rudesse des jeux hippiques célébrés autrefois à Rome. Si les factions hippodromiques de Conslantînople provoquèrent souvent, comme à Rome, des disputes et des querelles quelquefois meurtrières, elles ne se bornèrent pas à ces puérilités grossières pour le triomphe de telle ou telle couleur, comme cela arrivait dans l'ancienne capitale. Transformées par le génie «rec, elles devinrent des factions politiques, qui eurent leur part dans le gouvernement de l'Empire. Sous Zenon, Anastase, Justin, Justinien et Maurice, elles luttèrent tantôt pour un prétendant, tantôt pour un autre, parfois contre les abus du pouvoir, le plus souvent pour telle ou telle question politique ou religieuse ; leurs démonstrations et leurs mouvements tumultueux étaient quelquefois terribles. Telle a été l'émeute de Nica, ainsi

ieO COMMENCEMENTS DE L'HELLÉNISME DU MOYEN AGE.

nommée probablement du cri poussé par les factions pour encourager leurs champions à la \ictoire. Cette émeute, commencée le 13 janvier 532, dura six jours : elle faillit renverser le trône de Justinien et changer ainsi en grande partie le sort de Tempire d'Orient. La persécution religieuse que Justinien entreprit en montant sur le trône, les abus attribués à quelques-uns de ses hauts fonctionnaires, au grand chancelier de l'Empire Jean de Cappadoce, au ministre de la justice Tribonien, au général de la garde impériale Calopode, avaient soulevé contre lui l'indignation publique. Aussi organisat-on une vaste conspiration pour faire monter sur le trône un neveu de l'avant-dernier empereur Anastase. Les Verts en furent les principaux acteurs ; les B/eus au contraire se rallièrent à Justinien. Les Verts, non contents de leurs cris ordinaires d'encouragement, de leurs applaudissements pour leurs champions, commencèrent à troubler la fête par des clameurs contre les abus. Justinien supporta cette licence jusqu'à la vingt-unième course. Mais, ne pouvant plus se contenir, il eut alors avec les émeutiers le plus étrange dialogue qui ait certes jamais été tenu entre un peuple et son souverain. L'empereur demanda aux factieux le motif de leurs clameurs; ils répondirent qu'on leur faisait tort en les opprimant. Invités à dénoncer leur oppresseur, pour lui faire d'abord comprendre d'une manière plaisante que c'était Calopode, dont le nom signifiait dans la langue grecque la forme en bois des souliers : « Celui qui me gêne, auguste souverain, dirent-ils, se trouve chez les cordonniers. » Ils finirent par

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