LA SOCIÉTÉ ABSORBÉE PAR LA RELIGION
qu'aujourd'hui les hommes se retirent en certaines saisons de l'année dans des maisons de campagne où ils cherchent une distraction aux soins et aux soucis de la vie active dans la lecture, dans la promenade, dans la musique, de même à cette époque ils se retiraient dans les monastères, avec cette différence que les offices et les chants religieux faisaient alors leur principale récréation.
Plusieurs autres causes contribuèrent à faire absorber par la religion toutes les passions, tous les sentiments, toutes les pensées de la nation. Ses ennemis les plus redoutables furent pendant longtemps les Perses, puis les mahométans. Les uns et les autres proclamaient hautement qu'ils en voulaient surtout aux croyances des vaincus. La chose ne souffre pas de doute en ce qui concerne les mahométans; mais Chosroès lui-même, s'étant emparé de Jérusalem, accumula toutes sortes de mépris et d'insultes sur cette métropole du christianisme. Il reçut, en 612, des propositions de paix de la part d'Héraclius; il lui répondit qu'il n'admettrait point d'ambassadeurs en sa présence avant qu'ils eussent renié leur crucifié pour embrasser le culte du soleil. La lutte n'était donc pas engagée dans un simple intérêt politique ; elle pouvait avoir pour conséquence d'enlever aux chrétiens leur vie spirituelle et intellectuelle, limitée, comme on Ta vu, aux pratiques de la religion. Les mots de patrie et de nationalité étaient vides de sens à cette époque. Le vaste pays soumis aux empereurs de Constantinople était habité par des peuples divers ; aucun d'eux
n'était intéressé à regarder l'empire tout entier comme sa patrie. La nation grecque l'emportait, il est vrai, sur toute autre, par sa langue^ son instruction et son habileté dans l'art de l'administration ; mais la foi chrétienne était le seul lien puissant qui unît tous ces peuples dans la profession d'une même doctrine et dans la soumission à un même chef religieux. Cet empire, nommé lomainj byzantin, grec, aurait dû être qualifié à' hellénique et de chrétien, de chrétien surtout, du quatrième au huitième siècle. Car à cette époque, l'esprit hellénique s'étant \oilé pendant quelque temps, l'Etat eut un caractère plutôt chrétien. Les conciles œcuméniques, étaient convoqués par l'Etat, le dogme était réglé intérieurement et extérieurement par l'Etat, et c'est par l'État que la nouvelle religion luttait contre ses plus redoutables ennemis.
Les habitants risquaient donc de perdre non-seulement leur existence politique, mais aussi leur condition morale et leur dignité humaine. Ainsi s'explique le caractère particulièrement religieux de toutes leurs luttes. Les renseignements que nous possédons sur l'expédition d'Héraclius contre les Perses en 622 et sur sa conduite pendant tout le cours de cette guerre, nous en offrent le plus vif tableau. Le 4 avril, Héraclius célébra la fête de Pâques; il se rendit à Sainte-Sophie, portant, au lieu des brodequins rouges de l'empereur, les bottes noires du combattant. Arrivé devant l'autel, il se prosterna et s'écria : « Seigneur Dieu et Seigneur Jésus-Christ, ne nous livre pas pour nos péchés à la ri-