DÉCADENCE MORALE ET POLITIQUE
ques, leurs images devinrent un objet d'adoration ; les églises, des lieux où l'on se réunissait pour converser; plusieurs couvents perdirent la sévérité de leurs règles premières. Le mal ne s'attaqua pas seulement aux principes fondamentaux du christianisme; l'Etat et la nation en reçurent de cruelles atteintes. La force miraculeuse attribuée à la plupart des objets sacrés fit croire qu'il suffisait de porter sur soi un de ces objets pour être préservé de tout danger et dispensé de toute obligation. On ne se donnait plus la peine de penser à son propre salut; si l'amulette qui en était chargée ne pouvait abriter le fidèle, c'est que ses nombreux péchés avaient rendu sa condamnation irrévocable. Nous ne disons pas que la société tout entière se laissa aller à ces égarements ; si telle eût été sa décadence, elle aurait depuis longtemps disparu pour jamais de rhistoire. Certes, quand, montrant à ses soldats l'image du Sauveur, Héraclius leur disait que Jésus était le général des armées en qui tous devaient se confier, il faisait une distinction entre l'assistance de Dieu et le libre arbitre dont l'homme a été doué ; il se proposait seulement de fortifier l'action personnelle par la confiance en la divinité. C'était l'ancien précepte hellénique : « Implore Athénè et fais ce qu'il faut pour te sauver. » Mais la foule ne comprenait pas plus la nécessité d'agir à côté de la protection suprême que la distinction entre le culte direct et le culte indirect: de même qu'en s'adressant aux saints on oubliait Dieu, de même par la dévotion aux images et aux autres symboles on enlevait
i84 LA RÉFORMATION.
à l'homme l'assurance qu'il devait mettre dans sa propre activité. Des souverains de génie avaient pu à différentes reprises montrer par leur courage, par leurs discours, par leurs exploits quelle est la part de l'action divine et de la volonté humaine dans la marche des empires : Héraclius, entre autres, accomplit de grandes choses par ses efforts personnels, tout en se conformant au vrai dogme chrétien. Mais aucune nation n'est tenue de produire constamment des grands hommes; ce qu'il lui faut absolument, c'est de posséder dans son ensemble une force morale qui ne la laisse pas déchoir, même quand elle n'a pas de rares génies pour la guider. Au septième siècle, la société hellénique , ou du moins sa plus grande partie, aussitôt qu'elle manquait d'une forte direction, s'abandonnait à l'inertie, que les fausses croyances favorisaient. Du vivant même d'IIéraclius, quand l'âge et la maladie eurent ôté à ce prince son activité première, l'armée, si souvent victorieuse des Perses, attribua à ses péchés la défaite que lui infligèrent les Arabes. Après la perte d'une partie considérable de la Syrie, l'empereur convoqua à Antioche un grand conseil pour rechercher les causes des victoires des mahométans, inférieurs aux chrétiens par le nombre, par la science et par l'armement. Alors un vieux conseiller se leva et dit que les succès de l'ennemi ne pouvaient être attribués qu'à la colère de Dieu. L'empereur confessa qu'il en était ainsi ; il avoua en d'autres termes que les chrétiens étaient condamnés par Dieu et que la victoire des Arabes était inévitable ; il ne songeait pas qu'un en-