CHAPITRE XIV
Cérés^ déesse de Tagricultare. — Sa part à la providence et à la justice divine. — Son orio^ine. — Testa, la déesse tutélaire des maisons et de la vie domestique. — Son origine. — Vulcain, g^énie du feu et des arts. — Son influence sur les hommes. •— Son extérieur et son caractère, en rapport avec son origine. — Minerve, déesse tutélaire des arts. — Éminente par sa prudence et son adresse. — Surtout dans la guerre. — Pouvoir «tendu de .Ifinerve, sons d*autres rapports. — Son influence sur le sort des hommes. — Son caractère. — La part qu'elle prenoit à la justice divine. — Son origine. — Prétentions des Grecs. — Rapports concernant Torigine de Minerve de la Colchidé — de la Lihje — de TÉgjpte — de la Phénicie.
Cérès, déesse P| DUS venons de voir oue les Grecs a voient turc. **"^" placé les trois grandes parties de l'univers
sous la surveilkiBce de trois divinités qui te<noient le premier rang parmi tous ceux qu'ils adoroienl. Aussitôt qu'on s'accoutuma à remplacer ainsi le culte des parties mêmes de l'univers par celui de personnages réels qui les gouvernoient , il n'étoit pas étonnant qu'on multipliât ces personnages , soit d'après les phénomènes qu'on obscrvoit dans ces parties du monde , soit d'après les différents points de vue dont on les envisageoit. Or , oonmie ces points de vue dépendoient en grande partie des occupations de rhomme , il s'en suivit que les divinités des Grecs , qui , comme nous l'avons vu , étoient formées , chacune en particulier , sur le modèle même de leurs adorateurs , furent distinguées , quant à leurs fonctions et à leurs attributs , d'après la manière de vivre et les occupations du peuple qui leur offroit ses bommager. Si les Grecs s'en fussent tenus au sabéisme , ils auroient rap* porté au Ciel et à la Terre tous les attributs qui conviens nent à ces deux parties de l'univers , et ils en auroienfc attendu tous les bienfdts qu'ils pouvoient en attendre,
d'après h natare de chacune d'elles. Hais le coite de la nature ajant fSut place aux dieux personnels , au moins pour la plus grande partie , on n'attribuoit plus les météores à un seul dieu : on devoit accorder le même pouvoir au dieu de la mer , parceque , sans cela , il seroit impossible de s'imaginer comment il auroit pu mouyoir l'élément qu'il gouvemoit ; on ne pouvoit plus regarder la terre seule comme cause des secousses qui l'ébranloient, ni croire qu'elle même cachât dans ses entrailles les hommes que le souffle de la vie venoit d'abandonner, ou qu'elle iaisoit germer et croître la semence déposée dans son sein : chaqin de ces attributs devint la fonction d'une divinité séparée. Le dieu qui surveilloit la terre devoit produire les seoousses qui l'agitent si fréquemment dans la patrie du peuple dont nous nous occuponsi Un autre dieu , qui avoit obtenu Tempire sur tout ce qui se trouve au dessous de la surface du ^ohe , devint le souverain des morts qui descendent dans ses parties internes. Une troisième divinité enfin fut chargée du soin de surveiller le développement et la fertilité des grains qu'on y déposoit. Et encore ces fonctions n'étoient pas toujouis distinguées avec une égale exactitude. Pluton nous en a déjà fourni un exemple. Étant souverain des parties intérieures de la terre , la dernière fonction dont nous venons de parler fut attribuée aussi bien à lui, et surtout à son épouse , qu'à la déesse de l'agriculture.
C'est ce rapport qui nous conduit , par une transition très fiidle , à poursuivre notre examen des principales divinités des Grecs , par quelques réflexions su^ les opinioils qu'on attachoit à la déesse à qui l'on se croyoit re* devablo dwun des plus grands bienfaits , c^est celui du soin de la subsistance ; et c'est ainsi qu'en rappelant à nos lecteurs ces principaux traits qui caractérisent l'état de la société , les moeurs et- les habitudes , les inclinations et les occupations des anciens Grecs , que nous avons tâché
de faire connoltre dans la première section de cet ouvrage ,^ nous en retrouverons rimagc dans les divinitës qu'ils adoroient; méthode d'autant plus nécessaire pou rie but que nous nous sommes proposé , que nous nous efforçons toujours de rapprocher la religion de la morale et de signaler leurs rapports mutuek.
L'agriculture jeta les fondements de la société , en Grèce comme ailleurs. L'agriculture donne la première idée du droit de propriété ; elle attache les hommes au sol qu'ils habitent et les force à renoncer à la vie errante et vagabonde des pâtres et des chasseurs ; en un mot Tagri- <culturo est la mère des lois et des institutions , de Tordre civil et de tous les avantages qui en résultent. Il n'est donc pas étonnant que les anciens Grecs attribuassent une invention aussi utile à Tune des divinités les plus vénéraides , à Cérès , fille de Saturne , soeur des trois premiers dieux dont nous venons de parier. On la distinguoit de la divinité qui prcnoit soin de la culture de la vigne , et la différence qu'on faisoit entre Tune et l'autre est une preuve évidente de la sagacité aussi bien que du bon goût du peuple qui les adoroit. La divinité envers qui Ton se «crojoit redevable de la nourriture nécessaire étoit une grave déesse, qu'on adoroit et qu'on respectoit comme fine mère bienfaisante. L'être qui avoit inventé le breuvage agréable et réjouissant qui , quoique très propre à ranimer les forces et à rendre la vigueur à Téoonomi^ humaine , épuisée par les .maladies ou les fatigues , n'est pourtant pas de la dernière nécessité et parolt plus destiné à égayai* la vie qu'à la soutenir , cet être fut représenté comme un jeune homme gai et folâtre, d'une beauté éblouissante et presque féminine , inférieur en rang à la déesse de l'agriculture, fruit de Tunion *de Jupiter avec une mortelle et le plus jeune de tous les dieux.
Les Grecs , nation née pour la sociabilité , la gaieté et les plaisirs , pouvoient se passer aussi peu des dons de
Baocfans que des bienfaits de Gérés , mais leur goût épure leur fit observer dans l'extérieur et dans le caractère de ces deox divinités la difiérence qa'il y avoit nécessairement entrVIles. Comme nous nous sommes proposés de parler séparément des bommes élevés au rang des dieux , Tongine mortelle de Bacchus nous force de le séparer de la déesse avec laquelle il a d'ailleurs tant de rapports.
On voit , à la manière dont Homère parle de Gérés , qu'il 7 avoit longtemps qu'elle étoit connue comme déesse de l'agriculture (')• G'est-elle qui avance » pour ainsi dire , elle-même les travaux du labourage (^) , qui fait croître les céréales (^) et qui, parla, donne aux mortels l'abondance et la richesse (^). Et ce n'étoit pas seulement le grain nécessaire à la confection du pain qu'elle JTaisoit croître , mais aussi les fruits et les légumes. Les habitants de TAttique racontoient que Gérés avoit fait connottre le figuier à un certain Phytale , pour prix de l'hospitalité que celui-ci lui avoit donnée (^). ![<es Phénéates en Arcadie se croyoieut redevables à Gérés de la connoissance de tonte sorte de légumes, les fèves seules exceptées (^). Et , quoiqu'on voulut que la Gérés Halophoros de Mégare fut ainsi nommée par les pâtres de ce pays (^) , je crois plutôt que ce nom désigne sa qudité de hâter l'accroissement et la fertilité du pommier.
D'après la manière dont l'auteur de l'hymne homérique ^ Gérés parle de cette déesse , eUe étoit indépendante de Jupiter, quant au pouvoir spécial qu'on lui attribuoit.
(') P. e. Hom. II. E' 500. J^. 322. cf. Hes. Op. 300. Voyez tesépi^ètes: é/Aadita^9roç (Hymn. Hom. lY. 4) ; éçtiçoçoç, dflaàâia(^oç{ïb.5^); êXè (Schol. Apoll. Rhod. 1.972); at^to (£ust. ïl. p. 201 . r. 20); d/t«;i;io^6çoç (ib. p. 1220. 1. 40.).
(^) Hom. 11. E. 500. (3) Hes. Op. 465 sq.
(^) Hymn. Hom. IV. 491 sq. cf. Hes. Th. 969 sq.
(5) Pans. I. 37. 2.
(*) Paus.VIil. 15. 1. cf. 1.37. 3.
(7) Paus. I. 44. 4.
Irritée à cause de l'enlèvement de sa fille Proserpine > elle arrêta la germioation du grain. Ce fut en yain qu'on remua le sol et qu'on prit tous les soins possibles pour faire rëus< sir la récolte , les malheureux mortels alloient périr de faim, si Jupiter, qui, aussi bien que les autres dieux , avoit mis tout en oeuvre pour apaiser le ressentiment do la déesse , n'eût enfin résolu d'envoyer Mercure à son frère Pluton , pour obtenir la permission que Proserpine retournât vers sa mère désolée. Et à peine Pluton eut-il donné son consentement que la terre produisit de nouveau des fruits et des grains et que des herbes et des fleurs couvrirent sa surface ("). Je crois que nous pouvons al* léguer ici cet hymne , sans crainte de sortir des bornes que nous nous sommes prescrites dans cette preniiière partie de notre ouvrage , surtout parceque nous voyons que l'auteur suit ici la règle commune qu'on voit observée à l'égard de toutes les< divinités grecques , savoir quQ cha* cune a un pouvoir, illimité à l'égard des objets qui sont soumis à sa surveillance spéciale. Gérés étoit donc eu effet l'une des déesses les plus bienfaisantes qu'adorassent les Grecs, et ou pouvoit l'appeler à juste titre la joie et les délices des dieux immortels aussi bien que du .genre humain (^).
Sapartàlapro- On conçoit que, sous ce rapport, Gérés
TÎdpDce et à la .^ , . „ m. l jl j
justice dW'me,. avoit aussi une influence très étendue sur
le sort des mortels ; et cette influence, jointe à celle qu'elle exerçoit par les lois et les institutions qu'on regardoit comme les effets de l'agriculture , étoit sans doute assez grande pour qu'il ne soit pas besoin de chercher d'autres exemples de la part qu'elle prenoit à l'administration des affaires humaines ou et la justice di-
(«) Hyinn. Hom. IV. 305 sq. 476 sq.
( ) • ijfT* fiéy^çoif
Hymn. Hom. lY. 269.
TÛie , desquels exemples , au reste , nous trouTons quelques-uns dans des traditioos qui sont rapportées par les auteurs à Tëpoque dont nous nous occupons dans ce moment. Suivant ces auteurs Gërès avoit pi omis aux Phénéates qu'elle ne souffriroit pas que jamais il tombât plus de cent de leurs soldats dans les combats auxquels ils prendroîent part. G'étoit, disoît-on , en récompense du.seoours que cette peuplade de TArcadie lui avoit prêté pour Retrouver sa fille ('^). Les fables d^richthonius , qu'elle punit pour avoir osé abattre quelques arbres dans sa forêt sacrée ('' ) , d'Asoalabus , changé par elle en oiseau^ paroequ*il s*étoit moqué d'elle ('*), de Colon tas , qui périt dans les flammes avec sa maison , parcequ'il n'avoit pas Toulu la recevoir (''), sont autant d'exemj^s dont on pourroit facilement augmenter le nombre , mais que nous omettons ici , parcequ'elles n'appartiennent probablement pas h des traditions aussi anciennes que le veulent faire croire les auteurs qui les rapportent , tandis qu'il se conçoit assez facilement , même sans ceux que nous venons d'alléguer , qu'on attribuoit à cette déesse , comme aux autres, le pouvoir de récompenser les services qu'on lui rendit et de se venger des insultes ou des injustices dont on se rendoit coupable envers elle. Mais il est certain que, chez les poètes, Gérés est toujours beaucoup plus modérée que^Junon et que plusieurs autres déesses (*'♦). Son origine. H ne seroit pas étonnant que les Grecs , qui revendiquoient avec tant de zèle l'honneur d'avoir vu naître dans leur pays les divinités qu'ils adoroient, ne
('**) Con. narr. 15.
(") Callim. hjmn. in Cer.
('*) Anton. Lib. 24. («») Paus. II. 35. 3.
{^^) Eustathe, comme nous Pavons déjà remarqué, observe que ni Gérés ni Bacchus ne prennent part au combat des dieux. Enstath. ad 11. p. 1265. 1. 20. ^L'épithète Erinnyê qu*on lui donna en Arcadie ne doit son origine qu*à son juste ressentiment contre Neptune. Paus. VIII. 25. 4.
lîuseni surtout jaloux de cet honneur à l'égard de Cërès. Cependant il est remarquable que» bien que plusieurs nations de la Grèce assurassent que Cërès leur avoit appris le premier l'agriculture , aucune d'elles ne prëtendoit qu'elle naquit dans sa patrie.
Les Cretois alloient certainement plus loin que les autres , puisqu'ils assuroient que Cërès apparut d'abord non seulement dans leur ile , mais qu'elle passa de là en Attique y en Sicile et enfin même en Egypte ('^). Nous ne nous amuserons pas à rëfuter ces prëteutions , ni cellcis des. Siciliens , qui soutenoient leur droit au même honneur avec non moins d'animositë que les Cretois , en disant qu'il seroit absurde de croire que Cërès ne se fut manifcstëe le premier dans Tile qui lui fut consacrëe et dont la principale richesse consiste dans les bënëdictions dont elle la comble régulièrement chaque année ('^). Les Atbéniens avouoient que Cërès vint de l'étranger , mais que, dans la Grèce proprement dite , ; elle se montra d'abord en Attique (' ^) , et cette prétention parut se confirmer, par les traditions de plusieurs autres nations. Les Phliasiens avouoient qu'ils avoient reçu le culte de Cërès d'Eleusis ('®). Les Messéniens racôntoient qu'un certain Cau* con fut le premier qui leur apprit les mystères d'ÉleiH sis , redintégrés et célébrés dans la suite avec plus de pompe par Lycus et Méthapus « Athéniens ('^). Les Patrëens accordpient à Triptolème l'honneur de leur avoir fait connoitre l'usage des bienfaits de Cërès (^°). Le même prince auroit enseigné l'agriculture à Arca8(^'), quoique les Arcadiens prétendissent que leur province fu^ le théâtre de ce qui se passa après l'enlèvement de Proser-
('S) Diod. Sic. T. L p. 393.
(^^) Diod. Sic. T. L p. 385. cf. p. 331. {^7) Ib, et p. 333. cf. Hymn. Hom. IV. 270 sq. 296 »q. Paus. L 38. 6. Apoliod. 1.5.
('•) Paus. II. 14. 2. ('^) Paus. IVr 1. 4, 5.
• (»«) Paus. VII. 18. 2. (^') Paus. VIII. 4. 1.
pine, dont néanmoins ils racontoient les circonstances d'une manière différente des autres Grecs (**;. LesPhénéatcs avoient les mêmes cérémonies que les Elcusinions , qu'ils auroient reçu de Naûs , petit fils d*Eumolpc , quoiqu'ils ajoutassent que Gérés avoit déjà été dans leur contrée pour leur apprendre la culture des légumes , avant l'arrivée de Naûs , et que ceux qui l'avoiént reçue avaient bAti un temple et institué des cérémonies en son honneur (*^). Enfin la plupart des républiques grecques avoient la coutume d'envoyer annuellement à Athènes les prémices de leurs moissons , en témoignage de leur reconnoissance pour la communication des bienfaits accordés par Gérés à cette ville , et , suivant Isocrate , la Pythie leur recommanda souvent de ne pas négliger ce devoir (»♦).
II y eut aussi des nations qui nioient enCièrenàcnt les prétentions des Athéniens. Les Argives assuroient que Gérés étoit venue d'abord dans leur pays , que Pélasgus lui avoit appris le sort de sa fille , et que Triptolème , qui ^ selon les Athéniens , avoit répandu le culte de Gérés dans la Gréœ , ëtoit le fils d'un hiérophante d'Argos qui avoit quitté sa patrie , à cause d'une querelle qu'il avoit eue avec le roi Agénor , et qui s'étoit établi à Athènes , où il avoit institué les mômes cérémonies qui se célébroient depuis longtemps àArgosf**). Les Mégariens assuroient qu'ils avoient eu des temples de Gérés longtemps avant l'arrivée de cette déesse en Attiquc , et ils ajoutoient qu'elle étoit aussi venue chez eux, pour y chercher sa fille (*<'). Les Sicyoniens avoient une tradition à peu prés semblable à celle des Athéniens consignée dans Thymnc à Gérés (*').
Si , après ces traditions des Grecs , nous demandons
(") Paus. Vni. 42. 2. f^^) Paus. VIII. 14 fin. 15 in. (*♦) Isocr. Panegyr. (Oratt. Att. éd. Bekk. T. II. p. 50.). {*») Paus. I. 14. 2. cf. II. 18. 3. ib. 35. 3. VIL 27. 3. (^<^) Paus. I. 39. ib. 43. 2. (»^) Paus. IL 5 fin.
d'où le culte de Gëfës a pu se répandre en Grèce , Hérodote nous répond que les filles de Danaûs avoicnt apporté les Thesmophories d*Êgypte en Argolide et les avoicnt enseignées aux femmes des Pélasges(*®) , et Diodore nous assure qu'Érechthée , roi d'Athènes , étoit Égyptien d'origine , et 5 étant venu de l'Egypte en Attique avec une provision de bled , dans un temps où l'Attique étoit en proie à la famine, il y institua en même temps les cérémonies qu'on célébroit en Egypte en l'honneur dlsis (*^).
Quant à cette prétention des Egyptiens , il suffit de faire observer que Diodore lui-même , qui d'ailleurs est très porté à admettre les absurdités de ces prêtres , refuse d'àjouter foi à leurs relations concernant Erechthée. Pour ce qui concerne les Thesmophories , Hérodote ne dit pas qu'elles aient été instituées d'abord à Athènes , mais à Argos , et que , par les violentes commotions occasionnées en Péloponnèse par le retour des Héradides , ces cérémonies furent négligées dans la péninsule, excepté dans l'Arcadie , la seule province qui fut préservée des révolutions qui troublèrent les autres états. Or , si l'on pou voit prouver que les cérémonies qu'on célébroit à Eleusis avoient été instituées après le retour des Héraclides , on pourroit croire que les Athéniens les reçurent des Arcadien^ , avec les autres fêtes de Gérés , et par conséquent avec les Thesmophories , ou , si l'on pouvoit trouver des traces d'une transmission antérieure du culte de Gérés de TAroadie en Attique , on pourroit admettre qu'Hérodote , lorsqu'il excepte l'Arcadie des pays où les Thesmophories furent négligées , n'a voulu parler que des cantons du Péloponnèse , et que par conséquent il ne nie pas que ces fêtes aient aussi été conservées en Attique , ou qu'il ne
(*«) Herod. IL 171. Clément d'Alexandrie (Protrept. T. I. p. 12.) attribue ceci à Mélampus : mais je soapçonne qu'il a pensé au culte de Bacchus , dont Hérodote et Diodore attribuent Finstitutioii à Mélampus. (a^) Diod. Sic. T. I. p. 34.
parie que des Thesmopbories » et aucunement des autres fêtes instituées en l'honneur de Gérés. Hais ni Tune , ni l'autre de oes suppositions ne sont soutenables. Les cérémonies élcusinieunes sont certainement plus anciennes que le retour des Héraclides ('^) , et bien loin qu'on ait pu démontrer que le culte de Gérés a passé de l'Arcadie en Atlique-y les Arcadiens au contraire aTOUoient eux-mêmes que les cérémonies éleusiniennes au moins leur sont Tenues de l'Attique , comme nous le voyons.
Encore , lorsqu'on réfléchit aux difficultés que trouvent plusieurs savants de nos jours dans les relations à l'égard de l'expédition de Danaûs , difficultés dont nous ayons parlé dans le commencement de cet ouvrage , l'histoire entière de la transmission des Thesmophories devient extrêmement douteuse ; et , quand même Gérés auroit été d'origine étrangère, Gérés Tfaesmophoros au moins est bien assurément indigène, Geci cependant pourroit s'expliquer , si Ton admet qu'Hérodote , en se servant du mot Thesmophories , n'a prétendu parler que des cérémonies qui dans la suite ont été adoptées dans les fêtes que les Grecs appeloient Thesmophories ; et , quand même ces fêtes, scroient entièrement d'origine grecque , je crois qu'au moins pour les cérémonies d'Eleusis il faut en revenir à l'Egypte. Les Égyptiens assuraient que ces cérémonies étoient les mêmes que celles qu'ils <^lébroient en l'honneur d'Isis(^'). Hérodote parle de railleries usitées dans le culte de cette déesse : elles accompagnoient aussi le culte de Gérés, selon l'hymne homérique (^^). D'aiUeurs il «st évident que les Grecs trouvoient quelque conformité
(^^) ApoUodore rapporte Tarrivée de Gérés en Attique au temps dePandion. Ul. 14. 7.
(") Diod. Sic. T. L p. 107.
(s^) Quanta Isis, voyez Herod. II. 60; à Gérés, ApoUod. L 5. 1. Aristoph. Ran. 387. Hynm. Hom. IV. 202 9f{. Les fêtes de Gérés n*étoient cependant pas les seules dans lesquelles on se permettoit des railleries. Herod. Y, 83.
entre le ealte des deux déesses , parcei[ue les Hermionéens , par exemple , cëlébroient les mystères de Gérés dans le temple dlsis et de Sérapis (^^). Enfin la tradition même concernant l'arrivée de Gérés en Allique paruit donner les indices les plus certains à Tégard de la ques* tîon qui nous occupe dans ce moment. Nous ne Toulons pas parler du récit , qu'on trouve chez Plutarque , dlsis vagabonde , arrivant à Byblus et soignant l'éducation du fils du roi(^^): tout cela est, pour ainsi dire, copié dans l'hymne homérique : mais la tradition , consignée dans cet hymne même , d'une déesse qui en cherche une autre, qu'elle vient de perdre et qu'elle retrouve à la fin, me parolt assez conforme au caractère des histoires d'Osiris et d'isis , d'Adonis et de Vénus , d'Attys 6t de Gybèle(^^), pour nous donner lé droit de croire que cette tradition soit puisée à la même source ; et , en ajoutant à ^tte réflexion la conformité des fêtes et l'aveu des Grecs ' eux-mêmes , qui regardent Gérés comme une divinité étrangère , je crois que nous pouvons admettre que le' culte de Gérés fut d'origine égyptienne.
Néanmoins ce ne furent pas sans doute des prêtres égyp* tiens ' qui transplantèrent ce culte en Grèce. La différence des histoires de Gérés et d'isis prouve assez ou que les Grecs n'ont jamais bien connu celle-ci ou qu'ils l'ont considérablement mutilée. Quelle différence (pour nous contenter de ces exemples) entre Platon , l'adversaire de Gérés , et Typhon , le cruel ennemi dlsis ; où trouve-t-on dans la mythologie grecque Horus et Bubastis , enfants de Gérés (^ ^) ] quelle différence encore entre Osiris et Pro*
(3 3) Paus. II. 34. 10.
{»♦) Plut, de Is. et Osir. p. 407 «q.
(95) cf. Corn. 5. D. 28. p. 210. (Opusc. Myth.) et Heyne ad
Apollod. II. 1. 3. (T. II. p. 257.). On trouve les mêmes traits dans
rhistoire des erreurs dlo, cherchant Épaphus; Apollod. IL 1. 3
fin. cf. Jablonski, Panth. iÉgypt. Part. III. p. 60 fin. 61.
(^^) M. Hug (ûber'den Mythos, p. 70 sq.) tâche de donner la
■erpine ; et d'où vient que le culte de Baechus , qui a tant de rapports avec celui de Cërès , ne fut pas transplante dans le même temps (^')? Que si nous avouons par conséquent Torigine égyptienne du culte de Gérés, il fiiudra avouer en même temps que ce- furent probablement les Phéniciens qui le firent connoitre aux Grecs.
Vetu, U déet- L'agriculture est la principale cause de maisons et de la l'établissement des peuples. L'agriculture- Tie dometiique. ohangc les Nomades en citoyens. L'agriculture est la source de Tordre dans la société et de la vie domestique. Seroicnt-ce ces reflexions qui auroient engagé H^iode à placer la déesse tutélaire de la vie domestique , ou , pour mieux dire , la personnification du foyer , à côté de Gérés , comme la fille ainée de Saturne et comme soeur des trois souverains de l'univers (' *) ? -
Nous ne trouvons pas encore cette déesse chez Homère ; mais , ce qui est très remarquaUe , le fondement de la personnification s'y trouve , par exemple dans le passage oii la table hospitalière et le foyer domestique dTlysse sont invoqués pour confirmer une prédiction (^^), ce qui fut sans doute aussi l'origine de la coutume qu'observoient les étrangers , lorsqu'ils venoient implorer la protection du maître de la maison . Us se plaçoient alors auprès du foyer domestique , comme pour se metti^e sous la même protection dont jouissoient les membres de la famille, et pour s61^
raison de tons ces diangements , mais ses explications mêmes sont des conjectures.
(37^ Il est yrai qu'Apollodore (III. 14. 7.) rassure,- mais Hérodote (II. 52.) dit expressément que Baechus fut le plus jeune des dieux de la Grèce.
(3») Th. 454. cf. Hymn. Hom. III. 22.
(»^) Hom. Od. S. 158 sq.
Eustathe fait la même réflexion sur l'expression connue, alâêcoa* âè. fjkiXa&Qov. ad II. p. 691. 1. 10.
Kcitcr les mêmes afvantages et les mêmes privilèges (^^) , tandis que personne n*osoit approcher de ce symbole vénérable que dans un état décent et avec des marques de re- 8pect(*'). Une fois personnifiée, Vesta devint une des déesses les plus vénérables , et on racontoit dans la suite que , quoique Neptune et Apollon eussent tâché d'obtenir sa main , elle se consacra par un serment solennel à une virginité éterncHe , sacrifice que Jupiter récompensa par l'honneur du culte tant public que domestique , dans les temples et dans les demeures particulières (^^). Son origine. Personne ne doutera , j'espère , que cette déesse , dont nous pouvons retracer , pour ainsi dire , l'origine dans les ouvrages des poètes , ne fut entièrement grecque , dès le commencement de son existence. Hérodote la place aussi parmi les divinités dont le nom même ne fut pas emprunté aux Égyptiens (^^). Ainsi » quand même il faudroit en croire Diedore , qui assure que les Égyptiens avoient cependant leur Vesta , aussi bien que les Grecs , témoignage confirmé par les découvertes de ChampoUion (^^) , quand même les Arimaspes(^^), les Scythes (♦^) , les Perses (*^) auroient eu une semblable
(*«) Hom. Od. i5r. 153 sq.
{*^) Hes. Op. 733.
Mriâ^ aîâoZa yov^ jtëJraXny/itvoç lyâo&tv oTx» Eçi'ij ifirreXaâov jrnçnqiruifffifv , àXk' àXiaa&at,
(^*) Hyrnn. Hom. in. 21— 32. cf. Hjmn. Hom. XXIX. Dans la mythologie euhémérique elle est TinTentrice de Tart de bâtir des maisons. (43) Herod. II. 50.
(**) Panth. Égypt. Livr. II. pi. 19. Je vois maintenant que j'ai été un peu sévère envers Hérodote (lets over ChampoUion, p. 117 — 120); car il est toujours vrai qu'il rapporte le témoignage même des Égyptiens.
(45) Diod. Sic. T. I. p. 105.
(**> Herod. IV. 59.
(*^) Hyde (Hist. rel, vett. Pers. p. 142) croit que le culte de Testa est le culte du feu ; mais Tun ressemble autant à Tautre que le foyer au feu qui y est allumé. Il veut que iatiu dérivedumothébraïco-chaldéen e^ta (feu). Pour moi je ne crois pas que cette étymologie soit juste, mais, quand même il en seroit ainsi, il n'en est
. Yesta^ la personnification du foyer domestique n'en sera pas moins grecque d'origine.
Vulcain , jfénie Si les Grecs adorèrent le foyer domesti- ^rti. que et en firent une déesse tulëlaire du
bonheur des familles , il n*est pas étonnant qu*ils aient imaginé un dieu à qui ils attribuoient l'origine et la sunreillance ' du feu qu'on y entretenoit et qui étoit si nécessaire tant à la vie domestique qu'au besoin des arts , point de vue qui fut la cause que bientôt le* dieu du feu fut considéré comme le génie des arts.
Nous avons vu auparavant qu'il est très probable que Yulcain , d'après Homère , fils de Jupiter et de Junon , aelon Hésiode, de Junon seule (^^), ait remplacé le génie du feu qu'adoroient les plus anciens habitants de la Grèce et qu'ils appeloient Prométhée.
Yulcain se manifeste comme génie du feu dans son combat avec le fleuve Xanthus. Dans ce combat il fait sortir le feu du sein de la terre , pour reprimer la violence du torrent , et il dirige les flammes , dc^t' la force irrésistible ■est appelée l'haleine de Vulcain (*^). Il est évident , par tout ce passage , que , lorsque le poëte désigne quelquefois le feu du nom même de la divinité qui y -présidoit , ' il ne se sert alors que d'une trope très usitée (*°) ; et , s'il restoit encore quelque doute à cet égard , nous n'aurions <[u'à suivre le dieu dans ses ateliers. Homère le représente dans son palais d'airain , qu'il avoit forgé lui-même , sur
pas moins vrai que le mot <ç»'ce faisoit depuis longtemps partie de la langue grecque avant qu*oa ne s'avisât d*en faire une déesse.
(48) Th. 927 sq. cf. Apollod. 1.35.
(4^) Hom. II. ^. 333 sq. 342 sq. 3*55. cf. Hymn. Hom. 11.115.
*0(pça de çivç àvfxnkê fiifi ttkvxû 'Ifgtaiçoio»
t*°) P. e. Hom. II. B. 426. 0X6^ 'Hq,aiçoyo. II. /. 468. P. 'SS. Diodore , tout en métamorphosant Yiilcain en homme , selon sa coutume , et le représentant comme Tinventeur de la métallurgie , remarque cependant avec beaucoup de justesse: y.ai tô Trvq ovvoy
(ofr âijfiuHqyoï) te %aï TtàfTiq ot àv&ço)7rott çtçoaayoçfvéott X^Ç Tû» «oi'i^w ^fm âtâoiiuiifijv fè^çyéciii'v* T. L p. 390.
rOIympe, où, entouré de ses instrumeats , il étoit occupe à fabriquer des chefs-d'oeuvre d'art , auxquels il communiquoit les propriétés les plus rares et les plus miraculeuses. Le travail le fatigue comme un mortel , et , lorsqu'il apprend que Tbétis est Tenue le trouver , il s'essuie le vi** sage et la poitrine et s^habille , pour aller au devant d'elle , absolument comme un ouvrier ordinaire , mais ses ouvrages admirables, des statues d'airain auxquelles il donne le mouvement et la parole , prouvent assez qu'à Texterieur d'un homme il joint le génie et le pouvoir miraculeux d'une divinité (**).
Yulcain avoit donné des preuves de ces talents , dès sa plus tendre jeunesse (^ ^) ; les palais des dieux (^^), le sceptre dont Jupiter avoit fait présent à Agamemnon (^^) , la cuirasse de Diomède(**) , l'égide de Jupiter (**^) , les armes d'Achille (^^) , les chiens immortels d'or et d'argent qui gardoient l'entrée du palais d'Alcinoûs (^*) , les cymbales d'airain dont se servoit Hercule pour chasser les oiseaux de Slymphale(*^), tout cela fut son ouvrage. Il ne se borna pas seulement à fourbir les métaux (^^) , il avoit aussi formé de terre la belle Pandore (^') et, suivant quelques-uns , les taureaux aux pieds d'airain d'JBé-
tes(<^*).
(^') Hom. II. '^•369sq. SuiTant qaelques-uns Thomme d*ai-> rain de Crète (Talos) fut Touvrage de Vulcain. ApoUod. I. 9. 26. Est-il étonnant qu'on ait représenté dans la suite Prométhée , qui , eomme nous arons tu, atant de rapport ai^ec Vulcain, comme le créateur de Thomme ?
(«a) Hom. 11. S. 400 s({. («3) Hom. 11. A, 607. S. 167.
(54) Hom. II. B. 101. (") Hom. II. 0. 195.
(«<») Hom. 11. O. 308 sq. («^) Hom. II. 2.
(«») Hom. Od. H. 91 sq. («^) ApoUod. II. 5. 6.
(^^) Homère Tappelle le chaudronnier (/«Axft'ç). II. O. 309. Il paroît assez par les passages que nous yenons de citer que Diodore rétrécit trop le cercle de ses attributions , lorsqu'il dit que ' Yulcain forgeoit les armes défensiyes pour les guerriers, tandis que Minerve s'ezercoit aux arts pacifiques. T. I. p. 260.
(«»)*Hes. Th. 571 sq. cf. Op. 60 sq. 70 sq. {^^) ApoUod. I. 9. 23.
Son influence Hormis les bienfaits que les hommes reoe-
voient de Yulcain comme dispefisateur d'un
des ëlëments les plus utiles à la Tie , ils le ré* véroient aussi comme leur précepteur dans les arts qu'il exerçoit lui-mémo d*une manière aussi admirable. Sous ce rapport il étoit absolument égal à Minerve (^ ^ ;. Et , quoiqu'il faille croire qu'un dieu aussi puissant ne souffrit pas qu'on insultât impunément à sa majesté , cependant il est représenté , au moins par les auteurs qui doivent ici nous servir de guides « comme une divinité fort padfique(^^). Il ne se sert 'de son pouvoir , dans les poëmes d'Homère , que pour protéger ceux qu'il honore de sa faveur (^'^). Il n'attaque le Xanthus que par ordre de sa mère (^^). Entièrement occupé de travaux pacifiques, et, plus habile que fort , sa colère même est plus ridicule que Xfft^
(«) Hom. Od. Z. 232 sq.
aytiQ
^Jâ^iç t ^'f "Hgnuçoç diâafr nul IlaXXàç ^A&ijvij
cf. Hjnm. Hom. XX.
' ff^atçoif uXvTofi'iirtv àdâto Mêaa Xiyf^a , Oç fiêc' 'jid-rjvaiijq yXavttcifTt^doq àyXaà tçya
Les yers suivants le représentent encore entièrement comme Prométnee: ■ o? vb ttdçoç itto
jdvTçoiq 'vntfTanaxov tv ëçfdi'y , ^'ijvf û-^Qêç , etc.
Lorsqu'il est dit ici qu'on attend de lui Vàçfty et la richesse, cela se rapporte sans doute au talent nécessaire pour exceller dans les arts auxquels il préside, et au bien-être qu'ils procurent. Chez le scholiaste d'Çomère (ad II. yi. 571. éd. Wassenb ) le Vulcain égyptien est encore un réformateur des moeurs féroces des premiers hommes. Biodore dit que tous ceux qui exercent les arts offrent des sacrifices et des f»rières à Vulcain. T. I. p. 390.
(^^) Chez Apollodore (ï. 6. 2.) il prend part au combat des géants , où il leur lance des barres de fer rougies au feu. Mais on se rappelle sans doute ce que nous ayons remarqué auparavant , quant a l'origine plus récente de ces fables.
(^*) Hom. II. E. 23 sq. (^5) Hom. II. 0. 331 seq.
(^*^) Hom. Od.e. 306 seq.
Son extérieur ei (Jeg traits ont un rapport intime avec Tex-
•on caractère en - . i • ^^ -i/ • x j
rapportavecson teneur que lui attnbuoient 808 adorateurs , angine. ^j ^j extérieur nous fournit une indication
assez évidente de son origine.
n s'éleva un rire inextinguible parmi les dieux immortels , lorsque Yulcain , voulant adoucir Thumeur acariâtre de sa mère et rétablir la paix entr'ellc et son époux , prit le rôle d'échanson , pour égayer les habitants de TOlympô et pour y fieiire revivre la joie et la gaieté qu'il craignoit de voir bannies de leurs réunions. Ce^rire fut occasionné en grande partie par un ^défaut corporel qui se montra en ' plein jour par le zèle avec lequel le bon-hommb Yulcain s'acquitta des devoirs qu'il voulut remplir. C'est que le génie du feu , le fils de Jupiter , boitoit des deux jambes. II ne faudroit que ce trait pour prouver que le polythéisme des Grecs mérite à peine le nom de religion ; mais en même temps ce seul trait signale d'une manière évidente Tinflucnce sensible de la gaieté et de l'étourderie naturelle des Grecs dans leurs idées religieuses.
Que les dieux toutefois se moquassent de Yulcain , parcequ'il boitoit , ceci se conçoit facilement. Le fils de la nature (qu'on me permette de me servir de cette expression en parlant des dieux , car ils l'étoient aussi bien que leurs adorateurs) le fils de la nature, le sauvage qui ignore encore les lois de la bienséance , ne sait rien de cette contrainte qu'on s'impose dans la société civilisée , pour s'empêcher de rire en voyant des défauts extérieurs qui sont entièrement indépendants du caractère et des mérites de celui dans le quel on les remarque. L'homme peu civilisé rit en voyant qu'on louche ou qu'on boite , comme nous rions , sans le vouloir , en voyant quelqu'un &ire un faux pas et tomber devant nous. Nous montrons par-là que nous faisons comme le sauvage ; c'eét à dire que nous sui* vous l'impulsion de la nature toutes les fois que nous no
pouTons trouver à propos de nous rappeler les lois delà politesse et de la bieoseanoe.
Mais quel a pu 6tre le motif ([ui a engagé les Grecs à représenter l'une de leur divinités avec un défaut aussi ridicule 7 On connoit les tentatives qui ont été faites pour expliquer ce phénomène , tentatives non moins ridiculea que le défaut lui-même et fondées pour la plupart sur la supposition absurde que le chaudronnier d'Homère n'étoit pas un homme , mais le feu (^^)J D'après ApoUodore Yulcain . ne seroit devenu biâteux qu'après la chute qu'il avoit faite y lorsque Jupiter le précipita de l'Œympe , irrité de ce qu'il avoit pris le parti de Junon contre lui (^^). Cette explication est en effet très simple et très plausible , mais diez Homère Yulcain boite dès la naissance , et il boite plutôt par suite d'un défaut organique dans la conformation do ses jambes que par l'effet d'une luxation (^^). Il falloit donc qu'une autre raison portât les Grecs à croire que Yulcain avoit une difformité aussi peu compatible avec le sentiment de beauté qui semble les avoir animés dans la composition des formes de presque toutes les autres divinités.
C'est le témoignage d'Hérodote, confirmé par les nouvelles découvertes de ChampoUion^, qui nous donne la §o-
(*') Voyez, p. e., Corn. N. D, 19. (Opuse. Myth. p. 181 sq.) SehoL Hes. p. 14 rrs., p. 17.
(*58) Apollod. I. 3. 5.
(^^) KvXXoTtoâltûv. En se comparant à Mars, il s'appelle loimême 4jffëâa'vo(i et Mars d^rf^roç. Od. &• 306 st{. Il se plaint amèrement que Yénns le méprise à cause de son déiaut', où il n*j a cependant rien de sa faute, puisqu'il faudroit s'en prendre à ses parents. Et, dans l'Iliade, il dit que dans son enfance sa mère Junon avoit youIu le cacher ,- parcequ'il boitoit. II. 2* 395 sq. cf. Hynm. Hom. I. 318 &({. et Matthiae ad ys. 314 sq. Apollodofe dit aussi de son fils rériphètes à la massue de fer , qui Ait tué par Thésée, et qui ayoit le défaut de son père: noâaq âl àa&eyeV<: ÏX^'^ ^"^^^ i^^Çék noçvrfjv at&ijçâif* IJI. 16. 1*
lution de ce problème , en nous faisant retrouver en Egypte ^ le modèle de ce dieu difforme des Grecs. Hérodote assure que la statue de Phtha (le Yulcain de TÉgypte) , dans le temple à Memphis , représentoit un nain (^ ^) , et ChampoUion a trouvé , à ùàié de plusieurs images de nains , le nom de Phtha en caractères hiéroglyphiques. Or ces nains ont tous des traits fort irréguliers , un front petit et rétnéci, l'abdomen proéminent et les jambes cagneuses (^'). Voilà , je crois , Forigine très simple de l'infirmité de Yuloain. Si les Grecs ont pu recevoir de l'Ég^^pte les noms de plusieurs divinités , des cérémonies et des traditions , comme nous en avons déjà trouvé des exemples , ils ont aussi pu avoir imité la forme d'un des dieux qu'on y adoroit ; et ce qui donne consistance à cette opinion c'est que les Grecs regardoient les Gabires , qu'on adoroit à Lemnos , comme les petit-fils ou même comme les fils de Yulcain (^^) , absolument comme les Egyptiens ('^). Je ne prétends pas décider maintenant si ces Gabires furent les mêmes divinités que les Pataîques des Phéniciens , mais il est certain que ceux-ci avoient la même forme que les Gabires de l'Egypte , qui étoient nains comme leur père (^^) ; et cette particularité rend très vraisemblable que les Phéniciens aient communiqué aux Grecs les images du dieu Égyptien , que ceux-ci ont imité dans la personne de Yulcain (^^). Il me semble que nous trouvons ici encore un exemple frappant de la manière dont les Grecs s'approprioient les
f ^) Herod. III. 37. i^^') Panth. Égypt. Lirr. III. pi. 8.
(^^) Selon Acusilaûs ils etoient ses petits- fils , selon Phérécyde ses fils, ap. Strab. p. 724.
(7^) Herod. III. 37. (^4) Herod. 1. 1.
(^^) Le Pseudo-Sanchoniathon fait aussi mention d*un Tulcaîn de la Phénicie, qu'il appelle Chrysor. Euseb. Praep. Euang. !• 10. p. 35. 0/ Son témoignage cependant ne seroit pas d*un très grand poids , si nous n'avions celui de Polybe , qui parle d'une colline de Yulcain, dans le voisinage delà NouyelleCarthage, colonie des Carthaginois , X. 10. 11. Les Gabires nous occuperont dans la 0uite de cet ouvrage, lorsque nous parlerons des mystères^
parties 4e la mythologie des barbares. Yalcain, quoique avec des pieds disloqués , ne pouYoit rester tranquiUe dans le fond d'un temple , comme à Memphis. II deyoit prendre part à la vie aclive , comme les autres dieux , et ces dieux montroient assez par leurs railleries qu'ils n'ëtoient pas accoutumes à yoir une difformité aussi choquante que celle qui l'enlaidissoit , tandis que sa mère même fut honteuse d'avoir mis au monde un fils aussi disgracié. Par malheur la poupée difforme de Memphis avoit /été admise au milieu des élégantes divinités de la Grèce ('^) : mais , quoique les Grecs ne cachassent pas l'aversion que sa figure leur inspiroit , îla^ ne manquoient pas cependant de compenser la laideur de cette divinité barbare non seulement par des qualités de Tesprit , mais même par ime étonnante dextérité et par des forces dont on ne se seroit jamais douté chez un être aussi peu favorisé par la nature. Yulcain , quoique boiteux , n'étoit pas débile (^^); quoiqu'il fut bien inférieur en qualités extérieures aux autres dieux , il les surpassoit souvent'èn une finesse d'esprit qui lui suggéroit des ressources pour lutter contre la violen(>e (J^)^ et , ce qui est très remarquable , quoique manquant de beauté lui-même , il n'en méconnoissoit pas le goût , et son génie produisit des chefsd'oeuvre qui charmoient également les dieux et les hom-
<?^) Il est assez remarquable que le défaut de Tulcain fat re- ^rdé comme nn attribut si essentiel de sa personne que Tépithète d/Aifityv^€èç lui fut donné souvent sans aucune raillerie , p. e. Hom. B. S. 239. Scut. Herc. 219.
(^0 £&iyêi' fiXtiiktalvm. Hom. II. T. 36. i*. 415. ('*) C*est là là véritable signification (s'il nous faut donc toujours chercher une signification) de la jolie fable rapportée par Homère, Od, 0. Voyez, p. e., vs. 329 sq.
O'ÔM àçera xaxà i'çyof x^x^^^^ '^^^ fiçaâifç ù*v'¥ , *Slç *al Tvv ^Htpaiçoq , iày fioaâvq tîXeit "Jlçiia , 'JluvTaTÔy w#ç iévta é'é&y ^ o» "OXvfiTtov ex^a* ,
rfous voyons ici le commencement de la persuasion que les qualités de l'esprit l'emportent sur celles du corps.
mes par leur beauté et leur élégance ('^). Enfin, comme s'fls aToient voulu naturaliser entièrement ce dieu si peu semblable aux autres par son extérieur , les Grecs lui donnoient pour épouse Tune des Grâces ('°) ou la déesse même de la beauté et des amours (^ '). Hais Yulcain ne fut pas le seul à exceller par les qualités de l'esprit et Tamour des arts. Les Grecs , comme nous l'ayons vu dans le commencement de cet ouyrage , peuple éminemment sensible à la beauté , ne pouyoient se contenter de satisfaire à leurs besoins les plus pressants. Us demandoient quelque chose de plus. D^jà le dieu qui leur en fournit le meilleur moyen leur enseignoit en même' temps l'usage qu'ils pourroient en faire pour égayer la yie et Tembellir par les jouissances que procurent la contemplation des chcfs-d'oeuvre de Tart. Minerye , Apollon et Mercure réalisoicnt ces idées d'une manière encore plus évidente , mais les qualités éminentes de ces divinités se manifestoient à Tégard d'objets si différents qu'il est presque impossible de donner à chacune d'elles un caractère distinctif.
Minerve , déesse Minerve ,' la fille de Jupiter et de l'Intelliarts. gence personnifiée (Métis) (*^) ou, suivant
d'autres, de Jupiter seul (*^), mérite d'ar
{^^) Hcs. Theog. 578 sq. (•<>) Hom. II. S.
(") Hom. Od. 0.
(»*) Hes. Theogr. 886—900. cf. Apollod. I. 3. 6. ("') Hes. Theog. 924. Cet endroit est en contradiction avec
la têle y parceque chez les iEoliens et les Cretois r^»7<à sigaiffa la tête. Schol. Aristoph. Nub. 985. Corn. N. D. 2. (Opusc. Myth. p. 143.). cf. Clericus ad Hes. Theog. 895. Homère ne désigne Minerre que comme fille de Jupiter. Cependant les mots Tç^Toyi^ vfi>a et è^çktioTtàtçri , qu*on trouTC dans ses poèmes , sont rapportées par quelques-uns à la même fiction. D*après le scholiaste d* Apollonius (ad IV. 1310.) Stésichore fut le premier qui représenta Minerve comme sortant tout armée de la tête de Jupiter.
bord d'être mentionnée immédiatement après Vulcain, parcequ'elle a avec lui une conformité remarquable , comme déesse des arts ('^). On conçoit que la déesse des arts surveilloit par préférence les ouvrages propres à son sexe , I4 broderie , le travail du métier etc. {^*) : mais l'habileté dans les arts qu'exercent les hommes n'étoit pas exclue de la sphère de ses attributs. L'art du charpentier (^ ^) , la construction des vaisseaux (•^) et jusqu'à l'orfèvrerie (• •) étoient sous sa protection.
l^ineote par Par ges ouvrages , aussi bien que par la •on adretie. manière dont il rusa le colossal et vigoureux
Mars , Yulcain donna des preuves éclatantes 46 son habileté et,, comme on le disoit alors, de sa
Quoiqu'il en soit, il est certain, comme le remarque très Inen le savant Heyne (ad II. ^' 515.), que la dérivation de Tritogénie du lac Triton est d*une origine plus récente. Yeut-on voir d'autres étymologies de cet épithète, Tune plus ridicule que T autre , on
Îeut consulter Tzetz. ad Lycophr. 519. Schol. ad II. 0* 39. iusUth. ad 11. p. 385. 1. 10. Schd. ad Od. r. 378. 11 n> en a pas de plus comique que celle qui T explique par née de trois (Schol. ad II. 0. 39.). Jupiter déTora Métis , rendue enceinte par Broutés , et il fait élerer Minerve par Triton ! 1
(^^) Hom. Od. Z. 232 sq. cf. Hjmn. Hom. XX. Les Athéniens furent les premiers qui l'adorèrent sous le nom d'Ërgane. Paus. I. 24. 3.
("^) Hom. II. £• 735 sq. , où elle fait elle-même ses vêtements, comme les princesses grecques, cf. ' 11. i^- 390. £lle en fit aussi pour Junon. II. a* 178 sq. £lle enseigna des ouvrages de femme aux filles de Pandarée (Od T. 72.) et à Pandore (Hes. Op. 63 sq.) , qui est aussi vêtue et décorée par elle. Hes. Th. 573 sq. cf. Op. 76. £lle donne le talent nécessaire pour ces ouvrages aux femmes des Phéaciens. Hom. Od. H. 111. cf. Hymn. Eom. Ifl. 14. Le palladium avoit une lance et une quenouille à la main. Apc^od. III. 12. 3. (p. 245.).
(^ ^} Uit charpentier est désigné par la dénomination de *A9"/ivaliiç âfioxéç. Hes. Op. 430.
('^) Harmonide, qui avoit construit les vaisseaux de Paris , étoit le favori de Minerve. Hom. II. E. 60 sq. cf. O. 410 sq. Yoilà pourquoi Ton racontoit dans la suite qu'elle avoit aidé Danaûs et le constructeur du vaisseau Argo à construire leurs navires. Apollod. 1. 9. 16. (p. 55.), II. 1. 4. (p. 82.).
(") Hom. Od. Z. 233. (P. 160.
.sagesse* Ces qualité ëtoient encore pins ëyidentes dans tontes les productions et dans tontes les actions de Hinerye. Hésiode compare son esprit et son intelligence à cdies de son père(*^), et Homère ne laisse échapper aucnne occasion pour faire ressortir sa prudence , son adresse el sa modération (^®).
Surtout dans U Ces qualités éminentes se manifestoient surtout chez Minerve dans une occupation qui rélevoit entièrement au-dessus des autres déesses , et même au-dessus de Yulcain. En examinant les moeurs des sièdes héroïques , nous avons vu qu'il y eut dans ces temps des femmes qui savoient se soustraire à la contrainte que leur imposoient les hommes en se passant de leur secours et de leur protection et en s'élevant au-dessus de la foiblesse de leur sexe. La société des dieux , étant en tout Fimage de celle des hommes , elle nous offre ici encore un trait de ressemblance qui n'est pas des moins frappants. Minerve , Bellone , Diane étoient les Atalante et les Cyrène de r01ympe(^'). Mais Bellone n'est guère connue que comme compagne de Mars , dont elle a toute la rudesse et toute la férocité ; et Diane , quoique préférant la chasse et une vie errante dans les bois aux occupations et aux amusements de son sexe , Diane n'étoit pas fEÛte pour le métier des armes. Minerve , au contraire , quoique loin
(•^) Hcs. Th. 896.
(^) P. e. dans h manière adroite dont elle éloigne Mars do champ de bataille (H(Hn. II. £• 31 sq.) et dans la peine qu'elle se donne ponr modérer sa fûrear. Hom. II. O* 123 sq. Elle est la plus adroite et la plus éloquente des déesses. Od. iV. 298.
C) En parlant de Diomède, lorsqu'il alloit attaquer Vénas, Homère dit (II. £• 331 sq.):
Tdw a^T*^ àyâçtây nôXêiAov nàza xotçrtvisan^ ^ Ovt' aâ ^jiB-ififalfi , ote yfToXiTtoç&iïç ^Eyv&,
Et Jupiter dit à Vénus (ts. 428 sq. ) :
0'& Totf , TiHvof if/iôif , âéâoTiu TfoXëft'^ta't^yaf
de dédaigner les ouvrages du gynëoée » ëtoit plus formidable dans les combats que Mars lui-même. Minerve , qui manioit l'aiguille avec la même adresse que la lance , et qui enseignoit aux jeunes princesses qu'eUe honoroit de sa faveur Tart de broder, écbangeoit souvent Thabit que sa main avoit tissé contre l'armure brillante de son père et la terrible égide (^^). Armée de sa lance formidable, elle monte sur son cbar de guerre et vole au combat , pour rompre les rangs des gueri^iers qui ont mérité son courroux (^^), ou pour inspirer un courage invincible aux combattants qu'elle honore de sa protection et auxquels elle veut ceindre les lauriers de la victoire (^^). Voilà pourquoi les héros lui adressent leurs voeux , comme à Jupiter, avant de s'engager au combat (^^) , et lui rendent grâces pour la victoire qu'ils viennent de remporter (^^). Mais , quoique Minerve fût aussi bien une divinité guerrière que Mars , ses qualités distinctives ne se dé-
(^*) Voyez la descriptioa de l'égide, Hom. U. E. 733 sq. B. 446 sq. et Hes. Seul. Herc. 197. La foudre même de Jupiterne sauroit la percer. Hom. II. ^* 400 sq, Japîter se senroit souvent de cette arme (p. e. IL ^* 166 sq.)^ xtiais aussi Minerre et Apollon. Il, O. 229 sq. 308 sq. C'éioit une arme offensive aussi bien que défensive, et elle avoit un pouvoir miraculeux pour répandre la frayeur parmi les ennemis. II. O. 318 s({, Od. X. 297 sq. La iéte de la Gorgone, qu'on y trouve déjà chez Homère, ornoit dans la suite la cuirasse de Minerve. Paus. I. 24. 7. IX> 34. 1. Les récits de la peau de la chèvre Amalthée , qui fut Torigine de ce bouclier , et de Tornement qui lui étoit propre , n*ëntrent pas dans cet ouvrage. Il suffit de faire remarquer qu'on se servit encore longtemps après de peaux de chèvre comme boucliers, p. e. dans la guerre messénienne. Paus. IV. 11. 1.
(^3) Hom. II. 1^* 733 sq. Quintus de Smyrne a très bien imité ce passage sublime , XIY. 449 sq.
(^*) Hom. II. B. 450 sq. E.l,\2\ sc^. P. 544 si^.
(^«) Hom. II. ^. 736.
(^^) Hom. II. -^. 154. Épopée de Sicyon bâtit pour Minerve un temple après une victoire qu'il venoit de remporter. Paus. II. 6. 2. Une foule d'épithètes la signalent comme déesse guerrière, p. e, àtqvTùiV'n (Hom. IL.B. 157.) , àytXtia, Xijtr^ç (11. ^. 128. K.