Bourgeoise de Rome eu
A Rome et à Naples, les couturières des patriciennes semblent avoir puisé beaucoup de leurs inspirations en Espagne, mais quelques coiffures ont un cachet tout particulier. Les cheveux, relevés à racine droite, formaient un cône d'une hauteur démesurée sur le front. On jetait sur cet édifice un voile léger ou bien on l'ornait d'aigrettes de pierreries ou encore d'une sorte de guirlande
de fleurs montées sur fil de fer, qui se dressait plus haut encore que les cheveux {fig. 317 et 318).
Là aussi, comme dans le reste de l'Italie, régnait la perruque blonde en cheveux ou en filasse poudrée et parfumée.
Peu de costumes populaires se rencontrent dans les tableaux
Fig. 319. — Paysanne du Piémont, d'après Abraham de Bruyn, 15S7.
Italiens du temps. Ils devaient cependant tenir déjà quelque chose des costumes si pittoresques, que nous admirons à Naples et en Sicile.
Le célèbre graveur flamand, Abraham de Bruyn, nous fournit quelques croquis de femmes du peuple en Italie. Il y avait fait un séjour assez long et en rapporta beaucoup d'études intéressantes (fig. 319 et 320).
Si l'Italie, assoiffée de jouissances et de luxe, voyait à sa tête
un essaim de beautés frivoles exclusivement occupées de fêtes, de toilettes et de dépenses, Venise au contraire, emprisonnée dans une législation de fer, la renforçait encore davantage quand il s'agissait des femmes. Non seulement cette législation renfermait une véritable arsenal d edits somptuaires, mais le pouvoir exécutif en assurait la minutieuse observation. Un magistrat spécial, le provéditeur des pompes, était chargé de surveiller la toilette des
Fig. 320. — Paysanne de Piémont, d'après Abraham de Bruyn, 15S7.
femmes et de faire une guerre implacable aux étoffes de luxe, aux broderies trop riches, aux colliers trop coûteux. La moindre négligence l'eût exposé aux sévérités de l'autorité supérieure, aux vengeances de l'esprit de soupçonneuse et traditionnelle jalousie des pères et maris vénitiens. La femme mariée sortait rarement et jamais seule. Encore devait-elle se couvrir d'un long voile blanc qui l'enveloppait tout entière.
La mise quotidienne était simple et ne souffrait aucune exception aux prescriptions légales. Les modes espagnoles dominaient dans tout ce vêtement. Corps baleinés n'ayant plus forme humaine, fraises épaisses remplissant l'office de carcans ou bien hauts
collets montés tenant la tête forcément droite, manches larges et encombrantes, tel était, dans ses grands traits, le costume de la patricienne et même de la bourgeoise de Venise.
Fig. 321. — Bourgeoise de Venise, d'après Magimo de Gabriclle.
Les coiffures étaient plus libres, aussi variaient-elles beaucoup entre la mode française et la mode espagnole. Généralement les cheveux étaient relevés en racine droite et presque toujours entremêlés d'un voile (fig. 321). Pour compléter le martyre des infortunées vénitiennes, leurs trop jaloux législateurs les faisaient
chausser de souliers à patins tellement incommodes que la marche devenait impossible.
Un ambassadeur français, frappé de cette gêne de la marche des dames de Venise, s'étant avisé de demander au doge Domenico Contarini pourquoi elles se servaient de pareilles chaussures, ajouta : Les nôtres sont bien plus commodes. — Troppo comodi, riposta un patricien présent à l'entretien, ptir troppo (i).
Défense absolue aux femmes de se décolleter, sauf les jours de fêtes et de grandes toilettes. Ces jours-là en effet, lois, décrets édits somptuaires étaient suspendus. Le provéditeur fermait les yeux et Venise ne semblait plus avoir d'autre pensée que celle de se glorifier de ses beautés féminines et de leurs splendides atours. Patriciennes et bourgeoises tiraient des arcanes les plus secrets de leurs garde-robes la teinture mère de ces chevelures blond doré, aux tons riches et chauds, que nous admirons dans les portraits dus aux magiques pinceaux du Tintoret et de Paul Véronèse; elles revêtaient leurs plus opulents costumes et se paraient avec une profusion royale de diamants, de pierreries et de ces chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, pour lesquels l'art vénitien n'a pas eu d'égal (fig. 322).
Elles se dédommagaient en ces grandes circonstances de leur contrainte habituelle, mais précisément en raison de la rareté de ces occasions exceptionnelles de porter les lourdes et incommodes toilettes de parade de l'époque, elles perdaient leurs grâces natives et le charme de l'aisance. L'observation est facile à vérifier sur les portraits de femmes de Venise du xv:*" siècle, qui nous présentent, la plupart du temps, tous personnages droits comme des piquets, compassés, immobilisés dans la raideur du corps baleiné, des manches bourrées de crin, des jupes tendues sur des vertugadins, des fraises empesées et de hautes coiffures chargées de bijoux.
Lorsque le roi de France Henri III eut la fantaisie d'aller
(l) Trop commodes, beaucoup trop.
rendre visite à sa noble alliée, la ville des Doges, tout s'ébranla pour faire à ce roi une réception fastueuse, calculée dans le but d'éblouir ce viveur blasé, habitué à tant de magnificences.
Venise réussit pleinement: Henri III fut ému. Oui pouvait ne
pas l'être devant ce magnifique décor du Grand canal, illuminé du soleil le plus radieux, faisant resplendir les façades de marbre des palais, les oriflammes des gondoles, les robes de velours des sénateurs et les vêtements étincelants de richesses du clergé vénitien, devant cette foule de noires gondoles chargées de patriciennes dans tout l'éclat et la splendeur de leur éblouissante parure, escortant avec la marine de Venise, le majestueux Bucen-
taure amenant, à la reDoooire du Roi, le Dog^ en personne sous un ^ak d'or et de scne.
Et quand la flotte fraBçaise entra dans le Grand canal, des vivats enthoiîâastes s'âaacèfeot de toutes les bouches, les salves d'artiDerie éclatènent de toutes parts, puis subâtement tout se tut CL, ae milJeu d'un profond sûencse, le clergé et les chœurs entonne-
ra
Jeune Témàenne, d après Ma^imo de GabncIV.
rent le JV Dev-m^ pendant que lEvéque, du haut dun trône élevé sur la place, béiûssait le roi et son peuple.
Alors, ffit le chroniqueur, le Roy sentit une émotion réelle, et la RépubBque troirra qu'elle était assez payée de ses dépenses fanmdabiles par ce frisson d'un roà,
Ge nétaii cependant que le début d'une série de fêtes, de spectacle, de concerts, de festins, qm se succéda sans interruption pendant le sgour du roi,
On kn composa une Cour des femmes les plus beDes, les plus
riches et les plus nobles de Venise. Lors d'un repas donné au palais ducal, il y parut trois cents dames, toutes habillées de soie blanche et de drap d'argent. Les perles ruisselaient sur leurs cous et dans leurs cheveux et on dit que le roi, en voyant cette incomparable assemblée, dit tout haut que la Cour de France n'oserait soutenir la comparaison avec la beauté de ces patriciennes (fig. 323).
Fig. 324 — Catherine de Bohra, femme de Luther, d'après une médaille.
Après le festin, Henri 111 fit distribuer aux dames, comme souvenir, les figures allégoriques en sucre qui avaient servi à décorer la table.
La Réforme n'eût pas été logique avec ses prétentions, si elle n'avait engagé, au début, une lutte bruyante et violente, non pas seulement contre les excès du luxe et de l'ostentation, mais même contre les simples dépenses conformes au rang ou à la position. Ses sectaires affectèrent une austérité apparente, qui se traduisit surtout dans le vêtement, dont la coupe, la couleur, la garniture
prirent un aspect rigide. Pour beaucoup de luthériennes, le costume du peuple suffisait et tout ornement en était exclu.
Une médaille frappée en 1525 en l'honneur de la digne épouse de Luther, Catherine de Bohra, la représente en simple bonnet de toile recouvrant la tête par derrière comme les paysannes de
Fig. 325. — Jeune femme noble de la Suisse.
certaines parties de l'Allemagne, le cou entouré d'une collerette unie, portant le manteau des petites bourgeoises (fig. 324).
Les calvinistes poussèrent encore bien plus loin le fanatisme du rigorisme. Sous la domination absolue de leur chef Calvin, Genève devint une sorte de tombeau.
Le sombre réformateur, armé de lois draconiennes impitoyablement exécutées, proscrivit toute liberté, toute initiative, jusqu'à la
moindre fantaisie. Amendes, prison, supplices, frappèrent les plus légères infractions à ses décrets.
Le fait d'inviter un ami à la taverne, d'aller au spectacle, de danser avec une femme, de s'habiller d'une certaine façon, de jouer au palet, aux quilles ou aux boules sans la présence d'un délégué du despote, de porter un pourpoint découpé, une chaîne d'or ou d'argent, de déjeûner avec trois douzaines de croquants, de ne pas penser comme Calvin, ou d'oser écrire autre chose que ce qu'il pensait, constituaient autant de crimes dignes de mort.
Pour les femmes, la sévérité était plus grande encore. Leurs robes, leurs coiffures étaient minutieusement décrites, et malheur à celles qui contrevenant aux ordonnances, se permettaient des coiffes d'or, des bijoux, des broderies, portaient plus de deux bagues à leurs doigts, ou n'ajustaient pas leurs cheveux de la manière ordonnée !
Une malheureuse, ayant osé se montrer avec une coiffure prohibée, fut jetée en prison avec celle qui l'avait coiffée.
Et cependant, les Suissesses, comme toutes les autres femmes, aimaient les parures et les jolies choses, elles étaient même renommées pour leur élégance et on dit qu'elles avaient fait beaucoup de progrès en luxe depuis le moyen âge,
La Suisse non soumise à la tyrannie de Calvin contenait plus d'un beau château, dont les habitantes ne dédaignaient pas les parures mondaines. Elles aimaient les couleurs voyantes, mais leurs coiffures étaient fort simples. Un petit escoffîon de toile fine surmonté d'une élégante toque est une manière de se coiffer qu'on rencontre assez souvent dans les monuments du temps.
Hans Guldenmundt, graveur allemand, nous a laissé une estampe représentant une couturière allemande. Les cheveux sont cachés
Fig. 326. — Couturière allemande, d'après Hans Guldelmundt.
HIt.TUIKE UE LA COIFFURE FEMININE
par un bonnet qui s'avance sur le front et forme guimpe autour du cou. Généralement dans toute l'Allemagne au xvi" siècle, les femmes s'enveloppaient très fort la tête et le cou, surtout dans
Fi"
Serrante Allemande.
le peuple et la bourgeoisie (fîg. 326). Les jeunes filles au contraire aimaient à laisser leurs cheveux flotter librement. Les « demoiselles » nobles portaient au commencement du même siècle le grand chapeau à bords crénelés, en usage chez les hommes; mais elles l'ornaient d'une profusion de plumes. D'autres se
contentaient de natter leurs blonds cheveux en deux longues tresses, relevées par un petit ruban.
Quand vous verrez chevelure aussi grand Pendre du chef comme icy le voyez.
C'est pour certain une fille allemand Vestue ainsy de ce sens soyez.
dit un auteur français dans un recueil publié en 1567 (fig. 327). Dans la haute bourgeoisie et la noblesse on ne trouve pas de traces de costumes nationaux proprement dits. Les goûts se partageaient entre les modes françaises et espagnoles. Le toquet espagnol fut porté par toutes les femmes de l'aristocratie européenne, à l'exception des protestantes, qui regardaient cette coiffure comme trop coquette. En Allemagne, il était dressé sur une crépine ou résille, mais souvent aussi sur un petit bonnet très richement brodé, orné de médailles ou de plaques d'or et embelli par toutes les fantaisies de l'art de la broderie et de l'orfèvrerie (fig. 328). Les cheveux le dépassaient, sur le front en un rouleau et par derrière avec le chignon. Dans quelques villes, les cornes du moyen âge se perpétuèrent sous la forme d'un bonnet à passe plate avec deux bouffants en cône sur chaque oreille. A Augsbourg, les femmes du peuple et de la bourgeoisie mettaient aux grands jours un bonnet en forme de haut et large diadème, qui cachait entièrement les cheveux. Il était fait en soie de couleur vive et s'asfrémentait de broderies et même d'or. Il se portait avec une petite fraise. La coiffure des jeunes filles, au jour de leur mariage, était également remarquable. Elle
Fis
Bonnel <lc femme du xvr' siècle.
se composait d'un large bandeau de drap d'or orné de très riches broderies, de branlants et autres joyaux. Les matrones sortaient la tête couverte d'une coiffure de toile et d'une mentonnière, qu'elles relevaient même parfois jusqu'aux yeux, à la manière des femmes arabes. Ce couvre-chef, joint au grand manteau à mille petits plis dont elles s'enveloppaient complètement, leur donnait un air des plus disgracieux (fig. 329).
Enfin, certaines Autrichiennes portaient un haut bonnet conique
Fig. 330. — Marie, femme de Louis II de Hongrie, d'après une médaille de 1526.
de drap ou même de fourrures, qu'elles posaient parfois sur un petit voile. Ce bonnet, quand il était en drap, était brodé ou orné de galons. Presque toutes les Allemandes avaient adopté le petit mantelet rond, complément assez masculin de la toque espagnole. Les costumes nationaux gardèrent beaucoup plus de physionomie typique dans les pays du Nord. En Pologne et en Russie, ils se ressentaient du goût asiatique. Les vêtements étaient chamarrés de broderies, surchargés de bijoux et de pierreries. La Hongrie avait dès lors ces splendides costumes demeurés traditionnels chez
Yig, 331. — Sibylle de Clèves, duchesse de Saxe, 1554.
les Hongrois de toutes les classes. Un portrait de Marie, femme du roi Louis II, de Hongrie, la représente avec une crépine surmontée d'un très petit capuchon à pointes. Le tout est recouvert d'un chapeau plat orné d'une bande d'étoffe pareille au capuchon
(fig- 330)-
Pendant que les princes, protecteurs de la Réforme, dépensaient
Fig. 332. — Anne, duchesse de Bavière, médaille de 1546.
en plantureuses ripailles l'argent pris aux couvents, leurs femmes, laissant l'austérité du costume aux petites gens, se paraient de profusions de pierreries et d'étoffes précieuses. Le portrait de Sibylle de Clèves, duchesse de Saxe, mère de l'un des plus ardents propagateurs de la Réforme, offre à nos yeux un vaste escofïion de forme lourde et bizarre, surmontant une crépine à bouffants et recouvert d'une infinité de perles et d'une enseigne pendant sur l'un des bouts (fig. 331).
Plus intéressante encore pour l'histoire de la coiffure sont deux
portraits d'Anne d'Autriche, femme du duc Albert de Bavière. Le premier, une médaille frappée à l'époque de son mariage, alors qu'elle était fort jeune, la présente coiffée d'une crépine bouffante, surmontée de la toque. Un plissé de linon très fin entoure son visage (fig. 332). L'autre, aussi une médaille datant de la mort du
Fig.
— Anne d'Autriche, femme d'Albert V roi de Bavière, en costume de veuve.
duc Albert, nous montre la coiffure usitée chez les veuves allemandes, consistant dans un mouchoir de toile fine, dont une des pointes descend au milieu du front (fig. j;},^,).
Comme en France, le veuvage d'une souveraine ou d'une princesse du sang comportait la coiffure de toile blanche, à rencontre des bourgeoises qui ne pouvaient mettre que le capuchon
noir. Mais il tolérait, pour les premières, le bonnet blanc à arcelets à la mode française entouré d'une garniture à gros godrons en linon. L'étiquette leur interdisait les bijoux. Telle est la coiffure avec laquelle est peinte Marie, fille de Charles-Quint, cette femme,
Fig. 334. — Marie, fille de Charles-Quint, femme de Maximilien II.
dont le souvenir demeura en vénération parmi le peuple autrichien, autant que dans la mémoire de ses fils (fig. 334).
Beaucoup de princesses de la maison d'Autriche se révélèrent dignes de leur haute naissance par la noblesse de leur caractère
(fig- 335)-
Citons d'abord la charmante et aimable Elisabeth d'Autriche,
femme du grand-duc de Lithuanie, qui semble n'avoir traversé ce
monde cjue pour se faire regretter. Elle mourut à 19 ans ; sa sœur, la malheureuse femme de. Sigismond-Auguste, après avoir passé quelques tristes années auprès de son mari, fut renvoyée
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Fig. 335. — Marie, femme de Charles, archiduc d'Autriche, portrait de 157 1.
brutalement en Autriche, parce qu'elle ne lui avait pas donné d enfants. Sa vie se termina dans la retraite. Il nous est resté d'elle un portrait, où elle est représentée dans le costume de reine de Pologne, les cheveux maintenus dans un riche réseau semé de perles et coiffée de la toque (fig. 336). Peu d'années après, une autre
princesse d'Autriche épousait Sigismond III et mourait dans la
fleur de sa jeunesse, foudroyée par la rupture d'un anévrisme. La
peste qui ravageait la Pologne empêcha ses obsèques pendant un an.
D'autres portraits de princesses allemandes du temps les font
[ Fig. 336. — Catherine d'Autriche, reine de Pologne, d'après un portrait de 1553.
voir à leurs descendants, tantôt coiffées et poudrées à la françaies, avec des diadèmes enrichis de pierreries, tantôt portant toute espèce de toques à l'espagnole, à grands et petits bords garnis de galons, de rangs de perles, d'enseignes ou de plumes. Une gracieuse et jeune princesse, Gregoria Ma.ximilienne, fiancée du roi
de Portuc^al, Philippe III, nous apparaît avec un petit bonnet de velours à pointe sur le front; les cheveux relevés et poudrés sont constellés d'agrafes en pierreries jetées çà et là dans les bandeaux et surmontés d'une aigrette en plume de héron, la plume noble par excellence (fig. ^37)- La jeune filleule du pape Grégoire XIII mourut au moment où elle se disposait à rejoindre son royal
Fig. 337. — Grégoria-Maximiliana d'Autriche, d'après un portrait du temps.
fiancé. Sa sœur, Constance d'Autriche, n'eut guère meilleur sort. Elle était fiancée, elle aussi, au roi Sigismond III de Pologne. Comme si la fatalité s'attachait à ces unions entre la Pologne et l'Autriche, déjà son cortège nuptial fut troublé par de violentes querelles qui éclatèrent entre le roi et ses magnats. Elle vécut quelques années assez heureuse avec ce prince, qui lui témoignait de la confiance et de l'affection. Mais tout à coup la mort brisa cette union, et la jeune Constance se trouva seule avec ses petits enfants, en face de grands seigneurs hautains et intraitables. Son
chagrin fut si grand que sa santé s'altéra. Un jour qu'elle assistait à la procession du Vendredi-Saint, à Varsovie, elle se plaignit de la grande chaleur et de la fatigue. L'ignorance des médecins ne
Fig. 338. — Constance, archiduchesse d'Autriche, femme de Sigismond III, roi de Polo^ie,
d'après un portrait du temps.
trouva rien de mieux que de lui faire prendre un bain froid. Elle se coucha ensuite, et, quand ses femmes entrèrent dans sa chambre, le lendemain matin, elles la trouvèrent morte (fig. 338).
Ouel est le sort si brillant en apparence ici-bas qu'on puisse envier sans péril ? (fig. 339).
Si nous nous sommes attardés un peu "à tant de portraits par-
Fig. 339. — Catherine-Renée, archiduchesse d'Autriche, morte à 19 ans, en 1595,
d'après une gravure.
ticuliers, c'est parce que, mieux que nulle description, ils peuvent nous donner une juste idée et de ^ la mode, et des femmes qui la créaient. Bien plus, en ces siècles, où la noblesse brillait de tout l'éclat des richesses et de la puissance, c'était dans son sein que naissaient les inventions nouvelles, les modes hardies. La
Kig. 340. — Sibylle Fiigger, médaille frappée en 1594-
bourgeoisie n'eût osé innover dans cette ère privilégiée et exclusive, à moins de constituer elle-même une aristocratie de fait, par la grandeur et l'étendue de sa fortune. A celle-là, toutes les audaces étaient permises. Oui n'a ouï parler des Fugger ? On" frappait des médailles en l'honneur de leurs femmes comme pour une princesse du sang.
Sybille d'Ebersteen a fait passer ses traits à la postérité par une médaille frappée à Anvers en son honneur. Elle avait épousé Marc Fugger, seigneur de Kirchberg et Weissenhorn, l'un de ces trois frères Fugger, dont les richesses semblèrent si fabuleuses, que le mot « rycke Fokker » est resté dans le vocabulaire populaire flamand, comme le synonyme d'un comble d'opulence.
C'est Marc Fugger qui, avec ses frères, éleva en 1594, à Anvers, un portique splendide allant de l'hôtel de la monnaie à l'abbaye de Saint-Michel, ce qui faisait une longueur de plus de mille pieds.
Cette construction se fit à l'occasion de l'entrée solennelle dans la ville de l'archiduc Ernest, gouverneur des Pays-Bas. Sibylle parut sans doute à cette solennité dans une toilette digne de la renom.mée de sa maison. La médaille la représente coiffée d'une crépine à bande de linon, surmontée de la toque espagnole avec des perles pour ornement (fig. 340).
N'oublions pas, dans cette galerie historique, le portrait d'une beauté célèbre et cependant peu connue. Nous voulons parler de Philippine Welser, cette femme d'une perfection physique et morale si achevée qu'elle sut conquérir le cœur d'un grand prince et se l'attacher si passionnément que, pour l'épouser, il se soumit aux disgrâces les plus sensibles et sacrifia les brillantes prérogatives de son rang.
La première fois que l'archiduc Ferdinand d'Autriche vit Philippine, ce fut en entrant à Augsbourg où il arrivait pour assister à la diète impériale. Philippine était à la fenêtre de l'hôtel de son père, parée comme une jeune fille noble et riche, dans tout l'éclat de ses jeunes attraits. Le prince fut si frappé de sa beauté qu'il
s'enquit immédiatement de son nom et voulut aussitôt faire sa connaissance.
Comme Philippine était sao;e autant que belle, elle repoussa toutes les avances du jeune Archiduc, jusqu'à ce qu'elle fut assurée de la parfaite loyauté de ses recherches et, après bien des péripéties occasionnées par la difficulté d'une telle alliance, Ferdinand l'épousa secrètement.
L'empereur, indigné de la mésalliance de son fils et de la
résistance opposée à ses ordres de père et de souverain, le bannit ainsi que sa femme de la famille impériale. Philippine ne désespéra pas. Elle parvint, à la faveur d'un déguisement, à approcher l'Empereur et à ofao-ner son affection. La réconciliation s'opéra entre le père et le tils, mais avec les idées dominantes de l'époque, l'empereur ne pouvait même penser à donner à sa belle-fille le rang d'archiduchesse.
Il rendit à Ferdinand les honneurs qui lui appartenaient, reconnut le mariage et donna aux enfants qui en étaient issus la propriété du marquisat de Burgau. Philippine fut enlevée vers l'âge de 45 ans à l'affection de son épou.x. Si Ferdinand se remaria ensuite, il n'en regretta pas moins sincèrement cette femme intelligente et aimable, qui avait embelli sa vie pendant tant d'années.
Le portrait de Philippine Welser est très caractéristique au point de vue de la mode du temps. Il dut être fait après son mariage vers 1550, alors qu'elle était dans tout l'éclat de sa beauté. Il fallait du reste une beauté triomphante pour résister à la mode d'alors, à cet engoncement ridicule du cou, qui ôtait toute grâce à la tournure et faisait de la femme un véritable magot (fig. 3.^1). Elle porte le toquet à l'espagnole, avec une plume, sur un petit bonnet garni de dentelles, qui couvre ses cheveux par
Fig. 342. — Allemande d"après Albert Diirer.
derrière. La fraise est petite, mais large. La fourrure de la pelisse est soutenue par une sorte de bourrelet qui entoure, le cou comme pour le rembourrer.
Il faut encore le constater, rien, dans les modes de la dernière moitié du xv!"^ siècle, ne dénote la plus petite idée d'un sentiment artistique, et c'est un des plus curieux contrastes de la nature humaine que celui de cette Renaissance, qui, du même élan, donne
Fig. 343. — Silésienne de la bourgeoisie et petite fille noble.
une impulsion si vigoureuse aux arts et entraîne le costume dans une décadence si complète.
Dans le peuple et dans la bourgeoisie en Allemagne, au commencement du siècle, nous rencontrons beaucoup de coiffures comme celles que nous avons étudiées dans les monuments des Pays-Bas et dont le type principal se retrouve souvent dans les figures d'Albert Diirer et des autres artistes allemands de cette époque. C'est un bonnet à fond élevé avec passe très plate et une large oreillère ronde ou en spirale, ou encore un bonnet sans oreillère à fond élevé et arrondi, recouvert d'un voile léger qui retombe sur le visage et est noué par derrière (fig. 342).
Dans l'Allemagne du Nord, aux couvre-chefs en linge, on pré-
ferait les bonnets fourrés, les capuchons bien chauds, les coiffures qui entouraient la tête de tous côtés. On avait des bonnets de laine et de velours. En Silésie, ils étaient ornés d'une large fourrure accompagnant la chaude pelisse à grands collets (fig. 343).
Les jeunes filles portaient, les jours de fête, le diadème d'argent, d'or, orné de pierreries ou gravé. Ce genre de diadème, d'une largeur graduée selon le rang ou la richesse, n'appartient pas à la Silésie seule: les femmes du Danemark aimaient à s'en parer; celles
de Russie en portent encore de semblables. A Dantzig, c'était la coiffure populaire (fig. 344). Ils procédaient tous originellement du diadème Celte, dont nous avons parlé au commencement de cette histoire. Dans ces mêmes pays, les jeunes filles portaient, lors de leurs noces, les cheveux épars et le diadème national. La Réforme supprima beaucoup d'anciens usages ; les couronnes des mariées disparurent avec les cérémonies si touchantes du mariage catho-
lique.
I*"ig- 344- Femme de Dantzig.
Le même phénomène se produisit en Angleterre. Là aussi la Reforme eut une influence marquée sur le costume. Chaque secte affecta de s'habiller d'une certaine façon. Les puritains s'imposèrent une tenue très austère, à l'exemple des calvinistes. Leurs emmes ne pouvaient porter ni bijoux, ni étoffes de grand prix. Les coiffures de toile leur étaient seules permises avec le petit chapeau de feutre, sans autre ornement qu'une cordelière ou un galon étroit. Ce petit chapeau était de la forme que nous appelons maintenant tyrolienne. Mais quelques-uns se faisaient à larges bords et à fond bas.
La cour se préoccupa peu de suivre les exigences de la Réforme; en fait de costumes, elle prit de la nouvelle religion ce qui lui convenait et laissa le reste aux badauds. Les grands seigneurs suivirent cet exemple et le luxe ne se modifia nullement d'après
Fig. 346. — Lady Eliot, d'après les portraits d'Holbein, appartenant à S. M, la Reine d'Angleterre.
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Fig 345. — Lady Katclif, d'après les portraits d'Holbein, appartenaot à S. M. la Ruine d'Ao^leterre
les prêches de la nouvelle Église. Holbein nous a laissé une série très intéressante de coiffures du temps (fig. 345 et 346). Nous y voyons que les simples cornettes de toile et de linon étaient la parure usuelle des grandes dames anglaises. Elles ne dédaignaient pas le petit capuchon français toujours richement brodé et orné d'enseignes et de joyaux. C'est avec cette dernière coiffure que le grand peintre allemand peignit l'infortunée Anne de Clèves, femme de Henri VIII (fîg. 347).
Les troubles qui agitèrent l'Angleterre, pendant le règne éphémère de son fils Edouard et le règne non moins troublé de Marie Tudor, avaient relégué la mode au second plan. Les tristesses de l'existence de cette reine, son caractère naturellement sombre, sa laideur dont elle avait trop le sentiment, lui étaient tout goût pour les recherches de la toilette et la splendeur de sa cour. Elle laissait ces futilités à sa sœur Elisabeth qui, sans être plus jolie, aimait passionnément à plaire et, sous des dehors légers, cachait un précoce esprit d'intrigues et une ambition sans bornes.
Une médaille frappée en l'honneur de Marie Tudor, alors qu'elle était âgée de quarante ans, en 1555, donne une fâcheuse idée du visage de cette reine et de son goût pour la parure.
Un simple chaperon de toile recouvre ses cheveux. Il est orné seulement d'un galon de perles (fig. 348).
Peu après, celle qu'on avait nommé si iniquement Marie la Sanglante, mourait navrée de chagrin, à la perspecti\e de ce que serait le règne de la femme sans pitié et sans vergogne, qui allait lui succéder.
En même temps qu'elle rétablissait la Réforme, Elisabeth mettait sa cour sur un pied de luxe inouï. Les grands du royaume s'empressèrent de l'imiter pour lui plaire et luttèrent à l'envi de folles dépenses, de magnificences de vêtements.
Pour Elisabeth rien n'était trop beau, trop riche, trop jeune. Les toilettes de cette reine, autant que sa coquetterie ridicule, passèrent en proverbe à la postérité. Ses fards, ses perruques, ses recherches pour se conserver jeune, l'eussent rendue la fable du royaume si on avait osé se rire d'elle.