‹ Histoire de la coiffure féminineChapitre 13 sur 31 · L HISTOIRE DE LA COURONNE DE ROSES · texte numérisé non relu

L HISTOIRE DE LA COURONNE DE ROSES

La première femme et la première fleur — La couronne de roses dans l'antiquité. — Un repas à Ro[ne — Des roses coûte que coûte. — Opinion de Tertullien. — La couronne de roses en Gaule. — La rose dans les cours d'amour. — Festins plantureux et couronnes parfumées. — Bains. — Un élégant trouvère. — La redevance de roses. — La dot de roses. — Importance de la culture du rosier. — Chapeaux de roses. — Ce que coûtait l'usage de la couronne de roses sous Charles VI. — Le mariage de François de Lamoignon. — Le roman de Mademoiselle de Touruon. — La couronne de roses à l'église. — La baillée des roses. — Dernière beaux jours. — ■ Les rosières.

.^^RRÊTONP-nous un instant, au milieu de notre î^* marche rapide, pour parler d'une fleur à laquelle tous les temps ont d'un constant accord décerné le titre de Reine des fleurs. Personne n'a, croyons-nous, jamais songé à faire l'histoire de la rose. Où a-t-;lle fleuri pour la première fois ? Dans quel sol béni a-t-elle puisé son incomparable parfum et ses couleurs sans pareilles ? Ces questions sont encore du domaine de l'archéologie, elles exigeraient pour les résoudre, des recherches assurément très ardues. Rendraient-elles la rose plus intére.ssante ? Il y a lieu d'en douter, la rose n'a pas besoin

de science, on la volt, on la sent, on l'admire et c'est assez. La poésie et l'imagination peuvent se donner belle carrière sur son origine, sur la première femme qui la cueillit, qui s'en para, qui eut l'idée de s'en faire une couronne. Cette première femme est loin de nous. Est-ce Eve elle-même ? Est-ce une de ses filles ? Quoi qu'il en soit, la couronne de roses est presque aussi ancienne que le monde et toujours elle s'est unie à des. idées de joie et de fête, toujours elle a été la compagne de la jeunesse et de la beauté. Nous avons vu que les habitants de l'ancienne Grèce se couronnaient de roses aux cérémonies religieuses et dans les festins. Sont-ils les premiers hommes qui aient imaginé cette fraîche et poétique parure .'' Elle était bien digne de la patrie de l'art le plus pur et de la haute poésie. Les Grecs devaient apprécier la couronne de roses plus que les plus riches diadèmes. Elle se mariait si harmonieusement à leur beau ciel, aux colonnes de marbre blanc de leurs temples, aux cheveux soyeu.x des femmes. On ne voit pas que les Asiatiques et les Egyptiens aient adopté cette parure, on la mentionne pour la première fois dans l'histoire à propos de la Grèce. Il est deux raisons qui ont motivé ce long silence.

La première, c'est qu'en Asie et en Egypte les hommes ne portaient pas la couronne de roses ; quant aux femmes, elles comptaient pour si peu de chose qu'on dédaignait de s'occuper de leurs parures. Nous savons combien les documents touchant le costume de la femme sont rares en Chaldée et en Perse. En Egypte, le genre de coiffure était si lourd, si monumental que la couronne de roses s'y serait trouvée déplacée. Cependant, les Egyptiens aimaient trop les fleurs pour dédaigner complètement la rose, et dans certaines fêtes religieuses les jeunes filles attachées aux temples des dieux portaient cette coiffure parfumée sur leurs longs cheveux épars.

L'autre raison qui empêcha la couronne de roses de fleurir dans l'Egypte et l'Asie est l'absence de poésie de leurs populations. Elles avaient le culte des choses grandes, riches, splendides, mais

elles n'avaient rien de cet esprit délicat qui sait aimer la nature et en apprécier la mystérieuse beauté. Cet esprit-là, la Grèce le posséda dès son origine à un haut degré. La poésie fut la première divinité adorée en Grèce. Quoi d'étonnant que les roses y aient triomphé ? Les fleurs se mêlèrent à tout. Elles eurent leurs symbolisme, leurs significations. Si la rose était la reine des fêtes, d'autres fleurs couronnaient les fronts en deuil, car dans les cérémonies funèbres, femmes mariées et jeunes filles paraient leur tête de fleurs de circonstance. Lorsque la rigueur du climat ne leur permettait plus de se couronner de ces frêles ornements, on les remplaçait par leurs similaires en étoffe ou en plumes. Finalement les orfèvres s'en emparèrent et firent des chefs-d'œuvre en imitant les fleurs.

On aime à se représenter ces belles Grecques dans leurs vêtements flottants, couronnées de roses, s'asseyant au bord de la mer bleue, sous les ombrages des chênes verts, pour écouter les chants de quelque rhapsode ou se promenant dans les portiques de marbre, vers le coucher du soleil. Toute la Grèce antique semble couronnée dé roses, c'est une note vibrante et suave au milieu de l'harmonie de tons et de couleurs, qui résonne d'un bout à l'autre de ce brillant coin de la terre (fig. 351).

Mais la Grèce ne garda pas longtemps pour elle seule ses grâces et .ses charmes. Rome, l'accapareuse, avait bien vite saisi tout le profit qu'elle pouvait en tirer. Elle n'était pas plus poétique que l'Egypte, cette nouvelle Babylone, mais elle savait apprécier la beauté comme un ornement nécessaire à l'embellissement de sa grandeur.

La couronne de roses vint donc à Rome avec la gaîté spirituelle des Grecs, avec leurs artistes, leurs poètes et leurs savants et aussitôt elle prit un aspect plus matériel. Elle fut surtout réservée pour les repas. C'était un luxe nécessaire à ces descendants amollis des Brutus de sentir sur leurs fronts la fraîcheur parfumée des pétales de roses, pendant cju'ils savouraient dans leurs coupes tl'or les vins les plus exquis.

46o HISTOIRE DE LA COIFFURE FÉMININE

Hommes et femmes se sentaient rajeunir lorsquils avaient la fleur de la jeunesse sur leurs cheveux blanchis, et ce devait être un spectacle curieux que celui de ces vieux sénateurs, de ces vénérables matrones couronnés de roses comme les jeunes filles ou les élégants courtisans de César. Mais le climat de Rome était plus rude que celui de la Grèce, les roses passaient avec l'été. N'importe ! il fallait en avoir. L'art vint au secours de la nature défaillante et les rosiers furent cultivés à l'abri du froid. Comment y réussissait-on, puisque la vitre n'était pas connue et qu'il faut aux rosiers non seulement la chaleur, mais encore et surtout la lumière ? Le fait est cependant qu'on parvenait à obtenir des roses d'hiver en cultivant les rosiers d'une certaine façon. Mais comme on ne pouvait s'en procurer ainsi qu'une quantité insuffisante, les pays les plus chauds étaient mis à contribution pour combler le déficit.

Les frais étaient énormes, mais peu importait aux voluptueux patriciens de la ville Reine, pourvu qu'ils ne fussent privés d'aucune jouissance.

Des plafonds des salles de festins descendait sur les convives une pluie de pétales de roses mêlées d'eaux de senteurs, dalles ou parquets en étaient jonchés, de même que les lits destinés aux convives, et l'esclave chargé de ce soin savait qu'il encourait le fouet, si le pli d'une feuille de rose dérangeait l'un de ses maîtres.

Devenait-il impossible de se procurer des roses fraîches pour les couronnes, des esclaves spéciaux les imitaient avec de la soie parfumée ou avec des plumes très fines et donnaient aux couronnes, produit de leur talent, une valeur artistique inestimable. Les sacrifices et les libations aux dieux se faisaient aussi le front couronné. Le stigmate païen qui s'imprima sur cet usage contraignit les premiers chrétiens à l'abandonner. Toutefois la question de savoir si la couronne de- fleurs était un signe de paganisme ne fut pas tranchée. La primitive Église se borna à la déconseiller aux chrétiennes. Tous les jours on rencontrait de misérables femmes couronnées de roses. Les filles de l'Églisfe pouvaient-elles risquer de se laisser confondre avec elles ?

TertuUien, toujours fougueux et. extrême, alla plus loin que l'Eglise. Il anathématisa le port de la couronne de roses. Il le traita de monstruosité contre nature et, pour prouver cette assertion, il dit que chaque chose de la création a été faite pour un ou plusieurs

^'g 35' — L^ couronne de roses antique.

de nos sens et que nous ne pouvons en jouir autrement. La nourriture est faite pour le goût, le parfum pour l'odorat. La rose est belle et suave, elle a donc été faite pour la vue et l'odorat. Cueillez-la par bouquets, placez-la où vous pouvez la voir et la sentir, ajoute-t-il, mais pourquoi la mettre sur votre tête, là où vous ne pouvez ni l'admirer, ni jouir de son parfum ? vous en u.sez par conséquent

d'une manière autre que Dieu l'a réglé, donc vous faites une chose monstrueuse, car elle est contre nature.

Nous laissons à Tertullien son opinion, qui semble un peu forcée: nous le trouvons beaucoup plus juste lorsqu'il dit qu'une chrétienne ne peut porter un ornement que Vénus, Bacchus, Priape ou Junon ont porté.

« Si la femme ne doit pas avoir la tête nue à cause des anges, encore moins doit-elle l'avoir couronnée de fleurs, car elle paraît ainsi pour être admirée ou aimée, pour faire parler d'elle et causer du scandale, et ces choses ne peuvent convenir à une disciple du Christ. »

Tertullien décidait ainsi qu'aucun chrétien ne pouvait se couronner de fleurs pendant les repas. Cette solution causa une certaine émotion dans la jeune Église. Obliger les fidèles à refuser de se laisser couronner dans les festins, équivalait à les contraindre à l'aveu public de leur foi. Or, beaucoup de chrétiens l'étaient secrètement à cause des persécutions. C'était donc amener fatalement des perturbations violentes dans beaucoup de familles et ouvrir une large porte à l'intervention des bourreaux. Les chefs de l'Eglise crurent devoir user de prudence et ménager la faiblesse des néophytes en évitant de .se prononcer. Ils laissèrent la chose à la conscience de chacun et recommandèrent seulement avec instance aux fidèles de s'abstenir de toute autre manifestation païenne, telle que les libations, les invocations. Ils invitèrent surtout les femmes à ne paraître que le moins possible à ces banquets, où régnait souvent d'ailleurs une licence contraire à la dignité de la femme, et où l'apostasie était toujours à craindre.

Malgré tout, le port de la couronne de roses se continua chez quelques chrétiens, car nous voyons saint Jérôme le blâmer encore comme un insigne païen et une parure trop frivole pour une matrone chrétienne.

Des Romains il passa avec beaucoup d'autres usages aux Gaulois; mais la rigueur du climat rendit la culture de la rose plus difficile. Les invasions des barbares, qui ravagèrent les campagnes après avoir ruiné les villes, achevèrent la déchéance du rosier.

Comment s'occuper de cultiver des fleurs, quand les bras manquaient pour suffire aux plus élémentaires besoins du peuple affamé? Il fallait aller au plus pressé. Le rosier resta confiné dans quelques rares couvents ou à l'ombre de quelques châteaux. Plus que toute autre fleur, la rose ne fleurit que dans la paix et le calme. On n'en parla plus pendant plusieurs siècles, puis un beau jour elle reparut et chacun la fêta à l'envi.

Elle orna d'abord les têtes des jeunes filles ; leurs cheveux flottants étaient admirablement couronnés par cette fleur délicate. Elle seyait à ravir, posée sur leurs grosses nattes ou leurs longues mèches enroulées de rubans : les femmes voulurent aussi s'en parer. Puisqu'elle allait si bien aux jeunes filles, pourquoi ne pourrait-elle pas aussi embellir leurs têtes .'' Cependant l'usage d'une coiffure plus modeste pour les femmes mariées était si général, qu'elles n'osèrent s'en parer tout à fait comme les jeunes filles. Elles placèrent leurs couronnes sur un voile de moleskine. Tertullien était déjà loin, la question du paganisme n'était plus en jeu, seule la coquetterie entrait en lice. Elle gagna son procès sans doute, car nous voyons au xiii" siècle l'usage des couronnes de roses plus fortement établi qu'aucune autre mode et d'un usage tout à fait général. Les chansons, les lais, les dits, parlent à l'envi des couronnes de roses; Le moyen âge aima la rose plus que toute autre fleur. Nous l'avons remarqué, la rose est une fleur de poète. Elle fut aimée de la Grèce, parce que la Grèce était essentiellement poétique. Elle fut chérie au moyen âge, parce que nulle époque de la vie humaine ne fut plus empreint de poésie, de mysticisme et de cette imagination gracieuse qui confondait ensemble le culte de la femme et celui des fleurs. Aussi voit-on, dans les cours d'amour, les femmes couronnées de fleurs, les châteaux se tapisser de roses, celles-ci devenir des gages de tendresse, des emblèmes de fidélité, des insignes d'honneur, voire même des drapeaux de guerre, comme en Angleterre, au temps de la célèbre lutte appelée la Guerre des deux Roses,

Mais ce n'était qu'en passant qu'elle devenait sanglante, cette aimable reine des fleurs. Sa place favorite se trouvait au milieu

des joyeuses réunions poétiques, si en vogue aux xii" et xuf siècles. Le Lai du trot nous montre une troupe de belles damoiselles merveilleusement bien parées sortant d'un bois :

Ensi San moleskine étaient Mais capiaus de roses avaient En lor chiés mis et d'aiglentier Por le plus doucement flairier ; Tôtes étaient en bliaus Senglès por le tans qui ert chaus.

Les jeunes filles et nobles dames étaient très habiles à tresser les couronnes de roses et de fleurs. Ces gracieuses châtelaines qui réunissaient autour d'elles une élite de jolies femmes, de troubadours et d'aimables chevaliers, tenaient leurs réunions plénières sur les belles pelouses qui entouraient le château. C'était l'été, un beau soleil luisait à travers les grands arbres et allongeait leurs ombres sur le groupe brillant vêtu de soie, d'or, de pierreries, de gazes légères ou de brocart épais. Les troubadours et les trouvères faisaient résonner leurs violes ou leurs cithares. On apportait des corbeilles pleines de fleurs ; femmes et jeunes filles s'occupaient à tresser des couronnes, qui allaient tour à tour parer une des têtes présentes, pendant qu'on discutait les questions les plus captieuses sur le loyal amour, ses droits, ses devoirs et que se dressait un code de chevalerie galante, parfois laissé là pour écouter une nouvelle chanson d'un trouvère ou entendre les récits merveilleux d'aventures ou de haut faits guerriers.

On rentrait au château la nuit venue, pour prendre le repas du soir et l'odeur des roses, se mêlant à celle des vins épicés, rendaient les esprits joyeux, disposés à admirer les tours des jongleurs arrivés nouvellement au château ou à répéter en refrain les chants animés des trouvères.

Ainsi s'égayait de temps à autre la vie trop souvent troublée de la Provence, aux beaux jours des cours d'amour, lorsque la trêve de Dieu laissait reposer les épées des chevaliers, heureux de briller aux yeu.x des dames d'une façon moins sanglante et

d'entremêler les discussions de la gaie, science par le récit de leurs prouesses ou l'étalage de quelque butin glorieux, preuve palpable de leur vaillance et de leur hardiesse dans le combat.

Comme Jean de Vitry, ils répétaient aux pieds de leurs fiancées:

Je n'ay cure de nul esmoy Je veuil cueillir la rose en may Et porter chapeaux de fleurettes De fleurs d'amour et violettes.

Ces dîners féodaux aux larges « beuveries » se donnaient une ou deux fois l'an au moins, par tout seigneur, lorsqu'il n'était pas assez riche pour tenir table ouverte et voulait cependant payer sa part dans ces fêtes, que tout chevalier se croyait obligé de donner à ses pareils.

Le luxe de la table n'était pas encore arrivé, au xii" siècle, au point de ceux qu'Olivier de la Marche et ses contemporains nous décrivent. Au commencement du moyen âge, les repas étaient surtout plantureux. Il fallait bien manger et bien boire, pour tenir dignement sa place, et les dames ne rougissaient pas de prouver qu'elles avaient un bon estomac. Le code des devoirs de l'hospitalité, en ces temps naïfs, obligeait d'offrir des bains à tous ses hôtes. Le luxe consistait à avoir beaucoup d'étuves et de l'eau parfumée.

Assurément, nos dames du xix" siècle seraient très ennuyées de devoir défaire les mille et une pièces qui composent leur toilette pour se plonger dans l'eau. Et que deviendraient les frisures du front et de la nuque ? Et la poudre de riz ? Et tous les artifices inventés par le désir de paraître ? Nos aïeules n'avaient pas tant de précautions à prendre. Elles retroussaient leurs longues tresses, étaient leur bliaut de samit ou leur surcot de damas fourré, où ne pendaient ni dentelles, ni plissés, ni rubans, ni froufrous. Après le bain, elles remettaient en ordre tresses et torsades, et se rendaient sans plus de cérémonie à la salle de réception. Là un héraut leur présentait une couronne de roses à mettre sur leur front.

Cet usage des bains avant le repas, qui paraît si extraordinaire à nos mœurs actuelles, s'explique cependant tout naturellement. Il fallait souvent franchir de longues distances par des routes difficiles pour atteindre le château où se donnait la fête. On y arrivait couvert de poussière et de boue, parfois incommodé par la chaleur et la fatigue.

Rien netait mieux apprécié alors qu'un bain, véritable bienfait accepté alors avec reconnaissance. Le sang rafraîchi, la fatigue dissipée, dames et chevaliers se retrouvaient dans la salle du festin jonchée de fleurs et d'herbes odoriférantes. Sur la nappe, autour des coupes, partout des roses. Les plus belles tentures, dues ordinairement à l'aiguille habile de la châtelaine, décoraient les murs. Les dressoirs offraient à l'admiration des convives tout ce que le noble amphytrion possédait d'argenterie, de hanaps, cruches et drageoirs, en métal, en verre ou en grès.

Ces raffinements du luxe égalaient bien les nôtres.

Lancelot du Lac, ce vaillant guerrier et aimable poète, n'exigeait-il pas que tous les matins, hiver comme été, son page lui présentât une couronne de roses fraîches ? Il se serait cru le plus malheureu.x des hommes sans ce couvre-chef parfumé et avait la conviction de faire une rigoureuse pénitence, en s'abstenant de porter la couronne de roses les jours de jeûne et pendant le carême.

Oui se contenterait aujourd'hui, pour fermage, d'une redevance en roses ? Rien n'était cependant plus fréquent au moyen âge. Dans les comptes de Raoul de la Porte, receveur de la seigneurie de Parthenay, en 1525, il est dit que les teneurs de la maison de la Bourvelie doivent un chapeau de boutons de roses à trois rangs, à certain jour de l'année, et nous pourrions multiplier ces e.xemples.

Que dire de cette coutume, encore observée en 1250, par laquelle le droit de primogéniture ne laissait aux filles qu'une couronne de roses pour dot? Croyait-on que leur beauté rehaussée de fleurs vermeilles suffisait pour leur faire trouver un mari, en ces temps désintéressés .'' (fig. 352).

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^'S SS'^- — D'après uae statuette de 1227

On ne s'étonnera pas que la culture du rosier devint importante et fit de grands progrès. On consacra des terres entières à cette industrie et l'art de forcer les roses fut poussé très loin dès le xif siècle. Il se forma alors une corporation de faiseurs de couronnes, qui fut dotée de statuts et de règlements, comme les autres corps de métier, et devint riche et puissante.

Le repos du dimanche y était sévèrement prescrit et ceux qui, comme Lancelot du Lac, ne pouvaient se passer d'une fraîche couronne, n'avaient qu'a trouver le moyen de conserver celle du samedi pendant quarante-huit heures.

« Nul chapelier de fleurs, est-il dit dans les statuts de la cor- « poration de l'an 1260, ne doit cueillir ou faire cueillir au jour « du dimanche en ses courtils, nulles herbes, nulles fleurs à cha- « peaux faire. »

La corporation possédait donc en propre des terrains spacieux qu'elle faisait cultiver ou cultivait elle-même et qui servaient à fournir les fleurs nécessaires aux fabricants de couronnes ou chapeaux, comme on les appelait alors.

Un voyageur de 1407, Guillebert de Metz, raconte dans ses mémoires qu'autour du Châtelet, à Paris, le commerce était très actif On y vendait du sel, des fruits, des herbes de toutes espèces, mais surtout on y fabriquait une grande quantité de « chappeaux de diverses fleurs et verdures. »

« Longue et grande chose serait de raconter les biens que on « y véait, continue notre voyageur, mesmement qu'en si peu de « chose comme estoit l'imposicion des chappeaux de roses et du « cresson valait au roy dix mille francs l'an. »

Comme on le voit, ce n'était pas une médiocre industrie que la fabrication de ces couronnes, et il fallait que la consommation en fût énorme. Elle l'était en réalité, car les lois du savoir vivre aristocratique exigeaient que non seulement les convives d'un repas fussent décorés par leur hôte d'une couronne parfumée, mais encore que les principaux serviteurs fussent parés de fleurs pour faire le service du festin. Le connétable de France no

pouvait servir le roi à table sans avoir sur la tête une couronne de roses.

Jugez par ce mandement royal de 1453 ce que coûtait un tel luxe :

< Vicomte de Rouen, y est-il dit, baillez et délivrez à Guillaume « le Gontier, chapelier, la somme de quatre cents livres dix sols, « pour le nombre et quantité de 60 chappeaux de roses vermeilles « et les trousseaux à moi baillez et livrez durant la saison des « Roy s. — Ce 3 1 juyilet. »

Revenons un instant encore aux comptes de la Maison de Bourgogne, pour nous donner une idée de l'importance qui s'attachait à cet usage gracieux. Nous sommes en 1385. Marguerite de Flandre est à Conflans avec toute sa maison, assez nombreuse alors, puisque les comptes de la cuisine notent deux bœufs entiers pour un jour. Cependant, elle n'a pas d'hôte extraordinaire, mais c'est un jour de fête pour l'Eglise, c'est la Pentecôte. La duchesse et ses dames assistèrent-elles aux offices avec des couronnes de roses, ou bien est-ce seulement au dîner qu'elles s'en parèrent ? Le libellé des comptes autorise la première hypothèse, sans l'imposer.

« Pour 6 chapeaux de roses pour Madame, pièce 5 s., valant « XXX s. » disent les escroes, qui ajoutent immédiatement après :

« Pour oublée pour roses blanches et pour estoupes pour jetter « parmi la chapelle à l'heure de la grand'messe, viij s. >

Nous retrouvons ici l'ancien et naïf usage de la primitive Eglise de jeter du haut des voûtes dans le sanctuaire des étoupes enflammées et des roses, le jour de la Pentecôte.

Le 30 mai, la duchesse est à Corbeil. La Maison de Bourgogne y tient table ouverte, les hôtes s'y pressent nombreux et brillants. Les « escroes > mentionnent vingt grands chapeaux de roses et dix-huit autres plus petits. On logea ce soir-là beaucoup de monde au château, car il fallut prendre trois hommes d'aide pour porter du foin dans les chambres, tapis le plus luxueux que pût alors offrir un |jrince du sang à ses hôtes.

Le lendemain, chasse au faucon. Les chasseurs étaient nombreux et ils collationnèrent au bois. Sans cloute, le repas du soir fut très simple, car Madame la duchesse ne commanda que quatre couronnes de roses.

Mais le i'"' juin, de nouveau grande réunion : c'est le roi luimême qui est venu visiter son oncle.

On tue trois bœufs, on va quérir partout des fraises et des cerises, on allume du feu dans toutes les chambres pour en chasser l'humidité. 11 faut monter trente lits. Cependant, les comptes ne mentionnent que seize couronnes. Sans doute les hôtes princiers seuls en sont parés ; mais comme le roi retourne le soir même à Paris, on a soigneusement garni son batel de foin frais pour qu'il puisse dormir, si bon lui semble, durant le trajet, et deux grands paniers de roses odorantes ont été déposés de chaque côté de l'esquif.

Le 3 juin, quatre grandes couronnes pour la duchesse.

Le 4, la chaleur augmente sans doute, Marguerite de Flandre se fait installer des bains et commande huit chapeaux de roses.

Ce sont encore huit chapeaux qui sont notés le 6, et ce jour-là, au milieu des nombreux articles de dépense inscrits au registre, nous rencontrons une mention révélatrice de la charité de la pieuse duchesse.

« A une povre damoiselle que Madame a fait donner pour Dieu, i6 sols. »

Le 1 1 juin, nouvelle visite du roi et de toute sa cour. C'est grande bombance. On tue cinq bœufs, septante-quatre moutons, un porc seulement, dix-huit veaux et cinq cent dix poulailles ; il faut cent douzaines de bons pains de bouche et deux cent soixante communs, vingt-cinq muids de vin de Saint-Pourçain et de Barsur-Aube.

Vite des chapeaux de roses pour toute cette noble compagnie ; il en faut huit douzaines.

Ordre d'ôter le foin des salles et de le remplacer par des jonchées d'herbes odoriférantes et de fleurs de toute espèce. On ne

les ménagera pas. Toutes les chambres à coucher en seront également pourvues. En outre les lits du Roy et de Monseigneur de Valois seront parsemés de roses. On ne craignait pas les asphyxies en ces temps-là !

Ainsi se poursuivent les « escroes » que nous ne pourrions examiner jour par jour sans craindre de fatiguer le lecteur. Ce que nous en citons donnera une idée suffisante de la place importante tenue par les fleurs dans les mœurs du moyen âge et de la faveur dont elles jouissaient.

En septembre, on garnissait encore les chambres de fleurs ; mais bientôt après vient le froid qui laisse le foin seul maître du sol. Comme on ne peut se passer de parfums, on supplée à l'odeur fraîche des fleurs par des pastilles ou des bâtons odorants, ou des grains d'encens brûlés dans les salles.

Il ne faut pas croire que la maison de Bourgogne fît autre chose que se conformer à l'usage général et que la France fût la seule contrée où l'on se couronnait de roses; loin de là. En Italie, la couronne de roses était dans le domaine usuel de toutes les têtes.

Elle trouva l'accueil le plus empressé en Allemagne et en Angleterre, partout enfin où le climat permettait la culture des roses. Bref, il n'y a nulle témérité à affirmer que jamais mode ne fut plus universelle, plus durable et plus populaire que celle de la couronne de roses.

Cependant tout le monde ne pouvait se donner le luxe de la couronne fraîche chaque jour de l'année comme notre petit-maître Lancelot.

Si Marguerite de Flandre aimait les couronnes de fleurs, elle savait s'en passer quand la saison les rendait hors de prix. Ses comptes ne font plus mention de couronnes, ni de fleurs, à dater de la fin de septembre jusqu'en mai. 11 est probable qu'elle se rangeait encore, sur ce point, à l'usage général. Isabeau de Bavière ne paraît pas avoir goûté grandement cette parure, trop poétique pour sa nature matérielle. Elle préférait aux ro.ses les

hauts hennins et les bourriaux énormes. Ces aimables fleurs avaient cependant joué vis-à-vis d'elle un rôle remarquable de gracieuse bienvenue, lors de son entrée à Paris dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Sur le Pont au Change, un homme habillé en ange descendit sur une corde du haut des Tours de Notre-Dame et vint déposer une couronne de roses sur la tête de la jeune reine au moment où elle passait. Le peuple applaudit bruyamment à cette habile jonglerie, qu'il regarda comme un heureux présage. Le peuple se trompe souvent, hélas !

Dans beaucoup de contrées, la couronne de roses ceignait la tête des mariées. En 1510, la ville de Douzy, en Nivernais, était en fête. Les deux châteaux qui s'élevaient dans la petite ville regorgeaient d'hôtes brillants. Dans l'un, le château seigneurial de Douzy, venait d'arriver avec une .suite nombreuse la suzeraine du pays, Françoise d'Albret, comtesse de Nevers et duchesse douairière du Brabant. Elle avait fait un long voyage pour assister aux noces de son contrôleur, François de Lamoignon, avec Marie du Coing, jeune et charmante personne qu'elle avait elle-même richement dotée.

La famille de Lamoignon habitait le second château de Douzy. Elle possédait en fief une partie de la ville et, en outre, elle avait le gouvernement du Douzyon, pour les comtes de Nevers.

Les noces ne pouvaient manquer d'être magnifiques; aussi la chronique, à laquelle nous empruntons ce récit, s'étend-elle avec complaisance sur les splendeurs de la vieille église, tendue de tapisseries précieuses et resplendissante de lumières, sur les festins dignes des noces de Gamache, les bals, les illuminations qui précédèrent ou suivirent la cérémonie nuptiale. Nous n'en prendrons que ce qui a rapport à notre sujet.

La mariée, que conduisait son oncle, Charles de Lamoignon, était vêtue d'une robe de toile d'argent, enrichie de perles et de pierreries, et portait une couronne de roses blanches maintenue dans ses cheveux par des orfrois d'or et des tressoirs.

François de Lamoignon, en pourpoint tailladé de satin blanc et

haut de chausses de velours cramoisi, donna la main à la Duchesse, laquelle portait une robe de velours noir et un voile de veuve. De ce mariage, si pompeusement célébré, descendit le courageux défenseur de Louis XVI. Les liens qui unissaient les Lamoignon à leurs souverains dataient de loin, comme on voit.

La couronne de fleurs faisait partie intégrante de toute fête publique. On aimait à voir des troupes de jeunes filles, la tête fleurie, passer dans les cortèges et les processions. Elles formaient des groupes symboliques et les allégories étaient souvent très heureusement interprétées.

Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, devait venir en sa bonne ville de Namur, l'an 1507, après une victoire remportée sur les Français à Saint-Hubert, en Ardennes. Le magistrat et la bourgeoisie résolurent de lui faire une entrée brillante en l'honneur de cette victoire. Un cortège pittoresque s'organisa, dans lequel figurait un essaim de jeunes filles déguisées en bergères et couronnées de fleurs. Elles chantèrent en chœur ces couplets que Jehan Le Maire des Belges avait composés exprès pour la circonstance:

Filles d'honneur, gentilles bergerettes

Si vous avez par souspirs langoureux

Plainct et plouré les fortunes durettes

Dont guerre et mort, contraire aux amourettes,

Ont l'an passé rendu maint malheureux,

Reprenez joye en vos cœurs amoureux

Favorisans à vos loyaux amis

Qui sont en gloire et grant triumphe mis.

Faicte chapeaux, dansez au viroly

Solemnisez ceste feste présente

Soit tout malheur mis en parfaict oubly

Et ce jour soit de liesse ennobly !

Ainsi le veult celle qui nous régente :

C'est la Princesse illustre, chère et gente

La Marguerite, inclile pastourelle,

Assemblez-vous et chantez autour d'elle.

Peu après se passait une autre scène d'un genre bien différent dans cette même ville de Namur. Elle est racontée par Mar-

ouerite de Valois dans ses Mémoires et nous la plaçons ici, parce qu'elle montre la couronne de roses sous un jour nouveau : celui de couronne de deuil.

Une dame d'honneur de la reine de Navarre, Madame de Tournon, avait deux filles ; l'aînée mariée à M. de Balançon, l'autre encore libre. Douée d'un cœur très aimant, d'un caractère doux et impressionnable, la jeune Tournon ne tarda pas à se laisser prendre aux discours tendres du marquis Marc de Varambon, jeune frère de M. de Balançon, destiné par sa famille à l'Église, mais qui, ne se sentant aucune vocation pour cet état, eût préféré de beaucoup épouser M"" de Tournon, dont les charmes l'avaient vivement touché. Madame de Tournon se montra disposée à donner son consentement. Elle adorait sa fille. Malheureusement, elle avait un caractère rude et sévère qui la rendait souvent difficile à vivre. Quand elle apprit que la famille du marquis de Varambon s'opposait à ce que le jeune Marc se mariât, elle entra dans une violente colère et fit retomber toute sa mauvaise humeur sur sa pauvre enfant.

Chaque jour elle lui reprochait sa coquetterie et lui faisait de telles scènes que la jeune fille passait sa vie à pleurer et sur son malheureux amour et sur sa triste existence. Aussi fut-elle bien heureuse quand elle apprit que Marguerite de Valois projetait d'aller prendre les eaux de Spa. C'était d'abord une distraction forcée, qui peut-être lui épargnerait quelques scènes maternelles, mais surtout elle espérait secrètement que le hasard, serviable aux amoureux, lui permettrait de revoir Marc de Varambon qu'elle savait être à l'armée de Flandre, où il avait mieux aimé se rendre que d'entrer dans les ordres.

Elle ne fut pas trompée dans son attente ; le marquis de Varambon se trouvait précisément à Namur avec son troisième frère, beaucoup moins bien que lui au physique, mais tout aussi inflammable.

Hélas! que s'était-il passé dans le cœur de Marc? S'était-il rencontré quelque langue venimeuse pour verser dans son esprit des soupçons sur la jeune Tournon? Avait-il été froissé de ce

qu'elle n'avait rien fait pour tenter de le revoir plus tôt ou pour l'assurer de sa fidélité ? On ne sait, mais quand la reine de Navarre et sa suite arrivèrent à Namur, le marquis de Varambon fit semblant de ne pas reconnaître Mademoiselle de Toumon. Son jeune ft-ère, au contraire, ému par la grâce sympathique de cette aimable personne, en devint tout de bon amoureux et ne dissimula pas sa passion. jNIarc n'en iut que plus froid et plus dédaigneux. Le jour du départ de Marguerite de Valois arrivé, les deux frères vinrent dire adieu à la princesse et aux dames, sur la barque qui devait mener celles-ci à Liège.

Quand mademoiselle de Tournon vit que le marquis était sorti du bateau sans lui dire un mot, sans même lui jeter un regard au moment du départ, elle ne put davantage contenir l'immense douleur, qui lui étreignait le cœur depuis si longtemps et elle tomba en poussant un cri aigu. On la releva, on s'empressa autour d'elle, mais la douleur avait été trop forte pour cette nature délicate, le ressort de la vie était brisé. Dix jours après, elle mourait à Spa dans les bras de sa mère éplorée et de Marguerite de \'alois, dont elle avait su gagner toute l'affection.

Cependant le marquis de Varambon regretta sa dureté. Peut-être fut-il éclairé par son frère lui-même sur les sentiments que lui portait Mademoiselle de Tournon; aussitôt le bateau parti, le voilà plein de regrets de n'avoir pas répondu à un amour si tendre et si généreux; mais avec sa fatuité de bel homme, il ne doute pas un seul instant que sa conduite ne lui soit de suite pardonnée. Il veut aller demander Mademoiselle de Tournon à sa mère. Certes, elle sera trop heureuse de le voir à ses pieds contrit et repentant: il la connaît, elle est trop bonne pour lui garder rancune. 11 court auprès de Don Juan, gouverneur de Namur, son chef, et obtient facilement une mission pour la reine de Navarre. Bientôt il arrive à Spa. Toute la ville .semble en mouvement, il voit la foule converger vers l'église, non point cette foule joyeuse des fêtes, mais une population parlant à mi-voix, des visages voilés de tristesse. Étonné, il suit, puis s'arrête, empêché d'aller plus

loin par un cortège funèbre, qui s'avance lentement accompagné de chants de deuil. Ce doit être quelque mort d'importance, car le cortège est pompeux. 11 voit le corps approcher et reconnaît avec stupeur qu'il est porté par des seigneurs de la suite de la reine de Navarre. Du haut de son cheval, il aperçoit un drap blanc couvert de couronnes de roses blanches. Une angoisse horrible l'étreint tout à coup. — « De qui est ce convoi, demande-t-il à une femme qui est près de lui. » — « Eh! répond-elle, vous venez donc de loin que vous ne savez pas que c'est une dame de la reine de Navarre qu'on porte en terre et qui s'appelle Mademoiselle de Tournon. »

A ce nom, le marquis de Varambon chancelle, il s'affaisse sur son cheval et on doit l'emporter dans l'hôtellerie la plus proche. Il y reste longtemps inanimé et ne revient à lui qu'après les soins les plus assidus.

Ainsi finit l'histoire de Marguerite de Valois. Il serait plus romanesque de laisser croire que la douleur du marquis de Varambon fut éternelle. Il n'en est malheureusement rien. Les beaux yeux d'une princesse lui firent oublier la pauvre enfant dont il avait causé la mort. Dorothée de Lorraine, veuve du duc Eric de Brunsvi'ick, se laissa prendre par ce mangeur de cœurs et l'épousa, malofré toute la résistance de sa famille.

Les couronnes de roses n'étaient donc pas exclusivement réservées à des usages profanes. Bien plus, elles eurent le suprême honneur de servir à embellir le cortège de la divine Eucharistie. Dans certaines contrées, le pied de l'ostensoir se perdait dans une couronne de roses. Aux processions solennelles, tout le clergé qui entourait le corpus Domini était couronné de fleurs. Cet usage a été pratiqué en France depuis le moyen âge et il était encore en vigueur au commencement du xvii^ siècle.

Sous le nom de « baillée de roses » exista longtemps une autre gracieuse coutume qui disparut aussi dans les premières années du xvii= siècle. Chaque année, au mois de mai, les Pairs de France étaient tenus, à tour de rôle, de faire une distribution de roses

au Parlement de Paris. Cette coutume paraît s'être établie au début du XIII'' siècle. On en fait remonter l'origine à Blanche de Castille, qui l'aurait, disent quelques chroniqueurs sujets à caution, institué dans un but tout romanesque auquel le comte de Champagne n'était pas étranger. Ce racontar paraît être dénué de toute vraisemblance. Les mœurs du temps seules donnent à la fondation de la reine Blanche un motif très plausible.

Le premier jour du mois de Mai, où s'ouvrait l'audience de la Grand'Chambre, le Pair de France désigné pour la baillée des roses, commençait par faire joncher de roses et d'herbes odoriférantes toutes les salles du Parlement, avant l'entrée de la cour. Aussitôt que tous les membres du Parlement, conseillers, greffiers, voire les huissiers, étaient rassemblés, le Pair de France les conduisait dans une salle où se trouvait servi un splendide déjeuner, après lequel chaque Chambre se rendait dans la salle à elle réservée. Le bailleur de roses entrait alors dans chaque Chambre, précédé de laquais portant dans de grands bassins d'argent des couronnes et des bouquets de roses et d'œillets, dont quelques-uns étaient de soie. Les couronnes étaient rehaussées de ses armoiries. Il offrait à chaque .membre de la Cour une couronne et un bouquet, après quoi il était reçu en audience solennelle à la Grand'- Chambre. Ensuite on disait la messe ; les hautbois jouaient jusqu'à l'ouverture de l'audience ordinaire, puis, quand la cour se retirait, ils allaient donner des sérénades au.\ présidents pendant leur dîner.

Toute personne appartenant au Parlement avait droit à son bouquet et à sa couronne, greffiers, huissiers, jusqu'aux plus petits personnages. Les princes du sang étaient aussi bien tenus à cet hommage que les autres Pairs. Le roi seul en était exempt. On vit des rois de Navarre s'en acquitter comme les fils de France. Le duc d'Alençon, fils de Henri II, fut toujours exact à le rendre. Bien plus, il s'éleva des contestations entre les Pairs les plus qualifies pour savoir lequel avait le droit de bailler les roses le premier. Le Parlement tranchait la question.

On comprend que cette distribution de tieurs devait être assez importante pour justifier la nomination d'un jardinier attitré ad hoc au Parlement, pour la culture des rosiers en nombre suffisant. Il s'appelait le « Rosier de la Cour » et avait le monopole de la vente des roses nécessaires pour le tribut annuel dû au Parlement.

Le Parlement de Paris n'était pas le seul à jouir de cette prérogative ; celui de Toulouse eut aussi sa baillée de roses. La Cour des Comptes d'Orléans en avait aussi une ; mais dans d'autres conditions, car nous voyons, d'après un document de 139S, qu'elle durait plusieurs jours :

•i. C'est la livrée de chapeaux de roses pour la Chambre des « Comptes, Monseigneur le duc d'Orléan, pour cette présente 4, année, faicte c'est assavoir par Margot la Beauté. »

« Premièrement à Monsieur le Chancelier, le jour de la Trinité, « trois chapeaux et un bouquet.

« A maistre Hugues de Genugant, trois chapeaux et un « bouquet.

« A Maistre Jehan Munier, un chapel et un bouquet.

« A maistre Loys de Cepoy, deux chapeaux et un bouquet.

« A maistre Guillaume Fisain, deux chapeau.x et un bouquet.

« Item, le lendemain à Monsieur le Chancelier, deux chapeaux « et un bouquet > etc.

La liste se continue ainsi, donnant un chapel à l'un et trois à l'autre et finit ainsi :

< Et est assavoir (du) dit jour jusques au xiij jour de juillet « en suivant inclus, la dite Margot a toujours continuellement et « semblablement livré chapeaux et bouquets et pour ces x.vxviij « jours, à IX s. par jour valent xxj 1. vij s. \i d. parisis. »

L^ne quittance qui suit ce rôle mentionne que le seigneur duc d'Orléans à fait acheter à Jacquette de la Moie, bouquetière, pour la somme de 34 sols tournois, un sac de roses vermeilles.

Le Parlement de Toulouse avait le droit d'exiger une baillée de roses du duc d'Uzès, des comtes de Foix, d'Armagnac, de

Bigorre, de Lauragais, de Rouergue et de tous les autres seigneurs des grandes terres du Languedoc, ainsi que des archevêques d'Auch, de Narbonne et de Toulouse.

La gloire de la couronne de roses ne survécut pas au xvi^ siècle. A dater du xvif, elle disparaît et s'effondre dans l'oubli.

Les fleurs tombèrent en défaveur avec les guerres de religion et les troubles de la Ligue, auxquels succédèrent des règnes peu faits pour entretenir le culte de la rose. Louis XIV rêva de grandes choses, mais s'il aimait les fleurs, c'était uniquement pour leur assigner un rôle secondaire dans les parcs que Le Nôtre dessinait pour lui, en les utilisant comme de simples pièces de mosaïque dans les parterres. Louis XV et ses contemporains ne comprenaient que la rose peinte sur les trumeaux, ou pomponnée dans les flots des vastes jupes.

Une gracieuse reine, Marie-Antoinette, éprouva la velléité de ressusciter la couronne de roses. A Trianon, elle la plaçait sur ses cheveux poudrés, mais ce n'était chez elle qu'un caprice éphémère. La couronne de roses avait décidément vécu.

Elle a laissé derrière elle un souvenir, coutume antique bien dégénérée, mais encore subsistante malgré les railleries dont notre siècle sceptique ne cesse de l'accabler. Nous voulons parler des Rosières, dont l'institution remonte au grand apôtre des Gaules, saint Médard. Elle s'est perpétuée jusqu'ici dans certaines communes des environs de Paris, où, chaque année, se décerne à la jeune fille la plus vertueuse une couronne de roses, accompagnée d'une petite somme qui lui constitue une dot. Cette cérémonie était très touchante et avait sa raison d'être lorsque l'Eglise la dirigeait scion l'idée de son premier fondateur. Il semble tout naturel que ce soit la main du pasteur, chargé de veiller -au bien moral du troupeau, qui couronne celle de ses ouailles qu'il a le mieux formée h la vertu. La vraie vertu se vit souvent supplantée par une vertu à la Jean-Jacques et le clergé cessa de s'en mêler. Maintenant les rosières .sont couronnées par le maire du village, qui ignore la plupart du temps l'origine et le vrai but de cette cérémonie. Par

là elles sont tombées dans le ridicule et servent de mine inépuisable aux lourdes plaisanteries des loustics de cafés.

Envoyons donc un dernier et mélancolique salut à cette couronne parfumée, tant aimée des femmes d'autrefois, et regrettons-la comme on regrette les belles choses perdues ; mais ne désirons plus les voir revivre, notre siècle ne les comprendrait plus. Le o-az les flétrirait dans les théâtres et la morne uniformité de nos rues tirées au cordeau n'est pas digne d'elle. A peine nos jeunes filles oseraient-elles en ceindre leurs fronts, un jour d'été, dans le fond d'un grand parc. Laissons la couronne de roses pour les tombes : c'est là qu'elle trouvera un refuge, et encore qui peut dire qu'il lui sera assuré longtemps?

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