LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Une lettre de marquise. — Madame de Maintenon, Saint-Simon et les Fontanges. — Les dernières veuves. — Le deuil à Berlin. — Ordres religieux. — Chanoinesses. — Andennes
— Gresset. — La chute des Fontanges. — La duchesse d'Armagnac. — Princesses de France.
— La Poudre. — La mode en Allemagne. — Un bourgmestre vigilant. — Les reines d'Espagne. — Les modes sous la Régence. — Watteau et Lancret. — Marie Leczinska. — A Venise. — Chasses royales. — Madame de Pompadour. — La toilette d'une femme élégante. — Madame de Genlis. — Les mémoires de Madame d'Oberkirch. — La folie de la coiffure. — Le prix d'un chapeau. — Marie- Antoinette et son influence sur les modes.
— Madame Campan. — Mademoiselle Ecrtin. — Les coiffeurs Le Gras, Léonard, etc. — • .Sacerdoce de la coiffure. — Vie d'une femme du xviu" siècle. — Inconséquence de la reine. — Fin du règne des hautes classes. — Le triomphe de la bourgeoise. — La mode en Allemagne. — Les terreurs des .Suisses. — En Amérique. — Le chapeau en Angleterre.
ARLONS de votre Madame de Montbrun,
« écrit Madame de Sévigné à sa fille.
« Mon Dieu ! avec quelle rapidité
« VOUS nous dépeignez cette femme!
« Le plaisant caractère, toute pleine
« de sa bonne mai.son qu'elle prend
« depuis le déluge et dont on voit
« qu'elle est uniquement occupée ;
« tous ses parents, Guelfes et Gibe-
•< lins, amis et ennemis, dont vous faites la page la plus folle
< et la plus plaisante du monde ; .ses rêveries d'appeler le marquis
« d'Hu.xclles les ennemis ; elle croit parler des Allemands ; et
5g6 HISTOIRE UE LA COIFFURE FÉMININE
« toutes ces couronnes dont elle s'entoure et s'enveloppe, son « étonnement à la vue de votre teint naturel, elle vous trouve « bien négligée de laisser voir la couleur des petites veines et « de la chair ; elle trouve bien plus honnête d'habiller son visage ; « et parce que vous montrez celui que Dieu vous a donné, vous « lui paraissez toute négligée et toute déshabillée. »
Madame de Montbrun n'était pas si extraordinaire que le pensait Madame de Sévigné. Elle personnifiait les idées de son siècle. Elle était un peu en avance sur celui-ci, voilà tout.
Ce xviii" siècle n'est-il pas vraiment le siècle du fard .-* La vérité et le naturel sont chassés de partout. Les mœurs, le lano-ao-e, les arts 'en sont tout aussi éloig-nés que les coiffures et les vêtements. Les sentiments y sonnent aussi faux que la philosophie. Le bel esprit français de l'Hôtel de Rambouillet va disparaître avec Louis XIV et les Françaises, qui, depuis un siècle, portaient si haut le renom de leur sexe, seront les premières à oublier les anciennes traditions. Si le règne du grand roi a eu de grandes faiblesses, il a vu aussi de nobles expiations. Le sens droit et le sain esprit de Sainte Chantai et de Madame Acarie dominaient encore dans le monde de la cour comme dans les familles plus humbles, mais ce reste de royauté allait disparaître. La régence, Louis XV et les philosophes achèveront de faire oublier aux femmes leurs devoirs et leurs destinées.
La fin de Louis XIV a l'éclat mélancolique de la fin d'un beau jour. Tout y est grand encore, mais on sent que cette grandeur est à son déclin et les ombres menaçantes s'épaississent autour d'elle. La cour devient sévère, la femme qui possède la toute-puissance est le type du formalisme et de la gravité.
Elle écarte les parures gaies, les vêtements brodés d'or, les bijoux flamboyants. Sa toilette est simple comme sa vie.
Le roi lui-même qui jadis aimait tant à voir autour de lui des femmes splendidement vêtues, laisse Madame de Maintenon paraître à la cour, toujours habillée de couleurs sombres et surtout de ce damas feuille morte qu'elle affectionne tout particu-
lièrement (fig. 425). Sa coiffure elle-même évite les exagérations en hauteur universellement adoptées. Nous gardons le souvenir de la célèbre marquise avec le haut bonnet à la fontange aux dimensions menaçantes ; c'est une erreur. Madame de Maintenon ne porta jamais des coiffures exagérées. Elle se montrait rarement en grande parure. Sa coiffure ordinaire consistait dans une cornette en « battant l'œil », c'est-à-dire, entourée de dentelles
Fig. 425. — La marquise de Mainteiiou.
retombant sur les joues, sans boucles, ni crêpés, ni poudre. Sur cette coiffe elle portait ordinairement une écharpe ou un fichu. Quand elle devait absolument se parer, sa fontange était ornée d'un simple ruban et attachée sous le menton.
L'intelligente et sage épouse du \ieux roi jugeait qu'elle devait la première mettre en pratique la simplicité qu'elle prêchait avec une infatigable persévérance. Car elle avait non seulement à cœur de former h la vertu ses jeunes élèves de Saint-Cyr, elle
Fig. 426. — Elisabeth Girard du Tillet, femme de Pierre Hennequin, mar<iuis de Fresnes, d'après ime gravure du temps.
voulait encore que la cour fût un modèle de correction et de sagesse. Elle eut fort à faire pour atteindre ce but. • Le peu de succès de ses efforts ne la décourage pas. Comme elle est persuadée que la femme se révèle par son extérieur, elle ne cesse de rappeler à la simplicité les jeunes princesses et les dames de la cour. Elle a en horreur ces vêtements flottants qu'a inaugurés Madame de Montespan et qui font fureur dans le m.onde des jeunes élégantes. Elle gourmande, elle gronde, elle déplore, elle gémit. Une femme qui
ose sortir de sa chambre, sans son f^^.
corps baleiné, lui semble aussi indécente qu'une princesse qui aurait trop bu. L'étiquette et la distinction sont à ses yeu.x des choses dont une femme honnête et bien née ne doit jamais se relâcher, et la pauvre marquise prévoit que, bien peu de temps après elle, on oubliera ce devoir avec autant de désinvolture que si elle ne l'avait jamais prêché. Elle est soutenue dans sa lutte contre les nouvelles modes par le roi, qui, lui aussi, est revenu aux idées raisonnables sur les vêtements féminins, mais Louis XIV n'a plus le même empire sur ce joli monde ; c'est en vain qu'il déplore la hauteur des coiffures, il ne les fait pas diminuer.
Le bonnet à plumes, tant aimé de Mademoiselle de Montpensier, remplaçait encore parfois la coiffe à la fontange, mais il était agrémenté d'une touffe en panache, qui le haussait tout autant que les autres cornettes (fig. 426).
La coiffure alla toujours en s'élevant. Vers 1705, elle avait atteint .son apogée. Rien n'égalait cet amas de cheveu.x et de dentelles dont tous les moralistes s'occupèrent comme d'un mal à réformer (fig. 427).
Dame en Fontange vers 1705.
6oo HISTOIRE DE LA COIFFURE FEMININE
« De nos jours, disait l'un, les femmes ont trouvé le secret « d'employer dans un seul habillement plus d'étoffe qu'il n'en « fallait autrefois pour plusieurs... Elles se haussent la tête pour « en faire un monument. >
— « Les hennins, dit 'V^ertot, ont reparu en France, de nos « jours, sous le nom de fontanges. C'était une espèce d'édifice à « plusieurs étages, faits de fils de fer, sur lequel on plaçait «. différents morceaux de toile, séparés par des rubans, ornés de « boucles et de cheveux, et tout cela distingué par des noms si « bizarres et si ridicules que nos neveux et la postérité auront « besoin d'un glossaire pour expliquer les usages de ces différentes pièces et l'endroit oii on les plaçait. Sans ce .secours
« qui pourra savoir un jour ce que c'était que la duchesse, la « solitaire, le ciel ou la souris ? Et pourra-t-on croire qu'il fallait « pour coiffer les dames de ce temps, pour ainsi dire, un ser- « rurier et pour dresser la base de ce ridicule édifice et cette « palissade de fer, sur laquelle s'attachaient tant de pièces diffé- « rentes ? L'abus en fut poussé si loin en France qu'on aurait « grand besoin d'un autre frère Thomas, si nous n'avions trouvé, « dans l'inconstance de nos modes, l'extinction de celle-ci et le « remède à tant de dérèglements. »
Les traités contre le luxe ne manquent pas plus à cette époque qu'aux précédentes. En 1694, un pieux auteur se croit obligé de publier une brochure à l'adresse des dames qu'il espère convertir. 11 le fait dans le style précieux et quintessencié de l'époque :
— « Aussi forte qu'Atlas, dit-il, cette femme porte le ciel sur « sa tête. L'on y voit un firmament et des étoiles et sa tête en
« est le premier mobile Les philosophes n'avaient pas encore
« fait la découverte de tous ces cieux ; c'est que les dames « n'avaient pas encore travaillé à leur astrologie. Bientôt elles « créeront de nouveaux mondes, pour leur servir d'ornements, par
«. un pouvoir qu'on ne leur soupçonnait pas Dieu s'est fait un
« habit de lumière, il a étendu les cieux comme un vêtement; « les dames ont fait quelque chose de plus surprenant, le ciel
« entier est dans leur coiffure. Un faux pas peut détacher le « firmatueni et il n'y a point d'astre, qui ne soit exposé au « danger, ou de tomber, ou d'être pris, quel déplorable sort ! » Ajoutons à cela les railleries mordantes de La Fontaine, les satires de Boileau et enfin les écrits de toute espèce qui , sans
Fig. 42S. — Dame de qualité, d'après une gra\-ure du temps.
nom d'auteur, apparaissaient en foule pour critiquer les femmes et leurs exagérations.
Les noms bizarres dont on décorait les différentes pièces de la coiffure doivent, comme dit Vertot, être expliqués avec un glossaire, car ils n'indiquaient nullement le genre ou l'espèce du substantif dont ils usurpaient la désignation. Ces noms étaient nés
au hasard, d'un caprice de grande dame, d'une fantaisie de coiffeur, à propos d'un événement ridicule, triste, heureux ou joyeux, connu du public. Essayons quelques descriptions.
Commençons par les cheveux : Un chou, désignait les cheveux noués en paquets; les tignons, des torsades affectant diverses formes; la passagère, une touffe bouclée près des tempes; la favorite, des touffes pendant sur la joue; les cruches, de petites boucles sur le front; les confidentes, d'autres petites boucles près des oreilles; les
crève-coeurs, les mêmes plaquées sur la nuque ; les bergers, des boucles tournées en haut avec une houppe.
Non moins étranges étaient les mille noms donnés aux ornements de la chevelure ; il n'est pas possible de les énumérer, encore moins de les décrire. Les meurtriers, la duchesse, la solitaire, etc., étaient sans doute des morceaux de rubans. La souris consistait en une petite houppe grise, ressemblant quelque peu à ce rongeur, fichée au milieu des boucles. La chouette était un petit oiseau de nuit dont on décorait la fontange. Madame de Grignan ne pouvait admettre qu'on mît une chouette sur sa tête. Les firmaments, les guêpes, les papillons, désignaient une série d'épingles en diamants qu'on piquait un peu partout (fig. 428).
Tout cela s'ajustait sur la commode, carcasse en fil de fer entourée de gaze qui soutenait l'édifice. A la commode se joignait l'appui, également en métal, ainsi que la palissade et le montelà-haut, qui servaient à maintenir la raideur des plis de la cornette. Le fond du bonnet s'appelait culbute. 11 était orné de la bourgogne, de la jardinière, des cornettes, des chicorées, mots s'appliquant
Fig. 429. — Bonnet à la Fontange.
Kig. 430. — Dame avec
u„ manlelct à capuchon, garm de falbalas.
à diverses variétés de nœuds flottants, de barbes, de brides ou autres rubans voltigeant au bas de la coiffe (fig. 429).
Boursault, dans sa comédie des Mots à la mode, définit quelques-uns de ces rubans ou brides :
Une longue cornette, ainsi qu'on nous en voit D'une dentelle fine et d'environ un doigt, Est une jarjinière
Et plus loin :
Ce qu'on nomme aujourd'hui g'iî-fcs et papillons. Ce sont les diamants du bout de nos poinçons Qui, remuant toujours, jettant mille llammes. Paraissent voltiger dans les cheveux des dames.
Une cffi'onti'e est ainsi expliquée :
La coififure en arrière, et que l'on fait exprès Pour laisser de l'oreille entrevoir les attraits Surtout la jeune fille et la tête éventée Est, ce que, par le monde, on appelle ejfrontre.
Sur la cornette on posait l'écharpe, quand on voulait se préserver du froid ou de l'air. Cette écharpe n'était d'abord quun morceau d'étoffe plus long que large qu'on arrangeait selon son caprice autour de la tête et du cou. Quand la mode des hautes coiffures atteignit des altitudes inaccessibles, l'écharpe se transforma sans perdre .son nom. Elle devint une sorte de petit mantelet avec capuchon, dont les bouts se nouaient par devant et tombaient jusqu'aux genoux. On la borda d'un volant à plis appelé falbala
(fig- 430)-
Cet ensemble de cornettes, bonnets et écharpes, prenait le nom de coiffes. Il était d'usage, chez les dames de la cour, d'avoir toujours quelque écharpe ou voile sous la main pour s'en envelopper rapidement, quand un caprice royal obligeait les courtisans à une promenade ou à une sortie quelconque par le froid et la pluie, car Louis XIV n'admettait pas qu'une femme s'excusât, sous un
Fig. 431. — Dames de la cour assistant à une ccrtmonie, iTapiès une gravure du temps.
6o6 HISTOIRE DE LA COIFFURE FEMININE
prétexte de santé, de faire partie d'une promenade à cheval ou en voiture, quand l'envie lui prenait d'en ordonner une. Madame de Mailly, nièce de Madame de Maintenon, obtint une place dans le carrosse de la Duchesse de Bourgogne, parce que sa charge de dame d'atours de cette princesse l'obligeait d'être à sa portée, munie de coiffes et autres hardes légères à mettre par dessus tout, à cause des fluxions auxquelles la Duchesse était sujette. La pauvre Madame de Maintenon eut plus d'une fois à souffrir de l'indifférence de son royal époux pour les courants d'air; elle n'avait d'autre ressource que de se couvrir d'une quantité de coiffes mises les unes sur les autres.
Elle avait une vieille chambrière à laquelle elle tenait beaucoup. Aussi cette femme avait-elle pris une autorité singulière à la cour. Tout le monde cherchait à gagner ses bonnes grâces. Les filles du Roi, les ministres, les duchesses tenaient à être dans les meilleurs termes avec Nanon. Ce succès enfla un peu l'esprit de la bonne vieille, qui se crut un grand personnage et ne manquait pas de s'habiller comme sa maîtresse. La coiffure à la fontange était, sur sa tête, d'un ridicule, qui faisait le bonheur de la cour, mais dont on avait soin de ne rire que tout bas.
Les coiffes de Madame de Maintenon ont été légendaires. Elles servaient à la marquise de moyen précieux d'échapper à l'investigation des courtisans, qui étaient toujours à l'affût de ce qu'on pouvait lire sur sa physionomie, quand elle allait chez le Roi, ou lorsqu'elle en sortait. Elle baissait alors ses coiffes, et les curieux en étaient pour leurs frais.
Bien que détrônée par la mantille à capuchon, l'écharpe de gaze ou de soie légère conserva une certaine clientèle. Elle s'attachait vers le haut de la coiffure, et se drapait sur les épaules ou autour du cou (fig. 431).
De même, certaines mantilles consistaient en un morceau d'étoffe plus long que large froncé au milieu de sa longueur, sur un boni, de l'espace de 20 à 30 centimètres. On posait le bord froncé sur le cou et on attachait l'autre bord sur le haut de la tête, en
dessous de la fontange. On obtenait ainsi un vaste capuchon. Les deux bouts de l'écharpe, ramenés par devant, se nouaient sur la poitrine ou se rejetaient sur l'épaule.
Ce vêtement était le seul que les dames de la cour pussent porter aux cérémonies officielles sans contrevenir aux lois de l'étiquette. Quelle que fût la saison, ces victimes du formalisme
Fifj. 432. — Princesse Ernest <le Brunswick, d'après une mcdaille frappce en 1701.
devaient paraître la taille découverte, malgré le froid de l'église ou les courants d'air du palais. Le mantelet que nous venons de décrire, eut les honneurs de l'exception et n'en fut que plus apprécié des frileuses (fig. 432).
On portait aussi des coiffes de batiste ou de toile fine, garnies de dentelles et froncées à la nuque, en formant sur le haut du chignon un pli en éventail. Objet fort disgracieux, en usage même
le soir avec une grande toilette et la robe décolletée. Il est vrai qu'alors une robe ouverte ne constituait pas une inconvenance dans la rue. En Angleterre-, les dames de haut parage se promenaient décolletées pendant le jour. Celles-là n'appartenaient pas à la secte des puritains, ni à celle des quakers, que cette mode faisait rugir d'indignation (fig. 433).
Les coiffes eurent donc une certaine importance à cette époque.
Fig. 433. — Capuchon, d'après une ancienne gravure.
où le parapluie et le parasol ne jouaient pas encore, dans la vie humaine, le rôle prépondérant, que lui ont donné nos mœurs modernes.
A la vérité, le parasol n'était pas tout à fait inconnu, mais il se présentait sous la ferme d'une lourde et incommode machine, impossible à manier par une femme, mais qu'un page, marchant derrière, portait ouvert au-dessus de la tête des grandes dames, dans leurs promenades pédestres.
Enfin, dans quelques contrées, au lieu de prendre le haut bonnet comme le cadre d'une coiffure en cheveux, on cacha entièrement ceux-ci sous une espèce de sac d'une hauteur démesurée, tout garni
Fig. 434 — Dame Hollandaise vere 1700.
de dentelles. En Hollande, cette coiffure eut grand succès (fig. 434).
Les actrices de tous pays exagérèrent encore la hauteur des
coiffures. Selon les habitudes du temps, elles se préoccupaient peu
de la couleur locale dans leurs attifements, et les quelques por-
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traits qui nous sont parvenus des plus célèbres d'entre elles, sont curieux à étudier sous ce rapport (fig. 435).
Une question qui préoccupa alors vivement la haute société, comme toutes les questions d'étiquette, fut celle des deuils.
On peut juger, par ce qu'en dit Saint-Simon, de l'importance qu'y attachait cette partie aristocratique de la nation française, pour laquelle toute affaire d'amouf-propre, de privilège, de préséance primait les événements les plus graves.
Le deuil des veuves fut l'objet de vives discussions. Nous avons constaté avec quelle austérité le deuil était porté dans les siècles précédents. La veuve devait, pour ainsi dire, se résigner, pour le reste de sa vie, à une existence quasi claustrale. Tout au moins devait-elle renoncer aux divertissements bruyants, aux danses, aux plaisirs trop frivoles, et surtout aux coiffures en cheveux.
Les esprits les plus légers blâmaient eux-mêmes la veuve qui oubliait ce code rigide.
Anne d'Autriche commença à modifier ces règles. Elle abandonna le deuil blanc des reines de France, d'une antique origine, mais elle garda toute sa vie les couleurs sombres, ainsi que le bonnet des veuves, et sa toilette fut, depuis son veuvage, celle d'une femme ayant renoncé à plaire.
Toutes les veuves de son temps l'imitèrent, et le petit chaperon à pointe sur le front devint la coiffure d'étiquette.
Tant que durèrent les coiffures plates sur le front et bouffantes de côté, ce genre d'ornement ne parut pas trop ridicule, mais la mode ayant élevé les cheveux en pyramides énormes, les choses changèrent de face. Au milieu de ces iiwiitc-aii-ciel, de pro-
îii-' ;i
Fit'. 435. — Mademoiselle Jouret dans le rôle de Mélisse.
HISTOIRE DE LA COIFFURE FEMININE 6ii
portions excentriques, la pauvre veuve, avec sa calotte plate, paraît une vraie caricature. Passe encore pour les vieilles, mais les jeunes ? On essaya timidement de hausser la calotte, de la changer en une coiffe blanche, mise avec un bandeau sur le front, comme celui des religieuses. Cette innovation était encore trop peu flatteuse pour durer dans un siècle, où jamais la coquetterie féminine ne fut plus développée. Le bandeau plat fut définitiAemcnt condamné par les jeunes veuves. Elles se contentèrent de porter le deuil en blanc, pour le distinguer des autres deuils.
Madame la duchesse de Navailles demeura la dernière des fidèles clientes du bandeau plat.
La cour de Louis XIV donna le premier exemple de raccourcir la durée des deuils. Madame, veuve de Monsieur, frère du Roi, ne garda le bandeau que quelques jours à peine. Elle n'aimait pas son mari et ne voulut pas avoir l'air d'une hypocrite. Après 40 jours de retraite, elle retourna chez le Roi, reparut dans les appartements de la duchesse de Bourgogne, et bientôt abandonna mante, voile et bandeau, sous le prétexte que ces objets lui faisaient mal à la tête. La cour, maloré sa frivolité, en fut scandalisée.
Cependant, la coiffe et le couvre-chef des veuves restèrent encore de rigueur à la cour, tant qu'on gardait le lit. Toutes les princesses recevaient sur leur lit, durant un nombre déterminé de jours, selon leur rang, au commencement de leur deuil.
Pendant ce temps-là, elles devaient porter le couvre-chef de toile de Hollande, en pointe, avec ample voile derrière. Le voile pendait presque aussi bas que le manteau de velours, doublé d'hermine, que la veuve devait aussi porter sur son lit. Couvre-chef et manteau, au temps de Saint-Simon, étaient un privilège des princesses du sang et des duchesses ; aucune autre femme ne pouvait les porter. Dans les cours étrangères, le deuil suivait à peu près les mêmes règles.
A Berlin, les reines et princesses du sang ne gardaient pas le lit; elles assistaient aux cérémonies religieuses des obsèques dans un singulier costume tout blanc, analogue à celui de certaines
relio-ieuses. Un voile épais couvrait le visage, retenu sur le front par un bandeau. La haute coiffure était aussi enveloppée de toile blanche. Autour du cou, une écharpe blanche ou une petite guimpe. L'étiquette voulait que les mains se dissimulassent sous le voile, et interdisait de laisser voir le moindre petit bout de
Fig. 436, — Princesse prussienne en deuil de cour, d'après une gravure du commencement
du xvill" siècle.
peau. L'usage de se couvrir la tête de longs voiles est encore pratiqué de nos jours en Prusse. Mais le blanc a cédé la place au noir (fig. 436).
Il nous semble inutile de nous étendre longuement sur les coiffures religieuses. Leur histoire se confond avec celle des costumes de leur temps, car ainsi que nous l'avons fait remarquer, l'époque de la fondation d'une congrégation religieuse quelconque peut se reconnaître au costume qui lui est imposi. La tradition constante
de l'Eglise a été de faire adopter aux nombreuses congrégations sorties de son sein le costume de la classe moyenne inférieure du temps de leur naissance, dans sa plus grande simplicité et en excluant toute couleur vive. Ce principe est encore suivi de nos jours. Les fils du Bienheureux de la Salle portent le tricorne du XV 11° siècle. Les frères Maristes se coiffent du chapeau à haute forme. Si toutes les congrégations de femmes des xiii" et xn" siècle, comme les sœurs de Saint-Augustin de Troyes, les sœurs de r Hôtel-Dieu, dont le règlement date de 1263, portent encore le chaperon noir de laine ou de toile, les Adoratrices du Saint- Sacrement, les Auxiliatrices du Purgatoire, les dames Apostolines se coiffent du bonnet ou du chapeau moderne.
Les carmélites ont la guimpe fennée des bourgeoises du xve siècle et les appellent toques. Elles ont conservé la forme même que sainte Thérèse leur avait donnée, forme révélée à leur sainte fondatrice.
Ouvrons les constitutions du monastère de Notre-Dame de Sion, de l'ordre des religieuses régulières de Saint-Augustin, à Tournay, nous y verrons la description détaillée d'un costume de religieuse rajeuni au goût du xviii" siècle.