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Chapitre XVI IL

« 3 Au-dessous du col elles auront un linge blanc, que l'on dit « barbette, couvrant le col et la poitrine, qui sera long de .six « quartiers et la profondeur d'une toile d'environ six quartiers de « large couppée en deux.

« 4 Sy auront les bendons de toille de trois tailles de largeur, « tout faicts.

« 5 Les couvre-chef de toille blanche et les voiles noirs d'estamine « de sayette, qui se mettent par dessus, seront longs d'environ « six quartiers une taille tout faicts.

« Et le 8 de may 1689, monseigneur Gilbert (i) a consenty « de mettre deux voillcs noirs.

(1) Gilbert de Choiseul du Plessis-rrasiin, évêque de Tournay.

« 6 La coiffure de nuict sera un couvre-chef ou petit voile blanc « froncé et un voile noir de mesme, sans lesquels nulle ne pré- « sumera coucher

«. 7 Les habits des novices ne seront différents des autres, « exceptez les saros, qui seront sans manche et leurs couvre-chefs « qui seront blanc. »

En 1642 Mademoiselle de La Fère instituait l'ordre des sœurs de Saint-Joseph et lui donnait le costume d'une bourgeoise aisée

Fig. 437. — Sicur de St-Joseph, lors de l'institution de l'ordre

du temps. La tête était enveloppée d'une ample coiffe ou mouchoir de soie, qui se nouait sous le menton, mais pour donner un peu plus d'austérité à la coiffure, le front était couvert d'un bandeau

Enfin le costume des Filles de la Chanté, plus connues sous le nom de sœurs de Saint-Vincent de Paul est bien celui d'une petite bourgeoise du xvn" siècle. La coiffure primitive fut d'al^ord la cornette blanche des femmes du peuple, mais on la modifia, quand la congrégation eut sa règle adoptée. Et depuis lors il ne s'y est fait aucun changement. Elle se compose de quatre pièces: le toquois, la coiffe, le bonnet et la cornette (fig. 438).

Le toquois est un morceau de toile carrée d'environ 50 centimètres de côté, ayant sur le devant une trentaine de fronces qui se posent sur le front. A chaque angle du toquois il y a un lacet pour le nouer sur le sommet de la tête et en entourer la coiffe.

La coiffe est un disque de bois léger entouré de flanelle et destiné à soutenir l'immense cornette. Elle est évidée sur l'une de ses faces, afin de pouvoir s'adapter facilement sur la partie postérieure de la tête et elle est maintenue par une espèce de

Fig. 43S. — Sœur de St-Viiicent île raiil. lors île l'instiliition de l'ordre.

serre-tête que les Filles de la Charité appellent bonnet. La cornette, à ailes couronne le tout.

En dehors des associations religieuses fondées dans un but exclusif de pénitence, de charité ou de prière, s'élevaient en France, en Allemagne et au.x Pays-Bas les chapitres nobles.

« Maisons d'éducation et de retraite pour les personnes de « qualité, dit le savant historien du chapitre d'Andenne, les cha- « pitres .servaient de sauvegarde à une époque où (.les guerres « continuelles troublaient la pai.x; des familles; ils procuraient aussi « une existence honorable aux femmes auxquelles les lois du

« temps n'assuraient qu'un patrimoine fort restreint et que leur « vocation n'appelaient pas à la vie monastique. Ils furent enfin « des pépinières où les gentilshommes venaient chercher des «. épouses capables de perpétuer dans leurs foyers les traditions « de foi et d'honneur.

«. Les règles sévères imposées à toutes époques pour l'admission « en chapitre agirent très efficacement sur les mœurs. Afin de « conserver l'avantage de faire recevoir leurs filles dans les collèges « nobles, les familles de haut rang devaient veiller en effet, avec « un soin jaloux, à n'être ni amoindries par la mésalliance, ni « souillées par la bâtardise (i). »

La nomination aux prébendes appartenait au souverain, qui ne la pouvait donner qu'à des jeunes filles de noblesse ancienne. Il n'existait pas de conditions d'âge. Au chapitre incombait la vérification des preuves de noblesse et des conditions imposées par la règle. Bien que la résidence ne fut pas obligatoire, beaucoup de chanoinesses habitaient le monastère, assistaient aux offices prescrits et se consacraient à l'enseignement donné dans les écoles gratuites du couvent ou à l'éducation des jeunes filles admises dans les classes payantes, sur la demande de leurs parents.

Le costume des chanoinesses était très varié. Chaque chapitre avait le sien. Il tenait un certain milieu entre la sévérité claustrale et l'élépfance mondaine. Mais sfénéralement les costumes de cérémonie avaient une richesse noble et majestueuse.

En Allemagne, la coiffure adoptée dans beaucoup de chapitres consistait en une singulière petite toque de laine ou de soie plissée à plis réguliers, comme la toque d'un avocat. C'était le mortier du moyen âge. On le posait sur le sommet de la tête par dessus la guimpe, le voile ou tout autre couvre-chef religieux (fig. 439). Au chœur, dans les jours de solennités, les chanoinesses avaient, pour la plupart, de longs manteaux de soie ou de velours doublés ou bordés d'hermine ou de fourrure.

(1) /e chapitre iichle de Sainle-Beqge 1) Amleiuie, pir le Baron Misson. Avant-propos, p. II.

l'n des chapitres les plus célèbres des Pays-Bas est certainement celui d'Andenne, petite ville située sur les bords de la Meuse, qui dut son existence à la fondation de sainte Begge.

Rien de plus imposant que la réception d'une chanoinesse au

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Fig. 439. — Princesse d'Autriche ea costume de chanoinesse, d'après une ancienne estampe.

chapitre. Tout ce qui pouvait relever l'éclat et la beauté de la cérémonie était observé avec soin. La jeune aspirante devait arriver avec un brillant et nombreux cortège de parents et d'amis. Ceux-ci étaient rangés d'un côté de l'église. La postulante arrivait dans la plus riche toilette qu'elle put avoir. Une couronne

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OU un diadème de pierreries devait briller sur sa tête. La traîne immense de son manteau était portée par un laquais. Après quelques cérémonies solennelles, rehaussîes par la musique des violons, la plus proche parente de la récipiendaire la revêtait de son costume de chœur, (jui consistait en une robe noire recouverte d'un surplis blanc à longues manches pendantes.

Ce surplis était ajusté à la taille. Une barbette de mousseline empesée recouvrait la gorge, un col ou guimpe toujours blanc entourait le cou, enfin la tête était coiffée du couvre-chef de toile blanche qui rappelle l'ancien capuchon du moyen âge. Ce costume se terminait par un long manteau noir bordé d'hermine. Les cheveux pouvaient se voir sous les évasements de la coiffe, mais il était interdit aux chanoinesses de les friser, de même qu'elles ne pouvaient porter ni boucles d'oreilles, ni pierreries quelconques. Avant d'être reçue, la jeune aspirante portait, à l'église, une coiffe blanche liée avec un ruban jaune, ainsi que le couvre-chef et la barbette d'écolière. Pour être mise en année, c'est-à-dire pour remplir pendant un an les obligations de son noviciat de chanoinesse, la jeune fille paraissait à l'église avec la coiffe et le ruban jaune, mais au lieu du couvre-chef ou capuchon de toile, un simple voile de crêpe cachait sa tête. Ce voile de crêpe devenait obligatoire pour s'approcher de la Sainte-Table à Pâques (fig. 440).

En deuil, la coiffure consistait en une cornette de batiste avec un large ourlet ; on supprimait aussi la dentelle du couvre-chef, car la coquetterie s'était glissée à Andenne et on avait peu à peu introduit l'usage de garnir les coiffes de dentelles.

Tels étaient les ornements de tête des nobles filles de Sainte- Begge et elles ne pensaient pas à y changer quelque chose, non plus qu'à modifier tout autre point de leurs règles qu'elles suivaient fidèlement, lorsque Joseph 11 commença l'exécution de la prétendue réforme religieuse rêvée par son zèle philosophique.

L'empereur n'admettait pas que chacun pût être heureux à sa manière et se__croyait obligé d'imposer à ses sujets les conditions

Fii^. 440. — Clianoiiicssc trAïKlcmie, tPajucs lui Lalilcau ilu xvir' siècle, a,i)|xiilciiaiil au

musée de Nauiui.

du bonheur tel qu'il l'entendait. Il bouleversa hs chapitres nobles des Pays-Bas, refit leurs règlements, intervint jusque dans leurs exercices de piété et leurs costumes. Tous ces vêtements, dont la forme s'était transmise avec respect de siècle en siècle, furent supprimées.

Plus de manteaux fourrés, de surplis ecclésiastiques, plus d'antiques barbettes, de coiffes, de couvre-chefs, tels que Sainte- Beo-o-e, Sainte -Waudru, Sainte-Wivine les avaient portés, plus de naïves couronnes de fleurs ou de voiles vaporeux comme l'encens du sanctuaire.

— « Les chanoinesses, dit l'article V de l'ordonnance de 1786, «. ne porteront soit chez elles, soit à l'église ou dans la ville « que des robes noires de taffetas en été et de gros de Tours « en hyver, sans manteau ni voile à l'église. Elles pourront « cependant se mettre chez elles en négligé de couleurs et «. s'habiller de couleurs hors la ville et à la campagne. »

Un an auparavant, sous prétexte de réforme économique, Joseph II avait invité les chapitres d'Andenne et de Moustierssur-Sambre à préparer un projet de statuts.

— « Ces statuts, disait-il, devront être simples et dégagés de «. toute superfluité et de tout ce qui ne s'accorde plus avec les « usages du temps présent, vous prévenant, du reste, que, quant « à l'habillement de chœur, il ne devra consister qu'en un man- «. teau de couleur brune déterminée, bordé de peau blanche, « qu'on mettra sur les vêtements ordinaires du siècle qui seront « unis, conformément de la même couleur que le manteau, et « une coiffe de gaze sur la tête. »

Les plus innocents et gracieux usages de la liturgie des chapitres ne trouvaient pas grâce devant ce fanatique réformateur. C'est ainsi que le jour de la Pentecôte, au chapitre d'Andenne, lorsque la chanoinesse remplissant l'office de chantre, entonnait à la messe le Venï Creator, la coutume voulait qu'une couronne de fleurs descendît sur sa tête.

De même à la Fête-Dieu, et le jour de Sainte-Begge, la tradition

exigeait que les jeunes chanoinesses, rton encore en âge d'être acceptées, et les écolières se parassent de couronnes de fleurs pendant la messe et à la procession. Ces « abus d'un autre âge » furent impitoyablement abolis, comme contraires à l'austérité monastique. Les congrégations religieuses de femmes n'eurent pas meilleur

Fig. 441. — Dame anglaise, d'après une gravure du temps.

sort que les chapitres nobles séculiers. Pour ne citer qu'un trait, qui rentre dans le sujet de ce livre, rappelons que Joseph II, prétendit contraindre les carmélites à changer leur costume contre un déshabillé noir et une cornette de paysanne.

Il nous faut revenir des laïcisations malheureuses de Joseph 1 1 aux dernières années du règne de Louis XIV. Le vieux roi avait cessé de régner sur la mode. Quelque déplaisir que lui

causât la ridicule vogue des monstrueuses coiffures, il n'avait pu trouver d'autre moyen de s'y opposer que celui d'exprimer hautement l'aversion qu'elle lui inspirait, mais ce moyen n'avait plus la même force qu'au temps de sa jeunesse. Les rigueurs de certains membres du clergé, poussées jusqu'à refuser l'absolution aux jeunes filles, qui se laissaient entraîner dans le courant général, ne furent pas plus efficaces que celles du souverain. Si, pendant quelques jours, sur un ordre du roi surexcité, commodes et palissades disparurent ou plutôt consentirent à se baisser, elles se montrèrent bientôt de nouveau, sous l'égide des princesses du sang royal, avec une véritable frénésie.

Laissons St-Simon nous dire, dans son style incomparable, comment tout à coup et en un clin d'œil s'écroulèrent ces immenses édifices, dont les plus élégantes et les plus spirituelles beautés de la cour du grand roi chargeaient leurs pauvres tètes, pliant sous le fardeau.

« La duchesse de Shrewsbury, dit-il, dans ses Mémoires, arriva « à Paris en 17 13. elle avait été très belle et prétendait l'être « encore. Elle se coiffait derrière l'oreille, pleine de rouge et de « mouches. Elle donnait beaucoup de fêtes et recevait avec « magnificence. Elle trouva bientôt les coiffures des femmes « ridicules et elles l'étaient en effet (fig. 441).

« C'était un bâtiment de fil d'archal, de rubans, de cheveux « et de toutes sortes d'affiquets de plus de deux pieds de haut « qui mettait le visage des femmes presque au milieu du corps; « pour peu qu'elles remuassent, le bâtiment tremblait et menaçait « ruine.

« Le roi, si maître jusque-là des plus petites choses, ne le « pouvait souffrir. Elles duraient déjà depuis dix ans sans qu'il « eût pu les changer, quoiqu'il eût dit et fait pour en venir à « bout.

« Ce que le monarque n'avait pu, le goût et l'exemple d'une « vieille folle étrangère l'exécuta avec la rapidité la plus surpre- « nante. De l'extrémité du haut les dames tombèrent dans

HISTOIRE DE LA COIFFURE FEiMININE

« l'extrémité du plat et ces coiffures plus simples, plus commodes « et qui siéent bien mieux durent encore aujourd'hui. Les gens « raisonnables attendent avec impatience quelque autre folle étran-

Fig. 442. — Marie-Adelnïdede Savoie, duchesse de Bourgoirne, d'après le portrait de Santerre(i7l2).

« gère, qui défasse nos dames de ces immenses rondaches de « paniers insupportables en tout à elles-mêmes et aux autres. » Louis XIV se sentit humilié de voir qu'une « guenippe » d'Anglaise avait été plus puissante que lui.

Son dépit n'était que trop motivé, car l'évolution s'accomplit en quelques heures. Du jour au lendemain les cathédrales capillaires s'effondrèrent. Nombre de dames passèrent la nuit à cette démolition.

Toutes cependant n'avaient pas versé dans l'étrange travers de la mode et s'étaient montrées aussi raisonnables qu'avisées. De ce nombre était la jeune et charmante duchesse de Bourgogne dont la pfaîté et l'amabilité firent reluire d'un nouvel éclat la cour de France assombrie.

On possède plusieurs portraits de cette princesse ; ni les uns, ni les autres ne montrent les lourdes agglomérations de cheveux et de rubans de ce temps (fig. 442). L'un d'eux, gravé d'après le portrait de Santerre, la représente dans tout le charme de sa jeunesse, coiffée simplement en cheveux sans poudre, disposés en boucles très heureusement groupées, dont deux reviennent sur les tempes.

Le second est plus apprêté. La princesse a un diadème et des perles sur la tête, mais la disposition des cheveux est à peu près la même. Le voile qui retombe à demi sur l'un des côtés paraît plutôt un accessoire arrangé par le peintre, pour le besoin de l'effet, qu'un vêtement d'usage (fig. 443)-

La galerie du château d'Eu contient un autre portrait également éloigné des exagérations de la mode ; c'est celui d'une jeune princesse de Bourbon, M"" d'Enghien qui épousa en 17 10, le duc de Vendôme et mourut huit ans après Ce portrait a dû être fait à l'époque de son mariage. Sa coiffure rappelle celle de la duchesse de Bourgogne, mais un peu plus volumineuse; deux longues boucles tombent sur les épaules (fig. 444).

Aucune étiquette ne venait contrarier les princesses du sang quant au choix de leurs toilettes. En général la femme française jouissait d'une complète liberté dans sa parure. Pourvu qu'elle tachât d'être belle, cela suffisait. Un seul vêtement était de rigueur pour les cérémonies officielles : la mante.

Nous avons vu comment, cinquante ans plus tôt, la mode

avait transformé la mante en mantille. Sous Louis XIV et Louis XV, elle fut réduite aux simples proportions d'ime pièce de gaze de soie, ou de réseau d'or ou d'argent attachée à la tête par derrière, retenue aux épaules, puis tombant sur le manteau de cour qu'elle devait légèrement dépasser en longueur. St-Simon cite dans ses Mémoires une femme qui méprisa toujours les exigences de la mode. Cette vaillante personne était

Fig. 443. — La duchesse de Bourgogne, d'après un portrait du temps.

la duchesse d'Armagnac, la plus belle femme de France, dit le duc, malgré sa vilaine taille, courte et grosse.

« Sans rouge, sans rubans, sans dentelles, .sans or ni argent,

< ni aucune sorte d'ajustement. Vêtue de noir ou de gris en tout « temps, en habit troussé, comme une espèce de sage-femme,

< une cornette ronde, .ses cheveux couchés sans poudre, ni fri- « sures, un collet de taffetas noir, une coiffe courte et plate chez « elle comme chez le roy », telle était la mise de cette femme

aussi simple dans ses mœurs que dans sa toilette, parfaitement belle cependant, au dire du peu aimable narrateur, si rarement indulgent pour ses pareils. Elle était du petit nombre des femmes qui osaient paraître à la cour sans grandes toilettes et n'en étaient pas moins respectées. Le roi était devenu singulièrement tolérant sous ce rapport. Il est vrai qu'il savait à l'occasion redevenir le prince magnifique de sa jeunesse.

Lors du mariage du duc de Bourgogne, on revit, par son ordre, les beaux jours du grand règne, mais ce ne fut qu'un éclair. Les fêtes passées, \^ersailles redevint aussi morne qu'auparavant.

« Je ne vois pas pourquoi il faut aux gens tant de costumes « divers, écrivait la duchesse d'Orléans, vers cette époque, mes « seuls vêtements à moi sont le grand habit et un costume de « chasse quand je monte à cheval, je n'en ai point d'autres. Je « n'ai de ma vie porté ni une robe de chambre, ni manteau, je « n'ai dans ma garde-robe qu'une seule robe de nuit pour me « lever et me mettre au lit. »

Et elle écrit encore, peu de temps après, à propos de ces coiffures ridiculement élevées : « Les cornettes sont choses que « je ne puis pas souffrir. »

Plus tard elle revient encore sur ce sujet.

« Je ne suis les modes que de loin, il en est que je mets « tout à fait de côté, comme les paniers que je ne porte pas « et les robes ballantes que je ne puis souffrir et que je « n'admets pas en ma présence, il me semble que c'est une « indécence et on. a l'air de sortir du lit.

« Il n'y a ici aucune règle pour les modes. Les tailleurs, les « faiseuses de robes et les coiffeurs inventent à leur gré. Je n'ai « jamais suivi à l'excès la mode des hautes coiffures. »

Il est vrai que ces robes flottantes, ces déshabillés, ainsi qu'on les appelait, justifiaient leur nom et commençaient à se généraliser. La Régence leur fût favorable. Elles avaient un air de laisser-aller coquet, qui charmait les jeunes femmes légères de cette époque (fig. 445). Elles se souciaient peu de ce qu'en

pensaient Madame de Maintenon et cette duchesse d'Orléans, grincheuse et laide.

Et cependant, par une bizarre inconséquence, toute grincheuse

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Fig. 444. — Mademoiselle d'Eiigliicn, duchesse de Vendôme.

qu'elle fût, la duchesse d'Orléans sacrifiait à la dées.se de la niotle. Paris étant l'oracle de l'élégance de tous les pays du monde, on venait y chercher ses nouveautés et ses inspirations. Or, la

duchesse se donne la peine de tenir sa famille allemande au courant des modes nouvelles. Elle décrit minutieusement les coiffures et les robes, elle oublie ses griefs pour se complaire aux jolis habits bouffants, aux déshabillés gracieux, dont Watteau est le metteur en vogue. Son style clair et incisif n'a rien de teuton, elle comprend toutes les finesses de la langue française. Sa rudesse est toujours grande dame, elle n'oublie pas qui elle est, même dans certaines verdeurs de style qui, parfois, dépassent la vieille gauloiserie.

Elle apprécie d'un mot une personne ou une situation.

— « Madame de Fiennes, écrit-elle, avait l'habitude de dire « que, dans la maison royale d'Angleterre, on tenait si bien aux « coutumes que la Reine était morte avec un toquet sur la tête. « C'est le bonnet que prennent les enfants quand on les met au lit. »

Elle décrit Madame de Gordon, grande tante de lord Stanley :

— « Madame de Gordon a été longtemps ma dame d'atours. « C'était une personne fort étrange, elle rêvait toujours. Un jour, « étant dans son lit et voulant cacheter une lettre, elle s'appliqua « la cire toute bouillante sur la jambe et se brûla cruellement. « Le soir, quand elle me donnait une coiffe pour aller à la « cour, elle tirait ses gants, me les jetait à la figure et mettait « ma coiffe sur sa tête. »

La duchesse détestait franchement sa bru, dont les idées étroites et mesquines, la vanité ridicule heurtaient son caractère droit et son intelligence vive. Elle voyait avec peine que son fils se fût abaissé jusqu'à épouser une fille de Madame de Montespan. alors que cette fille n'avait aucune qualité qui pût effacer son origine. Sa correspondance abonde en mots brefs, pleins de justesse, mais mordants et cruels à l'égard de l'indolente princesse qu'elle ne peut se consoler d'avoir pour belle-fille.

La femme du Régent n'exerça aucune influence sur les modes; d'autres princesses de la maison de France eurent plus de goût et de charmes. Nous avons cité la charmante duchesse de Bourgogne, dont la mort si brusque plongea la France entière dans le

deuil. Nous ne pouvons oublier la duchesse du Maine, remuante, ambitieuse, amie du faste et de l'élégance, dont la femme de chambre. Madame de Staal, nous a si bien décrit le caractère vif et bon,

Fig. 445. — Hclèue Lambert, gra\'urc fie Drevet, 1700.

l'intelligence hardie et legoïsme naïf de la grande dame, indulgente envers ses inférieurs, impérieuse et fière envers .ses égaux. Après s'être jetée étourdiment dans une conspiration avec l'Espagne, elle abandonne .sa femme de chambre, sans .songer qu'elle a bri.sé l'avenir

de cette infortunée (fig. 446). Madame de Staal est en prison. Elle a été arrêtée si subitement, au sortir de son lit, par les sbires du Réo-ent, qu'elle n'a pas eu le temps de prendre aucun vêtement de rechange. Par contre, elle a pu glisser dans sa poche sa boîte de rouge et c'est à elle qu'elle a recours pour cacher sa pâleur quand on vient la chercher pour la mener à ces interrogatoires effrayants, dont la torture est souvent le dernier mot. Ce qui ajoute au désarroi de la pauvre femme, c'est qu'elle n'a sur la tête que sa cornette de nuit, quelle arrange tant bien que mal dans la prison, ne voulant pas se montrer nue-tête devant ses jucres, ce qui était regardé alors, pour une femme de classe moyenne, comme une chose inconvenante.

En même temps que la robe flottante étendait son empire jusqu'à être tolérée à la cour pendant la minorité de Louis XV, la coiffure devenait tout à fait jolie. Également éloignée des ridicules échafaudages de l'époque précédente et d'une simplicité trop peu seyante, elle avait ramené la beauté des arrangements raisonnables et nulle époque de l'histoire de la coiffure n'est plus intéressante à étudier, parce que jamais la femme ne sut si bien se coiffer. Les artistes furent certainement pour quelque chose dans ce mouvement de la mode. Watteau ne dédaignait pas de dessiner des toilettes à l'usage des couturières; Lebrun, Mignard, Drevet, Nanteuil et une foule d'autres peintres ou graveurs illustres s'efforçaient de donner à la parure une grâce, sinon naturelle, du moins frappée d'un cachet aimable et plaisant à l'œil.

C'est alors que la France fut vraiment la souveraine incontestée de la mode. L'Angleterre, si fière de tout ce qu'elle faisait, abdiquait son chauvinisme devant cette puissance nouvelle. Les reines qui passèrent sur le trône s'habillaient à la française. La reine Anne, qui était passionnée pour la toilette, est représentée dans ses portraits avec une coiffure gracieuse, mêlée de boucles, de plumes ou de bijoux dont l'inspiration est toute française. Les Anglaises n'avaient jamais porté beaucoup de fontanges; .elles préféraient les chaperons, les béguins à plumes ou, si elles

aimaient à avoir la tête couverte, les mantes et les grandes coiffes. On avait va, sous les derniers Stuart, les femmes arborer d'immenses perruques et surtout une certaine coiffure dite à la Taure dont le succès fut sans précédent. On les abandonna peu à peu, ne gardant de cette masse de cheveux d'emprunt que les crève-cœurs, boucles plus ou moins volumineuses, attachées au bout d'un petit crochet de fer, qui se plantait ça et là dans

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Fig. 446. — La duchesse du Maine.

la coiffure, pour en augmenter le volume. C'est alors qu'apparut la poudre. On la répandait légèrement sur les boucles massées à profusion sur le front et relevées en un .seul groupe par devant. On laissait pour le chignon et les côtés quelques boucles d'inégales grandeurs, dont plusieurs venaient Botter sur l'épaule (fig. 447).

Lorsque, sous la Régence, Dubois fut envoyé en ambassade en Angleterre, il voulut y naturaliser l'élégance française et se donna beaucoup de peine pour atteindre ce but. Tantôt il écrivait

à Law de lui envoyer des manteaux fort amples, des queues très larges et mille autres colifichets; tantôt il priait Mademoiselle Fillion, la modiste en renom, de lui habiller de grandes poupées à la dernière mode, afin de montrer aux dames anglaises de quelle manière celles de France étaient coiffées et habillées. Ce singulier diplomate contribua ainsi à communiquer à la puritaine Angleterre la frivolité des mœurs françaises.

En Allemagne, le règne des perruques, des fontanges et de tous les excès de coiffures fut universel, à la fin du x\ 11" siècle. Les boucles en masses énormes gagnèrent surtout la vogue. Aucune tête humaine n'étant en mesure de se coiffer à la mode avec ses seuls cheveux, force fut de recourir aux perruques ou aux mèches additionnelles. Les perruques faites en Allemagne ne paraissant pas assez bien tournées, on en faisait venir à grand frais de Paris. Cette ville devint un centre actif de fabrication de perruques et on put prouver à Colbert, inquiet' des sommes énormes que le commerce des cheveux faisait sortir de France, que cet argent y rentrait multiplié au centuple par l'immense exportation des perruques, que Paris expédiait dans tous les pays, et surtout en Allemagne.

Les pasteurs protestants crurent voir dans cet abus de faux cheveux, un véritable danger pour leurs ouailles. Partout, ils fulminèrent dans leurs sermons contre une mode qu'ils regardaient comme criminelle. L'un d'eux, même, composa un livre uniquement destiné à prouver que les fontanges et les perruques étaient l'ouvrage du démon. Les cours allemandes ne tinrent guère compte de ces colères de moralistes. Les reines et les princesses adoptèrent les modes françaises avec ardeur. Les poupées habillées et coiffées, s'e.Kpédiaient aussi bien à Berlin qu'à Vienne. Les femmes eussent rougi de ne pas s'habiller à la dernière mode de Paris, et celles qui étaient assez riches pour se permettre de faire revenir directement de France toutes les pièces de leurs costumes, rivalisaient d'élégance avec les femmes ou les filles des souverains (fig. 448).

Fig. 44S — Sophie-Caroline, reine de Prusse, d'après un p<irlrait de 1701

La bonhomie tranquille du bourgeois allemand s'émut de cet esprit de coquetterie, qui gagnait toutes les classes. Dans plus d'une ville, l'administration s'assembla pour décréter des règlements somptuaires. On regrettait, surtout parmi les gens sages et les vieillards, le mépris où tombaient les beaux costumes nationaux, si variés, si pittoresques, si caractéristiques. Aussi s'efforçait-on de combattre le courant nouveau,

« Nous exigeons, disait un bourgmestre, au nom du collège

« communal, nous exigeons que les femmes dont la vanité a grandi « d'une façon désespérée, s'habillent suivant la mode de notre pays, « et qu'elles ne portent pas de bijoux d'or. Permis à elles d'avoir « des fichus de soie, pourvu que la dépense ne soit pas exagérée. « Nous défendons l'usage des crêpes de soie, des robes de cou- « leurs voyantes, corsets de damas, velours de soie, ainsi que des « plumes et des fleurs au chapeau, des corsets à la française, qui « se lacent par derrière, des plis aux manches, des talons de « souliers recouverts de satin, de la mousseline rayée, etc., etc. »

Il ne paraît pas que ces défenses multiples aient beaucoup effrayé les jeunes Gretchen. On les voit peu après adopter avec enthousiasme la coiffure nterleton (probablement mirliton). Cette coiffure consistait en boucles courtes tout autour de la tête. Pour l'exécuter, il fallait couper les cheveux presque courts. On n'hésita pas à accomplir ce sacrifice. Les vraies coquettes, celles qui prévoyaient que cette mode ne serait pas éternelle, se procurèrent des perruques bouclées, au lieu de couper leurs cheveux, et de fait, le merleton ne dura guère dans le monde élégant. Il ne comportait pas la poudre et fut évincé presque partout par les coiffures à poudre.

Toutefois, il sut conserver une clientèle plus persévérante dans les contrées du Nord. En 1760 et plus tard encore, on voyait à Dantzig quelques vieilles matrones de la moyenne bourgeoisie, portant gravement des perruques brunes bouclées, chargées de touffes de rubans de plusieurs couleurs, de clinquant, de plumes ou de lleurs. Cette mode, ridicule chez les vieilles figures, était,

au contraire, un charme pour la jeunesse. Les jeunes filles en cheveux courts bouclés, paraissaient en effet tout à fait gracieuses, pendant la semaine, et fort défigurées le dimanche, lorsqu'elles croyaient devoir s'affubler, pour aller à l'église, de lourdes perruques blondes ou blanches, à la mode de Paris.

En Espagne et en Portugal, l'immuabilité de l'étiquette préservait davantage ces pays de l'invasion de mœurs et de modes étrangères.

Nous avons déjà constaté ce trait marquant du caractère espagnol. Nous le rencontrerons encore. Ainsi en 1689, alors que partout les coiffures féminines s'élèvent en boucles, frisures et torsades, et que le chapeau est depuis longtemps oublié, la princesse Louise d'Orléans, fiancée de Charles II, doit coiffer l'antique toque espagnole pour faire son entrée à Madrid. Il faut ajouter que cette toque est chargée de plumes et ornée de la fameuse perle « Pérégrin ». Cependant l'influence de la jeune reine sur son faible époux, l'affection que celui-ci portait à la France, mitigèrent beaucoup l'esprit trop absolu de l'étiquette espagnole. Louise d'Orléans s'habillait à la française ; Anne de Neubourg, qui lui succéda, n'adopta pas davantage les modes du pays. Le portrait de cette reine, que possède la galerie de Versailles, nous la montre dans un costume à la dernière mode d'alors et avec une coiffure toute française.

On ne parle plus de toques, dans les lettres écrites par Pontchartrain, à propos de l'arrivée en Espagne de la jeune Elisabeth Farnèse, seconde femme de Philippe V.

Anne de Neubourg, la reine douairière, sa tante, qui depuis de longues années vit à Bayonne, lui donne entre autres cadeaux de noces une splendide parure de diamants avec des boucles d'oreilles assorties et un devant de corps pareil, au milieu duquel brillent deux perles d'une beauté remarquable, des colliers, des bracelets; sa générosité fait l'admiration de la cour.

Elle veut accompagner sa nièce jusqu'à Pampelune et, un peu avant l'heure du départ, elle fait prendre le chapeau de celle-ci

et le lui renvoie orné d'une belle attache de diamants et d emeraudes. Tante et nièce vêtues d'un costume de chasse tout pareil, voyagent dans le même carrosse. Mais à St-Jean, les Espagnols prétendent renvoyer la suite italienne d'Elisabeth. Celle-ci déclare nettement qu'il n'en sera pas ainsi, parce qu'elle le veut et qu'elle

n'a d'ordre à recevoir de personne que du roi, ajoute-t-elle après

une longue pause. Elle décide toutefois que sa tante ne la suivra pas sur le territoire espagnol, sans la permission expresse du souverain, et comme cette permission ne vient pas, Anne de Neubourg retourne désolée à Bayonne.

A Pampelune, Elisabeth donne une nouvelle preuve de son caractère impérieux. Elle se choque de voir sa table trop parcimonieusement servie et ordonne que les services soient augmentés, car, dit-elle, si la feue reine se contentait de cette frugalité, c'est que, étant Piémontaise, elle mangeait peu, mais que pour elle qui était Lombarde, elle priait que l'on se souvînt que les gens de son pays mangeaient pour le moins le double des Piémontais.

Elle est attendue à Jadraque par la Camerera Major, la princesse des Ursins, qui a été l'instrument décisif de son élévation au trône d'Espagne. Elle lui fait le plus cordial accueil et la fait entrer immédiatement dans sa chambre où elles restent seules toutes les deux. On entend bientôt du dehors des éclats de voix. La reine appelle très haut son secrétaire qui se trouvait dans le corridor près de la porte, et lui dit d'introduire Amezaga, lieutenant des gardes du corps, commandant l'escorte. Amezaga trouve sa royale maîtresse courroucée, hors d'elle-même : « arrêtez cette folle inso- « lente, lui crie-t-elle, je vous l'ordonne. Faites atteler un carrosse, « conduisez-la jusqu'aux frontières avec cinquante hommes de « garde. Laissez-lui seulement une femme de chambre et un laquais. « Mettez aux arrêts ses autres domestiques. Partez vite. Qu'elle « n'écrive, qu'elle ne parle à personne ! »

La princesse feint de ne pas comprendre. Elle baise la main de la reine et se retire. L'ordre verbal d'Elisabeth est confirmé aus.sitôt par des instructions écrites qu'elle griffonne, sur ses genoux,

d'une main fiévreuse, que la colère fait trembler. On ne laisse qu'une heure à Madame des Ursins pour ses préparatifs, le temps de faire atteler une voiture et d'organiser le départ. Cette illustre femme qui, depuis tant d'années gouvernait l'Espagne, quitte Jadraque, le soir du 23 décembre, entre dix et onze heures en compagnie d'une servante et de deux ofiîciers des gardes. Elle voyage sans relâche, par une nuit obscure et glaciale jusqu'au

Fig. 44g. — Elisabeth-Christine, reine d'Espagne, int'daille do 1707.

faubourg d'Atienja où elle fait son entrée le lendemain au petit jour, indignée, transie et succombant à la fatigue. Elle avait 72 ans !

Elisabeth Farnèse n'était pas née en vain dans la patrie de Machiavel. Son coup d'essai d'ingratitude et d'autorité passa, aux yeux de ses compatriotes, pour un coup de maître (fig. 449).

Avec Louis XIV disparurent beaucoup de traditions anciennes et d'exigences d'étiquette. La longue mincrité du jeune Roi, le lai.sser-aller du Régent, le relâchement des mœurs, firent dégénérer peu à peu la liberté, longtemps contenue, en allures de licence.

La femme, à cette époque, donne une triste idée de la Française. Heureusement que celles qui sont en vue, et dont on parle, ne sont pas la nation. C'est le dessus du panier, lamentable étalage, qui pourra donner bien mauvaise opinion de ce qui est au-dessous.

Les couches supérieures, déjà gangrenées, répandaient la contagion autour d'elles et le mauvais exemple exerçait une influence d'autant plus funeste qu'il venait de plus haut. On vit, scandale inouï jusqu'alors, des princesses du sang ramenées ivres dans leurs appartements. Quand le trop fameux Law mit en pratique le système qui porte son nom, les mains qui se tendirent vers lui avec le plus d'âpre ardeur, furent des mains féminines, et l'on vit surgir la femme agioteur, type jusqu'alors inconnu. Les petits soupers de la Régence firent fureur chez une foule de femmes, insouciantes de leur honneur. Le scepticisme naquit avec la dissolution. Déjà commençait à dominer l'esprit frondeur et irréligieux qui prépara le grand cataclisme de la fin du siècle. On se moquait de tout: des femmes se rencontrèrent assez vides de cervelle pour mettre en vogue la manie impie de garder auprès d'elles des têtes de mort, auxquelles elles s'amusaient à mettre des rubans et des cornettes.

La mode, fidèle miroir de l'esprit de son temps, prit, elle aussi, un caractère relâché, quelque chose de déshabillé, qui donnait à toutes les femmes l'air de sortir de leurs lits.

Plus de corps baleinés, de tailles serrées, d'étoffes de brocart raides et empesées. A peine se résignaient-elles à reprendre cette mise gênante pour les cérémonies officielles. Leurs préférences se portaient, au contraire, sur les robes flottantes, s'ouvrant sur des dessous de dentelles ou de toile finement brodée. Le linge lui-même devint un objet de grand luxe. Les draps de lits, les rideaux, les couvertures, sont ornés des plus beaux points de Gênes, de Venise ou de Bruxelles. Le satin et le velours couvrent les murs comme ils habillent les gens. Le goût pur qui, sous Louis XIV, avait inspiré les artistes d'un certain souffle de grandeur, s'abaisse et se dégrade au service des passions vulgaires. L'amour est

partout, il revêt toutes les formes, il entre dans tous les ornements, même sur les robes, qu'on s'étudie à rehausser par les objets les plus incroyables, voire même des papillons en porcelaine de Saxe.

Les broderies se surchargent jusqu'à l'excès. Le genre rocaille arrive et tombe bientôt dans la mièvrerie. Cependant il serait injuste de condamner absolument ce style qui peint si bien son époque. L'art vrai peut y trouver à redire, mais les amours

Fig 450 — Bonoet de dame âgée, d'après une ancienne gravure.

de Boucher, les bergeries de Fragonard, les broderies, les soieries, les meubles ont une élégance aimable, un aspect de grâce légère d'un charme particulier. Avec le couronnement de Louis XV reparurent certaines vieilles habitudes. Le grand habit de cour, celui qu'on appelait l'habit de cour de Marly, fut porté jusque vers le milieu du règne. Madame de Pompadour le détrôna définitivement par la robe à gros plis dans le dos et à grands paniers circulaires, robe qui garda son nom, et conserva son privilège officiel jusqu'à la Révolution. Marie-Antoinette, malgré son désir d'innover, n'osa pas l'abandonner. La robe Pompadour

semble avoir fait partie intégrante de l'éclat du trône. Il fallait au peuple la contemplation de princesses enveloppées dctoffes aussi larges que hautes, brillantes d'or, de soie, de pailletage, de fleurs satinées ou de dentelles splendides. Hors de ces ornements encombrants, la reine ne lui semblait plus qu'une femme comme toutes les autres et on sait combien l'infortunée Marie-Antoinette paya cher l'oubli de ce préjugé populaire.

Les coiffures restèrent plates sans beaucoup de fluctuations.

Fig. 451. — Petit bounet plat et fichu en battant Tceil.

Pendant les dernières années de Louis XIV et une partie de la Régence, les femmes portèrent encore quelques bouffes, quelques boucles ou autres mèches de cheveux échafaudées sur la tête. Peu à peu elles en vinrent à laisser le haut du crâne absolument découvert. On coupait les cheveux à trois doigts de la tête et on en formait de grosses boucles qui encadraient le visage. La cornette ou le petit bonnet devint indispensable. Avec la coiffure à boucles courtes, on la posait un peu en arrière, et cet ensemble s'appelait coiffure à la culbute. Souvent la cornette consistait

Fig. 447. — Grande dame anglaise, d'après une ancienne médaille.

simplement en un nœud, un petit carré de linon ou de dentelle, un chiffonnage d'étoffe légère, bref un rien qu'il nous est difficile de distinguer, au milieu des noms variés et bizarres dont on avait l'habitude de décorer chaque objet de toilette (fig. 450).

Sous ces petits bonnets, les cheveux s'échappaient en boucles légères (fig. 451), soit tout à fait poudrées, soit simplement couvertes d'un œil de poudre. On imagina aussi de porter les cheveux relevés en racine droite tout autour du front. Par derrière ils

Fig. 452 — Dame eu cornette, d'après un portrait.

étaient noués avec un ruban en une touffe de boucles, formant une masse unie tombant dans le cou et relevée au-dessus de la nuque, au moyen d'un ruban. Tel fut le premier catogan dont la durée résista même à la Révolution. La coiffure en battant-Fœil eut aussi un succès universel, jeunes et vieilles s'en attifèrent, cjuelque peu élégante qu'elle fut. Elle se compo.sait d'un fichu de soie ou de dentelles qu'on nouait .sous le menton, après avoir retenu quelques plis de l'étoffe sur le front, au mo)cn d'épingles ou de nœuds. Ce fichu formait pointe au-dessus et

descendait aux tempes, en une sorte de petit volant cjui s'agitait avec la tête, d'où le nom de battant-l' œil .

La cornette à la jardinière, à la colinette, était un fond de linon posé assez en arrière de la tête et garni de dentelles. On rabattait cette dentelle sur le front au moyen d'un petit nœud (fig. 452). C'est à cette époque que commença la grande vogue des mouches, remise en honneur par la duchesse du Maine. On en usa avec une exagération telle, qu'un critique prétendit que le visao-e des femmes ressemblait aux figures du zodiaque. Il y avait des mouches en rond, en carré, en losange, en croissant, en étoile. Elles portaient un nom différent d'après la place où on les mettait. La passionnée était au coin de l'œil, la galante, au milieu de la joue, l'effrontée sur le nez, la coquette près des lèvres, et il fallait un art tout particulier pour les bien poser. Pas une femme ne sortait de chez elle sans ses boîtes à mouches, à rouge et à poudre et ne se fût pardonné de manquer d'un de ces accessoires.

Le goût du jour exigeait qu'un certain air de négligence régnât dans tout le costume. La coiffure comptait pour peu ; la tête était petite, légèrement poudrée et frisée, simplement couverte d'un battant-l'œil orné d'un dt'sespoir, ruban assorti à la toilette, entourant la tête et se nouant sous le menton.

Le manteau de lit se portait même dans la journée. Hâtonsnous d'ajouter qu'il était ordinairement fait d'une étoffe de soie chatoyante ou de mousseline d'une finesse merveilleuse, tout enrubanné et garni de falbalas. Il s'ouvrait sur un corset de satin pomponné de dentelles froncées, frisées, godronnées, entremêlées de nœuds de rubans assortis au manteau, sur une jupe pareille au corset et ornée de falbalas et de prétentailles. Sur la tête un petit bonnet rond de point de Gênes ou de Venise. Ainsi vêtue, la grande dame était en mesure de faire les honneurs de son salon, lorsque les exigences d'une réception officielle ne l'obligeaient pas à endosser le grand habit et à se coiffer en physionomie élevée.

La physionomie élevée, c'était la coiffure plus apprêtée, sans cornette, bonnet ou fichu. Quelques boucles se massaient çà et là. L'une, le confident s'abattait devant l'oreille à gauche, d'autres pendaient sur le cou. INIais à cette coiffure exceptionnelle, on préférait de beaucoup les petits chiffonnages de points de Gênes

\cit7

Fig. 453. — Dame en bagnolette.

OU de \'enise posés sur les cheveux poudrés, remplacés dans les classes bourgeoises par la batiste, le linon, le réseau, ou une forte gaze appelée niarli.

La coiffure des mauvais temps s'appelait bagnolette, l'ancienne coiffe de Madame de Maintenon débarrassée de son bavolet (fig. 453). C'était une sorte de capeline, froncée par derrière, en soie de couleur ordinairement foncée. Elle se portait sur la cornette ou sur la coiffure en cheveux. Quand le beau temps revenait, les femmes sortaient coiffées comme dans leurs appartements, le chapeau, ju.squ'à la fin du règne de Louis XVL

n'étant admis que pour monter à cheval. Les grandes dames seules se faisaient suivre d'un petit nègre ou d'un laquais portant un grand parasol, ouvert pour les préserver du soleil.

Capuchons largement froncés, mantilles, frileuses à falbalas, écharpes de mousseline, coiffes de soie, bonnets de dentelles, têtes poudrées, toutes ces variétés de parures féminines se croisaient dans les promenades publiques, à Versailles, à Marly, dans les

Fig. 454 — Dame en maatille.

parcs tracés par le Notre, comme dans les rues tortueuses du vieux Paris (fig. 454).

L'arrivée d'une reine en France ne rendit pas plus de solennité à la toilette. Il est vrai que celle qui venait s'unir au jeune Louis XV était une simple et douce Allemande du nord, habituée aux privations, menant petite vie, et tout à coup tirée d'une cour obscure, pour s'asseoir sur le trône le plus brillant du monde.

Elle n'était pas à la hauteur de sa position. Elle n'avait que des vertus modestes, comme ses aspirations. Tous les portraits que nous avons d'elle la représentent, se vieillissant à plaisir sous

des coiffes, des fichus, des capuchons volumineux, mis un peu au hasard et mieux faits pour une matrone âgée et frileuse que pour une jeune reine.

Fig. 455. — Marie Leczinska, lors de Sun mariage, d'après un jjortrait des Galeries de Versailles.

Celui de ses portraits qui fut exécuté à son arrivée en France dans tout l'éclat de sa fraîcheur de blonde (fig. 455), nous montre une tête aux cheveux poudrés, simplement disposés en bandeaux

et cachés sous le battant-l'œil de dentelle noire, qui est sa coiffure caractéristique.

Elle a le grand habit tout chargé de falbalas, et semble avoir oublié de terminer sa toilette par une coiffure assortie.

Un autre portrait d'elle, fait par Nattier, quelques années après, prouve que la coquetterie française n'avait guère influé sur elle. Sa cornette de dentelles recouvre les mêmes bandeaux sans

Fig. 456. — Marie Leczinska, d après un portrait de Nattier.

apprêts; le fichu entoure .soigneusement la tête, elle porte la polonaise, vêtement qu'elle affectionnait en souvenir de sa patrie et le seul objet de toilette qu'elle apporta en France comme une mode nouvelle (fig. 456).

La première partie du règne de Louis XV donna au.\ habitudes une impulsion un peu masculine. Le roi aimait la chasse avec passion. Dès .son enfance, il chassait avec sa petite cour. Sa fiancée même, à peine âgée de six ans, le suivait avec sa

gouvernante, dans une petite voiture en forme de chaise. Les jeunes princesses du sang, montées sur des chevaux appropriés à leur taille, couraient le cerf avec le roi. Elles eurent d'abord

Fig- 457 — Costume de chasse soiis Louis XV.

un costume olympien fort incommode, mais peu à peu elles l'abandonnèrent pour une mise plus pratique. Sur une longue jupe de soie, elles revêtirent un justaucorps comme celui des hommes, très galonné d'or et d'argent, avec de beau.x boutons d'or ou de

pierreries, et sur la petite perruque à catogan avec nœud, comme celle des cavaliers, elles posèrent un élégant tricorne galonné et orné de plumes. Ce costume, un peu viril, était si coquet qu'il devint, pendant tout le siècle, le costume de chasse obligé

(fig- 457)-

Il se propagea non seulement en France, mais dans toute

l'Europe. En Allemagne où le goût de la chasse était très

répandu, les dames s'empressèrent de l'adopter ; mais elles le

surcharcrèrent de broderies et de sralons, surtout en Autriche, où

beaucoup de femme-s portaient déjà le dolman hongrois, avec le

petit bonnet de velours ou d'astrakan à aigrette des Magyars.

En Italie même, le tricorne eut sa vogue, surtout à Venise, où les femmes se l'approprièrent, comme coiffure du soir ou de promenade, mais elles n'y ajoutèrent ni la jolie perruque à marteaux ni lé catogan, et le tricorne ainsi isolé perdit sa coquette élégance. C'est que la sévérité si jalouse des Vénitiens à l'égard de leurs femmes n'eût jamais toléré qu'une coiffure trop voyante attirât sur elles les regfards. Au x\iif siècle encore, les Vénitiennes ne jouissaient pas plus qu'au xvi^ siècle, de la liberté des autres femmes de l'Europe (fig. 458).

Marie Leczinska aimait beaucoup les courses en traîneau. Aussitôt toute la cour s'adonna au même exercice. La reine, pour ces parties, avait adopté les modes de son pays: la polonaise garnie de fourrures, la petite toque de fourrure aussi. La polonaise prit place, dès lors, parmi les modes françaises et on porta des coiffures garnies de fourrures, mais cependant en petit nombre. La mode garda cet aspect négligé, ces draperies flottantes, ces coiffures de matin, à petits bonnets de dentelle. Jeunes et vieilles se couvrirent la tête d'un redoublement de fichus et de bagnolettes. La Cour donnait l'exemple de la simplicité, mais ce fut un moment bien rapide. Louis XV, en abandonnant la voie droite où il avait marché jusque-là, ouvrit la porte à toutes les ambitions féminines. Les dépenses folles, les assauts de toilettes, tout l'arsenal de la coquetterie eurent désormais libre carrière.

Deux femmes de la Maison de Nesles eurent le triste honneur d'arracher Louis XV à ses devoirs. La première, Madame de Mailly, aussi belle qu'élégante, préférait les toilettes somptueuses

Fig. 458. - Femme de Venise en toilette de rue, vers 1750.

aux déshabilles coquets à la mode. Le duc de Luynes raconte qu'elle dormait toujours coiffée et la tête pleine de diamants. Elle aimait les parures extraordinaires et on la voyait arriver au

sermon, portant une robe jaune chamarrée de martre zibeline, le chaperon de fleurs jaunes, avec une aigrette, posé sur ses cheveux poudrés, costume qui fit dire au roi : — « Je crois que « la Czarine doit être mise actuellement comme cela ! »

La duchesse de Chateauroux, fière et impérieuse, n'était guère moins somptueuse dans ses atours, mais bientôt survint une femme qui devait être la personnification d'une époque et donner son nom à la mode qu'elle allait gouverner comme le ro)aume dont la faiblesse royale lui abandonnait la direction.

Dans les chasses de la forêt de Sénart, Louis XV avait aperçu quelquefois une ravissante déesse, vêtue de cette façon mythologique, si aimée des peintres du temps, tantôt habillée de rose et conduisant un phaéton bleu d'azur, tantôt en bleu dans un phaéton rose. Les cheveux bouclés voltigeant au souffle du vent, elle passait rapide et légère, sans paraître s'apercevoir qu'on l'admirait. Le roi charmé s'arrêtait et s'informait de ce que pouvait être cette gracieuse apparition.

Ainsi se révèle Madame de Pompadour dans l'histoire et aussitôt le costume de Diane est délaissé pour le grand habit de cour, car la coquette et rusée bourgeoise s'est transformée en grande dame et a saisi, du premier pas, le sceptre de la mode. On copie ses robes, on se coifte comme elle, on ne craint pas de l'imiter aveuglément, parce que son tact de jolie femme sait inventer sans cesse et toujours inventer joli. C'est maintenant que le chroniqueur voit s'accumuler les documents. Mémoires, lettres, comptes, tout vient nous décrire les moindres toilettes de l'élégante marquise, comme les honteuses servilités de son temps. Autour de la favorite s'élève un nuage d'adulations et de basses flatteries, au milieu desquelles elle semble jouer le rôle d'une fée des contes d'enfants, toujours vêtue de soie et d'or, d'étoffes merveilleusement brodées, de taffetas des Indes, de gazes lamées d'argent, tissées à fleurs de Perse, couvertes de guirlandes, de sabots de dentelles, de falbalas, de rubans, des points les plus rares, à demi enveloppée de ces mantes en réseau d'or et

d'argent qu'elle « créa » à la grande admiration de la cour. Que lui importe l'argent ! Elle ne le compte pas. Tantôt sa polonaise est garnie de fourrures, cadeau impérial de la Czarine, tantôt

F'g- 459 — L.1 marquise de Pompadour, d'après le portrait de Vaiiloo, connue sous le nom

de belle jardinière.

elle est drapée à l'antique des plus belles soies d'Orient. En grand habit ou en déshabillé, elle est toujours la plus belle, elle est artiste dans l'âme et .sait .s'habiller mieu.v qu'aucune femme de Paris.

Sa coifiure est toujours réussie, qu'elle soit poudrée de blanc ou de blond, ou bien encore laissée à sa teinte naturelle (fig. 459).

Un jour elle relie ses cheveux en bandeaux onduleux et en forme un petit chignon, à la mode antique, attaché sur le derrière de la tête avec des perles ou des diamants. Une autre fois son visage est tout entouré de boucles légères. Enfin la coiffure relevée, poudrée à frimas, avec de longues boucles par derrière et sur les côtés, rehaussait sa beauté dans les grandes fêtes de la cour. Il parait qu'en effet sa beauté avait besoin d'artifices.

La contenance éventée

Et chaque dent tachetée

La peau jaune et truitée

Les yeux froids et le cou long.

Tel est le portrait, que fait d'elle un de ses ennemis. S'il est exact, on comprend que cette peau « truitée > ait été bien aise de pouvoir se cacher sous la poudre, le fard et le rouge dont la marquise faisait un abus incroyable. A son exemple, toutes les femmes mettaient du rouge, celles mêmes qui trouvaient cet usage ridicule, n'osaient s'y soustraire, sous peine d'avoir l'air de mortes ambulantes au milieu d'une foule de visages enluminés. Ce rouge sur le blanc, ces mouches parsemant la face, le noir destiné à faire ressortir les sourcils et les yeux, rendaient les femmes presque méconnaissables (fig. 460).

On s'en moquait, mais en vain.

Par les soins que Lise prend Et du plâtre et des pommades, Les visites qu'elle rend Sont autant de mascarades.

Pour elle, soit bien, soit mal Il est toujours carnaval ; Au logis et dans la rue Nous la voyons tous les jours Et jamais ne l'avons vue.

Lorsque la jeune infante d'Espagne vint épouser le Dauphin, fils de Louis XV, en 1745, on voulut la persuader de mettre

du rouge; mais comme elle n'en avait jamais mis, elle répondit qu'elle ne le ferait qu'autant que le Roi l'ordonnerait. Ce fut une grosse affaire. On délibéra longuement et finalement on décida que le Dauphin la trouverait trop pâle sans rouge. Le duc de Richelieu, premier gentilhomme de la Chambre, lui porta, de la part de Leurs Majestés, « la permission de mettre du rouge >. La jeune princesse se soumit. Cette habitude du rouge était

Fig 460 — Bonnet à la Suzanne, d'après ua croquis de Watteau.

poussée à un tel point que l'avocat Barbier affirma avoir vu Madame Henriette, fille de Louis XV, couchée sur son lit de mort, en manteau de lit, coiffée en négligé et du rouge sur le

visage.

Les femmes ne se faisaient aucun scrupule de livrer au public le secret de leur beauté. La mode des levers était dans son plein. Depuis la favorite jusqu'à la bourgeoise, toute jolie femme avait son lever. Généralement les hommes seuls y étaient admis. Ils assistaient à la pose des perruques, à l'adjonction des mèches et

des boucles fausses; ils donnaient des conseils sur la manière de mettre le rouge et de poser les mouches, et personne n'eût pensé à se scandaliser d'une chose, qui avait pris rang parmi les usages

reçus.

C'est tout en contemplant le travail affairé des coiffeurs et des chambrières que se débitaient les nouvelles du jour, que se discutaient les livres en faveur, que se récitaient les vers frais éclos, les petits compliments galants, les histoires et les gais propos destinés à faire sourire la maîtresse de céans.

Madame de Pompadour avait un lever aussi nombreux que celui d"une reine, peut-être plus, hélas ! car la vertu était un décor oublié et démodé dont on ne s'inquiétait guère.

La duchesse de Grammont est assiégée dès le matin par les plus grands seigneurs et, chose plus remarquable, par les plus grandes dames. La femme d'un simple associé des fermes, Madame d'Épinay, toute raisonnable qu'elle soit, ne parvient pas à être habillée avant une heure, tant sa chambre est encombrée d'amis, de solliciteurs, de marchands de toutes sortes, qui sont là dès son réveil pour lui faire leur cour.

Aussi, comme tout est harmonieux autour de l'élégante en vogue, qu'un nuage de poudre parfumée enveloppe. Son peignoir de dentelles, sa jupe de soie, ses mules de satin, tout est frais et ravissant. Ses chambrières elles-mêmes sont en robes ornées de falbalas, poudrées, coiffées avec des boucles, des nœuds, de gracieux bonnets de dentelle. Sa table de toilette est couverte de boîtes à fard et à mouches, en vermeil, en argent, en or artistement ciselé. Tout ce qui l'entoure respire le luxe le plus délicat.

Quant au mari, aux enfants, aux devoirs sérieux de la vie, la Française du xviii" siècle n'y pense guère et eût ouvert de grands yeux, si on lui eût fait remarquer qu'elle avait peut-être autre chose à faire, sur cette terre, que de s'habiller et de voir du monde.

Aucune d'entre ces femmes aimables n'avait l'idée de faire un compte ou de surveiller son ménage. Les enfants étaient mis au

Fig. 461 — Elisabeth de Gouy, d'après uae gravure de la bibliolbèque royale de Bruxelles.

couvent ou abandonnés à des précepteurs dès l'âge le plus tendre. Une mère ne se souvenait de sa fille que pour la marier bien vite à la sortie du couvent. L'idée chrétienne s'était affaiblie partout et avec elle la notion du devoir.

En revanche, la science de la toilette prend de jour en jour plus d'importance (fig. 461).

Pour la femme qui ne voit d'autre but à sa vie que celiii de plaire, l'art de paraître domine tout. Aussi, que de soins, de tracas, que de préoccupations, de combinaisons chez toutes ces beautés qui cherchent leur gloire dans les succès de la vanité.

La reine de la mode, la si enviée marquise de Pompadour sait, mieux que tout autre, ce qu'a d'épines sa couronne. Ce n'est pas tout de parvenir, il faut se maintenir au faite. En France on ne pardonne pas l'insuccès. Voilà pourquoi Madame de Pompadour invente sans cesse.

Ses inventions sont gracieuses, un peu mièvres, mais elles sont toujours accueillies avec transport.

Elle crée une nouvelle rose qu'on baptise du nom de Pompon. Aussitôt toutes les robes se garnissent de guirlandes de roses pompons ; toutes les têtes s'en couronnent, tous les corsages en sont ornés. Roses partout, sur les vêtements, dans les tentures, autour des trumeaux, des glaces, au milieu des panneaux, dans les meubles, sur les moindres objets.

Watteau avait mis à la mode le genre champêtre, genre faux, n'ayant de champêtre que le nom ; Lancret, Boucher, Fragonard, Nattier et tous les peintres de l'époque suivirent l'impulsion donnée.

Aussitôt les femmes de rêver bergères en satin et souliers roses et de s'habiller en campagnardes, comme on n'en avait jamais vues aux champs.

On inventa les chapeaux de bergères, coquets objets de paille, ornés de rubans et de fleurs, qui se posaient de travers sur l'oreille, ou bien en avant sur le nez. Pas de coiffures plus gracieuses pour les jeunes femmes.

A dater de ce moment, le monde doré s'éprend de la nature, de la nature artificielle et de convention, bien entendu, telle que la représentent les Pastorales de Lancret.

La mode exige impérieusement le séjour à la campagne pendant quelques mois; mais comme elle ne permet pas, d'autre part, que ses adeptes aillent s'enterrer dans la province, loin de la cour.

Fig. 462. — La comtesse du Barry, à 24 ans.

les environs de Paris se peuplent de magnifiques châteaux, de ravissantes villas, bâtis à grands frais par la noblesse et la finance. On va aux champs, non pour s'y reposer, respirer un air plus pur, s'occuper de ses intérêts et de ceux de ses vassaux, des métayers, de l'honnête population des villages, mais pour y continuer les dépenses d'argent, de forces et de vitalité qui ruinent la santé et les familles. On ne part qu'en nombreuse compagnie d'amis, d'hôtes, de parasites pour continuer dans les châteaux l'énervante existence des hôtels de Paris et de Versailles. Partout

on joue la comédie; c'est une passion, une fureur. Si l'on sort, c'est pour se livrer à des parties de plaisirs organisées de manière à être elles-mêmes des espèces de comédies en plein air. On joue, on cause, on intrigue, on médit, on marivaude, on lutte d'esprit, de gaîté, de toilettes, avec un entrain que notre siècle souverainement ennuyeux et ennuyé de politique, ne connaît plus.

Les Mémoires du temps sont pleins de descriptions de cette vie prétenduement champêtre, où l'esprit français se mouvait avec une aisance si aimable et si attrayante.

Ils nous peignent les jeunes femmes en robes de soieries légères, rayées de blanc, de bleu, de rose, gracieusement retroussées sur le jupon court garni de dentelle, la houlette à la main, le chapeau de rigueur sur la tête, jouant gaîment leur rôle de bergères grandes dames avec la spirituelle étourderie qui caractérise leur époque.

Cependant les chapeaux étaient regardés comme une coiffure trop hardie pour les jeunes filles, aussi l'une des premières acquisitions qu'elles faisaient après leur mariage, c'était un de ces jolis chapeaux avec lequel, toutes palpitantes d'orgueil et de plaisir, elles paraissaient au théâtre, heureuses de s'essayer dans leur nouveau rôle de femme coquette.

Ce ne fut que sous le règne de Marie- Antoinette que s'effaça cette distinction de coiffure.

La manie de donner des noms aux coiffures, manie qui avait commencé déjà avant Louis XIV, reprit avec force vers le milieu du règne de Louis XV. L'imagination des coiffeurs et des modistes confond notre prosaïsme moderne.

Il y eut les coiffures à la Grecque, surchargées de plumes, n'offrant pas la plus vague ressemblance avec celle d'Aspasie ou de Laïs. Vient ensuite le bonnet à la débâcle, puis, en 1768, à la crue de la Seine, puis encore le bonnet à la révolte, le bonnet à la caisse d'escompte, le bonnet sans fond, à la Crevcld, à la Lawfeldt, à la Montgolfier. Tout était prétexte à noms ronflants.

Tant que dura le règne de Madame de Pompadour, la coiffure ne prit pas de grands développements. Elle garda une certaine ligne harmonieuse, très coquettement brisée par des boucles mises de différentes façons ; les grandes dames conservèrent quelques années encore ce genre de coiffure. Quand Madame du Barry fut présentée à la cour, en 1768, à l'âge de vingt-quatre ans, sa coiffure n'avait rien d'exagéré (fig. 462).

Chose singulière, ce ne fut pas de la cour que partit la mode des hautes coiffures. Elle vint de la bourgeoisie parisienne et commença vers 1750. On retroussait les cheveux sur un crêpé pour former une masse en diadème autour du front et des tempes. Cela s'appelait le tapé; nous en reparlerons plus tard. Cette fantaisie fut d'abord souverainement dédaignée par les grandes dames qui la trouvèrent ridicule et de mauvais ton. Les actrices s'en étant emparées, ce fut une raison de plus pour que les femmes de bel air ne voulussent pas les imiter.

Madame d'Oberkirch, présentée à la cour de Montbéliard, n'avait dans ses cheveux poudrés qu'une rose, avec une petite aigrette de perles. Il est vrai qu'elle était bien jeune et que les parures plus lourdes étaient réservées aux femmes mariées.

Mais, avec l'arrivée en France de Marie-Antoinette, la mode des hautes coiffures prévalut brusquement. Elle monta du coup dans des proportions extrêmes. En 1772, la coiffure loge dopc'ra donnait à la tête d'une femme soixante-douze pouces de hauteur. Le chemin avait été rapide.

Le fond de toute coiffure était le tapé avec des boucles disposées de mille manières. Les principales de ces boucles

Fig. 463. — Coiffures hautes d'après le courrier de la mode de 1768.

66o HISTOIRE DE LA COIFFURE FEMININE

avaient un nom : les dragonnes tombaient en tire- bouchons sur les épaules, les favoris, se dessinaient en croissant sur le front, les marrons, les brisures, les béquilles étaient autant de boucles diversement posées. Sur ce thème on broda des variations sans nombre dont nous allons essayer de donner quelque idée

(fig- 463)-

Décrivons d'abord une des premières coiffures hautes, d'après le Mercu7'e du mois de janvier 1763, c'est, bien entendu, celle d'une bourgeoise.

— « Imagine-toi deux grands ailerons de chaque côté du visage, « qui e-Kcèdent de sept à huit pouces la physionomie et de deux « ou trois les plus grands nez de France. Ces ailerons ne « paraissent rien par le haut, car il faut que la huppe ait sa « saillie franche; mais ils sont attachés par derrière à une ample « bourse de linge, qui enveloppe le volumineux amas de cheveux « dont les Françaises font à présent leur plus chère parure. On « met par là-dessus une espèce de carcasse en rubans bouillonnes, « qui paraît nouée avec une rosette des mêmes rubans, vers « l'extrémité postérieure du crâne. Je suis bien trompé si cela « n'est pas appelé ingénieusement un cabriolet. Je n'ose cependant « t'en assurer, car leurs ouvrières et leurs marchandes de brillants « chiffons, la plupart du temps sans goût et sans raisonnement, « ont la suprême législation sur cette partie, et chaque semaine « changent les noms de ces bagatelles. >

Pour abriter ces gigantesques échafaudages il fallait d'énormes bonnets, car les bourgeoises n'avaient pas l'habitude de sortir en cheveux. De là les bonnets à la Bastienne, à la Stizanne, à la Gertrude, à la clochette, à la moissonneuse. Bientôt les dames de toutes classes les adoptèrent à l'envi. C'est alors que paraît le premier journal de mode. Il s'appelait le Courrier dé la jnode et naquit en 1768. Quatre ans plus tard, un ami des hautes coiffures, le chevalier de St-lMichel, affirme, qu'en feuilletant seulement le trente-neuvième cahier des coiffures à la mode, il y a trouvé six estampes de seize figures chaque, ce qui fait quatre-vingt-seize

manières de se coift'er, d'où il calcule pour les trente-neuf cahiers, trois mille sept cent quarante-quatre modes différentes.

C'est assez dire que nous entrons dans le règne des plus folles exagérations. Les femmes françaises sont prises de vertige, la toilette, la parure, la nouveauté semblent le disputer d'e.vtravagance. Dans cet espace de vingt ans on voit les inventions les

Fig. 464. — Bonnet à la polonaise.

plus incroyables se succéder, acceptées par les têtes les plus sages, et non seulement la France ne formera plus qu'un immense carnaval, mais toutes les nations du monde s'inspireront de ses modes et les suivront avec un servilisme, qui ne connaît pas de limites. Le Quèsaco fut l'une des premières grandes coiffures. Elle consistait dans trois plumes qui surmontaient le /a/>if. Ces trois

plumes furent longtemps obligatoires, comme parure officielle, mais on les portait aussi en toutes occasions soit avec un bonnet, soit avec un petit chapeau à la polonaise, soit enfin de toute autre façon (fig. 464).

« Imaginez, dit un des auteurs qui ont le plus approfondi « l'étude du xviii' siècle (i), imaginez cette mode ! Le prodigieux « pot-pourri de toutes les modes du xxiii" siècle travaillées, renou- « velées sans cesse, raffinées, perfectionnées, maniées, remaniées tous « les mois, toutes les semaines, tous les jours, presque à chaque « heure par l'imagination de six cents coiffeurs de femmes, « par l'imagination de la boutique des « traits galants, » par « l'imagination de toutes ces marchandes de modes, qui doivent « donner le nouveau, sous peine de fermer boutique. Ce qui vole « dans l'air, ce qui passe, l'événement, le grand homme de l'instant, « le ridicule courant, le succès d'un animal, d'une pièce ou d'une « chanson, la guerre dont on parle, la curiosité à laquelle on va, « l'éclair ou le rien qui occupe une société comme un enfant, « tout crée ou baptise une coiffure (fig. 465.) »

On en vient à se figurer que ces hautes coiffures sont indispensables à la beauté, à prétendre qu'elles atténuent les défectuosités de^la. physionomie, qu'elles arrondissent les visages carrés, qu'elles allonp-ent l'ovale et voilent l'irrégularité de certains traits du visage.

« L'Allégorie règne dans la coiffure qui devient un poème « rustique, un décor d'opéra, une vue d'optique, un panorama. » La mort de Louis XV fait disparaître un instant le pouf au sentiment et le Quèsaco. Pendant le deuil royal, ce ne sont que coiffures à la circonstance, qui pleurent le roi, au moyen d'un cyprès et d'une corne d'abondance posée sur une gerbe de blé.

Marie- Antoinette et sa famille se font vacciner, aussitôt voilà des coiffures à Xinoculation, où le triomphe du vaccin est figuré par un serpent, une massue, un soleil levant et l'olivier couvert

(i) E. de Goiicouit.

de fruits. Le pouf au sentiment reparait, il n'est plus seulement une légère parure, c'est tout un monde, c'est un tableau, un drame, une comédie. La duchesse de Chartres porte sur le sien

Fig. 465. — I. Petite palissade — 2. Bonnet à l'Argus. — 3. Coiffure à la zéphyr. 4. Coiffure au cerf-volant. — 5 A la Montgolfière. — 6. Baigneuse.

la nourrice de son fils, le duc de Valois, son nourrisson sur

les genoux. A droite, on voit un perroquet becquetant une cerise,

à gauche un petit nègre, les deux bêtes d'affection de la duchesse.

La princesse Dorothée de Montbéliart paraît un jour portant

sur sa tête un pouff, dans lequel fissure une image de femme avec un trousseau de clefs. Elle dit que c'est le portrait de Madame Hendel, la vieille femme de confiance du château, (]ui l'a élevée et qui maintenant a la garde de diverses provisions. La bonne femme en étouffe presque de joie et d'orgueil.

fl!

Fig. 466. — Bounel à la haqjie.

La mode devient chose si importante que les pensionnaires, les chanoinesses, les dames retirées du monde s'en préoccupent comme les autres. Madame d'Oberkirch, dans les Mémoires fidèles qui peignent si bien son temps, nous décrit sa visite au couvent d'Altkirch où elle est assaillie de questions sur les modes nouvelles et doit décrire aux recluses étonnées ces coiffures monumentales, qui mettaient le menton d'une femme à moitié chemin de ses pieds (fig. 466).

Dans les premières années du règne de Louis XVI les imaginations se ravivent encore, si c'est possible. Il faut montrer sa joie et ses espérances, symboliser l'abondance que le nouveau règne va amener en France, le bonheur et la paix dont on jouira. Aussitôt les cheveux se couvrent de bottes de paille, de cornes d'abondance, de fruits de toutes espèces, de branches entières, de pommiers ou de cerisiers, de véritables boutiques de maraîchers. On voit des paysages complets où paissent des moutons, avec des bosquets, des ruisseaux, des bergers et des bergères. Puis surgissent coup sur coup le bonnet à la candeur, le chapeau tigré, la coiffure des migraines, le Colysée, le bonnet à la Gabriclle de Vergy, au mystère, au Becqiiot, à la dormeuse, à la crête de coq, à la chien coicchant, à l'argus, le bandeau d'amour, \e. pouf à la puce, à V Asiatique, la coiffure aux insurgents, qu'on dut interdire à cause d'un certain serpent si bien imité que plusieurs femmes en eurent des attaques de nerfs. Comment arriver seulement à la fin de cette nomenclature ? Le marquis de Valfons compte deux

cents noms] de bonnets différents. Il faut y ajouter les coiffures, les chapeaux, les poufs et les innombrables genres mixtes, qui tenaient tant .soit peu de toutes les catégories (fig. 467).

Voici le casque anglais orné de perles, la mappemonde qui, sur un immense tapé, dessine exactement toutes les parties du monde, le zodiaque qui porte sur un taffetas bleu céleste, la lune et les étoiles, la Syracusaine, la Calypso, la Dorlotte, la toque chevelue, le hérisson, la coiffure à la Flore, à la Minerve, à toutes les déesses de l'antiquité, la Granville, la Théophile, la Chinoise, la Parnassienne^ la baigneuse, la coiffure en cerf-volant, à la zéphyr, à la recherche, la petite palissade, la grande palissade, la toque Alexajtdre, le pouf à la Saporité. On perd l'haleine

Fig. 467 Coiffure en chien couchant.

à ce dénombrement, il faut y renoncer et bien se persuader que, par le courant d'insanités, qui régnait alors, il n'est pas d'invention si folle et si extravagante ou saugrenue, qui n'ait pu être prônée et admirée. Rien ne pouvait arrêter l'imagination en délire des femmes du monde et surtout de leurs coiffeurs. Ne jvit-on pas

.Sfê

, «ÎSïlSs.,,,

Fig. 468. — I. Coifture à la belle poule. — 2. Coiffure à la Cérès. — 3. Dormeuse.

l'un de ces bourreaux coiffer sa victime d'une frégate entière avec ses mâts, ses voiles, ses agrès et le monde élégant se pâmer d'admiration devant cette monstruosité et porter au.x nues le génie de l'inventeur .'' (fig. 468).

Jamais Paris n'exerça un empire plus absolu. Il dictait ses lois au monde entier ; les plus grandes princesses tremblaient de venir y affronter les regards de ses élégantes, qui variaient leurs atours presque chaque matin (fig. 469.)

Fie 469 - I- Coilïure à la saporité. - 2. Bonnet à l.i ramkur. - 3. Bonnet à la hérisson. - 4. A la Persane, - 5. Le bandeau .ramoiir. - 6. Baigneuse. - 7. Coiiïure à la recherche.

La comtesse du Nord, la belle et gracieuse Dorothée de Montbéliard, l'épouse du Czarewitch, se prépare à venir à Paris avec plus de soin qu'elle n'en mettrait à étudier son rôle d'impératrice. Elle ne veut pas qu'on la croie une sauvage, parce qu'elle vient de si loin. Dès longtemps avant son arrivée, la célèbre Mademoiselle Bertin travaille avec un redoublement d'inspiration pour la jeune princesse et, quand celle-ci paraît à la cour de France, si difficile pour les étrangers, elle emporte l'admiration générale. La reine elle-même est jalouse de sa coiffure. Elle commande pour le lendemain même un oiseau de pierreries comme celui de la comtesse du Nord, un oiseau qui se balance, en battant des ailes et becquetant les roses jetées parmi les boucles poudrées de la coiffure.

L'amie de la comtesse du Nord, Madame d'Oberkirch, assiste à ce triomphe de sa future souveraine, tout en gémissant dans son cœur du supplice qu'elle-même endure depuis le matin. Elle a dû se lever à 6 heures, pour livrer sa tête au coiffeur, un maître ès-arts capillaires, lequel a dissimulé habilement entre ses cheveux quantité de petites bouteilles plates, remplies d'eau, où il a introduit les tiges des fleurs naturelles qui ornent sa coiffure, afin de les conserver fraîches le plus longtemps possible. La pauvre baronne a dû faire à genou.x, dans sa voiture, le trajet de Paris à Versailles et la nouveauté de l'invention ne lui donne pas assez de plaisir, pour en alléger la torture. Car si la tête est écrasée par le poids d'un monument énorme, le reste de la toilette complète le supplice.

Les négligés, les déshabillés, les toilettes flottantes ont disparu pour taire place aux corps baleinés, véritable armature, qui oblige les femmes à se tenir toujours droites, aux paniers immenses, qui empêchent de se reposer commodément, aux talons hauts, qui fatiguent le pied et rendent la marche douloureuse (fig. 470).

C'est à la campagne que s'apprécie surtout ce reflux violent de la mode.

Madame de Genlis va voir V^oltaire à Ferney. Pour paraître dignement devant la grimaçante idole du jour, elle a fait sa plus

belle toilette. Elle a une robe à falbalas et à paniers, sa tête est empanachée de plumes. En arrivant, elle apprend que le maître du logis n'est pas levé. Pour passer le temps, la nièce de Voltaire offre une promenade.

Il fait si beau, une rosée matinale rafraîchit l'air, jamais la nature n'a été si belle! Il y a surtout un berceau avec des ouvertures sur le lac, qui est idéal. Madame de Genlis n'ose pas refuser. Mais le berceau est plus vieux que la mode des monte-au-ciel. Les plumes de la coiffure s'accrochent sans cesse aux branches qui s'entrelacent. Il faut que la pauvre femme se promène courbée en deux, vraie torture, avec son corps baleiné. Ses falbalas et ses paniers ramassent la rosée de l'herbe et des parois du berceau, ses talons minces s'enfoncent dans le sol humide.

Elle se trousse, elle se baisse, elle tâche de mener de front une conversation aimable et une torture prolongée et, quand après une bonne heure de ce supplice elle rentre au salon, elle est horrifiée devant son image, vue dans une glace, qui lui représente la personne la plus échevélée, la plus défrisée, la plus lamentable, qui se soit jamais montrée aux yeux impitoyables du vieux satyre.

Elle n'avait pas de chance dans .ses visites, la pauvre comtesse. Elle va un autre jour au Fretoy, chez la comtesse d'Estourmel. Cette fois, sa tête e.st enjolivée d'un chapeau de paille, création toute nouvelle, couvert de roses et de rubans, nouveauté absolument remarquable, car elle n'échappe pas aux yeux du jeune d'Estourmel, enfant unique de la châtelaine, gamin aussi hardi que gâté par ses faibles parents.

Fig. 470.

Coiffures du jouuuil cle la mode, 1770.

De l'admiration, l'enfant passe bien vite au désir de la possession et exprime son désir dans les termes plus pressants. Madame d'Estourmel. loin de blâmer son fils, se tourne aussitôt vers la trop élégante visiteuse, et la prie de détacher son chapeau pour le remettre un instant entre les mains de l'enfant gâté. On était alors trop bien élevé pour hésiter à se rendre aux vœux de son hôtesse, et bientôt le jeune d'Estourmel put contempler de près ce

Fig. 471. — La comtesse de Genlis, vers Tépoque de son mariage.

beau chapeau. Il le contempla si bien que, lorsque sonna l'heure du départ, il ne restait plus du joli chapeau qu'un informe paillasson.

Madame de Genlis r'evint sans chapeau chez elle, mais elle ne dit pas si elle retourna jamais au Frétoy (fig. 471).

La coiffure en hérisson arrête un moment le fiot montant des extravagances. Elle consistait en un simple tapé, avec le bout des cheveux frisé, quelquefois un bonnet à plusieurs crêtes superposées sur le tout.

En un clin d'œil on ne vit plus que des hérissons. Cette mode nouvelle étant relativement simple, l'activité de l'industrie des coiffeurs et des modistes se trouva ralentie. Les deux corporations s'unirent, pour combattre les hérissons, et les expédièrent sans trop de peine. Les folies recommencèrent de plus belle et les plumes revinrent en faveur. On en mit sur les têtes tant que celles-ci purent en porter. Le prix en était alors fort élevé. La duchesse de Chartres, se trouvant à Gênes, émerveilla les dames italiennes par l'exhibition de panaches, qui lui coûtaient plus de 50,000 livres.

Le simple pouf d'une élégante « en plumes blanches, avec de « la blonde et un panache de trois plumes violettes, avec un fichu « de gaze derrière » coûtait cent quarante-quatre livres.

— « Un bouquet de belles plumes fines et blanches et une « follette puce », cent et huit livres.

On eût beau redoubler les caricatures, montrer tout le ridicule de ces monuments capillaires, rien n'y fit. Et cependant on ne les épargnait pas, ces caricatures. Elles affluaient partout, en Angleterre, en Allemaefne comme en France. Partout, le bon sens s'unissait à la raillerie pour tâcher d'enrayer les progrès du mal. On représentait les coiffeurs, obligés de monter sur une échelle, pour arriver en haut de l'édifice qu'ils échafaudaient, les dames faisant ôter le dessus de leurs voitures pour pouvoir s'y tenir assises, d'autres suivies d'un laquais soutenant leur coiffure avec une fourche, ou profitant de l'ampleur des bonnets pour les remplir de fraudes. Bref on s'efforça de toutes façons de démontrer au.x femmes leur ridicule, mais cette fois, comme jadis, rien n'y fit (fig. 472 et 473).

L'unique résultat de ces efforts fut l'invention des ressorts qui abaissaient et relevaient les coiffures à volonté pour permettre aux femmes de passer aux portes, sans trop se baisser, ou de n'être pas courbées en deux dans une voiture. Et les couleurs? Quelle vogue subite les faisait tour à tour adopter et rejeter ! Après la boue de Paris, voici la m.... d'oie, puis c'est la couleur

puce, qui fait oublier toutes les autres. On en attribua la première idée à Louis XVI, d'autres lui donnent comme origrine la réflexion d'une grande dame qui, considérant une de ces bestioles écrasée, sur son ongle rose, s'écria que c'était une couleur merveilleuse ni noire ni brune, noire sans être trop noire, brune sans être trop brune, mais vraiment délicieuse. Là-dessus la couleur puce fait le tour du monde, à titre de ventre de puce

Fig 473. — Caricature sur la modo en 1775.

en ficvre de lait, de jeune, de vieille puce, de cuisse de puce : tout est à la puce, jusqu'à ce que tout soit aux cheveux de la reine. C'est à Monsieur que revient l'honneur de cette importante découverte. Examinant un satin nouveau qu'on présentait à Marie- Antoinette, il soutint qu'aucun satin ne valait l'étoffe, ([ui pourrait ressembler aux cheveux de sa royale belle-sœur. Immédiatement une mèche d'échantillon est envoyée aux gobelins, à Lyon, dans les plus grandes manufactures et bientôt toutes les femmes sont habillées de satin or pâle, d'une nuance délicate, c'est-à-dire

« cheveux de la reine ! » Sur ce thème uniforme s'entremêlent les rubans aux soupirs de Venise, les garnitures à la couiposition honnête, aux désirs marqués, à la préférence, l'étoffe aux soupirs étouffés, garnis en regrets inutiles, les diadèmes arc-cn-ciel , le désespoir d'opale, la couleur vive bergère, cuisse de nymphe émue, etc.

(fig- 474)-

Qui donnait donc à la mode cette impulsion vertigineuse, cette

recrudescence de folie ? Hélas ! c'était une reine, une jeune et charmante reine, douée de toutes les qualités du cœur et de l'esprit, intelligente, charitable, bonne et foncièrement honnête, aimant son mari, ses enfants, son pays d'adoption, mais trop jeune et trop étourdie pour comprendre la gravité des devoirs de la royauté et pour savoir les remplir sans faiblesse ou défaillance, n'ayant enfin dans son entourage ni un guide éclairé, ni une amie capable d'exercer sur elle une salutaire influence (fig. 475).

Elevée par une mère, comme Marie- Thérèse, dans la simplicité relative de la cour autrichienne, elle arrivait en France toute pleine de bonne volonté, mais cette bonne volonté ne tint pas contre les tentations, qui assaillirent une jeune et jolie princesse, tentations de luxe, de dépenses, de toilettes, d'abandon et d'oubli, bien dangereuses pour la Reine d'un royaume comme le l^eau pays de France. Et puis on l'aimait tant, on l'avait si bien reçue ! Grands et petits se fussent, semblait-il, jetés au feu pour elle. Elle vivait dans une atmosphère d'affection, de dévouement et de respect. Elle ne respirait que cet air perfide et séduisant de la flatterie la plus délicate. Sa famille elle-même formait autour d'elle un cortège brillant, uniquement préoccupé

Fig. 474 — Coiffuies d'après le journal de la mode de 1762.

^'S- 475- — Manc-AiiloiiicUc, d'aprcs un dessin apiiarlLMiaiil a lu bil).i»lliciiue i>.)..;c

de Bruxclios.

de lui plaire et de l'amuser. N'est-elle pas excusable, la pauvre femme, si, placée tout à coup sur un sommet vertigineux, elle se laissa éblouir et si elle oublia parfois qu'elle était reine pour ne se croire qu'une jolie femme.

Il était loin le jour où elle répondait à la maréchale de Mouchy, qui la fatiguait de ses pédantes leçons sur les manteaux

de cour et les barbes de la coiffure : — « Arrangez tout cela comme vous le voulez. Madame, mais ne croyez pas qu'une reine de France, archiduchesse d'Autriche y apporte l'intérêt et l'attention d'une princesse polonaise devenue reine de France. »

Marie- Antoinette avait l'âme fière et bien placée, mais elle eut le tort de croire que sa dignité ne souffrirait pas de s'effacer devant les pures et tendres affections de son cœur, et l'amitié qu'elle témoigna à ses favorites lui fut aussi funeste que son engouement pour la grande modiste de son temps.

Mademoiselle Bertin a été une des célébrités de cette dramatique fin de siècle, où il fit d'abord si doux de vivre, si l'on en croît les contemporaines, et qui brusquement s'abîma dans la boue et le sang. On ne peut bien connaître l'histoire des mœurs et des modes du xviii° siècle, si l'on ne tient compte de la personnalité de cette modiste, car elle exerça la plus désastreuse influence sur les jeunes femmes de son temps, sur la reine en particulier et sut les pousser à un incroyable affolement de prodigalités et de toilettes. Très intelliofente, très habile, très fine. Mademoiselle Bertin était douée d'un goût sûr et remarquable, qui jamais n'hésitait. Elle fit bientôt loi dans sa noble clientèle.

Fig. 476. — Coiffure a I.i rein

Sans être précisément elle-même une élégante, elle avait le secret des mises heureuses et du rien qui rehausse, fait valoir et complète un autre rien. Son imagination, féconde et inépuisable, était sans cesse à l'œuvre et savait à point nommé réveiller, surexciter ou Hatter la coquetterie féminine (fig. 476).

Aussi son succès fut-il rapide et immense. Dans leur enthousiasme, les jeunes femmes de la cour la poussèrent jusque dans l'intimité de la reine. L'innovation fit scandale dans les cercles de l'aristocratie. Elle suscita en même temps une foule de jalousies contre l'heureuse modiste et de mécontentements contre la reine. Cette trouée dans les règles de l'étiquette fut de tous points malheureuse, car, s'il faut en croire Madame Campan, Marie-Antoinette avait été jusque-là très simple dans sa toilette et son goût pour la parure ne se développa que lorsque Mademoiselle Bertin fut admise journellement près d'elle. La modiste, à son tour, éblouie de la haute fortune dont elle jouissait, se gonfla d'orgueil.

— « je vais travailler avec la reine, disait-elle, quand elle partait pour Versailles. »

Au retour, elle n'avait rien de plus pressé que de montrer à sa clientèle intime le résultat de son travail avec Sa Majesté, sous forme de bonnets ou de colifichets. Les privilégiées étaient peu nombreuses et tout le monde n'était pas admis à l'honneur de ces communications personnelles.

Madame d'Oberkirch nous raconte que, s'étant présentée chez Mademoiselle Bertin, elle fut reçue d'abord avec beaucoup de hauteur, mais bientôt la célèbre modiste s'humanisa au point de lui montrer un délicieux chapeau troussé à la Bohémienne, récemment rapporté de Bohême par une jeune femme. Madame d'Oberkirch ajoute qlie ce chapeau fit fureur, mais que, au grand désespoir de Mademoiselle Bertin, la reine trouvant ce chapeau trop jeune pour elle, refusa obstinément de s'en coiffer.

Tout Paris s'arrachait les modèles nouveaux de Mademoiselle Bertin. C'e-st elle qui créa ce fameux co.stume de Suzanne, inauguré par Mademoiselle Comtat, à la première repré.sentation

du Mariage de Figaro et complété par un délicieux bonnet, tout entouré de roses et orné de plumes blanches. C'est elle encore qui imagina la lévite de la comtesse d'Alm aviva, que toutes les jeunes femmes voulurent avoir le lendemain (fig. 477). PLlle encore qui fournit à Madame du Barry, toujours élégante, malgré l'obscurité où elle était reléguée, un certain « chapeau Jockey « en paille jaune bordé de blanc, avec un large ruban rayé brun

Fig. 477. — Déshabilk- à la Suzanne.

« et blanc autour de la forme, un nœud de côté et derrière du « même ruban, le tout surmonté d'un panache de cinq plumes « blanches et d'un héron » ou encore ce chapeau « de qua- « keresse en taffetas florence gros bleu ansflais orarni d'un lare^e « ruban rose et blanc rayé et satiné. » Le' carton contenant ce chef-d'œuvre coûtait trois livres à lui seul.

On appelait Mademoiselle Bertin, le ministre de la mode.

Couchée sur un canapé, elle recevait, sans se lever, les dames du plus haut rang, lesquelles s'estimaient encore très heureuses, quand elle voulait bien leur indiquer quelques nouveautés. L'or-

gueilleuse modiste n'y était pas toujours disposée, témoin cette réponse typique qu'elle fit à une dame, qui, après avoir examiné des bonnets, vieux d'un mois, en réclamait de plus nouveaux.

— «. Cela n'est pas possible. Madame, dans mon dernier travail avec Sa Majesté, nous avons arrêté que les plus modernes ne paraîtraient que dans huit jours ! »

Ces saillies d'une vanité ultragonflée scandalisaient d'autant plus que le laisser aller irréfléchi de la reine semblait les autoriser.

C'est ainsi qu'un jour de fête, le couple royal passant en grand cortège dans la rue habitée par Mademoiselle Bertin, celle-ci vint se placer au balcon avec ses ouvrières. La reine, qui l'aperçut, la salua de la main, sur quoi Louis X\'l, frappé du geste qu'il croyait adressé à quelque très ofrande dame, se leva debout dans sa voiture et s'inclina. L'incident fut fort exploité par les ennemis de la reine.

La haute autorité de Mademoiselle Bertin n'était pas seulement admise et reconnue par les Françaises, l'Europe entière s'inclinait avec respect devant elle et implorait ses lumières. Tous les mois, le ministre de la mode envoyait dans chacune des cours de l'Europe des poupées habillées .selon les dernières données de son imagination créatrice. La reine de Naples avait chargé Léonard, le célèbre coiffeur, de coiffer les poupées ([ui lui étaient destinées et, de crainte que cela ne suffit pas à initier les artistes capillaires italiens à toutes les finesses du goût français, Marie-Antoinette envoyait chaque année Léonard lui-même à sa sœur de Naples (fig. 478).

Qui croirait que, en dépit de tant de .succès, de clientèles prin-

Fig. 47S- Coiffures du journal des modes de 1 77g.

6So HISTOIRE DE LA COIFFURE FÉMININE

cières et royales, de vogue et de talent, Mademoiselle Bertin ne réussit pas à s'enrichir et fit quatre fois banqueroute? Ces accidents supposent chez l'illustre modiste un désordre d'une étendue aussi grande que son imagination.

En tous cas, ils produisirent une vive sensation, parmi ses nombreuses et élégantes pratiques, et soulevèrent de véritables angoisses. Qui donc pourrait la remplacer pour chiffonner un toquet ou trousser galamment un panier, inventer chaque jour un affiquet nouveau, faire éclore une séduisante création ?

La reine vint à son aide et elle se releva de chaque chute plus puissante et plus influente que jamais, dans le royaume de la mode.

Ouand la Révolution éclata, Mademoiselle Bertin ne se trouva pas cependant plus riche qu'au commencement de son long règne. Disons à sa louange qu'elle ne fut pas ingrate. Elle s'employa de tout son pouvoir à soulager la reine prisonnière et à favori.ser son évasion.

Elle consacra à ce noble but tout ce qui lui restait de fortune et mourut de chagrin à la suite de la mort tragique de sa royale bienfaitrice.

Après Mademoiselle Bertin, les personnages les plus importants du monde élégant furent les coiffeurs. Leur influence était déjà ancienne. Sous Louis X\" ils formaient une corporation nombreuse. Leur querelle avec les perruquiers resta mémorable dans l'histoire de la coiffure.

Le premier coiffeur en renom du xviii" siècle est Frison; mais de son temps on ne faisait encore que des coiffures plates, cachées -SOUS de petits bonnets. Il fallait une fête officielle à la cour pour qu'on se donnât la peine de se faire coiffer. (3n n'en mettait pas moins beaucoup d'importance à avoir une tête gracieusement ornée.

On chansonna la femme du financier Dodun, qui, très fière de .son marqui-sat tout frais émoulu, se donnait beaucoup de peine pour faire bel effet à la cour :

HISTOIRE DE LA COIFFURE FEMININE 68i

La Dodun dit à Fiisoa Coiffer-moi avec adresse.

Je prétends avec raison Inspirer de la tendresse.

Tignonnez, tignonnez, bichonnez-moi, Je vaux bien une duchesse.

Tignonnez, tignonnez, bichonuez-moi.

Je vais dîner chez le roi.

Après Frison s'ouvre la série des grands coiffeurs, des artistes qui connaissent leur valeur et savent en tirer parti. C'est une curieuse race que celle des coifteurs, au xmii" siècle, .son histoire ne manque pas d'intérêt.

Commençons par Dagé. Ce prétentieu.x personnage refusait de coiffer Madame de Pompadour, parce qu'il ne la trouvait pas assez noble. 11 allait coiffer ses pratiques dans un équipage à lui, du dernier genre, et se vantait de crever ses chevaux, pour suffire à toutes les demandes de coiffures dont on l'accablait. Cependant on n'e.xigeait pas encore des œuvres d'art du coiffeur, on se bornait à lui demander de poudrer la chevelure, d'y placer heureusement quelques boucles frisées, de jeter là-dessus un bouquet de roses, quelques diamants, un morceau de gaze ou de dentelle au plus.

Le Gros remplaça Dagé dans la faveur féminine et, avec lui, la coiffure visa à prendre place parmi les arts. Du moins l'entendait-il ainsi dans son livre intitulé : L'art de la coiffure des dames françaises, livre qui eut tant de succès qu'on en fit quatre éditions; en quatre ans, et que pas une femme élégante n'eût osé ne pas l'avoir sur sa toilette. Le Gros pratiquait son art avec une rare conviction. De notre temps il l'eût appelé sacerdoce. Il fonda une académie de coiffure, où valets et femmes de chambre venaient apprendre à « coeffer à fond » et se faisaient la main sur la chevelure de jeunes filles du peuple, qu'on nommait « prêteuses de têtes > et au.Kquelles Le Gros donnait 20 .sols, par jour, pour se lai.s.ser coiffer toute la journée. Les jours où le beau monde se pressait sur les promenades publiques, il y envoyait les prê-

teuses de têtes, afin de faire apprécier les nouvelles créations du maître et l'adresse de ses disciples. Quand ces jeunes filles avaient montré pendant quatre ans une parfaite docilité, une patience exemplaire et des mœurs irréprochables, il leur faisait apprendre un métier à ses frais.

Le Gros fréquentait assidûment la célèbre foire de Saint-Ovide, le rendez-vous annuel des marchands les plus en renom de Paris et de la province. Il y produisit d'abord une trentaine de poupées, d'après ses inventions les plus récentes. Puis, d'année en année, il en augmenta le nombre, si bien que, en 1785, il en exhiba plus de cent. Il s'attachait avec un soin extrême h faire ressortir ce que sa profession demandait d'habileté et de coup d'œil, d'études et de talent, pour harmoniser les proportions de la tête avec l'air du visage, les justes dimensions d'un tapé avec les boucles lésfères. Dans son enseisfnement il distingoie les boucles biaisées des boucles en marron ou en béquilles, ainsi que des boucles en rosettes ou en colimaçon. Il démontre comme quoi certaines personnes ont intérêt à adopter une coiffure maigre, avec des boucles en dragonne; comment à d'autres convient la coiffure ronde, à petites frisures, des impératrices romaines. Son premier livre lui paraissant incomplet, il publia \ Encyclopédie carcassicre ou tablemi des coiff^ires de modes gravées sur les dessins des petites maîtresses de Paris (fig. 479).

Malheureusement, si Le Gros était un génie en fait de coiffures, il avait un défaut grave, qui lui ht un tort considérable, celui d'avoir la langue trop longue. Indigné et bles.sé, dans sa dignité d'artiste, de l'étrange néo-liaence de certaines de ses nobles clientes, qui ne se peignaient le chignon que tous les quinze jours, il se laissa aller jusqu'à les nommer. Cette indiscrétion le perdit et la vogue passa à son rival Frédéric. La mort lui épargna la douleur d'assister au triomphe complet de ce dernier. Il périt lors de l'accident survenu aux fêtes du mariage du Dauphin avec Marie- Antoinette.

Ce fut vers cette époque qu'éclata la grande dispute entre les

coiffeurs et les perruquiers. Les coiffures augmentant de volume, les coiffeurs furent amenés à fournir eux-mêmes les accessoires de toilettes, nattes, boucles, chignons, etc. Les perruquiers, qui jusque-là avaient regardé d'un œil indifférent la vogue naissante des coiffeurs, s'émurent et jetèrent des cris de paon. Ils avaient des privilèges bien établis. La justice, saisie de leurs plaintes.

Fig. 479. — Chapeau à la paysanne.

condamna plusieurs coiffeurs à la prison et à l'amende. La querelle n'en devint que plus vive et plus bruyante. Enfin, une ordonnance de Louis XVI y mit un terme, en créant la corporation des coiffeurs et en lui donnant tous les droits d'un corps de métier, entre autres celui de fournir les accessoires nécessaires à la coiffure.

Les dames avaient pris une part active au différend. Elles étaient trop intére.s.sées dans la question jx)ur ne pas employer

tout leur zèle à la faire terminer en faveur des coiffeurs. On publia des poèmes, où les perruquiers furent traités de simples manœuvres, bons à croupir dans la crotte. A dire vrai, les pauvres perruquiers étaient peu faits pour se hisser à la hauteur des élégants personnages, qui couraient Paris d'hôtels en hôtels, habillés de vestes rouges, de culottes noires, de bas de soie gris, et se donnaient fièrement le titre de premiers officiers de la toilette féminine. Les coiffeuses, à leur tour, s'insurgèrent. Depuis longtemps, elles se laissaient aller à une sourde irritation devant le succès croissant des jolis coiffeurs. Lorsqu'elles se virent exclues des demeures élégantes et mises à l'index des boudoirs de l'aristocratie, elles publièrent des protestations et tirèrent de la poussière un vieil édit en leur faveur, datant de 1478. Mais elles eurent beau menacer les coiffeurs de poursuites et crier à la profanation des têtes féminines par des mains viriles, leurs clameurs ne rencontrèrent pas d'écho et elles en furent pour leurs frais d'indignation.

Les coiffeurs Lagarde et Tissot furent aussi célèbres en leur temps. Le dernier mérite surtout une mention particulière. Il écrivit un traité de la Nature des cheveux et de l'art de se coiffer dédié au beau sexe. Il se pose en économiste et prétend démontrer que l'art de coiffer est non seulement utile, mais encore indispensable à l'Etat, au point de vue de l'accroissement de la population. Convenons que cette thèse est absolument tirée aux cheveux.

Mais il n'en resta pas là. A l'entendre, c'est à l'art du coiffeur que la cour doit son principal ornement, grâce aux têtes bien coiffées, et le lustre ainsi que la gaité d'une brillante société en sont grandement ausfmentés.

Écoutez-le poursuivre l'éloge emphatique de son importante profession.

« Enfin, dit-il, cet art empêche l'inconstance et ses funestes suites, « en variant les coiffures qui, donnant divers aspects à la même « physionomie, retiennent les cœurs volages sous une même « chaîne. »

En vérité on n'est pas plus spécieux et plus concluant, mais, voici plus fort :

« Tout le monde ne doit pas avoir l'honneur d'être coiffeur. « Les disgraciés de la nature ne peuvent pas adopter cette carrière « sans courir le risque d'être cause de malheurs affreux. Ils sont « trop souvent en présence de charmantes jeunes femmes et ne « doivent offrir à leurs yeux que l'image agréable d'un beau cava- « lier.» Ici Tissot se livre à une longue discussion sur la nature des cheveux, la manière de les arranger ; puis il indique des remèdes et des recettes aussi variés qu'étranges. La femme douée d'une nature de cheveux raides, hérissée et sujette à de certains mouvements nerveux doit, d'après Tissot, se faire saigner sous la langue, au front et au col. On ne peut pas couper les cheveux sous le signe du mouton, mais cette opération fait grand bien sous celui de l'Ecrevisse, de la Vierge et du Scorpion. Tissot termine par une prudente recommandation : «; Le coiffeur, dit-il, « doit être discret, complaisant et sage, joindre la vivacité à la « douceur, éviter la familiarité avec les domestiques et surtout ne « jamais rapporter dans un cabinet de toilette ce qu'il a vu et « entendu dans un autre. » Une troisième célébrité, Lefèvre, auteur d'un Traite' des principes et de l'art de la coiffure, est plus solennel encore :

« J'ose dire, écrit-il dans sa préface, que l'art de la coifture « opère cette merveille de faire admirer une beauté médiocre ; « on m'objectera peut-être : mais l'art de la coiffure n'est donc « pas toujours l'ornement de la beauté, puisqu'il fait préférer la « médiocre à la très régulière ? je répondrai (ju'il n'en ferait pas « moins l'ornement si elle employait les recherches et si elle y « joignait l'engouement et la vivacité qu'ont ordinairement les « beautés médiocres, dans le désir qu'elles ont de plaire, ce que « la beauté régulière néglige fort souvent.

« \'oilà donc la néces.sité de recourir à l'art de la coiffure qui, « j'ose le dire, embellit, rajeunit, donne très souvent la gaîté et « ne contribue pas peu à une parfaite santé....

686 HISTOIRE DE LA COIFFURE FEMINIx\E

« De tous les arts, celui de la coiffure devrait être le jjIus « estimé ; ceux de la peinture et de la sculpture, ces arts qui « font vivre les hommes après leur mort, ne peuvent lui disputer « le titre de confrère.

« Quelle différence entre les artistes et le coiffeur ! C'est la «( beauté vivante que celui-ci embellit, c'est un sexe à cjui tout «c cède qui implore ses secours; le |)inceau ne se promène que « sur la toile, le ciseau du sculpteur s'use sur le marbre même « qu'il dompte.

« Le coiffeur doit, à l'aspect d'une physionomie, tleviner tout « à coup le genre d'accessoire qui lui conviendra. Il faut qu'en « se soumettant à la mode générale, il la maîtrise par des modi- < fications particulières, il faut cju'une femme en paraissant coiffée « comme toutes les autres le soit cependant encore plus à l'air « de son visage, et par conséquent il n'y a pas de toilette où « l'artiste, qui opère dans ce temple flatteur, ne renouvelle à « chaque instant du jour le plus difficile des prodiges de la nature, « celui d'être toujours uniforme et cependant toujours varié dans « ses productions.

« L'art de la coiffure est sans contredit le plus brillant de tous « puisqu'il met tous les jours l'artiste à portée d'approcher de « tout ce qu'il y a de plus grand, de plus beau et de plus précieux « au monde, qui est le beau sexe. Celui qui se destine dans « cette classe doit donc travailler à se rendre digne de jouir d'un « si bel art et faire en sorte de se mettre au nombre de ces « hommes illustres qui ont excellé dans leur art au suprême degré. »

Après la lecture de ces extraits d'une introduction pédante et diffuse, on ne s'étonnera plus que les coiffeurs se soient pris pour des personnages, aussi importants que les plus grands hommes, et que leurs prétentions se soient élevées à un rare degré de ridicule et d'extravagance.

Pénétrons un instant, avec notre coiffeur lettré, dans ces mystères de la grande coiffure. Il est bon de se faire une idée du supplice que les femmes s'infligeaient pour suivre la mode (fig. 4S0.)

La « patiente » s'est assise devant son miroir, enveloppée de son peignoir. Le grand homme commence par lui démêler les cheveux. Ce n'est pas chose facile, car le tapé, qui dure depuis trois jours, est composé de cheveux crêpés. La poudre et les objets compliqués, dont la tête a été parsemée, ont achevé de faire

Fig. 4S0. — Madame Zoloiigari.

de la chevelure un vrai nid de moineaux. 11 fuit remettre cela en ordre. On y travaille longtemps, non sans tirer parfois les cheveux, quelle que soit l'adresse de l'artiste. Les cheveux bien démêlés, on met en papillotte ce qui doit devenir des boucles. On chauffe le fer à friser, on presse, on represse, puis l'artiste retrousse ses manchettes et, après avoir enduit fortement de

pommade toutes les mèches, il saisit dune main une grosse poignée de poudre, pose l'autre sur le front de sa cliente en guise d'auvent et il étend la poudre sur la tête, frottant de la paume, poussant des doigts, enfin cherchant à obtenir une masse compacte et uniforme bien enduite de tous côtés.

Alors commence la confection du tapé. Pour arriver à obtenir ce haut diadème bien raide et bien solide, tout en lui donnant un aspect léger, il faut prendre successivement chaque petite mèche, la crêper, la tapoter jusqu'à ce qu'elle tienne bien droite. Ce travail est naturellement très long. Quand on est parvenu à entourer le visage de l'auréole crêpelée, on pose par derrière, pour la soutenir, un énorme coussin appelé toque. Ce coussin est en crin et il donne une grande chaleur au crâne. Aidé des épingles, du poids des ornements, de la pommade et de la poudre, il occasionne de cruelles démangeaisons à la victime de la mode, qui ne peut se soulager qu'en passant délicatement entre ses cheveux un grattoir, tige d'ivoire, d'argent ou d'or, terminée par un petit crochet. Mais ce n'est pas tout. Le tapé bien posé sur son coussin, le devoir de l'homme de l'art est d'examiner avec la plus grande attention, si les cheveux ne sont pas clair-semés d'un côté ou d'un autre, car l'effet serait désastreux. Si les tempes sont dégarnies, il place adroitement des petites mèches partout où il aperçoit des vides (fig. 481).

Il jette alors sur le tapé des poudres diversement colorées pour avoir un peu d'ombre et de lumière. Le chignon a été préalablement préparé. Son rôle est de fournir une espèce de longue coque, qui doit tomber assez bas dans la nuque. Enfin arrive le moment pour le coiffeur de déployer toutes les ressources de son génie fantaisiste.

Il place des boucles çà et là, selon la physionomie qu'il veut donner à son chef-d'œuvre et nous avons vu que toutes ces boucles ont un nom. Enfin il pose les plumes, les fleurs, les diamants, les poufs, les bouillonnes de gaze ou de soie, les bonnets ou les chapeaux selon que sa patiente doit se rendre à

1 ig. 4S1. — Marie-Christine d'Autriche, cVaprès une médaille appartenant à l'auteur.

la cour, soi'tir en voiture, ou rester chez elle. Certaines coiffures à panaches s'élevaient si haut qu'il fallut inventer un petit système mécanique, pour ôter les panaches facilement, en entrant en voiture, et les remettre en arrivant à destination. On conçoit que de pareilles coiffures ne se recommençaient pas tous les jours. Lefèvre assure qu'un tapé bien fait pouvait durer huit jours. Mais, que de précautions pour l'envelopper convenablement la nuit dans un grand bonnet et pour ne pas l'abîmer dans le sommeil ! A quel supplice une femme ne devait-elle pas se soumettre alors ! (fig. 482).

Les noms bizarres dont on affublait les coiffures et leurs diverses parties donnaient parfois lieu à des quiproquos amusants. Ainsi, la partie la plus élevée du tapé, se désignait sous le nom de physionomie, les boucles sur le cou sous celui de sentiments, etc.

Une jeune mariée de province qui n'était pas au courant de toutes ces dénominations, étant allée un jour en visite chez une femme à la mode, celle-ci, après l'avoir examinée un instant, s'écria : « Ah ! Madame que vous avez la physionomie haute et les sentiments bas ! »

La pauvre jeune femme à cette exclamation, pâlit, rougit, puis dans un désarroi complet fond en larmes.

La maîtresse de maison stupéfaite, ne sait comment la consoler.

— « Enfin, Madame, expliquez-moi en quoi j'ai pu vous faire « de la peine, demande-t-elle.

• — « M'accuser de sentiments bas! s écrie la jeune femme au « milieu de ses larmes.

— « Moi, vous accuser, répond l'élégante, qui comprend tout « à coup et se met à rire, chère Madame, calmez-vous, je n'ai « jamais songé à vous accuser de quoi que ce soit, je n'ai jjarlé « que de votre coiffure ! »

Mais revenons aux grands coiffeurs du xmii" siècle. Le dernier de cette race illustre et, sans conteste, le plus célèbre, est Léonard; Marie- Antoinette avait pleine confiance en lui et le comblait de faveurs.

Nul ne posséda mieux que lui l'art de chiffonner un pouf. 11 savait y faire entrer jusqu'à quatorze aunes d'étoffe.

Marie-Antoinette avait un coiffeur en titre qui s'appelait Larseneur. Cet homme coiffait fort mal, mais la reine était trop bonne pour lui ôter une place qui le faisait vivre. Elle se con-

l'ig. 482. — Chajwau à la Tarare.

damnait donc à se faire coiffer d'abord par Larseneur, mais aussitôt celui-ci parti, elle défaisait elle-même tout l'échafaudage péniblement élevé et livrait sa tête aux mains habiles de Léonard, qui procédait à une nouvelle opération. La cour s'émerveillait de l'art du coiffeur en titre et Larseneur lui-même se complaisait dans une gloire où il n'était pour rien. La retraite du bonhomme fournit enfui à Marie-Antoinette l'occasion d'installer à sa place

Léonard et celui-ci obtint de sa souveraine l'insigne faveur de pouvoir coiffer d'autres femmes, licence qui ne s'était jamais accordée jusque-là.

Mais il avait eu l'art de faire croire à la reine que sa main se o-âterait et perdrait sa souplesse s'il ne coiffait qu'une seule personne.

Léonard fut l'un des confidents de la tuite de \'arennes. Il avait été chargé de préparer les relais et de faire parvenir à Bruxelles une boîte remplie de pierreries.

La boite parvint à son adresse, mais on sait que les relais ne se trouvèrent pas prêts et que le retard lit manquer l'évasion de la famille royale. Léonard échappa au sort qui menaçait tout serviteur dévoué de la reine. Il gagna la Russie, et eut la chance d'y avoir autant de succès qu'à Paris.

L'excès d'importance attaché à la coiffure est un des signes les plus curieux du temps (fig. 483).

Il fallait à ces charmantes « fin de siècle » une enseime de leur frivolité, et quelle enseigne plus parlante que ces empanachements, ces métrages énormes d'étoffes chiffonnées, ces fleurs, ces fruits, ces animaux qui font de la tête d'une femme une olla-podrida complète ? Quelle coiffure convenait mieux que ces coiffures de foire à ces aimables personnes, toujours en quête de plaisirs, toujours à l'affût des nouveautés, s'intéressant avec la même légèreté d'esprit aux affaires politiques, aux découvertes de la science, aux petits scandales du jour ou au.x toilettes fraîchement écloses dans le cerveau de Mademoiselle Bertin (fig. 484).

Un jour, grande joie dans ce monde en l'air. Une dame apparaît, les cheveux flottants. « C'est la coiffure à la conseillère, répond-t-elle aux interrogations, ne voyez-vous pas que je suis attifée comme ces messieurs du Parlement ! »

Le lendemain toutes les femmes sont à la conseillère.

Madame de Laval dit un jour à Léonard qu'elle veut sur sa tête une chose qui n'ait pas encore été vue. Le coiffeur regiirde autour de lui, pensif 11 aperçoit une serviette damassée. Vite

Fig 4^3- — l^T"^' * '^ '""'"^ ^''^ '7'5

des ciseaux. La serviette est coupée par bandes, mise en pouf et le succès de la jolie vicomtesse est complet. C'est la même qui s'avisa de dépouiller de leurs belles queues tous les perroquets de ses amies, pour se faire un ajustement, qui fit merveille.

Ces caprices heureux d'imagination empêchent les autres de

Fig 484 — Chapeau à l'Espagnole.

dormir. On s'épuise à chercher du nouveau. La duchesse de Luynes apparaît, un jour de deuil de cour, coiffée d'une chemise de batiste dont les manchettes tombent coquettement de chaque côté du tapé.

Enfin les carricatures. qui signalent les coiffures comme de bonnes cachettes à fraudes, n'ont pas toujours tort. Bien des billets compromettants ont été à l'abri sous la poudre d'iris. L'infortunée

princesse de Lamballe avait dans ses cheveux trois lettres de

Marie-Antoinette, quand elle fut si cruellement assassinée (fig. 485).

L'ardeur qu'on mettait à inventer des coiffures est bien en

Fig. 485 — La princesse de Lamballe.

rapport avec l'esprit féminin du xviii* siècle. Rien de plus actif que ces petites maîtresses, rien de plus rempli que leur vie inutile, rien de plus nul que leur existence. Tenir table ouverte, avoir un salon bien garni d'hôtes brillants et aimables, inventer

chaque jour de nouveaux plaisirs, plaire en fuyant la passion, être aimables sans aimer, moqueuses sans méchanceté, touchant à tout, jugeant tout sans rien connaître ou approfondir, telle est, semble-t-il du moins à la surface, la femme qui allait avoir à traverser les épreuves de la Révolution.

Quelle vie plus dépourvue de tout but élevé que la science ? Le grand souffle de charité et de piété, que St-\'incent de Paul et tant d'autres saints personnages avaient fait passer sur la France, s'était éteint dans la volupté.

Si Rousseau éveille par ses romans une certaine philanthropie, c'est une sensiblerie affectée, un engouement passager pour la misère qu'on rencontre, sensation superficielle qui disparaît dès que cette misère n'est plus sous les yeux.

En réalité les cœurs sont trop desséchés par l'égoïsme et la vanité pour se préoccuper sérieusement du pauvre et de l'orphelin. Les belles dames, qui jouent à la bergère, n'ont aucune idée de la dure et pénible existence de la vraie bergère. Parmi celles dont le sensibilisme semble compatir un instant au malheur réel, bien peu savent efficacement le secourir, parce que presque toutes manquent de ce qui fait la force et la grandeur de la femme, l'esprit chrétien.

Voyez cette petite Madame de Lauzun, si douce, si timide, si aimable, accablée de souffrances intimes, qu'elle porte avec une résignation vaillante, digne d'une martyre chrétienne, la pauvrette est un esprit fort et on recule en entendant les blasphèmes de Voltaire sortir de ses lèvres fines. Madame de Choiscul en est au même point. Que dire de Maelame du Deffant, de la marquise du Chatelet, de toutes ces disciples du sensible et vertueux Rousseau, de ces innombrables émules d'Emilie et d'Héloïse, dont les mœurs suivaient de bien près la morale pratique de leur maître.

Tout achevait de se corrompre, tout s'apprêtait pour la Révolution, et cependant celui qui, en 1780, eût traversé la France, se fût cru dans une fête perpétuelle. Ce ne .sont que comédies.

Ht;. 4S6. — Jeune Icmiiie, d'aines un tableau de CoclcR.

6gS HISTOIRE DE LA COIFFURE FEMININE

fêtes champêtres, surprises charmantes, réceptions fastueuses, dépenses folles partout. Madame de Genlis, jeune fillette, jouait la comédie chez ses parents, habillée en amour. On la trouve si jolie, ainsi travestie, qu'on lui fait porter ce costume presque toute une année. Aussi devient-elle actrice consommée. Elle joue la comédie partout et toujours. Chez la marquise de Puisieux, elle apprend en secret, en quinze jcurs, à jouer du tympanon, puis, déguisée en Alsacienne, vêtue d'un habit écarlate, juste à la taille, cheveux tressés sans poudre, elle entre tout à coup un soir dans le salon, amuse et enchante toute la société.

On parfile, on cause entre les réceptions de Chantilly, les parties de Trianon, les surprises que ménagent les gros financiers aux grandes dames, qui veulent bien paraître à leurs fêtes. On joue surtout la comédie, on la joue à la cour, on la joue dans tous les pays, dans toutes les classes, partout où il y a moyen de placer des tréteaux. On la joue même dans les couvents. A l'abbaye d'Origny, où Madame de Genlis .se retire, pendant une absence de son mari, on organi.se des comédies où l'on enrôle même des femmes de chambre (fig. 4S6).

Entretemps, on s'échappe à faire de petites parties, à la faveur des déguisements, on trouve cela très drôle. On se travestit en paysanne; plus de tapé, plus de poudre, des cheveux naturels .sous un bonnet rond, une jupe rouge, un fichu sur le corsage; ainsi troussée, on s'en va au bras d'un .uni souper au Ramponneau, avec des pigeons à la crapaudine, une omelette et une salade. On danse ensuite avec les laquais et les artisans, qui se murmurent à l'oreille les noms de ces nobles intms et l'on retourne chez soi ravi de l'aventure.

Ce n'est pas une tête éventée qui ose avouer ces folies , c'est une gouvernante de princes, c'est la philosophe Madame de Genlis, l'amie de Rousseau et l'admiratrice de Voltaire. Ce savant bas bleu .sémillant est bien le type de la femme du xviii" siècle, un peu forcé peut-être, voire fort prétentieux, mais elles ont toutes cette teinte précieuse, cette nuance difficile à

Fii;. 4S7 — La ducliesse d'Orléans d'après une gouache du temps.

rendre qui fait de l'esprit féminin un singulier mélange de frivolité, d'érudition, d'amour du plaisir, de passion superficielle de l'étude, un papillotage de toutes espèces de choses bigarrées. Madame de Genlis a cet esprit papillottant au suprême degré. Elle s'occupe d'une foule de sciences et n'oublie aucun plaisir. .Sa chambre est encombrée de cailloux, de plantes séchées, de gros livres savants, de chevalets, de clavecins, de broderies. C'est la femme universelle. Par dessus tout plane le sentimentalisme. On en met partout; on en assaisonne tous les actes de la vie, mais d'une façon théâtrale et conventionnelle. On travestit sous cette défroque les sentiments les plus vrais.

La duchesse d'Orléans va à -Spa avec ses enfants et leur gouvernante. 11 faut invcniter quelque cliose pour le jour anniversaire de la naissance de la duchesse ; Madame de Genlis ne manque jamais d'idées. Elle se transforme en architecte, fait construire un monument symbolique par les mains mêm(;s de ses élèves. Dès cinq heures du matin, elle les mène à la Sauvenière travailler à faire des chemins.

Sans doute, beaucoup d'ouvriers les aident, mais les enfants y mettent toute leur ardeur, depuis que leur pédagogue Ic'ur a dépeint la joie, qui toucherait le cœur sensible de leur mère, en apprenant que leurs mains lui ont préparé cette surprise.

Sur un tertre de gazon s'élève un autel de marbre. Le jour de la tète arrive. Autour du monument sont rangées les plus jolies jeunes filles de Spa, vêtues de blanc avec des écharpes, des bouquets de bruyères et des rubans violets. Sur la tête l'inévitable panache de plumes. Une musique au goût du jour se lait entendre dans les bois. La duchesse s'avance dans ces allées fraîchement taillées et ornées de guirlandes de bruyères; elle s'approche de l'autel , ses enfants s'y tiennent debout sur les degrés, portant des guirlandes de fleurs. Un seul est agenouillé, un stylet à la main, il achève de graver sur le marbre le mot : reconnaissance. N'est-ce pas tout à fait typique ? (fig. 487).

Telle est la fête champêtre rêvée de tout ce (jui pos.sède un

Fig 4SS — I. Coifiure à la zoiliaquc. — 2. Coiffure casque à la doiind»;. — 3 Coiffure en soleil levant — 4. Coiffure à la iieisane.

bout de prairie avec un saule pleureur. La reine Marie-Antoinette se laisse entraîner à favoriser cette folie. On ne rêve plus que bergers, moutons enrubannés, vie à la campagne, simplicité, amitié pure, frugalité, nature. Cette nature-là est purement pastiche et coûte cher à ceux qui s'en donnent le luxe. Néanmoins, de bonne foi, chacun d'eux croit pratiquer la simplicité pastorale la plus complète.

La reine passe sans cesse à travers les mailles de l'étiquette et personne, malheureusement, n'ose lui montrer qu'elle se fourvoie. On ne peut lui faire ce reproche si juste, sans la plaindre. Son erreur est celle d'un cœur aimant, qui ne voit, clans son rôle de reine, que la prérogative de faire des heureux autour d'elle et de se créer des amis. Les gens sérieux s'attristent de cet oubli des convenances royales. Ils se rappellent le jour où, à la Muette, lors des révérences de deuil pour la mort de Louis XV, la jeune reine s'est permis de sourire, quand les vénérables douairières, coiffées de petits bonnets noirs à grands papillons vinrent se présenter devant elle. La reine, cependant, n'avait souri qu'à un enfantillage d'une de ses dames d'honneur; mais on ne lui en avait pas moins fait un crime, dont le bruit s'était répandu partout. On savait qu'elle supportait difficilement les grandes représentations et tout ce qu'avait de pénible l'étiquette de la cour de France, et on le lui reprocha comme une légèreté grandement coupable.

A son lever, à son coucher, la reine n'avait pas une minute de repos ou de liberté. Toujours en vue, toujours entourée, elle appartenait au.x; autres et non plus à elle-même. Elle abolit plusieurs de ces sujétions. Le grand lever lui était surtout odieu.x. L'obligation de procéder à sa toilette devant tout le monde lui était un supplice. Dames d'atours et dames d'honneur, prince.sses du sang, duchesses à tabouret encombraient sa chambre, où ses femmes, en grand habit, et en paniers avaient toutes les peines du monde de se mouvoir, jjour accomplir leur service.

Marie-Antoinette supprima tout ce cérémonial, et, sa coiffure

terminéf. elle saluait tout le monde et entrait dans un cabinet oii l'attendait Mademoiselle Bertin.

— « C'est dans ce cabinet particulier, dit Madame Campan, « que Mademoiselle Bertin présentait ses nouvelles et nombreuses « parures. La reine voulut aussi se servir du coiffeur qui, dans « ce moment-là, avait à Paris le plus de vogue.

« L'usage qui interdisait à tout subalterne pourvu d'une charge

Fig. 489. — Coiffures vers 1785.

« d'exercer son talent pour le public, avait sans doute pour but « de couper toute communication entre l'intérieur des princes et « la société toujours curieuse des moindres détails de leur vie « privée. La reine, craignant que le goût du coiffeur ne se perdit « en cessant de pratiquer son état, voulut qu'il continuât à servir « plusieurs femmes de la cour et de Paris, ce qui multiplia les « occasions de connaître les détails de l'intérieur et surtout de « les dénaturer > (fig. 4ut)).

Combien sont justes ces réflexions d'une femme de lion sens ! Oue n'a-t-on pas dénaturé dans les moindres actions de la pauvre reine, jusqu'à ces promenades innocentes qu'elle faisait avec ses belles-sœurs, sur les terrasses de Versailles, après les liriilantes journées d'été, alors que se tenant par le bras, elles écoutaient les morceaux de musique joués devant le château. Le costinne si simple qu'elles avaient adopté fut l'objet de critiques venimeuses. On trouva inconvenant qu'elles eussent des robes de percale blanche, des chapeaux de paille et des voiles de mousseline

(fig. 4S9)-

Sans se douter des charbons ardents qu'elle amassait sur sa tête, Marie-Antoinette s'échappait à Trianon, chaque fois qu'elle le pouvait et là abandonnait avec joie paniers, toupets et panaches.

Elle avait une prédilection marquée pour les chapeaux de paille et les robes de percale ou de taffetas de P'iorence. ce (jui lui Rit imputé à crime, comme indigne de la dignité royale. Depuis l'affaire du collier, elle ne porta plus de diamants sinon dans les cérémonies officielles.

Madame Campan, à qui nous empruntons tous ces détails, assure que la reine était loin de mériter les reproches de coquetterie que lui faisaient ses ennemis. Elle avait à peine vingt-cinq ans qu'elle n'osait plus porter de fleurs ni de parures trop jeunes. Mademoiselle Bertin lui ayant apporté un jour une guirlande et un collier de roses, la Reine refusa de le mettre, se croyant trop vieille pour s'entourer de ces fleurs.

Cependant, ajoute Madame Campan, elle était trop .sévère pour elle-même, sa beauté était toujours dans son plein.

Pauvre reine, encore quatre ans, et elle montrera à sa l'idèle servante ses cheveux blanchis en une seule nuit, la riuit de Varennes.

A l'exemple de la souveraine, toutes les femmes se coiffèrent de chapeaux de paille à la laitière, à la bergère, à la jardinière, chapeaux à la Lubin, à la vache, à la paysanne. Les hautes coiffures tombèrent complètement, mais elles avaient regagné en

largeur ce qu'elles perdaient en élévation Le tapé fut délaissé, tout en demeurant la coiffure officielle. Toutefois, les cheveux continuèrent d'être relevés en masses plus mouvantes ou de former d'immenses amoncellements de boucles. Quelques élégantes avancées imaginèrent de porter des perruques d'hommes. Le catogan à nœud devint la mode adoptée.

La duchesse de Bourbon arrive à Montbéliard avec un catoean

Fig. 490. — Marie-Antoinette.

et des cadenettes, comme un jeune gandin ; cela cause un grand émoi dans toute la partie féminine de la société. Marie-Antoinette succomba un instant à la tentation d'adopter cette mode masculine. Dès le lendemain, Louis X\T entra chez elle avec un chignon de femme. La reine se mit à rire, mais le roi lui dit gravement : — « Vous devriez trouver cela tout simple, Madame, ne faut-il « pas nous distinguer des femmes, qui ont pris nos modes ? » (fig. 490).

7o6 HISTOIRE DE LA COIFFURE FÉMININE

La leçon servit. Les coiffures masculines disparurent de la cour.

Cette jeune duchesse de Bourbon, si malheureuse et si aimable, se consolait des tristesses de la vie, en inventant des modes. Elle avait créé entre autres un certain chapeau rond en paille, doublé de taffetas rose, avec une guirlande de roses autour. Un grand nœud tombait par derrière sur les épaules, et les brides flottaient sur la poitrine, retenues par un parfait contentonent, assujetti lui-même par une épingle en pierreries. La duchesse avait pris cette idée en lisant une bergerie de Monsieur de Florian. Malheureusement, elle avait lu sa bergerie en hiver, et, toute enflammée d'inspiration, elle oublia la saison. Elle courut chez son amie, la baronne d'Oberkirch, pour lui offrir sa nouvelle création. La baronne remercia, mais fit observer qu'il faudrait attendre le Longchamps, pour inaugurer une coiffure aussi printanière. Ce fut une grosse déception, mais quand vint le Longchamps, le chapeau était oublié et le caprice passé.

Le rétablissement des relations amicales avec l'Angleterre

amena la vogfue des modes angolaises en France. Étoffes, meubles, chevaux et mœurs, tout devint anglais. Les femmes d'Angleterre aimaient les modes masculines, aussitôt les Françaises de donner à leurs vêtements l'aspect le plus viril possible. Louis X\"I avait pu arrêter la reine dans ses innovations de coiffures en cadenettes, il ne put empêcher l'invasion des gilets à vastes revers, des redingotes, des cravates et des cols d'hommes, comme aussi des breloques, des cannes et de tout ce qui donnait aux femmes un aspect cavalier. Nous voyons dans les comptes de INIadame du Barry, vers 1780, qu'elle s'achète un castor superfin peluché, de trente livres, chez Chardon, marchand-chapelier, « aux « Armes de France, le seul dans Paris qui tient les vrays castors « anglais pour les dames portant leurs plumets naturels, pluches « ou non pluches, chapeaux d'amazones, de bal, de cheval et « pour la chasse. »

Les chapeaux ordinaires atteignirent des dimensions exagérées. Posés toujours assez haut sur le sommet de la tête, ils étaient

garnis de pompons, de rubans, de grands panaches de plumes, ou encore de guirlandes de fleurs s'enroulant sur la passe, de larges rubans, decharpes de toute espèce. Souvent ils laissaient échapper par derrière un flot de mousseline ou de gaze, formant voile et retombant jusqu'à la taille (fig. 491).

Après les chapeaux champêtres, vinrent les chapeaux à la Beaumarchais, les chapeaux à la Comtesse, à la Figaro, à l'Almaviva, grands chapeaux très empanachés, en satin aux couleurs

Fig. 491. — (Jrand chapeau à l'anglaise.

claires, les bonnets à la Suzanne, les coifiures à la chérubin. Les bonnettes parurent ensuite, et enfin les bonnets dont le succès éclipsa celui des chapeaux. Ces bonnets de lu.xe se faisaient en gaze de soie, en satin, même en velours et se garnissaient de plumes, de fleurs, de diamants. On les admettait alors comme parures du soir et de fêtes. Les bonnets plus ordinaires se chiffonnaient en linon, en batiste, en dentelles. Baulard et Mademoiselle Bertin rivalisaient de fécondité d'imagination en fait de variétés de bonnets. Entre-temps apparaissait quelque nouveau couvre-chef pour varier. C'est ainsi que la calèche fut accueillie, dès sa création, avec une faveur marquée. C'était un grand sac

de soie, monté sur des cerceaux et froncé à chaque cercle. Les jeunes filles de la fin du xmii'^ siècle aimaient beaucoup la calèche. La fille de Diderot répondait à son père, qui s'étonnait de lui voir un si singulier chapeau : « Je le porte parce qu'il ne me

Fig. 492. — Dame coiffée d'une calèche.

« déplaît pas d'être regardée. L'un vous dit : elle n'est pas mal, « l'autre, elle est jolie. On revient avec toutes ces petites dou- « ceurs-là, et cela fait plaisir. » (fig. 492).

Les cheveu.x n'étaient pas traités plus raisonnablement que les chapeau.x ou les bonnets.

A Trianon, Marie-Antoinette mit h la mode la coiffure à

l'enfant, qui se propagea rapidement, parce qu'elle était relativement simple et à la portée de toutes les têtes, sans le secours du coiffeur. Elle consistait en boucles courtes qui couvraient toute la tête. Assez légères sur le front, elles devenaient volumineuses de chaque côté et se maintenaient par un ruban autour du crâne. De longues boucles en tire-bouchons tombaient sur les épaules ou dans le dos.

On portait aussi les cheveux en large tapé, c'est-à-dire dressés

Fig. 493. — Louise Madeleine de B.-iren"tiu-Moiitc!ial, marquise devBretles.

sur un crêpé long, qui entourait le visage. On tâchait surtout de donner à cette coiffure un certain air négligé exempt de toute raideur. 11 fallait que les cheveux formas.sent un cadre vaporeux autour du front. L'n ruban les retenait. Par derrière on avait un long catogan, tombant [larfois jus(|u'à la ceinture et accompagné de longues boucles (fig. 493).

Vint le moment où le courant des modes prit une autre direction. Peu de temps avant la Révolution, la cour perdit insensiblement le sceptre de la mode nouvelle. Les classes moyennes commencèrent à dicter les innovations.

Les soucis avaient remplacé le plaisir et la gaîté autour du trône. La reine ne prenait plus le même goût à être la plus belle, il suffit d'étudier les allures de la mode, à dater de 1785, pour être persuadé que Marie-Antoinette n'en est pas l'inspiratrice.

Même lorsqu'elle se laissait aller aux plus grandes extravagances, la souveraine ne perdit jamais ce bon ton, qui est l'essence de la grande dame. Maintenant, au contraire, les modes prirent un cachet tapageur et de mauvais aloi.

Les cheveu.x s'embrou-ssaillaient, tombant en désordre sur les yeux et les joues, les chapeaux avaient des airs crânes et provocateurs. Les fichus de linon donnaient au.x femmes des poitrines monstrueuses, la mode tombait dans la mascarade et dans les exagérations habituelles des femmes, qui veulent se faire remarquer.

La coiffure à l'enfant se gonfla outre mesure. En 1789 et 1790, les femmes avaient des têtes ébouriffées à plaisir, rien ne semblait trop volumineux. Au milieu de ces têtes échevelées, parurent quelques coiffures hautes. La prise de la Bastille donna le signal d'une série de nouveaux bonnets et de grotesques échafaudages. Le bonnet à la Bastille se composait d'un fond de linon de dimensions respectables, garni de plissés de dentelles ou de même étoffe. Une grande cocarde tricolore y était piquée de côté. Inutile de dire que ce bonnet ne fut jamais porté par les grandes dames. L'horizon devenait sombre comme un ciel précurseur d'orage. Les charmantes personnes qui, naguère encore, parcouraient Paris dans leurs somptueux équipages, tête poudrée, les yeux brillants, le sourire aux lèvres, se cachaient effrayées, ou s'enfuyaient loin de la patrie, craignant le sort cruel qui menaçait tout ce qu'elles avaient de cher au monde.

On vit paraître la coiffure aux charmes de la liberté, la coiffure à la nation, qui, pour être le symbole d'un parti, s'attribuant la mission de détruire les abus, n'en étaient pas moins aussi extravagantes que celles des plus grandes dames de la cour de Louis XVI (fig. 494 et 495).

Mais arrêtons-nous un instant avant de parcourir cette triste et sanglante époque, avant de dire un dernier adieu à cette sympathique souveraine qui a cté comme le soleil radieux du règne du roi martyr. \'oyons-Ia ramenée à Paris par la foule menaçante, dans la terrible journée du 6 octobre, escortée de bandes nom-

Fig. 494. — Coiffure aux cliarmes Je la liberté.

breuses de femmes affolées, qui passent de l'extrémité de la furiair aux effusions les plus extravagantes. Marie-Antoinette apparaît au balcon. Elle retrouve un instant ce peuple, qui l'acclamait au.x beau.x jours de son existence de reine, alors que la calomnie ne l'avait pas noircie dans le cœur de ses sujets. Les yeux gontiés de larmes, elle doit sourire à cette multitude dont elle est la prisonnière, avant d'en être la victime. Il faut qu'elle lui donne un souvenir.

Elle détache son chapeau, en défait les rubans et les tleurs, et les jette à cette foule qui retentit de cris d'amour et de dévouement. Ce sera son dernier triomphe; désormais un seul cri la poursuivra: celui qui demandera sa mort.

La noblesse s'était suicidée, ses débris étaient à la veille de la dispersion, la bourgeoisie ambitieuse applaudissait à sa ruine. Oue d'envies cachées aspiraient à se venger d'une longue obscurité! La classe bourgeoise se réjouissait de voir enfin arriver son rèone. Il e.xistait alors en France tout un monde de déclassés ou d'incompris, qui se préparaient à prendre possession de la scène occupée jusqu'alors par des noms illustres. Les femmes, dans ce milieu-là, étaient encore plus acharnées a la destruction de l'ordre établi. Elles rêvaient aussi le luxe et la gloire d'être admirées, de tenir en main les rênes du pouvoir.

Déjà depuis longtemps elles cherchaient à copier de loin la vie des grandes dames. Elles avaient les mêmes tailleuses, les mêmes coiffeurs, changeaient trois fois de toilette par jour, avaient un nombreu.K personnel de domestiques, donnaient des dîners et des fêtes, tenaient salon , discutaient sciences et littérature, et se rongeaient du dépit de ce que leur beauté, leur intelligence, le luxe de leur maison ne pouvaient parvenir à briser la barrière, qui les séparait du moindre salon aristocratique.

Si les hommes titrés arrivaient par hasard à franchir le seuil de leurs demeures, ils avaient toujours l'air de leur faire une faveur, et jamais n'y amenaient leurs femmes. N'était-ce pas les traiter en filles d'Opéra ? Elles ne se le disaient que trop, et les baisers qu'un marquis galant déposait sur leur blanche main les brûlaient comme un fer rouge. On comprendra bien cet esprit aigri de la bourgeoisie du temps, en lisant les mémoires de Madame Roland. Rien n'est plus navrant à parcourir que ces pages, dans lesquelles la jeune roturière confesse la haineuse envie avec laquelle elle presse de ses vœux la Révolution destinée à écraser cette classe, dont elle est si violemment offusquée.

Elle a pourtant tout ce qu'elle désire. Ces fraîches toilettes de

taffetas rayé, ces déshabillés élégants, ces corps de robes qui se portent à la cour, avec la traîne majestueuse, ces jolis chapeaux de paille ou ces bonnets coquets, ces boucles, ces frisures, cette poudre, tout ce dont se parent les jeunes filles nobles elle le possède. Oui pourrait deviner l'amertume qui gonfle ce jeune cœur, quand la jolie Philipon passe le dimanche, avec ses parents, pour

Fig. 495. — Coiffure à la nation. 1790.

aller à la campagne, dans son frais déshabillé rayé de rose ou de bleu, avec un coquet fichu de mousseline, son chapeau de paille orné de roses, son voile de gaze volant au vent et cachant à demi son joli visage de déesse de la jeunesse, brillante de fraîcheur et de santé? Qui devinerait sous cette surface charmante une âme déjà contaminée d'envie et d'implacable égoïsme ?

Les filles du peuple à Paris n'étaient pas moins coquettes. Comme aux. approches de toutes les grandes crises sociales, un souffle de

714 HISTOIRE DE LA COIl-KUKE FÉMININE

vertige agitait toutes les classes. Le peuple se partageait en deux parts bien distinctes : l'une, la meilleure, celle des campagnes, et cependant accablée d'impôts, de corvées, souffrant seule de l'état critique de l'agriculture, oubliée, délaissée par un trop grand nombre de ses protecteurs naturels, les seigneurs terriens, lesquels ne venaient guère sur leur domaine que pour y vivre à part ou ramasser l'argent de leurs tenanciers; l'autre, celle des villes, jouissant de l'aisance qu'y amenait le commerce, mais corrompue, impie et avide. C'est de cette dernière que devaient sortir les tricoteuses de Robespierre. Pour le moment on ne voyait dans cette foule que de gaies et jolies filles, allant se promener le dimanche avec leurs familles jusqu'aux guinguettes des faubourgs ou à la fête des Percherons.

Avec le bonnet à picot Monté tout frais en misticot T>a coifTe faisant le licou Par derrière avec un chou.

Ajoutez à cette coiffure la jupe rouge, courte, à large bande de velours noir, le tablier de mousseline à bavette, le gros bouquet ornant le corsage, le petit crucifix d'or à coulant au cou et les souliers à boucles de Dombasle et vous aurez l'image d'une fille du peuple de Paris, légère et étourdie, prompte à l'enthousiasme mais plus prompte encore aux emportements d'une colère aveugle, sous l'influence des mensonges et des billevesées dont les meneurs auront brouillé son faible cerveau.

La France du xviii' siècle exerçait une influence trop prépondérante en Europe pour que ses modes comme sa littérature et ses mœurs n'y fussent pas adoptées presque servilement, comme les ordres et les exemples d'une reine. La simple description suivante d'une toilette allemande, description prise dans les mémoires du temps, justifiera cette assertion. Elle prouvera que, en dépit des traditions patriotiques et familiales mieux conservées, les femmes allemandes se ressentaient de la coquetterie des Parisiennes. Il s'agit d'une jeune fille en costume de

bal. Sa tête poudrée supporte une coiffure à plusieurs étages de boucles. Le quesaco à trois plumes, la petite couronne de roses, le pouf de rubans, rien n'y manque. Sa jupe de soie, à petits plis, est recouverte de paniers de vastes dimensions, formant une longue traîne par derrière, en soie pareille à celle de la jupe. Sa taille de guêpe se cambre dans son corps de baleine, tout couvert de plissés de blonde, ses bras se voilent à demi sous les engageantes de dentelles et ses mains sont gantées jusqu'au coude de peau parfumée. Son petit pied est enfermé dans un soulier de satin à haut talon. Point de fard, les jeunes filles n'en mettent pas en Allemagne, mais çà et là, au coin des yeu.K, de la bouche ou du menton, une mouche coquette qui avive le jeu de la physionomie. Ainsi se présente à nous une jeune compatriote de Goethe, et l'on voit qu'elle ne le cède en rien à une pratique de Mademoiselle Bertin.

Les Suisses s'effrayèrent du luxe grandissant des toilettes des femmes. Ils constituèrent un tribunal qui, sous le nom respectable de « Réformation », eut mission spéciale de surveiller les atours féminins. A Zurich, il était interdit aux femmes de porter aucune espèce de blondes, franges, dentelles, garnitures de fil ou de soie, sauf aux bonnets. Défense de porter aucune broderie à jours, aucune robe de crêpe ou de gaze, aucune garniture, excepté celles qui seraient de même étoffe que la robe.

On permet aux femmes, continue le même règlement, de se friser les cheveux, mais la frisure ne peut être ornée d'autre chose que d'un simple ruban de soie. Il est formellement défendu de porter aucun toquet, ni garniture de plumes, ni aucune autre parure de tête ; enfin, on ne peut pas davantage porter sur soi des bijoux en miniature, portraits ou autres représentations en peinture.

Ces rigueurs firent beaucoup de mécontents parmi les amateurs d'élégance. Quelques-uns d'entre eux se résolurent de faire une protestation muette. Conjurés et conjurées s'entendirent pour se rendre ensemble dans une ville d'eaux. Ils tirèrent de leurs

armoires les robes, les habits, les plumes, les galons brodés qui y dormaient depuis des années. Les bijoux furent frottés, nettoyés; enfin, le jour du départ, tous, chacun et chacune dans sa plus belle toilette, arrivèrent au lieu du rendez-vous. Les conspirateurs traversèrent lentement Zurich, devant le peuple accouru pour

Fig. 496. — Caricature anglaise de la fin du xvilH' siècle.

admirer cette procession d'un nouveau genre. Ils eurent bien soin de passer sous les fenêtres des réformateurs, puis montèrent dans les voitures qui attendaient tout attelées, et s'éloignèrent. Force fut, cette fois, de laisser les manifestants tranquilles. L'histoire ne dit pas si le tribunal de réformation continua longtemps

a sieofer.

En Angleterre, les modes, nous J'avons vu, avaient généralement un cachet plus masculin qu'en France. Cependant, à la cour et parmi la haute fashion, il y eut autant d'exagération que dans les coiffures françaises (fîg. 496).

Les femmes affectionnaient particulièrement les chapeaux. Elles ne pouvaient, du reste, sortir sans chapeau dans les rues.. Contrairement à l'usage français, qui donnait la plus grande liberté aux bonnets et aux coiffures en cheveux, il était tout à fait incorrect, dans les lies Britanniques, de se promener tête nue ; témoin l'aventure arrivée à cette étrangère qui, ignorant l'habitude adoptée, et s'étant un jour avisée de traverser les rues de Londres en cheveux, fut poursuivie par les huées de la populace et dut s'enfuir au plus vite, pour échapper aux pierres et aux horions de la foule.

Le tricorne se portait à la chasse, le chapeau de feutre de laine, aux couleurs variées et éclatantes, en toute occasion.

On vit des élégantes coiffées, les unes d'un chapeau jaune .serin avec des plumes blanches et vertes, les autres d'un chapeau rouge et de plumes bleues et jaunes. Une toilette d'amazone est ainsi décrite dans certains mémoires : Veste de pékin puce à trois collets, garnie sur le devant et aux ouvertures des poches de petits boutons d'ivoire. Jupe de soie puce bordée d'un ruban vert, souliers de peau rose à talons rouges. Petit gilet de pékin vert se croisant sous une large cravate de mousseline, chapeau de feutre, coiffant une tête dont les cheveu.x sont .serrés en un long catogan, à large nœud appelé fiambeau d'amour.

La mode française étendit son empire jusque sur l'Amérique. Le sage Franklin contribua sans s'en douter à la populariser dans son pays natal.

Un jour, voulant remercier le patron d'une barque qui l'avait conduit de Philadelphie au cap Moy, il écrivit à sa mère de lui envoyer un objet qu'il pût offrir en cadeau au marin. Madame Franklin ne crut pouvoir mieux faire que d'expédier à son fils un bonnet de femme à la dernière mode.

7iS

Grande fut la joie de la fille du vieux loup de mer. Elle vint se pavaner devant ses amies émerveillées; ce fut une révolution dans le monde féminin du pays. On fit venir de Philadelphie pour plus de cent livres sterling de bonnets. L'économe Franklin, pour réparer sa faute involontaire, conseilla à ces petites coquettes de tâcher de gagner elles-mêmes le pri.x de leur coiffure. Il leur indiqua le tricot comme un objet d'échange facile. Bientôt toutes les jeunes filles du cap Moy fabriquèrent par centaines bas et écharpes et reçurent en échange les dernières nouveautés parisiennes.

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