GRÈCE ET ROME
Le siège de Troie et la belle Hélène — Les déesses d'Homère. — Andromaqae. — Grâce des coiffures grecques. — Style primitif et style sévère. — Les différents ornements de tête des Grecques. — Les statuettes de Tanagra — Le Lesché de Delphes. — Faux cheveux el teintures. — Couronnes funéraires — Deuil. — Les Étrusques et leurs costumes. — La vertu des Romaines. — La Grèce à la mode de Rome. — La coiffure d'une grande dame. — La porte Capène. — Martial et les satiriques. — Apulée et Ovide. — Chrétienaes. — Saint Paul et les femmes. — Tertullion. — La question du voUe. — Constantin et les modes byzantines. — Le cénacle du Mont Aventin — Saint Jérôme et ses pénitentes. — Influence des femmes au U"* siècle. — Décadence
ous voici en plein siège de Troie. Pendant que les guerriers se battent et font partager leurs querelles par les dieux, la célèbre Hélène, assise au fond de ses appartements, s'occupe activement avec ses femmes de riches ouvrages de broderies. Au moyen de son aiguille agile, elle représente les principau.x épisodes de cette guerre mémorable, dont elle a été l'héroïne.
C'est ainsi qu'Homère nous dépeint la fameuse beauté qui enflamma toute l'Attique et c'est dans les ouvrages du poète grec que nous trouvons les renseignements les plus précis sur les usages et les vêtements de ses contemporains.
Homère est le premier écrivain de la Grèce qui se soit préoccupé des mœurs de son pays et les ait décrites fidèlement; plusieurs de ses chants sont frappants de naturalisme, on y voit se mouvoir ses héros et ses bergers comme s'ils avaient vécu hier.
Ses déesses même ne sont que de simples mortelles dans leurs allures divines. Homère écrivait vers l'an 907 avant J.-C. et le sièofe de Troie eut lieu vers 1200. Comme on le voit, nous nous occupons de gens d'une antiquité très respectable. La statuaire gracque ne nous a laissé de ce temps que des œuvres encore peu définies, et pendant de longs siècles, les costumes et les coiffures varièrent peu.
Les Grecs eurent toujours l'instinct de la pureté des lignes. On ne rencontre pas chez eux les ornements massifs, les surcharges de broderies et de matières précieuses des pays orientaux ; les modes assyriennes, indiennes, égyptiennes n'ont eu que peu d'influence en Grèce et lorsque ce beau pays fut conquis par Rome, c'est encore la Grèce vaincue qui imposa au vainqueur son art et ses modes.
Les femmes grecques n'étaient pas asservies et réduites à l'état de mépris et d'oppression des assyriennes, mais elles n'étaient pas non plus considérées comme égales à l'homme. Si leurs démarches étaient libres, si elles pouvaient sortir dans les rues, se montrer en public et même être appelées dans les assemblées, elles n'en étaient pas moins soumises à leurs maris et même à leurs fils.
On voit dans l'Odyssée avec quelle dureté Télémaque dit à sa mère de rentrer dans ses appartements. Au temps d'Homère il était reçu d'imposer l'esclavage aux prisonnières, quelque noble que fût leur naissance. Chriséis, fille du grand-prêtre Chrisès, fut esclave d'Agamemnon.
En général la femme grecque mariée ne sortait guère que voilée. Il est vrai qu'il était avec le ciel des accommodements et le voile était souvent si transparent qu'il n'enlevait rien à la beauté. Ces voiles légers étaient de mousseline, étoffe estimée de tous les Orientaux.
La belle Hélène n'en portait guère d'autres. Quand on vint lui dire que le beau Paris se battait avec Ménélas en champ clos
SOUS les murs d'Ilion, elle accourut pour voir cette lutte dont elle était le prix, mais elle eut soin de se couvrir de voiles d'une blancheur immaculée qui n'empêchèrent pas les vieillards, en la voyant arriver, de se dire entre eux qu'une telle beauté méritait bien que les peuples se combattissent pour l'obtenir et la garder. Mais Hélène n'a pas seulement de transparents voiles de mousseline. Aux grands jours elle se drape sous des étoffes brodées de sa main où elle s'est plu à représenter des scènes de guerre.
Hécube, la mère du malheureux Hector, voulant se rendre Minerve propice, va lui offrir un voile. Elle se rend dans le cabinet odoriférant où elle renferme ses vêtements précieux et cherche parmi ses voiles les plus magnifiques, ouvrages des esclaves sidoniennes de Paris, le plus grand et le plus beau de tous. Hécube se hâte de se rendre au temple de la déesse et la belle Théano, la prétresse, reçoit de ses mains le précieux t'ssu qu'elle dépose sur les genoux de la statue divine.
Quand plus tard Hélène, fatiguée de sa vie agitée, se trouve à Sparte auprès du trop bienveillant Ménélas, Télémaque, cherchant son père Ulysse, arrive dans le palais des deux époux. Après un séjour de quelques semaines, quand il part, Hélène, comme présent d'adieu, donne au jeune homme un voile merveilleux et elle le prie de le conserver pour sa future épouse.
Tous ces voiles n'empêchaient pas que les cheveux n'eussent leur importance. Hélène savait bien les arranger avec grâce autour de sa tête. Homère ne l'appelle-t-il pas toujours : Hélène à la belle chevelure?
C'est que dans le fond du gynécée, on gardait la tête nue. Pénélope ne met ses voiles que lorsqu'elle sort de ses appartements pour paraître au milieu de ses prétendants.
C'est aussi comme signe de deuil que le voile est porté en Grèce. A la nouvelle de la mort d'Hector, les Troycnnes revêtues de voiles traînants .se précipitent dans les temples en gémissant, et Thétis pleurant son fils Achille .se couvre d'un voile noir.
Quant aux esclaves qui devaient entourr^r le corps dv. leur
maître mort, elles étaient en cheveux dénoués ainsi qu'on le voit sur la peinture du vase corinthien ci-dessous (fig. 22) représentant Achille sur son lit de mort entouré de ses jeunes esclaves.
Homère a donné à ses déesses le costume des femmes de son temps, costume aux lignes nobles, aux plis moelleux, généralement sobres de détails. Si parfois il se trouve quelque broderie au bord de la tunique, elle n'a jamais qu'une importance secondaire et n'ôte rien à la sévérité de l'ensemble.
Fig. 22. — Esclaves pleurant Achille, d'après un vase grec.
Voyons ce qu'était la toilette d'une princesse grecque très élégante, d'après le poète. 11 s'agit, il est vrai, d'une déesse, mais Homère, comme tous les poètes grecs antiques, décrit naïvement ce qui se passe journellement autour de lui, remplaçant les mortels par des dieux (fig. 23). Junon entre donc dans son appartement secret, dont elle seule a la clef. Elle n'a pas besoin de suivante pour faire sa toilette. Elle commence par se baigner dans une liqueur divine, après quoi elle se met en devoir de peigner sa .superbe chevelure et la frise en boucles gracieuses dont les flots
se dispersent sur les épaules de la belle déesse. Elle revêt une robe, tissu transparent dans lequel Minerve épuisa tout son art. Elle l'attache sur sa poitrine avec des agrafes d'or et s'entoure de sa ceinture embellie de nombreuses franges. Elle suspend à ses oreilles ses boucles à trois brillants pendants, d'un travail merveilleux ; enfin elle couvre sa tête d'un voile magnifique dont elle ne s'est point encore servie, aussi éblouissant dans sa transparence
F'g. 23 — ■ Junon, d'après une médaille de Chacis en Eubée,
Fig 24. — TufoOi d'après une médaille de Bratium. — Art grec.
que les rayons du soleil ; et elle orne ses pieds de riches cothurnes (fig. 24).
Minerve a aussi de beaux voiles. Elle les abandonne quand il lui faut endosser sa cuirasse, mais sa main guerrière sait très bien manier la navette et la soie.
La nymphe Calypso a la tête à demi-couverte d'un voile diaphane, l'enchanteresse Circé est coiffée d'une tiare magnifique, coiffure orientale très aimée des grandes dames.
Les fleurs, les bandelettes, les rubans, les fils de perles leur servaient aussi d'ornements de tête. La belle Charis, l'épouse de
Vulcain, s'était orné la chevelure d'une façon très gracieuse, quand Thétis arriva pour commander une armure pour Achille.
Andromaque sait arranger un édifice savant et artistique avec ses cheveux. Elle les entremêle de rubans, les recouvre de réseaux d'or et jette sur le tout un voile léger. C'est ainsi qu'elle arrive pompeusement parée sur les murs d'Ilion, ne se doutant pas qu'un affreux spectacle va lui déchirer le cœur, et que son cher Hector est en ce moment traîné dans la poussière, où il rend le dernier soupir.
Chez les femmes grecques le goût de l'élégance était inné.
Leurs coiffures ont un certain laisser aller plein de grâce.
Deux genres de coiffures surtout étaient en vogue chez elles. Les statues antiques de la Grèce vont nous fournir ici de nombreux documents.
Il y avait d'abord la coiffure très simple que les Lacédémoniennes portèrent pendant plus de six cents ans et qui consistait dans un ruban qui serrait les cheveux autour de la tête, les relevant un peu sur les tempes, puis les laissait retomber épars sur le dos. Dans les autres parties de la Grèce, la manière d'arranger les cheveux la plus usitée consistait en bandeaux légèrement ondes sur le front, qui se relevaient gracieusement vers l'oreille autour d'un ruban ou d'une bandelette. Par derrière ils étaient réunis par un ruban d'où s'échappait le bout des mèches en boucles inégales (fig. 25).
Parfois les cheveux étaient simplement tordus par derrière et formaient un chignon épais sur la nuque.
L'autre coiffure, plus coquette, se composait de petites boucles. La chevelure était coupée courte et toute frisée. Sur le front, les boucles s'étageaient en rangées régulières ou se mêlaient dans un désordre savant. On plaçait ensuite sur la tête soit l'ampyx, soit des bandelettes, mais plus souvent le diadème dont nous étudierons plus tard les différentes formes, ou encore la couronne de lauriers ou de roses, qui fut en grande faveur dans les dernières années de l'ère avant Jésus-Christ.
Une autre coiffure se faisait avec les cheveux demi-courts. On les relevait à racines droites, mais sans les tirer, en leur laissant toute leur élasticité. On les attachait sur le sommet de la tête au moyen d'un ruban et on en frisait les bouts en petites boucles; on plaçait alors sur le front une couronne de lauriers ou de fleurs, mais en ayant soin de laisser un léger bourrelet de cheveux autour du \isage; enfin, quelques mèches retombaient par derrière en boucles (fig. 26). Cette coiffure est extrêmement élégante.
Fis;. 25. — Vénus, d'après une médaille antique.
Fig. 26. — Stymphale, médaille de Stymphalus (Arcadie),
Les principaux objets dont se servaient les Grecques pour orner ou couvrir leur tête portaient les noms Variés de calathos, polos, modios, cydaris, cécryphale, crobyle, ampyx, Stéphane.
Le polos et le calathos étaient de hautes coiffures cylindriques qui rappelaient certaines coiffures orientales; ils avaient une origine toute asiatique et on ne les trouve guère que dans les plus anciens monuments. Les xoanon, idoles grossières de la Grèce primitive, portent toutes le polos, qui n'a alors aucune différence avec la mitre assyrienne (fig. 27).
Ces xoanon étaient de petites statues de terre cuite presque informes et grossièrement enluminées. Elles avaient toutes un cachet oriental très caractéristique et portaient le polos, coiffure en usage déjà au temps d'Homère comme coiffure de grande parure. L'enchanteresse Circé, lorsqu'elle use de ses charmes pour retenir Ulysse et ses compagnons, se couronne du polos.
Les statues qui succèdent aux xoanon ont des polos moins
Fig. 27. — Xoanon, idole de la Grèce primitive, reprcsenlant Venus coiffée du polos.
Fig. 28. — Aphrodite coiffée du polos, st)''e sévère.
élevés. Cette première époque de l'art grec primitif, dépouillé de toute influence étrangère, est désignée sous le nom de style sévère.
Quelques déesses et surtout des Aphrodites sont coiffées d'un polos assez bas, sur les cheveux simplement ondulés (fig. 28).
Une autre Vénus, trouvée à Chypre, au milieu des innombrables débris de statuettes qu'on fabriquait dans celte île pour les dévots adorateurs de la Bonne Déesse, a un cachet de vérité
qui donne une assez juste idée de certains calathos. Celui-ci devait être d'étoffe plissée à gros plis par devant et retombant avec quelques bouffants par derrière; des tîots de rubans sur le côté et une double rangée de perles sur le front complètent cette coiffure originale, qui doit être classée dans les coiffures anciennes précédant l'époque de Phidias (fîg. 29).
Le calathos avait aussi la forme d'un chapiteau; dans la mythologie grecque, c'était la coiffure des divinités matronales.
Le cydaris était également une haute coiffure cylindrique, mais elle se distinguait du polos par des ornements appliqués en relief. On désignait par ce nom, en Grèce, les coiffures des rois de Perse. C'est donc le polos élevé et orné, ainsi que nous le voyons dans le xoanon représenté dans la figure 27.
La Stéphane était une couronne de métal précieux, ronde et beaucoup moins élevée que le polos, et d'une
égale hauteur partout. Dans la mythologie, on attribuait cette coiffure aux grandes déesses, comme Héra, Aphrodite, Artémise. Dans le monde des humains, elle ornait la tête des femmes de grande naissance, des reines et des beautés célèbres (fig. 30).
La richesse de ses ciselures et de son travail était ordinairement très grande. Parfois, mais rarement, la Stéphane se renflait légèrement sur le front mais elle gardait cependant toujours sa forme de couronne.
Le diadème fut, avec la Stéphane, l'ornement le plus apprécié des belles Grecques.
11 y avait plusieurs formes de diadème ; d'abord le frontal, simple bande de métal uni se posant relevée sur le front (fig. 31) et aussi large aux bouts qu'au milieu. II s'appelait anadéma
Fig. 29. — Vénus de Chypre.
lorsqu'il était plus haut sur le front qu'aux extrémités, soit qu'il fût uni (fig. 32), soit qu'il fût orné de dessins ou d'applications de métal. Quelquefois il était gravé, d'autres fois l'orfèvre y faisait
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Fig. 30. — Hera, statue grecque de la villa Ludovisi.
figurer, en fines ciselures, des scènes complètes de la mythologie ou des arabesques mêlées de fleurs et de fruits. Plus tard encore on y ajouta des pierreries, mais à cette époque l'anadéma n'était plus une parure exclusivement grecque. Rome s'en était emparée
et avec son goût plus magnifique que délicat, elle s'était hâtée de faire du diadème un bijou somptueux. Enfin, on ornait le frontal ou l'anadéma d'une rangée de petites boules, losanges, triangles ou pointes finement ouvragées, qui donnait au bord supérieur du diadème plus de légèreté et moins de raideur. INIais en Grèce, cet ornement resta toujours dans les limites sobres. Un vase grec de la collection Campana donne le dessin d'un de ces diadèmes auxquels une rangée d'ovales fins prête un grand cachet d'élégance
Enfin, le diadème s'appelait miletta quand il formait un triangle sur le front, c'est-à-dire qu'il était en pointe vers le milieu. La Junon de la médaille d'Aptère a un miletta (fig. 34). Tous ces diadèmes s'attachaient par derrière au moyen d'un ruban dont on laissait quelquefois fiotter les bouts.
On avait toujours soin de relever les mèches des tempes et de les faire passer au-dessus de l'anadéma, effet gracieux et flatteur qui ôtait au diadème ce qu'il pouvait avoir de trop raide dans la ligne. Enfin,
les boucles légères tombant dans le cou, soit longues, soit courtes, terminaient toute coiffure soignée (fig. 35).
Dans les temps plus anciens, ces coiffures se réservaient pour le gynécée. Quand une femme de qualité sortait, elle mettait sur sa Stéphane ou son miletta un de ces voiles que nous avons décrits plus haut.
Tout en ayant l'air d'être cachées, aucune des grâces de la promeneuse n'échappait au public.
On ne portait pas toujours la riche Stéphane ou l'anadéma somptueux ; ces couronnes se réservaient pour les grandes fêtes ou pour les assemblées solennelles; il y avait une autre coiffure plus ordinaire et plus accessible à toutes les classes; c'étaient le crobyle et le cécryphale. On appelait cécr)phale une espèce de réseau qui
Fig. 31.
recouvrait la tête en renfermant tous les cheveux. Quelquefois, il était en étoffe et ressemblait assez au serre-tête de foulard que portent les femmes de Marseille. On le fixait à la tête au moyen
Fig. 3^-
de deux ou trois bandelettes ou rubans qui le maintenaient (fig. 36). On appelait aussi cécryphale un mouchoir qu'on arrangeait en bandeau plus large derrière que devant et qui retenait les cheveux du chignon (fig. 37).
Enfin, le crobyle était un genre de filet plus petit, mais on
donnait aussi ce nom au chignon, quand il était ramené en touffe de cheveux sur le haut de la tète. II répondait alors à ce que nous appelons vulgairement un toupet. Un tombeau de la belle
Fig. 33-
Fig. 34. — Junon, médaille d'Aptère, Crète. Fig. 35. — Diane, médaille de Magnésie, lonie.
époque grecque représentant Philis, fille de Cléomène, nous montre une autre coifilire. Comme le cécryphale, elle contient tous les cheveux, ne laissant paraître que deux rangées de petites boucles sur le front. Mais l'étoffe en paraît assez lourde, puisqu'elle soutient
une grosse houppe qui donne à cette coiffure une grande ressemblance avec le bonnet grec actuel (fig. 39).
On réunissait parfois plusieurs coiffures; on posait un anadéma
Fig. 36.
Fig- 37-
Fig. 38. — Coiffure corinthienne, d'après un vase antique.
sur un crécyphale, on ajoutait à la Stéphane des bandelettes ou des rubans, on joignait à l'ampyx le frontal ; la fantaisie féminine, comme toujours, se donnait libre cours, mais ajoutons, à la louange
des femmes grecques, qu'elles ne s'écartaient jamais des limites du bon goût.
L'ampyx était d'abord une simple bandelette de soie posée sur le front pour empêcher les boucles de s'emmêler; plus tard ces bandelettes se multiplièrent, puis le métal remplaça la soie; enfin à Rome on les surchargea de pierreries.
Fig. 39. — Philis, fille de Cléomène.
Les Corinthiennes portaient leurs cheveux dénoués, elles avaient sur le haut de la tête une petite calotte qui était entourée de médailles ou de monnaies. Pour la nuit et pour se livrer aux soins du ménage, les femmes renfermèrent d'abord leurs cheveux dans une vessie, qu'on préparait à cet effet en l'assouplissant et en l'ornant de rubans, mais la chaleur que devait causer à la tête un couvre-chef si impénétrable à l'air, le fit abandonner de plusieurs, néanmoins la forme resta et le bonnet de nuit en Grèce fut toujours un objet rond, sans plis, affectant la forme d'une
vessie. Il cachait entièrement les cheveux. Les femmes du peuple ou les ouvrières avaient ce genre de bonnet comme coiffure habituelle (fig. 40).
Toutefois la simple coiffure en cheveu.x fut toujours celle que
Fig. 40. — I, Coiffure en boucles, delà Grèce primitive. 2, 3, 4 et 5, Coiffures de unit ou d'intérieur. — 6 et 7, Femmes coiffées d'Anadéma et de réseaux.
les jeunes filles et les jeunes femmes préférèrent comme la plus artistique et la plus capable de faire valoir la pureté des contours du visage. Elles étaient encouragées dans cette mode par les artistes dont l'opinion faisait loi à Athènes. Pour retenir leurs
cheveux, les femmes se servaient d'épingles longues de bronze et de fer, mais surtout faites avec un roseau très dur et très pointu. Elles avaient aussi des épingles de luxe en or, terminées par de petits ornements ou garnies de perles.
L'usage d'entremêler les cheveux de bijoux était du reste très pratiqué à Athènes. On relevait les cheveux par des chaînettes de métal, on les faisait passer dans des anneaux d'or, et on cousait des pierreries sur les rubans ou bandelettes dont on s'ornait le front.
Mais le soleil brûlant de la patrie d'Alcibiade exigeait qu'on se
Fig 41 — Pétase, chapeau grec, d'après des statuettes de Tanagra.
préservât de l'ardeur de ses rayons. C'est pourquoi hommes et femmes en voyage ou à la campagne avaient adopté le chapeau, qui ne fut jamais considéré comme un ornement ou un objet de luxe, mais simplement comme un préservatif utile.
Les Spartiates furent les inventeurs du chapeau de feutre. On le faisait à larges bords, il s'appelait skiadion et sa forme resta toujours la même. Le petasus, porté également à Rome, avait les bords plus petits et ronds. Pour le rendre plus léger, on le faisait déjà en paille ou en joncs. 11 y avait enfin le chapeau à la Thessalienne, appelé caussia. Ce chapeau rond, presque plat et terminé au milieu par un petit cône, était absolument le même
que celui des habitantes actuelles de Nice. Il se portait sur le front par dessus le voile ou le cécryphale (fig. 41). Quelques statuettes curieuses de la grande fabrique de Tanagra représentent des femmes coiffées de ce chapeau que Sophocle fait porter à Ismène, la plus jeune fille d'Œdipe, quand, échappée de Thèbes, elle vient rejoindre son père à Athènes.
La nymphe Atalante qui courait si légèrement qu'elle ne faisait pas ployer les épis sur lesquels elle passait, est représentée ordinairement avec un chapeau, symbole de ses goûts champêtres et voyageurs. La médaille d'Ionie que nous donnons ici, peut rendre la forme des chapeaux de Sparte (fig. 42).
Disons un dernier mot de la chevelure des femmes grecques : c'est ici leur côté faible et celui où disparaît le bon goût qui fut le signe caractéristique de la nation à laquelle elles appartenaient.
Les Grecques se teignaient les cheveux avec passion. Celles dont la chevelure n'avait pas la couleur d'aile de corbeau, se teignaient en noir. D'autres, plus fantaisistes, se teignaient en bleu d'azur, bleu de mer, bleu rosé aux reflets changeants pour imiter le cou des colombes, ou encore en couleurs aux reflets métalliques; d'autres avaient des préférences pour la couleur blonde comme le miel de l'Attique. Enfin non contentes des teintures, elles y ajoutaient des poudres dorées, blanches ou rouges.
Leurs sourcils s'arquaient d'une large raie noire, que le pinceau accentuait le plus possible. Tels étaient les moyens qu'employaient les Grecques pour être belles.
Le Lesché de Delphes, monument décoré par le peintre Polygnote, montre des femmes aux cheveux teints de différentes couleurs. C'est le premier peintre qui les ait représentées ainsi, c'est aussi lui qui le premier peignit des robes transparentes. Il vivait vers 444. on peut donc croire que c'est alors que commença cette vogue de teintures et de vêtements légers, plus gracieux que modestes.
Anacharsis traversant un jour le cabinet de toilette de la belle Lysistrate, s'arrête stupéfait devant la quantité d'essences pour
parfumer les cheveux qu'il aperçoit à côté de fers à friser de toutes formes, de poudres de toutes couleurs pour teindre, tout cela pêle-mêle avec de splendides bandelettes brodées, des réseaux d'or ou de soie et des peignes enrichis d'émeraudes et de cornaline (fig. 43).
Enfin les perruques étaient estimées en Grèce comme ailleurs, par celles à qui la nature avait refusé une abondante chevelure. Le mot grec perruque signifie aussi trompeur, car, dit Enostathe,
Fig 42. — Atalante, médaille d'Ionie.
I^'g- 43- — Grecque avec réseau, d'après une médaille antique.
la perruque est un couvre-chef fait de cheveux propres aux hommes efféminés comme au\ femmes, et n'est portée que dans l'intention de tromper les spectateurs.
Un autre auteur parle d'une femme nommée. Aglaïs qui avait une chevelure artificielle et portait sur sa tête une aigrette. Cette Aglaïs n'avait rien de la poésie de son pays, car elle sonnait de la trompette et mangeait à son souper douze livres de viande et six livres de pain qu'elle arrosait de six pintes de vin.
Enfin on avait aussi des mèches de cheveux qu'on ajoutait aux siennes propres. Elles étaient surtout employées pour faire une
coiffure appelée connibienne, coiffure qui consistait dans une ou deux lonoTies tresses roulées en spirale autour de la tête en forme de mamelon.
Les cheveux postiches étaient-ils uniquement employés par les jeunes femmes, telle est la question qu'on se pose devant certaines peintures grecques. Dans ces mêmes scènes du Lesché de Delphes de Polygnote, on voyait la mère de Thésée, la tête absolument rasée ainsi qu'une autre vieille femme. Le peintre a-t-il voulu
Fig. 44. — Coiffure avec petit voile.
Fig. 45. — Coiffure avec voile, d'après une ancienne médaille.
appuyer avec plus de force sur les ravages de la vieillesse ou bien les femmes âgées se rasaient-elles les cheveux, la question est difficile à résoudre ; mais en ce pays où le beau était l'objet d'un culte, il semble improbable que les vieilles femmes sortissent autrement que cachées sous des voiles. On ne se rasait les cheveux qu'en signe de deuil, pour en faire hommage aux dieux, ou encore en signe d'esclavage. Les jeunes filles non mariées, dans certaines parties de la Grèce, avaient les cheveux tressés sans ornements.
Enfin il était un petit voile court très en usage et qu'on arrangeait de toutes espèces de façons. Tantôt on le nouait simplement
derrière la tête en laissant retomber un pan sur le dos (fig. 44), tantôt on le relevait presque entièrement, chiffonnant l'étoffe autour du chignon et la maintenant au moyen d'un ruban ou galon, uni ou brodé (fig. 45). C'était aussi une coiffure à l'usage des femmes de la basse classe, mais elles ne laissaient pas pendre le bout du voile, elles le relevaient selon leur coquetterie ou leur adresse pour en former une espèce de bonnet qu'elles nouaient à la manière des femmes du midi de la France ou qu'elles faisaient froncer autour d'une bande raide qui maintenait l'étoffe (fig. 46).
Nous reproduisons ici une autre coiffure également prise sur un vase grec. Elle est formée par un bandeau qui paraît être d'étoffe brodée légèrement tordue ; car les plis ont deux dessins différents qui indiquent les deux faces de l'étoffe. Une rangée de médailles orne le front. Cette coiffure se retrouve encore dans le peuple hellène. Certaines paysannes la
portent à peu près identique à celle-ci. Quand elles ne sont pas assez riches pour garnir leur front de sequins d'or remplaçant les médailles antiques, elles y mettent tout simplement des drachmes
Disons un mot pour finir, des couronnes funéraires. L'usage
de ces couronnes était universel. C'est par monceaux qu'on les
déposait sur les tombeaux. On en plaçait même avec le mort dans
le caveau où la piété des héritiers y joignait beaucoup d'autres
petits objets, agréables ou utiles pour le grand voyage.
On les faisait souvent en fleurs naturelles et même en métal précieux.
Dans les fouilles faites en Grèce, on a trouve l:)on nombre de
Fig. 46. — Servante, d'après un vase grec.
ces couronnes, les unes en or, en argent, en bronze, en fer, les autres plus grossières en poterie; mais la plus belle que l'antiquité nous ait laissée est celle qui se trouve au musée de Munich. Elle est en or ; c'est une guirlande légère formée de fleurs et de feuillage de pavots; de ces fleurs surgissent çà et là des petites figurines élégantes, et au milieu, la déesse des enfers, les ailes déployées, semble prête à s'envoler vers son royaume.
Dernière pensée d'immortalité qui survivait au milieu des erreurs
Fig. 47. — Coiffure avec médailles.
du paganisme, et le forçait à croire à un monde meilleur dont ses dieux l'éloignaient instinctivement.
Les femmes portaient le deuil en coupant leurs cheveux. Cet usage remontait à la plus haute antiquité, puisque dans Homère on lit les reproches qu'Electre adresse à Hélène pour n'avoir coupé que les extrémités de ses cheveux à la mort d'une de ses sœurs. Cet usage se perpétua pendant toute l'époque brillante de la Grèce. On appelait les cheveux ainsi coupés : tonstira hcinibris. 11 obligeait les femmes à une retraite forcée, car elles n'eussent pas osé se montrer en public la tête rasée.
L'histoire de la Grèce finit à Rome. C'est dans la capitale du
monde que vint expirer le génie et la poésie hellénique, ou plutôt Rome, comme un vampire colossal, s'appropria tout ce qui restait encore en Grèce d'esprit et de talent, comme elle suçait chez les autres nations conquises les trésors, les existences et tout ce qui pouvait augmenter son faste et sa gloire. Rome n'était pas artiste, mais avec ce sens pratique qui fut une de ses qualités, elle comprit combien les arts étaient une ressource précieuse, non seulement pour augmenter et rehausser la magnificence de ses monuments, mais aussi pour adoucir l'existence de l'homme. Comme elle était incapable d'avoir un art à elle, elle s'appropria l'art de la Grèce, l'accommoda à ses vertus et à ses vices. Avec la peinture, la sculpture et la littérature grecques, les modes d'Aspasie vinrent s'implanter à Rome, car, il faut le reconnaître, les arts ont toujours eu d'intimes liaisons avec les modes et plus d'une fois, dans le cours des siècles, les artistes ont donné une impulsion très grande au courant des fantaisies qui forment le costume.
En étudiant la coiffure en Grèce, nous avons dû parler nécessairement et assez longuement de la coiffure romaine. L'ampyx, le miletta, l'anadéma et le frontal ont été employés tout autant à Rome que dans le pays de Phidias et, dès l'origine de Rome, les modes grecques s'y acclimatèrent comme chez elles.
Mais revenons un peu en arrière. Avant la civilisation grécoromaine, une autre civilisation avait existé en Italie. Nous parlons de la civilisation étrusque.
On a beaucoup discuté l'origine des Étrusques sans arriver à obtenir une solution exacte de la question, mais il est certain que dans les monuments et les mœurs des Étrusques il y avait des traces visibles d'une influence asiatique. Les habitations, les objets mobiliers, les vêtements eux-mêmes avaient un cachet tout oriental. Les Étrusques se revêtaient de robes à fleurs bigarrées, à bordures éclatantes; leurs chaussures rappelaient les sandales lydiennes, leurs coiffures le bonnet phrygien, tout ce qui constituait le fond décoratif de leurs ornements était emprunté à la flore ou à la faune de l'Orient; mais cette époque de l'histoire de l'Étrurie ne nous
est encore que très imparfaitement connue, les documents sont rares et ce n'est que plus tard, lorsque l'influence grecque a déjà exercé son empire, que les vases, les monuments et les objets mobiliers se montrent en plus grand nombre dans les fouilles et les découvertes.
Quelques sarcophages nous sont restés de cette époque. Les Étrusques avaient l'habitude de représenter les défunts sur leurs tombeaux. Voici une femme trouvée sur un sarcophage de Cseré
(fig. 48). Comme on le voit, la coiffure est bien orientale. C'est un polos peu élevé avec un diadème par devant.
Les cheveux sont tressés avec des rubans.
Dans certaines scènes funéraires on voit des femmes, les cheveux épars.
Aucune n'est voilée, ce qui indiquerait que chez les Etrusques la femme jouissait d'une certaine liberté; l'étude des monuments de l'époque grecque confirmera cette supposition ; nous y voyons les femmes assises ou couchées dans les banquets à côté d'hommes et mêlées à ceux-ci dans toutes les occupations et les fêtes de la vie de famille et de la vie publique.
On ne peut assigner une date bien précise aux phases de l'histoire étrusque. Dès le xiii<= siècle avant notre ère, les marins gréco-pélasges avaient noué des relations suivies avec les peuples de l'Italie et apportaient dans la Péninsule les produits des civilisations plus avancées de la Grèce, de la Phénicie et de l'Egypte. Mais la Grèce, plus rapprochée encore que les autres nations, finit par s'installer elle-même dans le sud de l'Italie, qui prit d'elle le nom de Grande-Grèce et de là, ses produits, ses mœurs et ses modes se répandirent dans les peuples voisins. C'est ainsi que l'Étrurie se teig^nit d'hellénisme. Mais cet hellénisme fut accommodé
Fig. 48. — Femme étrasqiie, d'après un tombeau.
à l'esprit étrusque, sombre, mystérieux, superstitieux, à sa religion terrible et sanglante, bien éloignée de la poésie, de la grâce et de la gaîté grecques.
On abandonna aussi peu à peu les vêtements primitifs pour adopter les modes d'Athènes. Aux coiffures orientales succédèrent les couronnes de fleurs, le diadème et le voile grec si commode, morceau d'étoffe souple, transparente ou épaisse, brodée ou unie, mais qui s'ajustait de toutes façons, se prenait contre le froid ou contre le soleil, cachait celle qui voulait se cacher et contribuait à la beauté de celle qui voulait laisser deviner ses charmes.
Le tutulus resta encore longtemps en usage cependant. Plus ancienne que la nation étrusque ellemême, cette antique coiffure ne put être portée, pendant de longs siècles, que par les mères de famille à titre de distinction honorifique. C'était un bonnet en forme de cône cachant toute la tête. Par devant, sur la poitrine, il en descendait deux petites bandelettes; par derrière, un voile
s'y attachait parfois. Plusieurs matrones représentées sur des tombeaux étrusques ont ce tutulus (fig. 49).
Il fut abandonné des femmes qui voulaient être élégantes et admirées ; car cette coiffure était peu flatteuse. La couronne de lauriers ou de fleurs était bien plus jolie pour paraître dans un de ces banquets dont les Étrusques faisaient leurs délices. Rien ne valait, en effet, l'élégant diadème grec (fig. 50) comme complément aux robes délicatement brodées, aux manteaux de pourpre à bordures semées d'or et aux colliers d'or et de pierreries. Généralement ces festins étaient agrémentés de joueurs de flûte et de danseuses. Celles-ci, en robes transparentes avec des semis d'or et de cou-
Fig. 4g.
Femme étrusque, coifTce du tutulus.
leurs. Souvent leurs cheveux étaient retenus dans un morceau d'étoffe légère, pareille à leur robe, ou bien ils étaient entremêlés de fleurs ou de bijoux, et se déroulaient sur leurs épaules (fig. 51).
A ces belles mondaines, la beauté naturelle ne suffisait pas. Le fard, les parfums, les onguents et les cosmétiques venaient en aide à leurs charmes; les perruques même ne furent pas dédaignées. On a trouvé dans les tombeaux un grand nombre de cistes qui contenaient tous les menus objets de la toilette féminine.
Les Romaines des premiers temps de la République suivirent-
J. L.lboiii^,
Fig. 50 — Banquet étrusque, d'après un vase de Cornéto.
elles les errements de leurs aïeules? On a tant vanté la vertu austère de ces premiers Romains! Dès les bancs de l'école, nous avons appris à regarder ces hommes si fort au-dessus de toutes les faiblesses humaines, qu'on se demande si leurs femmes pouvaient se plaire aux futilités de la parure. Il semble qu'une Lucrèce, une Clélie, une Véturie ne pouvaient marcher qu'enveloppées de robes sombres, cachées sous des voiles épais. Les admirateurs de la république Romaine aiment à nous représenter ces premiers temps comme l'âge d'or de la vertu républicaine. Mais si cette vertu ne produit que des actes comme celui de Brutus, qui tue ses fils, de Curtius, qui se précipite dans un gouffre par super-
stition ; si, dans ce temps de vertu, Fabius Gurges, édile curule, peut bâtir un temple à Vénus avec les amendes encourues par les dames romaines pour avoir violé la foi conjugale, il faut convenir que la vertu républicaine est une singulière vertu.
Il n'en est pas moins vrai qu'une certaine austérité apparente régnait à Rome pendant cette époque. La situation politique de
Fig. 51. — Danseuse étrnsque.
la ville, toujours occupée à se défendre et à consolider sa puissance, ne donnait guère aux Romains le temps de se distraire dans les plaisirs et le luxe. Mais dès que Rome fut assez forte pour n'avoir plus à s'inquiéter de ses voisins, quand Albe, les Étrusques, les Samnites, les Gaulois furent vaincus, alors la tranquillité relative dont purent jouir les citoyens fut le signal d'une nouvelle ère, qui commença avec l'extension de la puissance romaine pour arriver à son point culminant sous les empereurs.
C'est alors que les modes grecques commencèrent h s'introduire à Rome et déjà, vers l'an 215 avant Jésus-Christ, la loi Oppia contre le luxe des femmes soulevait parmi elles une telle colère qu'elles obligèrent, par leurs menaces tumultueuses, les magistrats à la retirer.
Scipion l'Africain se plaignait de ce que les femmes étaient élevées comme des comédiennes, et Plaute raconte qu'elles mettaient leur amour-propre à avoir un grand nombre de serviteurs et d'ouvriers occupés sans cesse aux différentes parties de leur toilette.
Fig. 52. — Têtes de Romaines, d'apiès un vase antique.
Dès lors, les recherches de la coiffure se multiplièrent et toute dame qui se respectait dut avoir une armée d'esclaves pour les seuls soins de la tête.
L'élégance charmante des modes grecques fut, comme l'art, accommodée à la façon romaine. On avait bien pris tout d'abord les coiffures de la Grèce comme le type de la beauté, mais bientôt elles ne suffirent plus aux femmes qui voulaient se distinguer. On surchargea peu à peu les têtes de bouffants, de crépons, de frisures; on poussa l'exagération aussi loin que possible. On commença à porter les chignons proéminents (fig. 52). L'ampyx n'était plus une simple bandelette, c'était un large morceau d'étoffe brodée d'or ou de perles, garni de médailles et d'ornements précieux ; parfois même il était entièrement en or et garni de pierreries.
Au vénérable tutulus on avait substitué une coiffure portant le même nom, qui consistait en touffes de cheveux relevés en pyramide ou en cône sur le sommet de la tête; enfin, les ornements qu'on y ajoutait devenaient de jour en jour plus nombreux et plus variés. Les temps troublés de l'Empire achevèrent de fausser le goût et de bouleverser les cervelles féminines. Il y eut comme un affolement dans la mode. Tous les jours surgissaient de nouvelles manières d'arranger les cheveux et l'on vit des impératrices et de grandes dames Romaines pousser la manie de la nouveauté jusqu'à se faire faire des bustes dont la chevelure était mobile et pouvait se changer de telle façon qu'elle fût toujours à la dernière mode.
On a décrit tant de fois la toilette d'une Romaine qu'il serait fastidieux de recommencer ici cette description, mais toutefois, pénétrons encore un instant dans le cubiculum d'une patricienne en ce moment important de sa journée où, au milieu de ses nombreuses esclaves, attentives aux moindres de ses désirs, elle procède à la grave opération de sa coiffure.
Ces esclaves, spécialement destinées à coiffer, s'appelaient Psècades; elles avaient pour attributions la coiffure et les parfums et elles étaient placées spécialement sous la protection de \"énus.
Tout autour de la maîtresse du logfis sont ransfées des tables légères où tous les instruments de la coiffure et les différents ornements de la tête sont posés avec ordre, depuis les calami (i) de toutes grandeurs et de toutes formes jusqu'aux diadèmes somptueux des fêtes impériales.
Voici des aciculœ (épingles) de toutes les dimensions et de toutes les formes. Elles sont en bois de buis, de myrthe, d'olivier ou en os. Quelques-unes sont terminées par des boules finement ouvrées ou des petits sujets fantaisistes; à côté sont des coniatorier, longues épingles en or et en argent ; il y en a même en bronze et en ivoire, lorsque la Romaine se coiffe d'une façon simple pour quelque course mystérieuse où elle ne veut pas attirer les regards.
(l) Fers à friser dans le genre de ceux que nos coiffeurs emploient encore aujourd'hui.
Toutes ces épingles vont servir à attacher les nattes, boucles, bouffes, tresses et autres touffes de cheveux qui s'accumuleront sur sa tête (fig. 53).
Un riche discemicuhun (i) est préparé pour être accroché au
Fig. 53. — Tête d'impératrice, d'ajirès une statue antique.
sommet du front, dans le cas où la patricienne aurait envie de se coiffer en bandeaux.
Puis voici toute une collection de crinals, larges peignes convexes, les uns en or, les autres en ivoire sculpté; voici des ampyx de toutes espèces, en or, en argent, en rubans brodés, tous plus riches les uns que les autres.
(l) Épingle à deux branches qui servait à séparer les cheveu.x sur le front pour les diviser en bandeaux. Le discernicnUmi n'était porté que par les femmes mariées.
La grande dame désire-t-elle se faire remarquer davantage lorsque, couchée dans sa litière, elle se promènera à la porte Capène? Voici un crepiculiim, ornement mis dernièrement à la mode par une impératrice coquette, et qui fait entendre un son argentin chaque fois qu'on remue la tête.
Sur une autre table se trouvent rangées les couronnes. Elles
Fig. 54 — Julie, fille d'Auguste, d'après un camée
offrent les formes les plus diverses, frontals, anadémas, stéphanés (fig. 54) ; toutes sont enrichies de pierreries. Quelques-unes sont en fleurs nouvelles, d'autres en or et en argent mélangés, d'autres encore, connues sous le nom de coralla, en raclures de corne peinte, imitant à s'y méprendre les Heurs naturelles. N'oublions pas la viiia, ruban en bande, insigne de la femme de naissance libre, cette viita qu'aucune Romaine du beau temps de la République n'eût voulu abandonner et qui maintenant est souvent oubliée pour des ornements plus coquets.
Un instant, la maîtresse hésite entre la résille jaune dont elle entourerait ses cheveux et le corymbium, coiffure haute nouvelle qui prend son nom des corymbes ou baies de lierre, en grappes, dont elle imite vaguement la forme; mais elle adopte le corymbium; il est là, c'est une perruque que l'esclave perruquier vient d'apporter. Il la tient encore sur son poing. Elle est blonde et faite avec des cheveux de Germaine; les mille petites boucles
Fig. 55. — Coiffure romaine.
régulières qui la composent lui donnent l'air d'un fragment de ruche à miel. La patricienne y fait ajouter des anticc, longues boucles qui partent des tempes et coulent le long des oreilles jusque sur les épaules. Enfin satisfaite d'elle-même, elle demande qu'on lui apporte un choix de rica, car elle a envie de commencer ses courses dans Rome par l'offrande d'un sacrifice à Vesta. Aussitôt, d'un coffre parfumé, les esclaves tirent une quantité de morceaux d'étoffe carrés, les uns surchargés de broderies d'or et de couleurs, d'autres simplement bordés d'une guirlande ou semés de légers dessins; il y en a de transparents, d'épais, en soie, en
laine ou en tin lin. Tous sont terminés par des franges. D'autres voiles plus petits et non moins riches, des ricul(F, sont étalés sous ses yeux et le choix est si grand qu'elle ne sait auquel se résoudre. Enfin, une de ses amies qui entre choisit pour elle. C'est un voile d'une transparence extrême, brodé d'un semis léger; l'impératrice Poppée en portait un semblable à la dernière fête de Néron et tout le monde sait que Poppée ne se montre jamais que voilée, afin de faire admirer davantage sa beauté, quand elle daigne soulever son voile.
La litière s'avance maintenant toute ornée de riches draperies; la patricienne y monte et son amie la quitte.
Dans quelques heures, quand le soleil prêt à se coucher diminuera l'ardeur de ses rayons, elles se retrouveront à la porte Capène, avec tout ce que Rome contient de gens opulents ou célèbres a quelque titre. C est en effet vers le .soir que la foule des oisifs vient respirer l'air frais. Là se rendent les équipages les plus riches de Rome.
Les chars attelés de chevaux magnifiques croisent les litières des molles patriciennes et la lourde et splendide rlieda attelée de mules, étincelante de lames d'or et de pierres précieuses, dans laquelle trône une fière matrone enveloppée de longs voiles aux plis savants, et éventée par une noire esclave d'Afrique. C'est le forum des femmes. On va et vient jusqu'aux premiers tombeaux de la voie Appia. Quelques dames descendent de leurs chars ou de leurs litières pour causer avec des amies, ou pour faire quelques pas avec les jeunes gens à la mode ou les poètes préférés. Elles regardent passer le léger cisiitm des beautés de mœurs légères, qui, vêtues de soie et de broderies orientales, conduisent elles-mêmes leurs coursiers rapides; c'est là le grand concours des modes nouvelles, des innovations hardies, des surprises, des critiques, enfin de tout ce c|ui constitue le commerce d'une société brillante, riche et frivole (fig. 55).
\^oici une litière entourée d'esclaves nombreux, précédée de coureurs qui font faire place : c'est celle d'Agrippine. Sur ses
cheveux ondulés en bandeaux la mère de Néron a roulé un léger ricula (fig. 56) tissé d'or et de soie; son péplum à mille plis est rattaché par de gros boutons d'or ornés de pierres précieuses, elle passe, sombre et préoccupée, regardant à peine autour d'elle.
Une autre femme de la famille de Ctsar la suit Ses cheveux
Fig. 56. ■ — Agrippine.
sont roulés sur le front en bouffes régulières et surmontés d'un diadème d'or; une gracieuse antia vient se jouer sur son cou, qui peut-être se courbera bientôt sous la hache du bourreau.
D'autres patriciennes forment un groupe brillant. Elles sont généralement en cheveux, coupés courts et frisés en nombreuses petites boucles, qui, venant s'étager en plusieurs rangées sur le front et par derrière, forment un volumineux chignon. Une amp)'x brodée maintient l'échafaudage (fig. 58). Une jeune femme attire tous les regards, elle vient d'inaugurer une nouvelle coiffure; elle
porte une perruque d'un blond ardent. Pour trouver cette belle couleur d'un or chaud, son mari, qui commande un corps d'armée dans le nord des Gaules, a dû envoyer des coureurs jusqu'auprès de la mer Baltique et ces cheveux ont coûté plus de cent fois leur poids d'or. C'est elle-même qui a donné l'idée à son coiffeur d'arranger ces boucles régulières, qui s'étagent si gracieusement à l'entour de sa tête et retombent sur son cou a\-ec un art
fig. 57- — Impératrice romaine, d'après une statue antique
Fig 58 — Julie, fille cr.A.uguste, d'après une médaille.
savant ; pas de bijoux, sa perruque vaut bien un diadème royal
Une stola jaune sur une crocota ou robe de même couleur
achève de la rendre tout à fait élégante. La couleur jaune, comme
on le sait, était exclusivement réservée aux femmes et un homme
qui se vêtissait de jaune passait pour efféminé.
Une prêtresse de Junon passe sur une rlicda entourée de licteurs;
sur .ses bandeaux blancs elle porte la liandelette sacrée en or
surmontée d'une couronne en feuilles d'olivier. Un long voile pend derrière elle.
Partout des têtes jeunes ou vieilles, fardées et parées, avec des coiffures compliquées, les unes en cône, en pointe sur le crâne,
I^'S- 59- — Tête de Romaine, statue antique.
d'autres tombant dans le cou, celles-là avec une quantité de petites iDOucles qui s'avancent sur le front et forment comme un immense bourrelet de crin; celles-ci chargées de mille petites tresses qui se croisent et constituent un chignon extravagant. Des voiles brillants, des couronnes en fleurs de soie parflimée ou en or
étincelantes aux derniers rayons du jour, achèvent de donner à cette foule parée un cachet pittoresque et animé.
On se raconte tout bas les petites anecdotes scandaleuses du jour; tout bas, car en ce temps de despotisme il n'est pas bon de parler trop haut et quelque habitué qu'on soit aux orgies impériales et aux débordements des hautes classes, il n'en est pas moins séant de prendre des airs effarouchés en se confiant des choses qu'on était tout prêt à faire soi-même. Or ce jour-là on s'amusait beaucoup à raconter les incidents d'une fête intime qu'un riche consulaire avait donné, à sa villa de Baies, en l'honneur d'une femme des plus élégantes de Rome et à l'occasion de la fin des vendanges. On affirmait que telles et telles patriciennes des plus illustres races avaient osé courir dans les jardins vêtues seulement de vêtements courts et de couronnes de bacchantes, les cheveux flottants, comme des joueuses de flûte, ce qui était le comble de l'audace, dans Rome même si habituée à toutes les audaces, mais où une femme noble ne pouvait paraître échevelée sans déroger. On avait vu, il est vrai, Messaline courir les rues dans d'étranges costumes, mais au moins elle mettait une perruque blonde pour se cacher.
Ces perruques ne donnaient aucune illusion, il faut l'avouer, à ceux qui les admiraient sur la tête des jolies femmes et plus d'une fois l'épigramme s'en mêla. On ne croyait pas toujours aux affirmations de ces dames et on leur répondait comme Martial :
Les cheveux d'or que Galla porte Sont les siens, elle le jure ; Elle a le droit de le jurer, Car je sais où elle les a achetées !
Ainsi Martial, en lançant cette ironie à la pauvre Galla, nous fait entrevoir un commerce nouveau, celui des perruques. Ces postiches .se vendaient très ostensiblement et les belles dames en effet n'avaient pas trop de fausse honte à les aller choisir en plein jour, .soit dans les bazars du portique Minucius, soit ailleurs.
74 HISTOIRE DE LA COIFl-TRE FEMININE
— « \'ous les voyez, dit Properce, porter fièrement l'opulente chevelure qu'elles viennent d'acheter. Avec de l'argent on se repeuple ainsi le crâne. >
Et il ne s'agit pas seulement de quelques mèches ajoutées çà et là dans la masse des cheveux, les femmes les plus élégantes portaient des perruques entières, car l'usage de la teinture et des frisures faisait tomber les cheveux aussi bien que les excès auxquels se livraient les Romaines. Aussi, pour changer plus facilement de coiffure, préfêrait-on se raser les cheveux et porter des psrruques de diverses couleurs, mais surtout en cheveux blonds, tirés des Gaules ou de la Germinie. Juvénal dit avoir vu de véritables tours, des édifices énormes s'élever sur les têtes féminines.
Aussi comme les poètes appréciaient les femmes qui pouvaient laisser leur porte ouverte pendant qu'on les peignait ! Comme Ovide se moque de cette coquette chez laquelle il était entré inopinément et qui, dans son trouble de se voir surprise la tête chauve comme le dos de la main, se saisit de sa perruque et la met à l'envers!
La mode des perruques hâtant la chute des cheveux, on trouva plus simple de les raser entièrement, cela rendait la perruque plus adhérente. On les faisait tomber avec un certain onguent dépilatoire ou avec de l'ostracias (probablement os de seiche). On appelait les perruques calendriuii ou encore galerus. Les premiers galeri étaient des bonnets de laine auxquels on laissait des poils longs tout autour du bord, puis on y ajouta des cheveux cousus, finalement ils devinrent de vraies perruques, tout en gardant le nom de galerus, concurremment avec ce que nous appelons bonnet rond, improprement bonnet phrygien.
La mode des cheveux postiches devint si générale, que les femmes n'eurent même plus la pudeur de celle dont Ovide se moque lorsqu'elle met sa perruque à l'envers . On se faisait cadeau d'une perruque comme de tout autre objet. Nous ne trouvons indiquée nulle part la manière dont on s'y prenait pour fabriquer ces postiches, mais ils devaient être très bien faits si
l'on en juge par les statues des impératrices romaines qui toutes portaient perruque.
La chevelure d'une femme s'appelait co)ua, qui emporte l'idée
d'attifer, peigner soigneusement ; celles des hommes ca-saries, de ccedere, couper, car à Rome tous les hommes portaient les cheveux courts.
Apulée estimait très haut la beauté d'une chevelure féminine.
« Si vous coupez les cheveux d'une femme, dit-il, si belle qu'elle « soit, et si vous dépouillez son visage de cet ornement naturel, « fût-elle descendue de celle qu'engendra la mer et nourrie au milieu « des ondes, en un mot quand ce serait Vénus elle-même, accom- « pagnée des grâces et des amours, parée de sa ceinture et « parfumée des odeurs les plus exquises, si elle paraît avec une « tête tondue, elle ne vous plaira pas
« Mais y a-t-il rien de plus charmant que les cheveux d'une « belle couleur qui brille au soleil d'un lustre changeant dont l'œil « est ébloui?
« Quel charme de voir une masse épaisse de cheveux relevés « et ajustés sur le haut de la tête ou bien de les voir d'une « grande longueur épars sur les épaules ? Enfin la chevelure a « quelque chose de si beau que quand une femme paraîtrait avec « toutes sortes d'ajustements et avec des habits d'or chargés de « pierreries, s'il se trouve quelque négligence dans ses cheveux « ou quelque irrégularité dans sa coiffure, toute parure devient « inutile. »
Martial lui aussi partage l'opinion d'Apulée: il prétend qu'une seule boucle détachée ou une épingle mal fixée eût e.xcité la censure des Romains (fig. 6i).
La légende dit que Néron faisait enchâsser dans l'or les cheveux qui tombaient de la tête de Poppée ; enfin tous les poètes, satiriques ou autres, montrent à quel point la chevelure était chose estimée à Rome, par la prolixité avec laquelle ils en parlent, décrivent les coiffures diverses des femmes, les soins qu'on en prenait, les parfums dont on les imprégnait, les ornements dont on les parait.
Leurs œuvres nous révèlent non seulement les subterfuges au moyen desquels les femmes se faisaient passer pour avoir une
belle chevelure, mais encore tous les autres petits secrets de toilette destinés à tromper le public vulgaire.
Parmi ceux-ci, le premier c'est la teinture. On excellait dans cet art à Rome. Les boules de maltiac, 1 ecorce de noix, le plomb servaient à dissimuler les cheveux blancs. Pour en changer la couleur et les rendre blonds ou roux, il v avait une certaine lotion faite avec
Fig. 6i. — Tête d'impératrice, daprès une statue.
le suc des herbes de Germanie et du savon caustique ; malheureusement les recettes employées amenaient souvent la calvitie.
— « Je te le disais bien, dit Ovide à une jeune fille, cesse de droguer ainsi tes cheveux, tu as si bien fait qu'il ne t'en reste plus à teindre. >
Observons ici que le jaune cru et certain bleu accentué n'étaient arborés que par les femmes de mœurs légères; une femme libre n'aurait pu adopter cette teinture sans compromettre sa bonne réputation.
« Il y a mille manières de se coiffer, dit Ovide; choisissez celle «. qui \ous sied le mieux, avant tout consultez votre miroir, un « nœud léger sur la partie supérieure de la tête sied bien aux
« figures arrondies » (fig. 62).
Et il ajoute ailleurs :
« Cette femme laisse flotter ses cheveux sur ses deux épaules, « tel paraît Apollon lorsqu'il fait entendre les sons harmonieux de « sa lyre. D'autres sont relevés en tresses, comme ceux de Diane « lorsqu'à la chasse elle poursuit les animaux sauvages.
« L'une plaît par le brillant étalage des siens, et l'autre par sa « simplicité à les rassembler. Celle-ci rattache sa chevelure par « l'écaillé, celle-là la fait ondoyer comme des flots »
Ajoutez à ces recherches de coiffure qu'encourageaient les poètes et que flagellaient les satiriques, un usage immodéré d'eau de toilette, de parfums, de fards, de lotions et d'onguents de toutes espèces, faits avec les plus étranges et les plus dispendieux ingrédients, et vous aurez une faible idée des folies que pouvait enfanter la vanité féminine.
Mais au milieu de ce monde frivole, léger, sceptique, impudent, affolé de plaisirs et de voluptés, surgissait une société nouvelle bien différente de la première. Au lieu de femmes couronnées comme des prêtresses de Bacchus ou de Vénus, parées de diadèmes orgueilleux ou cachées sous la perruque jaune des courtisanes, ce monde nouveau ne renfermait que des femmes modestes, humbles et pures. Pour elles pas de festins, ni d'orgies, plus de toilettes fastueuses, plus de soins immodérés d'un corps que l'eau sainte avait sanctifié. Voilées, revêtues d'habits sombres, elles traversaient les foules païennes sans se faire remarquer, si ce n'est par leur simplicité.
L'esclave ne se distinguait pas de la matrone patricienne, car toutes deux s'appelaient sœurs et toutes deux s'aimaient dans celui auquel l'une et l'autre avait donné leur foi, dans Jésus-Christ.
C'étaient ces femmes à qui saint Paul disait : « Que les femmes prient étant vêtues comme l'honnêteté le demande, qvi'elles se
parent de modestie et de chasteté, non avec des cheveux frisés, des ornements d'or, des perles, ou des habits somptueux, mais avec de bonnes œuvres, comme doivent le faire des femmes qui font profession de piété » (i) (fig. 63).
Et ainsi allaient de par le monde ces femmes généreuses, qui avaient renoncé à Satan et à ses pompes. Pour elles le martyre était un bonheur dont elles essayaient de se rendre dignes
Fig, 62 — Tête de femme, d'après une fresque de Pompéi.
par une vie de sainteté et de sacrifices. Et n'était-ce pas déjà un grand sacrifice, pour ces délicates patriciennes, de parcourir les prisons afin de soulager les chrétiens qui souffraient pour le Christ, d'aller recueillir dans les cloaques les restes vénérés des martyrs; pour ces élégantes, habituées à tous les raffinements du luxe, de renoncer à ces toilettes brillantes, à ces recherches de soins corporels, à ces coiffures qui les paraient, à cette vie de spectacles, de plaisirs et de glorioles! Pour elles plus de ces séances émouvantes au cirque où jadis elles passaient des journées délirantes, plus de banquets somptueux où elles n'oseraient paraître sans se trahir, en refusant de faire des libations aux dieux ou de se
(I) I" ÉpUrc lie sailli Paul à Timothéf, chap II.
8o HISTOIRE DE LA COIFFURE FEMININE
couronner de fleurs en l'honneur de Vénus; plus de ces réunions littéraires où un Catulle, un Ovide, un Properce leur adressait des vers si pleins de délicates louanges, où un Salluste leur lisait son histoire romaine, un Suétone les amusait de sa chronique scandaleuse. Elles ont entendu la voix austère de Pierre, le chet des apôtres, leur dire : « \'ous aussi, femmes, soyez soumises à vos maris, ne mettez point votre ornement à vous parer au dehors par la frisure de vos cheveux, les enrichissements d'or et la beauté de vos habits (i) » et elles ont essayé de suivre fidèlement ces conseils.
Il fallait certainement une vertu surhumaine aux chrétiennes de la prhiiitive Église, mais elles avaient pour les soutenir et les encourager le sacrifice mystérieux auquel elles participaient avec ferveur dans les catacombes.
Tous les jours elles se rendaient à la réunion des fidèles. Humblement elles se plaçaient sur les bancs grossiers qui leur étaient réservés, les hommes et les femmes ayant chacun leurs places séparées dans la basilique. Là elles s'asseyaient sans aucune distinction, la patricienne à côté de l'esclave, la descendante des Césars à côté de la dernière des enfants du peuple. Aucune différence dans le vêtement, ni couleur vive, ni ornements d'or, ni pierreries n'étaient tolérées.
Sous leurs voiles, une coiffure simple, pas de frisures, pas de ces échafaudages volumineux ni de perruques.
Modestes et humbles, elles suivent l'office, mêlant leurs voix aux chœurs qui chantent les hymnes et les psaumes, assistent à la célébration des mystères et retournent chez elles pour reprendre avec plus de courage la lutte quotidienne et les dangers à courir.
Il fallait armer ces primitives chrétiennes contre les dangers de leur nouvelle existence et les Pères de l'Eglise ne leur ménag^eaient ni les exhortations sévères ni les marques d'intérêt. C'était là une bien précieuse partie du troupeau du Christ que cette pépinière
(i) i"^" Èfitrc de saint Pierre, chap. m.
de mères de famille, de vierges pures, de veuves dévouées et il fallait sans cesse les prévenir contre les tentations ou les encourager dans la bonne voie (fig. 64).
C'est d'abord saint Paul qui fait entendre sa voix austère. Il veut que la femme regarde la modestie et la soumission comme deux vertus qu'elle doit surtout pratiquer.
— « Si les hommes, leur dit le grand apôtre, doivent être à
Fig. 63. — Matrone chrétienne de l'Église primitive.
l'église la tête découverte, il n'en est point ainsi des femmes; toute femme qui prie ou qui prophétise dans l'église sans être couverte d'un voile, déshonore sa tête, car c'est comme si elle était rasée; parce que si une femme ne se voile point la tête et si elle veut l'avoir découverte, elle devrait donc aussi avoir les cheveux coupés, car ses cheveux sont comme une espèce de voile qui la couvre.
— « Mais s'il est honteux à une femme d'avoir les cheveux coupés ou d'être rasée, il faut donc qu'elle se voile la tête, car
Ihomme est la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l'homme.
— « L'homme n'a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme; c'est pourquoi la femme doit porter sur la tète un voile, marque de la puissance que l'homme a sur elle et cela à cause des anges qui sont les témoins de nos actions; mais les hommes ne doivent point abuser de ces avantages qu'ils ont sur les femmes, car si d'abord l'homme n'a point été tiré de la femme, mais la femme de l'homme, toutefois ni l'homme n'est point sans femme, ni la femme sans l'homme en notre Seigneur, car comme la femme au commencement a été tirée de l'homme, aussi l'homme maintenant nait de la femme et l'un et l'autre viennent de Dieu qui l'a voulu ainsi, afin d'entretenir la paix et la charité entre l'homme et la femme par cette dépendance mutuelle et ce besoin réciproque qu'ils ont l'un de l'autre. Jugez-en donc vous-mêmes; est-il bien décent à une femme de prier Dieu dans l'assemblée des fidèles sans un voile sur la tête? La nature même ne nous enseigne-t-elle pas qu'il serait honteux à un homme de laisser toujours croître ses cheveux et qu'il est au contraire honorable à une femme de les laisser toujours croître, parce qu'ils ont été donnés comme un voile qui doit la couvrir. Si après cela quelqu'un veut encore contester, qu'il sache que ce n'est pas notre coutume ni celle de l'Eglise de Dieu de souffrir que les femmes paraissent dans les assemblées de fidèles sans être voilées (i). »
Une autre question se soulevait dans l'Église. Quelques fidèles admettaient que les jeunes filles et les vierges parussent dans les assemblées religieuses non voilées, afin de les distinguer des femmes mariées; mais c'était donner entrée à la vanité, si petite qu'elle se fît; et en ce temps oii la chrétienne devait vivre au milieu de la corruption païenne, il fallait veiller à ce qu'il n'y eût en elle aucun côté faible. Le voile, dans plusieurs églises, fut donc exigé de toute femme qui y entrait, et Tertullien écrivit un traité sur le voile des vierges.
(I) l"' F.p'lrc de saint Paul aux Corinlliieiis.
Voyez comme il est sévère pour celles qui refusent de se couvrir du voile :
— « Elles veulent bien changer leur habillement de tète en quittant les ornements de leur enfance, elles tournent autrement leurs cheveux et se servent de l'aiguille des femmes pour se les diviser sur le front comme si elles étaient du nombre; elles con-
Fig. 64. — \"iergc chréticune du iir* siècle, d'après une peinture des catacomljes.
sultent leur miroir pour cultiver leur beauté, elles s'adoucissent la peau au moyen des essences dont elles se lavent. Peut-être même n'ignorent-elles pas l'usage des drogues dont les femmes se fardent; elles portent le manteau, elles se servent de différentes sortes de chaussures, elles portent plus d'équipages aux bains cju'elles ne
faisaient auparavant elles ont tout l'extérieur de. femmes
mariées et ce n'est que par la nudité de leur tête qu'elles
veulent se faire passer pour vierges Le soin de plaire aux
hommes ne doit pas occuper l'esprit d'une vierge Il y a du
danger à tout âge; revêtez-vous des armes de la pudeur, fortifiezvous du rempart de la modestie, environnez votre tête d'unemuraille qui vous garantisse de l'attaque d'autrui.
« Et vous qui êtes mariées, gardez-vous de perdre la coutume du voile, n'allez pas le détruira sans le quitter comme font certaines femmes qui se lient plutôt la tête qu'elles ne la couvrent avec leurs petites bandes : elles sont à la vérité couvertes depuis le front, mais ce qu'il est le plus important de cacher demeure toujours à découvert. D'autres se couvrent seulement la tête jusqu'aux oreilles avec de petits bonnets de toile bien fine Peuton souffrir que dans l'oraison même elles se contentent de mettre sur leur tête quelque bande ou quelque ruban et se croient ainsi ' parfaitement voilées ?. . . »
Reprenant dans un autre traité ce sujet de la parure de la femme, il entre dans plus de détails encore ; il s'élève avec plus de force contre les fards; une chrétienne ne doit pas user de cent sortes d'ingrédients pour rendre sa peau blanche, pour farder son visage, colorer ses joues de vermillon et noircir ses yeux avec de la suie. Trouvent-elles donc à redire à l'ouvrage du Créateur ?
— « J'en vois, dit-il, quelques-unes tout occupées à enduire incessamment leurs cheveux pour leur donner une couleur blonde. Elles rougissent presque de leur patrie, elles sont fâchées de n'avoir pas pris naissance dans les Gaules ou dans la Germanie. Triste présage que cette coiffure, vaine et triste beauté, qui se termine enfin par la laideur. N'est-il pas vrai que par l'usage de ces parfums on perd insensiblement ses cheveux, n'est-il pas vrai que le cerveau même est ordinairement affaibli par ces humeurs étrangères qui le gâtent à la fin et par l'excessive ardeur du soleil auquel vous prenez plaisir d'enflammer et de sécher votre tête ?... Une femme chrétienne fait de sa tête une espèce d'autel où elle
répand à profusion les parfums Voyez, disent-elles, comme
d'une chevelure blanche ou noire nous en faisons une blonde pour avoir meilleure grâce, et il vient un temps où elles n'omettent
rien pour changer leurs cheveux blancs en noirs lorsque, parvenues à une fatale vieillesse, elles sont désolées d'avoir trop vécu
« Que sert à votre salut ce soin fatigant cjue vous prenez d'orner votre tête?
« Quoi ! vous ne sauriez laisser vos cheveux en repos ! Tantôt vous les frisez, tantôt vous les défrisez; tantôt vous les rehaussez, tantôt vous les rabaissez ; aujourd'hui vous les tressez, demain vous les laisserez flotter avec une négligence affectée et , quelquefois , vous vous chargez d'un tas énorme de cheveux empruntés que vous accommodez tantôt en forme de bonnet pour y emprisonner votre tête, tantôt en forme de pyramide pour montrer votre cou à découvert. Personne, dit Jésus-Christ, ne peut ajouter rien à ce qu'il est et vous y voulez ajouter quelque chose en accumulant sur votre tête des touffes de cheveux chargés d'ornements, comme le milieu d'un bouclier. Si vous ne rougissez pas du poids de ce fardeau, rougissez du moins de son indignité. Ne mettez
pas sur une tête sanctifiée par le baptême les dépouilles de quelque misérable mort dans ses débauches ou de quelque scélérat condamné à expier ses crimes sur l'cchafaud. Une tête libre doit bannir la servitude de toutes les parures gênantes
« Plût h Dieu qu'au grand jour du triomphe des chrétiens, il me fût permis, tout misérable que je suis, d'élever ma tête jusqu'à votre fière hauteur pour apercevoir si vous ressusciterez avec votre fard, votre vermillon, vos parfums et vos superbes chevelures »
Dans son traité du manteru, il se plaint de ce que les femmes les plus nobles abandonnent la stola pour la robe courte ; qu'elles s'émancipent ju.squ'à abandonner la cotte de dessous, les galoches
Fig. 65. — L'impératrice Fausline, d'après une médaille.
86 IIISI'OIKI': DK LA COIFFURE FEMININE
et jusqu'aux coiffes et aux voiles; elles ne veulent plus ni litières ni chaises à bras, elles préfèrent se promener seules et libres. 11 gémit de les voir revêtues de robes de soie à mille plis, qui font un bruissement tapageur en marchant, de ce qu'elles entourent leur cou d'un luxe scandaleux de colliers à plusieurs rangs de perles ou de pierreries et leurs bras de nombreux rangs de bracelets ; puis, sur un ton ironique, il décrit les vêtements des prêtresses des idoles. Celles de Cérès, vêtues de blanc, portent sur leur tête des bandelettes sous un chapeau ou une perruque qui en a la forme (i) avec un gâteau qu'elles mettent par dessus.
Celles de Bellone sont vêtues de noir avec un chaperon noir qui couvre la tête, etc.; enfin, dans une dernière remontrance, le grand apologiste chrétien adjure les femmes de renoncer à toutes les vanités païennes et, leur montrant combien précaire était la vie d'un chrétien en ces temps de persécution, il finit ainsi :
— « Je ne sais si des mains accoutumées au bracelet pourront soutenir la pesanteur des chaînes; je doute si des jambes tant de fois ornées de bandelettes de soie pourront supporter la douleur des entraves. Je crains qu'une tête couverte d'émeraudes et de diamants ne plie lâchement sous le glaive dont nous sommes menacés à toute heure (fig. 65) ».
Et cette doctrine rigide était suivie par toutes. Les exceptions étaient rares, les chrétiennes cherchaient à fuir tout ce qui, de près ou de loin, ressemblait au culte païen. Les couronnes de fleurs furent abolies, le flammeum, ce voile des fiancées couleur de flamme, ne fut plus porté par la fiancée chrétienne, qui prit désormais le voile blanc. Ce fut avec plus d'austérité dans les vêtements et dans la coiffure qu'on vécut dans la suite et lorsque Constantin proclama la liberté de l'Église, un grand changement s'était déjà produit dans les mœurs comme dans le vêtement.
Malheureusement, il ne devait pas en être longtemps ainsi.
(t) Le pùlase, chapeau qu'on portait en voyage ou à la campagne. Ccrès étant la déesse de l'Agriculture, ses prêtresses portaient une coiffure champêtre
Pour le chritien habitu; aux; persécutions violentes, la liberté de pratiquer sa religion était une situation toute nouvelle à laquelle il devait se faire peu à peu et, dès lors, deux sociétés se formèrent dans le sein même de l'Église.
L'une qui conserva soigneusement toutes les traditions de l'Église primitive, éloignée du luxe, des plaisirs, des vanités, uniquement occupée à se perfectionner toujours davantage; l'autre frivole, légère, joyeuse, partageant les divertissements des païens, fréquentant les cours des empereurs et n'ayant bientôt plus du chrétien que le nom. A ce monde brillant, les modes de l'ancienne Rome ne suffisaient plus. Les empereurs, à dater de Dioclétien, s'étaient plu à s'entourer du luxe oriental et Constantin, magnifique et ami du faste, organisa sa cour d'après le modèle des cours somptueuses des rois Persans. Byzance devient la capitale de ce monde nouveau et avec elle tout se modifie dans les mœurs, les habitations, les vêtements. Toute trace du bel art gréco-romain disparaît ; au lieu de la beauté
on ne cherche plus que la richesse. L'or s'introduit partout. On en fait des tissus, des bijoux, des meubles, des chars. Les perles, les diamants, les pierres précieuses s'amoncellent jusque sur les chaus- .sures, couvertes de broderies et de joyaux. La soie prend une place officielle dans le vêtement, tout ce qui touche à la cour en est revêtu, les serviteurs, les esclaves en portent et cependant c'est presque au poids de l'or qu'on la paie (fig. 66).
A Rome, l'influence byzantine fut moindre assurément, mais il n'y régnait pas moins un luxe de décadence qui n'était que la conséquence de l'impulsion impériale. Peut-être même l'absence des empereurs contribua-t-elle à l'augmenter au lieu de le faire périr, car, la cour omnipotente du César n'existant plus, il se forma une caste puissante de patriciens riches et illustres, où païens et chré-
Fig. 66. — Hélène, mère de Constantin.
tiens rivalisaient de splendeur et de luxe. La grande dame n'était ni moins coquette ni moins recherchée dans ses atours qu'autrefois; ses esclaves étaient tout aussi nombreux. Si elle ne les piquait plus à chaque maladresse, de ses longs stylets, elle n'en était pas moins exigeante et impérieuse. Les frisures reprennent leur vogue. On tresse les cheveux avec des fils d'or, on les couvre de paillettes dorées, on en fait des échafaudages monstrueux. On mêle ensemble des cheveux noirs et blonds. Les perruques rousses continuent à avoir un succès énorme.
Enfin tout ce qui rend la nature méconnaissable est sûr de trouver des admirateurs. Sur l'échafaudage des cheveux, on pose une milella persane ou un A-oile très léger, parfois une de ces écharpes brodées dont nous a\ons fait la description. Ajoutons à cela une robe magnifique en soie des Indes entièrement couverte de dessins représentant des animaux fantastiques, puis des ceintures, des colliers, des bracelets, des boucles d'oreilles d'or et de pierreries, et nous aurons la toilette d'une de ces femmes à qui saint Jérôme adresse ses véhémentes mercuriales (fig. 67). C'est ainsi parées, en effet, que chrétiennes et païennes assistaient à ces banquets qui nous paraissent invraisemblables, quand nous en lisons les descriptions dans les auteurs du temps, après lesquels les fières patriciennes ne rougissaient pas de se livrer à des pantomimes et à des danses dignes d'histrions de bas étage.
Les cheveux bouclés, couronnées de fleurs, elles dessinent des pas, des gestes et sont ravies de s'attirer des applaudissements de ceux mêmes qui devraient leur reprocher leurs folies. A Rome alors c'était un entraînement général pour la pantomime, les hautes classes se livraient à ce divertissement et chacun tenait à honneur de posséder une troupe de choristes et de danseurs pour égayer ses repas.
Mais heureusement pour la société chrétienne, quelques âmes d'élite allaient la sauver de l'abîme où elle se précipitait.
Athanase, le grand évêque Athanase, le défenseur de la foi à Nicée, exilé par la rage des hérétiques de son siège d'Alexandrie, vint à Rome avec deux solitaires d'Egypte.
ITjg 67. — Noble daine romaine de l'époque de saint Jérôme.
On avait souvent entendu parler de ces hommes qui menaient une vie extraordinaire dans le désert, au milieu des bêtes féroces, dans les rochers et les sables ardents de la Nubie et de la Libye, mais jamais on n'en avait encore vu a Rome.
L'arrivée d'Ammonius et d'Isidore (ainsi se nommaient les deux ermites) et la renommée acquise par Athanase ht que toute la société chrétienne accueillit les voyageurs avec un enthousiaste empressement. La mode s'en mêla, tout le monde voulut avoir chez soi les cénobites et le grand évêque. Isidore surtout plut beaucovip aux dames et la haute société s'en empara. La sœur de Constantin, Eutropie, les nobles dames Albutera, Sperantia, Albine et beaucoup d autres qui lormaient un cercle choisi de tout ce que Rome avait de plus illustre, se prirent d'une sympathie démonstrative pour les trois étrangers. Il se fît autour d'eux un cercle de femmes qui écoutaient avec avidité tout ce qu'ils racontaient sur la vie monacale, la sainteté de la vocation chrétienne, la beauté du renoncement aux choses mondaines. Quand ils partirent, ils avaient abondamment semé et la graine ne tarda pas à germer. Ce fut Marcella qui donna la première impulsion à la réforme. Et cependant elle était une des plus élégantes et des plus nobles femmes de ce monde brillant.
Jeune, belle, riche, veuve après quelques mois de mariage, elle refusa de se remarier, quelque glorieu.x que fussent les partis qu'on lui présentât, parmi lesquels se trouvait même un proche parent de l'empereur, Cerialis, consul, frère de Galla, comblé d'honneurs et immensément riche. Elle se défit de toutes ses pierreries, de ses meubles précieux, ne gardant aucun ornement d'or, pas même son cachet. Elle ne voulut plus mettre ni fard, ni onguents, ni robes de soie, ni coiffures extraordinaires. Sa robe fut toujours simple, d'une étoffe commune de couleur brune, et c'est ainsi, un voile sur sa tête, qu'elle parut désormais dans le monde, bravant les critiques, les calomnies et les méchancetés qu'un tel changement ne pouvait manquer de provoquer.
De son magnifique palais du Mont-Aventin, elle fit un lieu de
réunion où quelques femmes pieuses comnie elle venaient pour se livrer en commun à des œuvres de piété et surtout aux études théologiques. En ce temps bizarre, et malgré l'apparente légèreté de cette société romaine, les études scientifiques, les discussions sur les questions les plus ardues de la philosophie et de la théologie étaient suivies avec passion. Fabiola, la petite-fille de Ouintus JMaximus, Furia, la descendante de Camille, Paule, qui
Fig 68 — Galla Placida.
avait pour aïeul Paul Emile et se disait descendre d'Agamemnon, Asella, Marcellina et tant d'autres filles des races les plus illustres de la Rome antique, devinrent des adeptes ferventes de ce conventicule d'où les modes frivoles, le luxe immodéré, les recherches païennes de la beauté furent sévèrement exclus, et d'où enfin devaient partir les premières fondatrices de couvents de femmes.
Le grand Jérôme, le saint à la parole de feu, dirigeait ce petit cénacle de sa solitude de Jérusalem. 11 encourageait Eustochium lorsque ses parents païens, voulant la soustrain; à sa \'ocation
pour la solitude, essayaient d'un moyen bien païen pour y réussir en revêtant par force la jeune fille d'une toillette merveilleuse, en lui frisant les cheveux et tressant ses longues boucles pour les arranger à la mode la plus nouvelle, enfin en lui mettant au cou et sur la tête des colliers et un diadème splendide, sans oublier le fard et le noir pour les yeux.
Il gourmandait Blésille, la jeune et jolie veuve qui, aussitôt le tombeau de son mari fermé, courait a son miroir pour voir quels fards et quelle coiffure convenaient le mieux à son deuil, bientôt mêlait les tresses d'or à ses cheveux, les frisait et les parait de perles. 11 mettait sous les yeux des jeunes filles tous les désagréments du mariage et adressait à Furia, autre veuve mondaine, les exhortations les plus pressantes à renoncer aux secondes noces; puis craignant un excès contraire dans ses néophytes, il engageait les vierges à ne pas se négliger dans leur toilette, à ne pas omettre les soins de la coiffure en laissant pendre les cheveux ou les couvrant à demi d'une écharpe couleur d'hyacinthe. Bref, c'est le fidèle gardien du troupeau fragile qui s'est confié à lui. Il l'éclairé, l'encourage, le guide et parfois aussi frappe fort les brebis rebelles, mais il réussit à restaurer les mœurs chrétiennes à Rome, à en faire le foyer qui échauffera le monde et il fonde les premiers couvents comme un rempart solide contre la faiblesse féminine.
Cette époque fut une époque brillante pour les femmes. Leur influence fut immense. De tous côtés elles sont mêlées au.x luttes politiques et religieuses, de tous côtés elles se signalent par leurs vertus, parfois hélas ! aussi par des crimes (fig. 68). Elles font autorité dans le gouvernement des peuples ; les plus grands saints les prennent pour conseils ou pour appui, elles tiennent en échec de grands politiques. C'est l'époque où sainte Hélène est la principale libératrice de la foi, où Galla Placida, la fille de Théodose, gouverne l'empire d'Occident, où Ju.stine, la mère de Valeniinien-, lutte contre saint Ambroise pour l'arianisme dont elle est le soutien, où les deux Eudoxie, la grande Pulchérie et Théodora illustrent
l'empire à divers titres. A Rome, nous avons vu quelle prépondérance avaient les femmes dans cette société où les hommes s'amollissaient dans les délices ; il en est de même dans les provinces romaines : Monique, la mère d'Augustin, Macrina, sœur de saint Basile en Orient, sainte Geneviève à Lutèce et tant d'autres qu'il serait trop long de citer, raniment la foi chrétienne, fondent
Kig. 70. — L'impcratrice Eudoxie, d'après lui ivoire du teiiips.
des couvents et se distinguent par leurs qualités viriles autant que par leur intelligence.
Jetons un dernier coup d'œil sur les modes de ces siècles tourmentés, les plus bouleversés de l'histoire de l'humanité.
Dans tout le monde romain c'est encore Byzance qui donne le ton et l'impulsion du luxe; ses armées, sans cesse en mouvement' du Nord au Midi, ses juristes et ses diplomates, ses financiers entreprenants, ses marchands et ses marins répandaient parmi les cours et les hautes classes de la société, les habitudes, les mœurs,
les idées et jusqu'aux modes byzantines. Les rois carlovinoiens subirent son influence, comme nous le verrons, bientôt et les femmes franques s'affolèrent des étoffes orientales.
Le mauvais goût byzantin gâta les formes des vêtements romains. Aux étoffes souples et moelleuses tombant en plis nobles
Fig. 71. -- Princesse italo-romaine, du III'' au iv<^ siècle.
et artistiques, on substitua la soie épaisse, raidc et rendue plus consistante encore par la multitude de broderies, de perles, de pierreries, voire même de morceaux d'or et de verre qu'on y sertissait. 11 était impossible avec ces étoffes de fabriquer une toge ou une stola, on porta donc des robes tendues, des manteaux étriqués pour laisser paraître davantage les ornements luxueux dont ils étaient chargés.
Les coiffures surtout changèrent complètement de caractère.
comme on peut le voir à la figure 69 représentant l'impératrice Théodora et sa suite.
Presque plus de cheveux visibles : on préfère cacher cette parure naturelle dans de lourds bourrelets d'étoffe précieuse qu'on embellit encore de perles ou de pierreries. L'impératrice et ses suivantes ont toutes trois des bourrelets qui sont posés de manière à cacher le front tout entier. Par derrière, une petite calotte de même étoffe
Fig. 72. — Noble dame italo-romaine
dissimule le reste de la tête. L'impératrice porte une riche couronne de laquelle pend de chaque côté un triple rang de perles terminé par des poires splendides. Cet ornement est essentiellement byzantin, nous le voyons porté aussi par l'impératrice Eudoxie telle que la représente un ivoire du temps (fig. 70) . On remarquera la lourdeur de cette couronne massive et dissfracieuse. Eudo.xie laisse passer quelques cheveux sur le front ; c'était une mode plus romaine que byzantine.
Les dames de l'Italie et des pays soumis à l'influence de Rome portaient de lourdes couronnes dans lesquelles étaient enchâssées beaucoup de grosses pierres précieuses, mais plus rien d'artistique
n'apparaissait dans l'art de l'orfèvre. La décadence du goût était complète (fig. 71).
La princesse italo-romaine des catacombes de Ste-Cécile est coiffée plus naturellement. Lhi simple cercle surmonté au milieu d'un ornement en forme de trèfle orne sa tête. Elle porte dans ses mains une riche barrette brodée d'or et de perles (fîg. 72). Cette
Fig- 73- — Portrait de la priiKesse Irène.
barrette était la coiffure des hommes comme des femmes dans les VI'-', \if et viii" siècles ; peu à peu, elle devint le couvre-chef exclusif des hommes et enfin longtemps après encore la coiffure distinctive des monarques européens. La barrette a gardé actuellement encore une glorieuse destin ie, les princes de l'Eglise la reçoivent des mains de leur souverain temporel lorsqu'ils sont admis à l'honneur du cardinalat.
Un dernier mot sur Byzance, dont le sou\'enir résumé dans le mot de byzantinisme est devenu une sorte de flétrissure, ciui s'applique aussi justement aux vêtements des Grecs du bas-empire qu'à toute autre chose les touchant de loin ou de près.
Les vêtements sont de plus en plus lourds et disgracieux, plus une draperie, rien que des pierreries, de l'or et des perles. Les femmes se couvrent tellement de bijoux qu'elles semblent fléchir sous leur poids, sur les cheveux bouffants entremêlés de perles, les impératrices et les grandes dames posent une couronne massive où l'on a enchâssé le plus de joyaux possible. Il suffit de jeter un coup d'œil sur le portrait de la princesse Irène, mère de l'empereur Alexis Comnène (fîg. 73), pour se convaincre qu'il eût été difficile de porter plus loin la recherche de la magnificence et l'absence de tout sentiment artistique. Ainsi s'habillèrent les Grecques de Byzance jusqu'au momei'.t où l'empire des Comnène périt misérablement sous le fer des musulmans.
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