CHAPITRE IV
La Barbarie et la femme — Mathilde la grande Comtesse — Premiers manuscrits — Étoffes.
— Premiers romans de chevalerie. — La coiffure du xi" au xil' siècle. — Rôle de la couronne et du voile — Guimpes et mentonnières. — Le mortier. — Les cornes. — Comment on brodait avec ses cheveux. — L'Italie avant la Renaissance. — Ordonnances somptuaires. — Le capuchon et son rôle dans les costumes. — Coiffure sévère — Revirement vers la chevelure libre — Les coquettes du moyen âge. — Perruques et fards — Le Roman de la Rose.
— La Karole et ses entraînements. — La. philosophie d'un Trouvère.
ES Barbares, les Francs, les Normands, les Saxons, les Goths, les Huns, les Suèves les Vandales sont enfin arrivés à prendre :finitivement place sur le sol de l'Europe. Ils y ont créé une puissante hiérarchie ilitaire, depuis le souverain et le comte jusqu'au simple soudard possesseur de quelque arrière-fief, à laquelle ils ont attaché les populations vaincues, en leur faisant payer de leur liberté le droit de travailler en sécurité à l'ombre des hautes tours que gardent les hommes d'armes. Bon nombre s'établissent dans les villes abandonnées de leurs habitants et y reconstituent peu à peu, grâce à leur esprit d'activité et d'entreprise, de florissantes cité.s. L'Eglise ouvre les bras à ces flots pressés d'âmes neuves et d'intelligences droites, avides de savoir et de lumière. Elle a as.sumé
la tâche de les instruire, de les convertir et de les civiliser. Ses monastères s'élèvent de tous côtés et se peuplent de cœurs pleins de foi ardente et de passion pour les sacrifices. La tâche de gouverner, de diriger, d'assouplir ces foules ignorantes du droit, nourries dans le culte de la force brutale, pleines d'instincts farouches, était immense. L'Eglise sut la remplir en dépit de toutes les résistances et des révoltes du vieux levain barbare et indiscipliné. Dans cette lutte gigantesque l'Eglise rencontre dans la femme un appui fidèle et dévoué. En proposant aux hommages enthousiastes des conquérants avides de foi qu'elle baptisait, le culte de la Vierge Mère de Dieu, en proclamant les gloires de la virginité, l'Eglise avait tiré la femme des abîmes de l'ignominie païenne pour la transporter sur le trône dû à sa haute dignité native et l'entourer de respect.
La femme à son tour sut comprendre toute l'étendue des devoirs que lui imposait la reconnaissance envers sa bienfaitrice et les remplit héroïquement. Elle l'aida à calmer, à adoucir la férocité du sang bouillant des guerriers insuffisamment domptés. Avec l'Eglise, elle se dévoue, pour protéger l'innocence, à lutter contre les emportements de la colère, les violences de l'esprit de rapine, les instincts mauvais de l'orgueil, les complots de l'esprit de vensfeance, les attentats contre le sanctuaire. Grâce à la femme, l'Eglise trouve accès auprès des puissants et des forts, elle se fait écouter d'eux. Grâce à la femme encore, la divine charité, cette vertu jusqu'alors inconnue du monde barbare, autant que de l'ancien monde romain, répand ses bienfaits dans toutes les classes de la population conquérante et conquise, les relie entre elles par d'ineffables liens et complète peu à peu par sa douce mais irrésistible influence, l'œuvre de la civilisation chrétienne.
Le rôle de la femme à cette époque de transformation morale est capital. Pour maintenir sa dignité, pour conserver sa bienfaisante influence au milieu de ces peuples belliqueux habitués à adorer la force, elle dut pousser la vertu jusqu'à l'héroïsme, et le sacrifice jusqu'au sang, trouvant la force nécessaire dans la seule religion.
La chevalerie n'existait encore qu'à l'état d'embryon au x' siècle.
Elle naissait à peine quand s'ouvrit ce triste siècle où la foi catholique sembla bien près de sombrer sous les désordres du clergé et les violences de la puissance séculière. Le bras qui vint soutenir et défendre l'Eglise fut celui d'une simple temme d'un
Fig. 90. — Statue de la cathédrale de Corbeil, représentant sainte Clotilde.
cœur aussi haut que sa piété, sans plus de peur ni de reproches que les plus vaillants chevaliers.
Mathilde de Toscane, à qui son courage et sa constance valurent le nom de Grande Comtesse, mit à la disposition du saint Pape Grégoire \TI vaincu, persécuté et abandonné, ses richesses, son armée, sa personne et sa vie pour sauver 1 Eglise et avec l'Eglise la société chrétienne menacée de retomber dans la barbarie.
Mathilde personnifie la chrétienne de son temps. Elle fut l'hon-
126 HISTOIRE DE LA COIFI'URE FEiMlKINE
neur de son sexe, dont elle releva glorieusement le prestige par ses hautes qualités, et la vénération qui s'attache à sa mémoire est largement justifiée.
Mais ce livre n'est pas destiné à faire son panégyrique; si nous nous sommes arrêté un instant à jeter un coup d'œil sur la société du x° siècle, c'est que, nous l'avons dit, le costume est fait pour le temps qu'il traverse et plus d'une corrélation existe entre la vêture de l'humanité et les mœurs qu'elle adopte à chaque époque de l'histoire.
Le goût et le style byzantin régnaient encore en Europe. Tous les vêtements du corps gardaient le cachet du Bas-Empire, toutefois débarrassé des ornements exagérés que lui avait imposés l'amour de l'ornement poussé si loin chez les Romains dégénérés. La mode suivait nécessairement le progrès de la civilisation.
Un manuscrit du \'atican représente la comtesse Mathilde avec de riches habits bordés de larges orfrois semés de pierreries. Sa coiffure consiste en un singulier bonnet pointu en drap d'or, également bordé d'orfroi et de joyaux.
Ce bonnet est posé sur un voile léger et semble une coiffure particulière à cette princesse, car on n'en rencontre nulle part ailleurs de semblables, en tant que coiffure de femmes. C'est la barrette allongée portée pendant longtemps par les hommes. Peut-être Mathilde avait-elle adopté cette coiffure comme plus commode que toute autre, pour aller à la guerre et mener ces nombreuses expéditions qu'elle commandait avec autant de sagesse que d'énergie (fig. 91).
Les modes changèrent très peu pendant les premiers temps du moyen âge. Ces périodes de guerres et d'alertes perpétuelles, l'instabilité des événements et des existences elles-mêmes n'étaient guère de nature à favoriser le développement du luxe, ni les instincts de la coquetterie.
Les femmes nobles ne pouvaient voyager qu'à cheval et, dans leurs châteaux, elles manquaient des plus simples éléments du confort. Par-ci par-là surgissaient des éclaircies de calme et de
soleil, dont la beauté et la magnificence profitaient pour étaler
leurs splendeurs, comme une fleur éphémère, sauf à s'effacer plus
rapidement encore, aux heures sombres et lugubres des combats.
Les femmes, vivant au milieu de craintes et de transes
Fig. 91 — La comtesse Malhilde de Toscane, d'après une miniaUire d'un nianuscril du Vatican
continuelles, ne songeaient guère à s'occuper de colifichets ; il leur fallait une mise simple et commode, des robes dégagées, des manteaux souples et chauds, des coiffes, des guimpes collantes, également utiles à préserver du froid et à dissimuler les traits.
C'était le plus souvent une écharpe qui servait de couvrechef. On la roulait à l'entour de la tête selon la fantaisie, pour
en former soit une sorte de turban, soit une véritable guimpe. Une miniature d'un manuscrit du xi° siècle représente deux dames instruisant des enfants, l'une a une écharpe enroulée en turban autour de la tête, l'autre une espèce de bonnet dont la forme rappelle celle du tutidus étrusque ; ces coiffures paraissent richement ornées. La tête était donc toujours couverte. Toutefois, seules chez elles, les femmes laissaient flotter librement leurs cheveux ou les tressaient en longues nattes comme au temps de la reine Clotilde.
Au xi" siècle surtout on porta les cheveux flottants. Quantité de manuscrits nous montrent des femmes, les cheveux pendants sur le dos, retenus sur le front par un galon ou une étroite couronne. On relevait les cheveux quand on voulait se mettre en voyage et on les cachait sous l'écharpe roulée autour de la tête (fig. 92).
Nous avons vu que, dès avant Charlemagne, les étoffes d'Orient étaient très estimées en Europe. Cette faveur continua aussi longtemps qu'on fut privé de la fabrication de tissus indigènes. Mais quand l'ItaHe fut parvenue à fournir des étoffes fines comme la mousseline et riches comme les draps de soie de Damas ou de Chypre, on abandonna les produits de l'Orient. Le tissage de la soie devint général. Les seigneurs mêmes en fabriquaient dans leurs châteaux. Le mûrier et le ver à soie furent cultivés partout où l'on put les acclimater.
Un aperçu des étoffes en usage pendant tout le moyen âge facilitera l'explication de beaucoup de coiffures.
Constatons d'abord que l'Europe possédait de nombreuses fabriques d'étoffes de lin, livrant au commerce des toiles fortes et solides, du linon fin et souple.
Les étoffes de coton se divisaient en variétés nombreuses. Les plus fines étaient la mousseline d'origine indienne, dont la production fut longtemps le privilège presque exclusif de l'Orient. Elle était à la fois souple et fine. Une robe de mousseline, disent les poètes indiens, doit passer dans une bague. On y
mêlait de l'or et la vogue, dans le monde ftminm, s'attacha surtout aux tissus légers à dessins métalliques pour les voiles et les guimpes.
Les mousselines d'Italie ne furent jamais aussi belles que celles de l'Inde. On appelait mollequin une étoffe fine et transparente faite de coton et de lin mélangés également, très employée pour les guimpes et les voiles.
Une autre espèce de coton portait le nom de bogerant ou bougran, de Bockhara, en Tartarie, où elle fut d'abord fabriquée. C'était une étoffe ferme et résistante.
La futaine désignait un tissu croisé de coton et de fil épais et velu, très chaud, fabriqué surtout en France et employé aussi bien pour les vêtements que pour l'ameublement.
Les principales étoffes de laine connues à cette époque étaient :
Le cameloi, fait de poil de chèvre ou de chameau. Un camelot plus riche avait la trame en soie et même parfois mêlée de fil d'or.
Le camelin, tissu de pure laine.
Le burel, bureau ou buriau, lainage grossier dont se servait le peuple.
Vlétatnine, tissu léger et laineux, imprimé ou peint de diverses couleurs.
La brunette, étoffe de drap fin teinte, et toute la collection des draps belges, français et anglais, drap brusseguin, drap marbré, drap camelin, tanné, etc., dont on faisait les manteaux, capes, capuchons et autres vêtements chauds.
La serge, tissu croisé en laine, et enfin la iiretaine, mélange de fil et de laine porté principalement par la bourgeoisie.
Viennent ensuite les étoffes de soie et toutes les étoffes de grand luxe mêlées d'or et d'argent; elles sont innombrables et il serait impossible de les désigner toutes. Passons en revue les principales.
C'est d'abord le cendal, l'une des plus en faveur, ayant quelque ressemblance avec le taffetas moderne. On en faisait de
toutes couleurs, rayés de toutes façons en plusieurs nuances. Le cendal noir était moins estimé que le ce.ndal écarlate et son prix beaucoup moins élevé.
Le cendal tiercelin ou simplement tiercelin était plus épais que l'autre.
Le cendal à or battu formait de magnifiques vêtements avec ses feuilles d'or découpées de mille formes, collées sur la soie au moyen d'un mordant.
On appelait samict une étoffe de soie épaisse portée seulement par la noblesse.
Gentement élaient parées Vestues de samis vermeil Ains ne vi plus rice appareil (i)
Les draps de soie de Damas ou camocas étaient des soies brochées et ouvragées.
D'autres soies également brochées s'appelaient pailes. Ces tissus, très riches, très rares et très coûteux, venaient de l'Orient.
Son chapel n'ierst pas de feslus Ains était d'un noir sebelin Couvert d'un paile alexandrin (2)
Le drap d'or de Frise rivalisait avec le drap d'or de Chypre ou d'Otrante, le drap d'or Mathebas, de Paris, etc.
Sous le nom de pourpre et ^écarlate on désignait aussi des étoffes de soie de très grand prix.
C'est au xiii" siècle surtout que l'Italie devint le centre de la production des étoffes de soie, rivalisant non sans succès avec les plus célèbres produits de l'Orient. De nombreuses fabriques s'établirent surtout en Lombardie. La culture du mûrier et du ver à soie devint universelle, beaucoup plus par la force que par le goût des particuliers. Ces derniers ne paraissaient pas apprécier vivement les avantages de cette culture. Un statut de
(1) Roman du chastelain de Coiicy.
(2) Roman de Perceval.
Fig 92. — Noble dame du xi'' siècle, d'après une miniature du temps.
Modène du commencement du siècle suivant ordonne, en effet, à tout propriétaire du plus petit enclos de cultiver au moins trois mûriers « afin de faciliter et de propager l'élevage de vers à soie que tout le monde semble vouloir abandonner. »
Les moines appelés humiliés fabriquèrent beaucoup de belles étoffes de soie et amassèrent par cette fabrication des richesses immenses. On dit que c'est à eux qu'on doit l'invention des draps d'or et d'argent. Ces draps tissés d'abord exclusivement pour les ornements d'église, devinrent dans la suite d'un usage général pour les particuliers.
La soie qui valait au xii° siècle six sous l'aune, fut abordable à tous à tel point que, dans une cérémonie publique, mille Génois parurent revêtus de cette étoffe.
Dans beaucoup de châteaux des pays où le climat permettait la culture du mûrier, on établit des fabriques de soie dont les seigneurs tiraient grand profit. Mais il existait encore un autre genre de soierie, c'était le satin.
Le satin et le demi-satin étaient déjà connus au xm" siècle. Enfin le vebiiau ou velours commença à se répandre au xiii* siècle et devint d'un usage général au xv". On en fabriqua alors broché en or et en couleurs diverses. Toutes ces étoffes ne pouvaient être portées que par les princes, le haut clergé et la noblesse.
Un dernier mot sur les tissus réservés presque exclusivement à la coiffure féminine.
Nous voulons parler des gazes, des crêpes, des crêpelés, mousselines de soies légères, transparentes, de couleurs tendres, rayées, brodées, semées d'or et d'argent, particulièrement employées à la confection des voiles, des écharpes et plus tard de ces turbans volumineux qui firent fureur aux xiv° et xv° siècles.
Telles sont les étoffes principales dont se vêtirent nos ancêtres depuis Charlemagne jusqu'à la Renaissance. Ajoutons que quelques-unes n'ont jamais cessé d'être fabriquées jusqu'à nos jours (i).
(i) Pour plus de détails sur les étoffes, voir Violet-Leduc, Dictionnaire du mobilier français, tome III, article: Étoffes
Nous avons dit que les longues tresses et les cheveux roulés avec des rubans furent portés jusqu'au xii* siècle. Sur la tête ainsi coiffée, se posait la couronne quand cette tête appartenait à un roi, à un prince, ou à un comte. Les barons n'y avaient pas droit.
Les couronnes héraldiques, telles que nous les classons aujourd'hui, n'étaient pas encore bien déterminées au commencement du
F'S- 93- — Couronne du trésor de la cathédrale de Namur ayant appartenu aux deux premiers empereurs latins de la maison de Flandre, Baudouin I"' et son frère Henry.
moyen âge. C'est seulement au xvi" siècle qu'on fixa les différentes formes qu'elles ont conservées depuis.
Auparavant la couronne était un joyau auquel la fantaisie des orfèvres donnait les contours les plus divers. Fermée, elle resta toujours l'apanage exclusif de la dignité souveraine. Les rois et les empereurs seuls avaient le droit d'en ceindre leurs têtes. La couronne la plus en usage ne dépassait pas une certaine hauteur. D'ordinaire elle se composait de plaques reliées entre elles par des charnières, de façon à bien adhérer à la tête.
On y sertissait des pierres précieuses et on y ajoutait de légers ornements en filigrane. Enfin on la doublait d'un petit bourrelet de soie à l'intérieur pour la rendre moins dure au porter (fig. 93).
Il n'existait aucune différence entre les couronnes des hommes
et celles des femmes, sinon pour la grandeur. Jusqu'au xiii* siècle ces dernières se portaient simplement posées sur les cheveux tressés et recouverts du voile.
Les femmes qui ne pouvaient pas porter la couronne, celles qui ne voulaient pas en faire un usage journalier et enfin les jeunes filles la remplaçaient par un cercle d'or ou d'argent, simple bandeau de métal uni déjà en usage chez les dames franques. Plus tard, le cercle fut agrandi et orné d'émaux, de pierres ou de perles. Au xiv" siècle on appelait cercle une sorte de parure de tête qui ressemblait beaucoup à la couronne. Nous la rencontrerons en étudiant les modes sous Isabeau de Bavière.
Au xi° et au xif siècle, le cercle ne sortit pas de sa simplicité originelle. Les jeunes filles surtout en faisaient grand usage.
Elles le ceignaient sur leur chevelure dénouée. De là l'usage, au moyen âge, de représenter les vierges la chevelure flottante et le front orné d'un cercle d'or (fig. 94).
Ainsi le constate Garin, parlant d'une jeune fille :
Le cercle d'or li ert el chief assis.
En Allemagne, l'usage de la couronne était très répandu, une princesse ne sortait pas sans ce signe distinctif de sa dignité. Ecoutons la duchesse Sophie de Thuringe parlant à sa fille Agnès et à sa future belle-fille Elisabeth :
« Descendons dans la ville à Eisenach, allons à l'église de Notre-Dame entendre la belle messe des chevaliers teutoniques, qui l'honorent spécialement. Peut-être y entendrons-nous prêcher sur elle. Mettez vos plus beaux habits et vos couronnes d'or ». Sur ces ordres les jeunes princesses richement parées vont avec la duchesse à la ville. Dans l'église, Elisabeth est tellement émue à l'aspect du Christ couronné d'épines qu'elle ôte sa couronne, au grand scandale de sa belle-mère et d'Agnès, qui regardent cela comme une haute inconvenance. Le chroniqueur auquel nous empruntons cette anecdote décrit aussi le costume
d'Elisabeth, d'Agnès et de deux jeunes filles d'honneur qui les accompagnaient (fig. 95).
Toutes les quatre, dit-il, avaient la même parure; des vêtements
F'g- 94 — Sainte Githerine vêtue en jeune fille noble, d'après un vitrail de la cathédrale de Fribourg, xip siècle.
d'une même couleur, des bandeaux dans les cheveux, des bracelets, des ornements sur la poitrine, une tunique, un surcot, un bandeau et un voile.
Une autre fois, Elisabeth ressentit encore une telle émotion,
en entrant couronnée dans l'église, qu'elle en tomba évanouie. A dater de ce jour, elle ne voulut plus porter la couronne dans le sanctuaire.
En certaines occasions, le cercle était surmonté d'une rangée
Fig 95- — Daines uobles d'après les miniatures d'un évangéliaire du xil« siècle de la bibliothèque de Bourgogne.
de petites boules. Les fiancées, lorsqu'elles se revêtaient de leurs habits de noces, ornaient leurs têtes de ce cercle qui faisait ressortir la beauté de leurs cheveux dénoués.
Un manuscrit 'de la bibliothèque du Vatican, du xii" siècle, nous montre une jeune fiancée ainsi parée au pied de l'autel (fig. 96).
La mode des voiles, un peu délaissée au xf siècle, reprit faveur au xii*. On les porta d'abord simple ment jetés sur la tête, retenus par la couronne ou le cercle. A travers la transparence du léger tissu, on pouvait apercevoir les ondes brillantes des cheveux nattés ou dénoués, mais cette jolie coiffure ne dura guère. Peu à peu on releva les cheveux sous le voile, on en fit un chignon de tresses ou de torsades, retenu par un ruban, puis on y ajouta une bande d'étoffe qui passait sous le
Fig. 96.
Jeune fiancée.
menton et se rattachait sur le dessus de la tête. On appelait cela une mentonnière. On peut y voir le premier pas vers les coiffures, si fort en vogue plus tard, visant à cacher les cheveux avec un soin jaloux (fig. 97).
La mentonnière fut le point de départ d'une foule de couvrechefs, tels que la gorgière, la guimpe, la barrette, etc.
La statue d'Eléonore de Guyenne, à l'abbaye de Fontevrault,
Fig 97- — Dame ea mentonaière.
a une de ces mentonnières. La couronne semble doublée d'une petite barrette plissée (fîg. 98).
La barrette, sorte de petite calotte, fut d'un fréquent usage aux XII' et XIII* siècles. Les jeunes filles variaient leur parure entre le cercle d'or et ce petit bonnet.
On la faisait ordinairement en étoffe précieuse, en pailc, en .samict, en drap de soie. Elle était absolument sphérique et emboîtait exactement le dessus du crâne. Avec la barrette on laissait les cheveux épars (fîg. 99). Les auteurs du temps désignent-ils ce genre de coiffure quand ils parlent des chapels d'orfroi.'* On peut le croire, ces petites calottes constituant un porter élégant.
Fig. 98. — EléoHOie de Guyenne, statue de l'abbaye de Fontevrault.
Elles se garnissaient soit d'une broderie, soit d'un galon brodé, et comme l'orfroi n'est autre chose qu'un galon brodé on dut appeler chapel d'orfroi une barrette, soit garnie, soit faite toute entière d'orfroi.
On sait que ce galon se fabriquait en toute largeur. Les orfrois de Chypre variaient entre 30 et 50 centimètres de largeur; rien d'étonnant à ce qu'on découpât des barrettes dans ces larges bandes, chose d'autant plus vraisemblable que certains auteurs emploient le mot seul d'orfroi pour désigner un objet à mettre sur la tête:
Bien fu vestue de paile de Diterne Et un orfroi a mis dessus sa tête
dit le roman de Garin d'une jeune personne (1180).
îl> \
I^'g- 99- — Barrette, d'après une miniature du xii« siècle.
Fig. 100 — Barrette du xiii" siècle.
Nous trouvons l'orfroi encore porté un siècle plus tard. Jean de Meung en parle souvent et toujours comme d'une coiffure élégante, telle que celle de cette jeune danseuse de Karole, du Roman de la Rose :
Et un chapel d'orfroi eût neuf Le plus beau fut de dix-neuf Jamais nul jour ou je n'avoye Chapeau si bien ouvré de soye.
D'un samit qui est tout dorés Fu ses cors richement parés.
\'oilà bien la calotte d'orfroi nettement définie (fig. 100).
On l'embellissait d'une couronne de roses.
La rose du roman, la charmante Bel-Accueil porte
Un chapel de roses tout frais Ot dessus le chapel d'orfrois
Plus loin encore Oiseuse, la belle nonchalante, ouvrant la porte à l'Amour est représentée
D'orfroi ot UQ chapel mignot Sur ses treces sores (i).
Remarquons ' en passant qu'au moyen âge nulle beauté n'eût semblé parfaite sans les cheveux blonds, et de fait il y avait peu de chevelures noires en ce temps-là. Etait-ce l'effet de la teinture ?
Il est probable qu'on usait dès lors de beaucoup d'artifices de coquetterie, car un moine grec appelé Zonare, qui écrivit au XII* siècle, se plaint de ce que les chrétiens de son temps se faisaient tondre la tête pour la couvrir d'une perruque ou bien encore se teignaient les cheveux.
Cette blonde Oiseuse ne fait pas grand'chose de ses dix doigts. Elle s'occupe surtout de sa jolie tête :
Son chief trécié moult ricement Quant de s'ière bien pignée Et bien parée et atornée Elle avait faite sa journée.
Les chapels d'orfroi nous ont conduit un peu loin, car le Roman de la Rose a été écrit entre 1290 et 1300. Il nous faut donc revenir un moment sur nos pas afin de terminer l'étude des coiffures antérieures.
Au xii° siècle on remplaçait souvent le cercle d'or par un galon ou un ruban brodé. Les longues tresses qui formaient toute la coiffure des femmes et pouvaient se défaire facilement exigeaient l'adjonction d'un ruban pour les maintenir.
(i) Sore, couleur blonde
Afin d'empêcher que le ruban ne remontât on enfonçait un peigne derrière la tête.
Ce peigne s'appelait fraiseau ou fréseau. Il était généralement élégant de forme et en métal, or, argent ou bronze (fig. ici).
Il fut naturellement abandonné quand disparut la coiffure à longues tresses. On appelait aussi fréseau une garniture bouillonnée qui ornait les côtés du bliaud.
Au commencement du xiii" siècle on voit surgir le mortier.
Fig loi . — Dame avec fraiseau, d'après un monument du temiw.
appelé par certains auteurs chaperon, car les désignations des coiffures sont souvent difficiles à classer. Entre le mortier et le chaperon il n'y eut primitivement aucune différence, sinon que le chaperon était e.Kclusivement de laine ou de coton et prenait le nom de mortier quand il était fait de velours.
Une miniature de manuscrit du xiii° siècle de la bibliothèque de Bourgogne nous montre deu.x chaperons ou mortiers, rattachés par une mentonnière (fig. 102). Souvent une bande d'étoffe ou un voile pendait par derrière. Un peu plus tard on plaça le mortier au-dessus de la résille. On plissait partout l'étoffe qui le recouvrait
et alors il ressemblait tout à fait à la toque de nos avocats. Le mortier primitif est encore porté dans la magistrature et l'on sait ce qu'on appelait en France président à mortier, aux beaux jours des parlements (fig. 103). Le mortier ou chaperon jouit d'une grande vogue pendant tout le cours du xiii" siècle et une partie du xiv".
Marguerite, femme de Louis IX, portait à son sacre un haut mortier de samict brun à filets d'or terminé par une couronne de fieurs de lys d'or.
Enfin ce même mortier était aussi d'un usage général en Italie.
Fig. 102. — Dames en mortier, d'apiès une miniature d'un manuscrit de la bibliothèque de Bourgogne.
On en rencontre souvent dans les manuscrits et sur les monuments (fig. 104). 11 est plus bas que celui des Françaises et ordinairement accompagné d'un joyau ou autre ornement placé sur le front. Le voile est attaché par dessus. Cette manière de mettre le voile se retrouve dans plusieurs peintures du temps.
Peu de temps après l'apparition des chaperons ou mortiers parurent les filets, appelés aussi crépines. Le filet n'est pas une invention moderne. Il est d'un âge très vénérable, mais après avoir brillé à Rome pendant de longs siècles, il avait sombré avec l'empire romain et toute trace de sa transparente person-
nalité fut perdue jusque vers 1230, époque à laquelle nous le voyons reparaître et se prêter aux coiffures les plus diverses. Les premiers filets furent très simples. Ils étaient en gros fil ou cordonnet de soie, en petits galons, voire même en hl d'or, mais sa forme resta longtemps la même. On bourrait le filet de cheveu.x sur les côtés, de manière à représenter deux boules sur chaque oreille.
Fig. 103. — La coiffure en mortier.
Quand les cheveux ne suffisaient pas à remplir ces bouffants on comblait le vide à l'aide d'étoupe, de crin ou de fau.x cheveux.
La crépine recouvrait entièrement la tête, sauf par devant où l'on faisait ressortir soit une rangée de petites boucles, soit une mèche formant bandeau sur le front (fig. 105).
La mode des bouftants persista de longues années en France. On les agrandit, on les plaça plus haut, plus bas, tout en arrière ou par devant, mais les bouffants n'en restèrent pas moins en honneur jusqu'au xv° siècle, époque à laquelle ils prirent le nom de cornes et enfantèrent ces coiffures fameuses, qui parurent le comble de la folie féminine.
On portait les bouffants de plusieurs manières. Quelquefois ils recouvraient les tempes et se portaient au-dessus des oreilles. D'autres fois on les roulait et on les renfermait dans une espèce de sac assujetti par une mentonnière ou un bandeau de toile ou de coton (fig. io6).
Les femmes du peuple ou des classes inférieures ne se montraient jamais en cheveux; cette manière de se coiffer paraît avoir été réservée exclusivement aux dames nobles (fig. 109).
Fig. 104. — Coiffure d'après une mosaïque de l'église Saint- Marc à Venise.
Enfin on portait une guimpe ou une coiffe de laquelle on faisait ressortir les cornes de chaque côté (fig. 107).
On commençait par ramener les deux côtés des cheveux sur la figure et quand la guimpe était « enfourmée » on replaçait les bouffes sur l'étoffe même en les assujettissant au moyen d'épingles (fig. 108).
Enfin le filet se portait aussi avec une étroite mentonnière attachée à un bandeau.
A la place du filet on se servit bientôt de galons larges qui finirent par cacher entièrement les cheveux sous leurs croisillons;
HISTOIRE DE LA COIFFURE FÉMIXiXE
on mît aussi les cheveux dans un sac fait d'étoffe très riche et finement brodée. Le cercle d'or le i-etenait sur la tête (fig. m).
Ces sacs, comme les galons, les orfrois, les semis brodés étaient souvent l'ouvrage des dames. Les longs séjours au fond de châteaux isolés favorisaient beaucoup les travaux de ce genre. Non seulement les dames brodaient de menus objets mais elles ne reculaient pas devant la confection des immenses tapisseries qui devaient orner les murs de leurs appartements.
Déjà au ix^ siècle on vantait les broderies de l'impératrice Judith. Dans le roman de la Violette, la jeune fille du bourgeois Marate travaille dans la chambre de son père à une étole sur laquelle elle brode mainte croisette et maintes étoiles. Quel soin, quelle patience n'apportait-on pas à ces travaux lorsqu'ils étaient destinés au bien-aimé! On lui brodait des écharpes, des gants, des manches, des lacs, qui devaient lui être des souvenirs précieux, des porte-bonheur, quand il s'en allait au loin à la guerre ou dans les courses d'aventures si fréquentes en ces temps troublés. Aussi, pour les rendre plus précieux, on mêlait à la soie ses propres cheveux.
Voyez la fille du roi de Perse, dans le roman de l'Escoufifle; elle n'a pas donné son cœur à demi, la France l'a pris tout entier; car son ami est un Français et pour lui elle a brodé une écharpe :
Fig. 105. — Dame en crépine et cheveux bouclés, d'après un manuscrit du Roman de la Roseàe la bibliothèque royale de Bruxelles.
Jamais en quel lieu que je soie N'arrai parler d'une plus riche.
Une agrafe d'or la retient près du poing, elle est massive et ornée de deux léopards. Sur le riche tissu se déroule une guirlande de Qflaieuls entourant des lettres faites des cheveux de la belle, cheveux si blonds et si fins qu'on les croirait en or et
ces lettres disent que la gente princesse a fait ce travail pour son ami.
Combien pareilles écharpes devaient être chères à ceux qui les
portaient !
Toutes les écharpes n'avaient pas une aussi grande valeur. 11 en était de vulgaires dont s'enveloppaient les femmes du peuple,
Fig. 106. — Dame en crépine et bandeau, d'après un manuscrit du xilF siècle de la bibliothèque royale de Bruxelles.
Fig. 107. — Dame noble d'après le Roman delà Rose, manuscrit de la bibliothèque royale de Bruxelles
servantes, duègnes et en général celles que leur position obligeait à garder la tête couverte. Ces écharpes après avoir entortillé le cou faisaient le tour du visage, simples morceaux d'étamine ou d'autre étoffe souple à la portée de toutes les bourses. On les nouait à sa fantaisie, sur le côté ou par derrière (fig. 112).
Dans les couches sociales plus élevées, la mode de se couvrir la tête se répandit de plus en plus surtout en Allemagne, en France, en Belgique et en Angleterre. La mentonnière s'était
agrandie et devenait la guimpe, objet d'usage universel, excepté pour les jeunes filles, qui continuèrent à porter les cheveux au vent ou tressés et arrangés avec grâce autour de la tête.
Les guimpes se divisèrent en plusieurs genres et il y eut la guimpe monastique et la guimpe des femmes du monde.
La guimpe monastique se portait avec le voile, soit simplement autour du cou retenant le voile dont elle cache les bords (fig. 113), soit qu'elle se relève autour du visage, en formant des plis nombreux. C'est le type sur lequel toutes les coiffures
Fig. 108. — Femme du peuple, d'après le même manuscrit.
Fig. 109. — Dames nobles, d'après une miniature d'un manuscrit du XIW siècle de la bibliothèque royale de Bruxelles.
religieuses se sont modelées, avec quelques modifications de peu d'importance (fig. 114).
Le voile religieux n'était pas toujours de lin ou de coton, on en voyait en laine légère, en étamine ou en tiretaine. plus rarement en soie, mais dans ce cas toujours en simple cendal noir. Le costume monastique était dès lors choisi et fixé par chaque règle, comme un uniforme destiné à distinguer les divers ordres ou congrégations.
La guimpe laïque n'était guère portée par les jeunes femmes aux xi° et xif siècles. Elle composait surtout la coiffure des matrones, des veuves, des femmes plus spécialement dévouées
aux œuvres de piété. Sa simplicité contrastait parfois avec la somptuosité des robes de damas ou de velluiau, à l'orfroi enrichi de cabochons et de perles (fig. 1 1 5).
La vie des femmes en ces temps de guerres constantes était austère et dure. Si elles gardaient le foyer pendant les absences
Fig. Iio. — Dame noble, d'après le Roman de la Rose, manuscrit de la bibliothèque de Bourgogne,
si fréquentes de leurs belliqueu.x maris, elles devaient rester enfermées dans leurs manoirs sous peine de s'exposer à être surprises par les ennemis, les brigands, les maraudeurs de toutes espèces qui rôdaient partout où ils flairaient une proie.
Le cercle étroit où elles pouvaient dépenser leur activité se réduisait presque toujours à l'enceinte du château. Là se trouvait leur petit royaume, composé de quelques hommes d'armes, de serviteurs, de serfs ; heureuses si quelque clerc, prêtre ou moine abrégeait les moments d'ennui en lisant tantôt les psaumes ou les écrits des saints pères, tantôt les chants héroïques des ménestrels, ou les récits naïfs du roman de chevalerie (fig. 116),
Lorsque la châtelaine était obligée de sortir, elle n'avait pour la porter qu'un cheval ou une litière. Or la litière n'était pas toujours praticable dans les chemins qu'il fallait parcourir. Le cheval était plus sûr et d'usage plus fréquent. Alors, vêtue de son bliaud de drap, d'une chape à capuchon ou d'un manteau et d'une aumusse bien chaude, armée d'une canne en pommier à grosse tête ciselée, qui lui servait d'appui ou de défense, la dame, suivie de son escorte, se mettait bravement en route.
Parfois force lui était de descendre de sa monture et de la
Fig. III. — Noble dame d'après une miniature d'iui manuscrit du XII= siècle.
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Fig. 112. — Femmes coiffées d'écharpes, d'après un manuscrit du XIII<^ siècle de la bibliothèque royale de Bruxelles.
tirer par la bride ou bien encore de manier le bâton pour tenir en respect les ribauds et les mendiants suspects, qui infestaient les mauvaises routes. Il faut croire que les femmes savaient très bien se servir de ces gros bâtons, trop bien parfois, puisqu'on raconte que l'irascible Constance, seconde femme du roi Robert, creva les yeux de son confesseur avec une canne de cette espèce.
En Italie même, ce pays qui, de tous temps, a passé pour l'asile de la magnificence et des richesses, les mœurs étaient alors d'une simplicité rustique.
Un auteur du commencement du xm" siècle, Ricobaldo, rapporte qu'au temps de l'empereur Frédéric II, il n'était pas rare de
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voir deux époux appartenant à la noblesse manger dans la même assiette de bois, et ne posséder dans leur ménage qu'un ou deux verres à boire.
La nuit, la table était éclairée au moyen d'une torche tenue par un valet. Les toilettes des hommes et des femmes étaient de valeur minime. L'or et l'argent ne se mêlaient aux habits qu'en petite quantité et seulement lorsqu'ils appartenaient à de
très grands seigneurs.
Les filles se mariaient avec une dot exiguë et leur trousseau se composait d'une jupe de droguet (pignolato) et d'une guimpe en linon, sans aucun ornement de tête. Mariées , elles s'entouraient les tempes et les joues de larges bandes nouées sous le menton.
Le Dante se faisant raconter par son ami Cacciaguida la manière de vivre de la société de Florence vers l'an I200, nous transcrit ses paroles : « On n'y voyait ni chaînettes, ni « couronnes, ni brodequins, ni riches « ceintures d'or, rien enfin de nature « à attirer les regards plus que la personne. La naissance d'une « fille n'effrayait pas encore ses parents ; car l'heure nuptiale « n'avait pas à sonner avant le temps, ni la dot à se grossir « hors de toute raison. Tenant tout le jour la quenouille et le « fuseau en main , les femmes des plus grands citoyens se sépa- « raient du miroir sans que leurs joues offrissent la moindre trace « d'enluminure. »
Et plus tard, en 1250, Jean Villain disait dans ses vers :
«. En ces temps-là, les citoyens de Florence vivaient sobrement
« de mets grossiers avec une petite dépense ; leurs mœurs
« étaient simples et rudes; les femmes s'habillaient de gros
« drap et beaucoup d'hommes portaient des peau.x d'animaux.
Fig. 113. — Sainte Alêne d'après son tombeau situé à Forest (Belgique).
Fig. 114. — Abbesse du xil" siècle, statuette d'une châsse de l'époque.
« Le dames florentines ne portaient pas d'ornements. Celles du « plus haut parage se contentaient d'une robe très étroite de « grosse étoffe écarlate, avec une ceinture à l'antique serrant la « taille. Elles avaient pour pardessus unique un manteau doublé « de vair avec un collet qu'elles rabattaient sur la tête. Les < femmes des classes inférieures s'habillaient également d'une grosse « étoffe de Cambrai verte et on leur donnait d'ordinaire cent « livres de dot; la dot de 200 livres était réputée fort riche, « celle de 300 splendide; et la plupart des jeunes filles qui se
Fig. 115. — Deux coifi'es en giiimpes d'après des tombeaux du xill"' siècle.
« mariaient avaient 20 ans au plus. Telles étaient alors réelle- « ment la manière de se vêtir, les mœurs et les habitudes « simples des Florentins avec leur âme loyale et leur bonne foi « réciproque. »
Déjà peu d'années après, un auteur commentant le Dante disait : « Les boulangères ne portaient point alors de perles ni de « brodequins, comme elles le font aujourd'hui à Gênes et à Venise. »
Le luxe augmenta avec une telle rapidité que vers le milieu du xiii" siècle un auteur anonyme rapporte qu'à Padoue, au temps d'Ezzelin, les hommes commencèrent à porter des mitres, des capuces à becs et des surcots valant plus de 20 sous la brasse. Les jeunes gens nobles se mirent à traiter les dames, à les servir, à leur donner des fêtes et des tournois. Dans les châteaux
on tenait des cours splendides. Les femmes avaient renoncé à la grosse jupe de droguet crépu; les robes de linon fin prirent une grande vogue; on dépensa jusque 50 à 60 brasses pour un vêtement, selon sa fortune.
Le bourgeois qui aurait eu l'audace de se présenter à une
Fig. :i6. — Noble dame du xil« siècle.
dame de l'aristocratie eût été souffleté par les nobles. Un noble courtisant une bourgeoise ne pouvait l'introduire à la danse sans y être formellement autorisé.
Il ne faut pas toujours prendre au pied de la lettre les criti-
ques des historiens sur les temps présents comparés aux temps antérieurs. Les abus qui frappent nos yeux paraissent toujours beaucoup plus grands que ceux du passé. Il y eut certainement des siècles de luxe et de dépenses excessives, mais à toute époque de l'histoire humaine, il exista des amateurs de magnificences, des fanatiques du plaisir et du faste, des prodigues et des dissipateurs, comme aussi d'honnêtes gens économes, des esprits austères, des calculateurs prudents et prévoyants.
C'est ainsi que côte à côte pouvaient exister deux centres de caractères et de mœurs très différents. Cependant, avant le xiii" .siècle, il faut le reconnaître, la vie était partout simple et frugale. C'est vers 1200 qu'on commença à prendre goût aux attraits de la société. Les petites cours des princes, des grands seigneurs attiraient autour d'elles les fils de grandes familles. La chevalerie commençait brillamment. Elle voulut fêter les dames. Elle les conviait à toutes ses solennités. Pas de création de chevaliers, pas de joutes, ni de passes d'armes sans la présence d'une foule de dames. Bientôt on inventa les cours d'amour, les réunions de danse. Les trouvères, les troubadours donnèrent des assauts poétiques. Autant d'occasions de rassembler une société nombreuse et choisie. Le résultat fut une poussée violente vers le luxe et la somptuosité.
En France le roi saint Louis y mit le frein le plus efficace en pratiquant lui-même la simplicité qu'il prêchait. Comment résister à un roi, qui, congédiant une grande dame après une audience, lui disait :
« Madame, je prendrai votre affaire à cœur; mais j'y mets une condition : c'est que vous même prendrez plus cure de votre salut. La beauté du corps n'a qu'un jour et passe comme la fleur des champs. On a beau faire, on ne saurait la rappeler. Pensons donc à la beauté de l'âme, fleur immortelle qui jamais ne se flétrit. »
L'Italie, malgré toutes les misères engendrées par les rivalités politiques et les dissensions intestines qui la ravageaient, était
devenue, vers le xiii* siècle, un foyer brillant de plaisir et de magnificence.
Les croisades ramenèrent un instant la vogue des étoffes d'Orient. Les modes se prêtèrent à ce goût des étoffes légères et soyeuses, tissées d'or ou ornées de couleurs vives.
Les récits du temps ne nous parlent que de belles dames vêtues de bliauds
Painturez à or fin
OU de pourpre d' « Aumarie », de draps de .soie à grandes « bendes de fin or », ou
D'Abilaiit à oysieaux colorés
De pierres précieuses tôt eiitor orlés.
Toutes ces belles étoffes servaient aux voiles, aux guimpes, aux mentonnières, ou bien remplaçaient les filets à bouffants et recouvraient les mortiers et les barrettes.
Les bouffants étaient dégénérés en cornes. Au lieu d'être simplement retenus dans un filet, ils était entièrement cachés dans un sac d'étoffe de soie plus ou moins somptueux et sur ce sac même on posait soit un filet de cordonnet d'or, soit un réseau de petits galons d'orfroi. Naturellement cette coiffure n'était portée que par les grandes dames.
En Espagne prévalait la mode des coiffures très élevées. Sans doute le voisinage des Maures aux vastes turbans n'était pas sans influence sur le costume des chrétiens; tout le luxe de la Péninsule s'était réfugié chez les sectateurs de Mahomet, ce n'était guère que chez eux qu'on trouvait des parures brillantes. Les femmes chrétiennes n'avaient pas les recherches de vêtements des belles Abencerrages. Le peu de documents qu'on po.ssède sur elles, nous les montrent simplement vêtues de longues robes unies, chargées de hautes coiffures rondes en étoffe brodée ou ornées de galons et de perles posés sur les cheveux épars et a.ssujettis par une mentonnière (fig. 117).
Le vêtement le plus important, le plus universel, le plus
estimé pour son utilité pratique pendant tout le moyen âge est certainement le capuchon. Grands ou petits, riches ou pauvres, tout le monde s'en servait et aucun objet de toilette n'eut un règne aussi long. La mode lui fut clémente parce qu'en dépit de
Fig. 117. — Coiflures espagnoles tirées d'un manuscrit de l'Escurial de 1275 intitulé: /es Canti^iias de Nitestra Se'nora,
sa versatilité, elle devait se plier au climat de nos contrées, pour lequel le capuchon semble avoir été expressément inventé.
Il nous faut consacrer une étude spéciale au capuchon, son rôle important l'exige. Il compte de nombreuses catégories dont voici les principales :
Uatimusse, la cape, la chape, le caperon, le chaperon, le capuchon, la goule, le gouleron, la cagoule, la gonelle, Xesclavine,
la hucque, le fond de cuve, que nous confondons dans notre langage actuel sous le nom général de capuchon.
Entre la cape, la cagoule, la hucque, il est malaisé de distinguer un type générateur, cependant nous pouvons diviser ces variétés en deux catégories, le chaperon proprement dit et le chaperon à manteau.
Le caperon, le capuchon, la hucque étaient des vêtements uniquement destinés à couvrir la tête et les épaules. Nous laisserons de côté ceux de ces couvre-chefs plus spécialement portés par les hommes comme la cagoule, le gouleron, ainsi que l'aumusse, cette dernière étant devenue le capuchon ecclésiastique, que les femmes reprirent un siècle plus tard.
Les manteaux ou surtouts munis de capuchons se nommaient la gonelle, la cape, la cagoule et l'esclavine.
Le capuchon a une origine très ancienne, on en voit déjà sur des monuments gallo-romains. Il fut porté pendant les x*, xi°, xii° et xiii" siècles autant par les hommes que par les femmes.
La fantaisie et la mode n'eurent aucune part à sa naissance, sa raison d'être fut la nécessité de se pourvoir d'un vêtement commode et indispensable pour le voyage et contre le froid
(fig- ii8)-
Les premiers capuchons ou chaperons furent très simples de
forme. On ménagea vers la pointe du vêtement un trou dans
lequel passait la figure. Le reste de l'étoffe se plissait au cou
et abritait les épaules (i). 11 était alors en drap, de camelin
ou en brunette.
Quand il faisait chaud, on l'ôtait et on le laissait tomber sur
l'épaule ou autour du cou. Les femmes le portaient aussi ouvert
entièrement sur le devant ; la pointe seule était cousue ; en
cet état il ressemblait au capulet des Béarnaises. Le capuchon
ouvert se mettait avec une gorgière. Toutes les classes le portaient
(i) Voyez pour la coupe des capuchons, Violet-Leduc, Mobilier fran^ms , art. Aumusse, tome, m, page 36 et Chaperon, tom m, page 131.
de la même façon, le peuple comme la bourgeoisie ou la noblesse (fig. 119). Point d'autre différence que dans le tissu dont il était fait.
Vers le xiii° siècle, le capuchon des nobles est en soie épaisse. Les femmes du peuple avaient adopté le capuchon dès le x" siècle; elles le gardèrent fidèlement pendant tout le moyen âge et ce ne
Fig. I iS. — Capuchons^du Xl« et du xil^ siècle.
fut qu'à la Renaissance qu'elles commencèrent à l'abandonner pour la coiffe et le bonnet.
Peu à peu les formes du manteau se modifièrent, la fantaisie s'en mêla et imagina des variantes sans nombre, surtout dans les xiv" et xv° siècles. Du xi" au xiv*, il resta à peu près ce que nous le voyons ici.
La hucque était un grand camail pourvu d'un capuchon. Son nom de hucque date du xv" siècle.
La gonelle a une origine très ancienne. Elle avait la forme d'une chape , c'est-à-dire d'un manteau arrondi avec un vaste
HliiTOlRE DE LA COIFFURE FÉMININE
capuchon ou cagoule. Ouverte par devant, elle rappelle assez bien les limousines des paysans français. On en attribue l'invention aux Gaëls, ce nom se trouvant déjà dans le vocabulaire gaélique le plus ancien. Les paysans portaient la gonelle assez courte. Chez les nobles elle était plus ample et souvent fourrée. On appelait également gonelle le capuchon des femmes du xn*^ siècle, couvrant seulement la tête, ou la pèlerine sans capuchon qu'elles mettaient pour monter à cheval et se garantir de la pluie et du brouillard.
Fig. 119. — C-iimchoQ de femnie du ^>eupie, d'après une miniature du xlll« siècle.
Fig. 120. — Dame en capuchon, d'après une miniature du xill^ siècle.
La différence entre l'esclavine et la gonelle consiste en ce que celle-ci n'est qu'une pèlerine à capuche, tandis que l'esclavine a la forme d'un paletot à manches également muni du capuchon.
Tous les capuchons n'étaient pas nécessairement terminés en pointe. Il en était qui s'arrondissaient comme la tête. Quelques femmes les faisaient très larges, et les retenaient sur le front avec une espèce de bandeau ; les nombreu.x plis de l'étoffe retombaient alors de chaque côté du visage (fig. 120). D'autres capuchons également arrondis sur la tête étaient très courts et ressemblaient à des bonnets au.xquels on aurait ajouté un bavolet; les statues de l'église de Saint-Denis nous fourn'.sscnt plusieurs
Fig. 121.
Blanche de Valois, d'après sa statue à St-Denis.
spécimens du genre, entre autres la statue de Blanche, fille de Philippe de Valois, morte en 137 1, et de Marguerite de Flandre fille de Philippe le Long, morte en 1382 (fig. 121).
Tel fut le capuchon du xiu" siècle, humble compagnon de voyage ou de travail d'abord, ami du manant comme du gentilhomme, lorsque la bise soufflait sur les grandes routes et quand la neige encombrait les rues de la vieille cité, mais surtout fidèle serviteur du bourgeois qui finit par l'adopter a titre de signe distinctif de sa position sociale.
La forme pacifique du capuchon convenait du reste aux classes moyennes, qui n'avaient que faire de coiffures guerrières considérées par elles avec une sorte d'horreur.
Il surpassait en confort la barrette trop petite pour préserver des atteintes du firoid.
D'ailleurs son ampleur et l'étoffe cossue dont elle était faite lui donnaient une sorte de physionomie digne et tranquille, qui convenait au bon marchand de Londres et au riche négociant brugeois.
Les bourgeoises s'en contentaient-elles toujours .'' Il paraît que non, si l'on en juge par les décrets, les ordonnances, les lois somptuaires dont il fut si fréquemment l'objet, depuis le x" siècle jusqu'à la Révolution française.
On n'est pas jeune, riche, jolie et avenante pour se cacher le visage au fond d'une aumusse de moine, se disaient les jolies filles des cités, et comme plusieurs d'entre elles appartenaient à des familles opulentes, possédant de beaux et bons écus, elles ne se faisaient pas faute de se parer de belles robes de samit ou de tiercelin, de fourrer leur peliçon de vair, de poser sur leurs cheveux dorés un beau cercle tout scintillant de pierreries.
Béatrix de Bourbon, reine de Bohême j 1383, d'après sa statue détruite à la Révolution.
Aussi quels cris dans la noblesse pour empêcher ces audaces et ces téméraires usurpations. Peut-on permettre qu'une fille de roture soit aussi belle que la femme d'un chevalier? Ecoutez ce concert de prohibitions et de menaces : — « Défense aux bourgeois de porter de la soie, du velours, du satin, du paile, du damas, défense même de porter du drap fin, défense de fourrer les robes de vair ou de gris, défense de porter
Fig 123. — Coiffure en cheveux de la fin du xill'' siècle.
couronnes ou joyaux, ou ceintures dorées, ou queues à la robe, ou broderies aux voiles. Défense d'aller en litière, de se faire éclairer avec des fiambeaux, de porter armes nobles (i). Les défenses se
multiplient, se hérissent de pénalités, font rage et tempête et
n'obtiennent rien.
L'histoire des lois somptuaires a été la même en tous temps et en tous pays. Les mœurs ne se corrigent pas à coups d'ordonnances ou de décrets. La contrebande des passions a toujours eu
(i) Ordonnances de Philippe le Bel
i62 HISTOIRE UE LA COIFFURE FEMININE
raison des obstacles humains que tous les régimes, empereurs, rois ou républiques ont essayé de lui opposer. Elle les franchit effrontément, se glisse en dessous, les tourne ou les paralyse. Sisyphe en son vivant a dû faire des lois somptuaires.
Mais ce livre na aucune prétention à la philosophie. Retournons donc à nos coiffures.
La fin du xiii^ siècle vit un instant les guimpes tomber devant
Fig. 124. — Jeune fille coiffée en cheveux tressés, d'après une miniature du RotHan de la Rose, manuscrit de la bibliothèque royale de Bnixelles. — X1II= siècle.
la coiffure en cheveux. Les jeunes femmes s'étaient vite fatiguées de cacher leurs belles tresses sous les chiffons qui les sanglaient. Leur esprit inventif imagina une coiffure charmante qui, malheureusement, ne dura pas longtemps. Cette coiffure et ses dérivés se composaient d'une ou deux grosses tresses. Quand on ne formait qu'une seule natte de tous les cheveu.x, on l'arrangeait (fig. 123) en diadème autour du front. Mais lorsqu'on séparait la chevelure
en deux pour en faire deux tresses, on remontait celle-ci de chaque côté des joues, après les avoir croisées derrière.
La jeune Bel-Accueil qui présente à l'Amour une feuille verte de rosier, d'après une miniature du Roman de la Rose, est chez elle et n'a rien sur la tête que sa parure de blonds cheveux. Cette coiffure si gracieuse et si élégante ne garda pas longtemps sa charmante simplicité (fig. 124).
Tel est le monde, croyant toujours progresser et s'apercevant trop tard qu'il n'est arrivé qu'au ridicule.
L'abondance de belles chevelures à cette époque indique assez qu'on les cultivait avec zèle. L'erreur est grande de ceux qui se figurent que les soins de propreté, d'hygiène et même de coquetterie étaient inconnus au mo)en âge. Non seulement les familles opulentes et aisées avaient des bains chez elles, mais encore chaque ville possédait des étuves publiques où les moins riches pouvaient se donner le luxe d'être propres. Les couvents en possédaient à l'usage des moines et des étrangers.
On méprisait les gens malpropres et ceux qui osaient se présenter dans une réunion, les vêtements et les cheveux en désordre.
Dans le Dict de la contenance des famés on lit :
Or est lavée, or est peignée, Or est coifée. or est tréciée, Et niult la tendrait à desdaîn, S'elle n'avait souvent le bain.
Le Roman de la Rose vante la femme d'ordre, sage et soigneuse. Bien plus soigneuse encore doit-elle être de sa personne « s'ele n'est belle de visage. »
Elle doit prendre attention à ses « bêles treces » blondes :
Et tout le haterel (nuque) derrière Quand bel et bien tréciée le sont.
C'est une chose moult plaisant Que beautés de chevelure Toujours doit famé mettre cure.
Avec le culte de la chevelure revient naturellement la vogue des peignes ornementés si appréciés des Francs, lis sont généra-
i64 HISIOIKE UE LA COIFFURE FEMININE
lement en ivoire ou en buis. L'art leur consacre son travail le plus délicat, il les sculpte, les cisèle, les orne de cent façons. Quelquesuns sont à secret et renferment toute une trousse de toilette; d'autres sont si précieux qu'on les met dans un écrin. 11 y en a à grandes dents et d'autres à petites dents fines; leur complément, c'est la gravouère ou broche, objet pointu qui sert à tracer la raie bien droite au milieu des cheveux. On fait la gravouère en ivoire, en cristal, en argent, on la garnit d'or et même de pierreries.
Dans sa trousse de toilette, Clémence de Hongrie possédait une gravouère de cristal garnie d'or.
On avait un « jeu de peignes » comme nous avons maintenant des jeux de brosses.
Certains comptes de Charles V nous apprennent qu'un jeu de onze peignes d'ivoire « garnis de petits peignes » et de gravouères avoit coûté sept sous parisis.
On paie en 13 16 à Huet le Barbier septante-quatre sols pour un peigne, un miroir, une gravouère et un foiirrel de cuir bouilli. Cet attirail de toilette capillaire était souvent enfermé dans de somptueux écrins.
Voyez la trousse de la Reine; elle consiste en « un écrin de « cuir bouilli, poinçonné et « armoié » aux armes de la Reine, « pendant à deux gros lacs de soie, garni de trois peignes, un « miroir et une broche ou gravouère. »
La ligne formée par la gravouère s'appelait grève :
Gaieté !i remet devaut
Et sont geiit cors, et son talent,
Sa face blanche, sou doux riz,
Sa belle bouche comme Ij-s,
Ses eux vairs et ses sourcils
La grève droicte en la cervis (i),
La première occupation de la femme après son lever était sa toilette.
(I) Roman d'Athys, 1160.
Elle ne sort pas de son appartement avant d'être bien coiffée.
La grève de mon chef Faites la grève au lever.
dit Gautier de Bibelswarthe.
Si les cheveux ne sont pas assez fournis elle recourt aux cheveux d'emprunt :
Que famé est trop foie musarde Qui forre son chief et se farde Por plere au monde.
Famé n'est pas de péchié monde Qui à sa crine noire ou blonde
Selon nature Qui i met s'enteate et sa cure A ajouster une forreure Au lieu de treces.
La vieille du Rotnan de la Rose recommande à Bel-Accueil de ne pas laisser tomber ses beaux cheveux, car on lui apporterait pour les remplacer des cheveux de morte ou des bourrelets de soie blonde pour bourrer sa crépine et se faire des cornes sur les oreilles, (i)
Quand l'âge fait tomber les cheveux, il ôte au teint sa fraîcheur et sa jeunesse (fig. 125).
L'art de remédier à cette dernière misère était aussi connu au moyen âge. Le fard était d'un usage journalier. Les élégantes avaient des boîtes fermées pour les fards et les onguents. Comme le dit un trouvère en parlant des femmes :
Et enluminent lor visage
Et vous font tendre le musage
Por esgarder
Les parfums étant le complément des bains, des fards et des onguents, nous ne nous étonnerons pas qu'ils aient été en grande vogue au xiii<= siècle.
(i) Ce nom de cornes s'appliqua dans la suite à toutes les coiffures bouflanles en large.
En tous temps et en tous lieux, le désir de plaire est inhérent à la nature féminine et si la coquetterie, qui n'est autre chose que la recherche des moyens de satisfaire ce désir, trouve déjà des censeurs rigides parmi le sexe fort, même lorsqu'elle est
Fig. 125. — Tiistece, figurine d'une miniature du Roman de la Rose.
contenue dans des bornes légitimes, quelle tempête d'imprécations ne soulève-t-elle pas pour peu qu'elle tombe dans l'excès et mène au désordre ! Les moralistes sont faits pour courir sus aux abus. Jamais à aucune époque plus qu'au moyen âge ces austères défenseurs de la famille et de la société ne s'occupèrent davantage de la toilette des femmes et jamais celles-ci ne furent en butte à d'aussi virulentes apostrophes.
— « \'oyez, s'écrie l'un d'eux, en 1273, voyez cette femme, « une de ces femmes parées qui sont l'instrument du diable.
« En l'apercevant, ne la prendrait-on pas pour un chevalier « se rendant à la Table Ronde? Elle est si bien équipée de la « tête aux pieds! Regardez ses pieds, sa chaussure est si étroite!
« Regardez sa taille, c'est pis encore! Elle serre ses entrailles « avec une ceinture de soie, d'or et d'argent telle que Jésus-
Fig. 126. — Noble dame avec couronne, d'après un ivoire du Xlll' siècle.
« Christ, ni sa bienheureuse mère, qui était pourtant de sang « royal, n'en ont jamais portée.
« Levez les yeux vers sa tête, c'est là que se voient les « insignes de l'enfer! Ce sont des cornes, ce .sont des cheveux « de morts, ce sont des fiQ^ures de diables
« Elle ne craint pas de se mettre sur la tête les cheveux « d'une personne qui est peut-être dans l'enfer ou dans le purga- « toire et dont elle ne voudrait pas pour tout l'or du monde «. partager une seule nuit la couche » (fig. 126).
Déjà sous le règne du roi Robert, Guillaume, abbé de Saint- Benigne, à Dijon, reprochait à la reine Constance d'avoir apporté la dissolution et la perturbation des mœurs à la cour de France, en y introduisant des modes dépravées et un luxe inconnu ju.sque-là.
Lors des croisades, les femmes déployèrent une ostentation de toilette qui dut singulièrement contribuer aux désordres trop fréquents qui se produisirent dans ces nobles guerres. Les princesses rivalisaient de luxe. Elles marchaient à la tête des troupes en o-rand apparat. L'une d'elles mettait des chaussures d'un tel prix et si richement brodées qu'on ne l'appelait que la dame aux jambes d'or.
Écoutez la description du costume d'Urrasque, princesse de Constantinople , d'après Parthénopix de Blois :
— «. Robe de samict vermeil, à demi lacée, laissant voir la « blancheur de la chemise béant, mantel de samict frais, fourré « à petits points rouges et blancs d'hermine et de zybeline, « relevé de saphyrs »
Les vêtements étaient très artistiques vers l'époque de Louis IX, la coiffure n'avait pas encore de dimensions démesurées, les voiles brodés, les chapels d'orfrois, les riches couronnes d'orfèvrerie étaient de seyants ornements de tête; les femmes d'alors avaient l'instinct du beau et de l'harmonie du costume. La passion de la toilette semble avoir été très développée et la recherche de l'ajustement n'était pas seulement une habitude de grandes dames. Les bourgeoises en avaient subi la contagion. Encore moins étaitelle étrangère à la masse de suivantes, de chambrières, de femmes de toutes catégories qui entouraient les dames nobles, formaient leur nombreuse suite, et emplissaient les châteaux et les palais (fig. 127).
La chambrière et la suivante, dit un troubadour, doivent toujours se lever de bonne heure afin que, lorsque leur maîtresse les appellera, elles soient toujours chaussées, habillées et coiffées proprement; qu'elles aient eu le temps de se laver, d'entretenir leurs longs ongles et de peigner soigneusement leurs cheveux
Rien n'était plus honteux pour une femme que d'être surprise la chevelure en désordre; encore bien davantage si elle avait la tête rasée, soit par suite de maladie, soit pour mettre plus facilement une perruque.
De là, sans doute, l'idée dont s'inspiraient tous les législateurs
pour ordonner que l'épouse infidèle, condamnée à être enfermée pour la vie, aurait préalablement la tête rasée.
Cette prescription fut observée en France jusqu'à la Révolution, pour les femmes de mauvaise vie.
Le xiii"^ siècle vit naître la grande efflorescence du gothique, nom très impropre appliqué au bel art du moyen âge, car l'influence de la race des Goths est absolument nulle comme inspiratrice de ce beau mouvement artistique qui fit la gloire de cette époque.
Cet art eut surtout son foyer en France et en Belgique et c'est de là qu'il rayonna sur le reste de l'Europe (i).
Étrange époque que ce xiii^ siècle, mélange de foi ardente et de débordements lamentables, où les combats interrompaient les cours d'amour, où la trêve de Dieu arrêtait les guerriers par la force de l'obéissance à la plus faible des puissances humaines devenue la plus forte majesté terrestre. Or, la femme atteignant l'apogée de son influence devenait à la fois le soutien de la vertu et de la religion et l'écueil de plus d'une conscience. Mais quoi qu'on puisse dire, en effet, des désordres que ce culte de la femme, poussé à l'excès, fit commettre trop souvent, il n'en est pas moins vrai que son influence contribua beaucoup à adoucir les mœurs et à hâter les progrès de la civilisation chrétienne. Pour quelques femmes qu'une conduite trop légère désigne au mépris ou à la pitié de l'histoire, que de nobles et vertueuses mères, femmes ou vierges portant haute, fière et intacte la couronne de leur royauté morale! Que de merveilles dans ce monde de saintes, à la tête duquel brille Elisabeth de Hongrie, cette chère sainte dont la vie est un roman miraculeux! Et la erande
Fig. 127.
Dame avec mortier et voile, d'après une miniature de la bibliothèque royale de Bruxelles. — XIII" siècle.
(i) Voir T.ecoy de la Marche ■ \JArt an xill'" sihif.
lyo HISTOIRE DE LA COIFFURE FEMININE
Catherine de Sienne, la douce Marguerite de Hongrie, Agnès de Monte-Pulciano, la belle Clara Sciffi, fondatrice des Clarisses, entraînant à sa suite dans la voie de la pénitence et des plus effrayantes austérités une armée de princesses et de reines, ou bien encore la suave pénitente Marguerite de Cortone, la vaillante Rose de Viterbe qui ne craint pas de proclamer et de soutenir les droits du Pape sur les places publiques de sa ville natale. Et Mafalda, Marie d'Oignies, Humilité, l'abbesse de Vallombreuse, Verdiane, Zita, Gertrude et sa sœur Melchtilde, Hildegarde, Julienne et tant d'autres, dont la vie est pleine de merveilles et qui attestent d'une admirable façon la puissance de la foi et le prestige de la femme chrétienne. Combien d'autres dans le monde ne reculent ni devant les sacrifices les plus héroïques, ni devant les missions les plus accablantes : qu'il suffise de citer cette reine de France qui suivit son époux aux croisades, la Marguerite de saint Louis dont Joinville nous conte des traits si touchants; Alix de Monfort allant au secours de son mari, le terrible Simon, à la tête d'une armée qu'elle conduit elle-même; cette autre Marguerite défendant seule Jérusalem contre Saladin; la comtesse de Blois reprochant à son mari d'avoir déserté la Terre-Sainte et le contraignant à y retourner! Non les femmes n'étaient pas des corruptrices comme certains écrivains hostiles au moyen âge s'efforcent de le faire entendre. Loin de là, c'est au plus grand nombre d'entre elles que nous devons reconnaître la gloire d'avoir su garder intactes les fortes traditions de foi et d'honneur de la famille, du foyer domestique et de la patrie.
A côté de ces héroïnes de la foi et du devoir, il y avait sans doute un monde frivole qui faisait passer avant tout l'affolement des joies de la terre. Il serait cependant excessif de confondre avec cette catégorie de dévoyées bon nombre de femmes qui, sans être de grandes pécheresses, aimaient à profiter de certaines occasions de plaisir. Les romans de chevalerie, les jolis refrains des trouvères avaient excité leur imagination,' et de là une source dançreureuse de tentations. Comment rester dans un château sombre
et désert quand, pas loin de là, une joyeuse réunion d'amis de la gaie science ne demandent qu'à entrouvrir ses rangs devant la jeune et jolie châtelaine ? Comme elles sont entraînantes ces karoles qu'on danse, le rire aux lèvres, au son des gais instruments 1
Il y eut alors un moment d'effervescence de plaisirs, un entraînement puissant vers toutes les réunions de fêtes, au grand émoi du clergé et des sages. Jean de Meung, dans ce curieux Roman de la Rose qui nous donne tant de détails sur les mœurs du xiii^ siècle, fait intervenir un mari jaloux qui est l'écho des mécontents, et ils étaient nombreux (fig. 128).
Il reproche à sa femme de n'avoir plus pour lui ni attention, ni affection. Plus de coquetterie pour cet époux morose, la coiffe de nuit est bien suffisante, à quoi bon se parer pour si peu! Mais pour les autres! Que de dépenses, de frais, de soins!
Vous y portés qui vaul cent livres D'or et d'argent sur votre teste Et commandés que l'on vous veste De camelot, de vair, de gris
et de plus en plus exaspéré, il ajoute :
Que me valent ces gallendes (guirlandes)
Ces coiffes à dorées bandes
Et ces dioré trécéor
Et ces ivorins miréor
Ces cercles d'or bien entaillés
PrécieusemeiiL esmaillés
Et ces coronnes de fin or
Dont enragiés ne me fine or
Tant son bêles et bien polies
Ou tout ce bêles pierreries
Saphirs, rubis et émeraudes
Qui si vous font les cliières baudes(i).
Et il finit son sermon par déclarer qu'il est à bout de patience et qu'il va couper les vivres. Désormais, la dame n'aura plus
(1) Cliières baudes, visage gaillard, éveillé.
que de la brunette, du buriau ou telle autre vilaine étoffe pour se vêtir et il mettra à la porte sa belle-mère, cette vieille coquette fardée qui ne donne à sa fille que des mauvais conseils.
Dans la Contenance des femmes, un trouvère moraliste égaré parmi ses confrères, nous montre, à ses heures de solitude, une de ces frivoles créatures qu'on idolâtre tant dans les cercles mondains.
« Elle prend ses joyau.x, dit-il, elle les admire, les étale, puis les remet, puis se détend les membres, soupire, se plaint, s'agite. Elle court à droite et à gauche, elle va rêver à la fenestre, puis chante, ou pense, ou rit, ou pleure, enfin son cœur ne sait où se poser.
« Elle se trouve pâle, mais la voici bien vite d'un joli coloris, grâce aux artifices qu'elle emploie.
« Elle se coiffe, lie ses cheveux, puis tout à coup se décoiffe, dénoue ses cheveux, renverse tout.
« Elle veut sortir, puis rentre.
« Elle est orgueilleuse et fière, il lui faut un chaperon, puis une couronne.
« Elle regarde à droite, puis à gauche.
C'est merveille que de lor evre.
Les religieuses elles-mêmes donnent parfois lieu à de justes critiques, comme on peut le voir dans le Dict des Chanoinesses et des Bernardines de Jean de Condé; elles ont des robes plissées avec grâce, des surcots de lin blanc comme neige et des guimpes des plus coquettes. Si la conduite de quelques-unes d'entre elles laissait à désirer, il faut remarquer que beaucoup étaient mises au couvent par force, soit comme punition, soit par calcul et raisons de famille. De pareilles vocations offraient peu de garanties contre les abus.
Le Concile de Paris dut promulguer une ordonnance pour défendre aux religieuses de danser.
Il ne visait cependant que des exceptions qui avaient naturellement fait scandale. Aussi les couvents de femmes n'en conservèrent
pas moins leur bonne réputation. Astenance-Contrainte, qui veut tromper Maie- Bouche dans le Rotnan de la Rose, prend le costume d'une nonnain d'un ordre bien sévère afin de tromper plus sûrement :
Elle veit une robe cameline
Et s'atorne comme béguine
Et ot d'un large couvrechief
Et d'un blanc drap couvert le chief
Quittons Jean de Meung, pour tout de bon cette fois, sur ces mots adressés par l'Amant à la \'ieille Rusée qui lui donne de si précieux avis sur la manière de traiter les femmes :
Ai gaus, dame, ains vous dis sans labe (i) Que vous aurez mantel et robe Et chaperon a penne (2) grise.
Et la vieille de remercier vivement le généreux et naïf jouvencel. Alors comme maintenant il fallait se défier des flatteurs.
(1) Labe, mensonge
(2) Penne, bordure.
Fig. 128. — Noble dame du XIII" siècle, d'après le manuscrit des Sfft sages de Rome.