LE GRAND MOYEN AGE
Le capuchon féminin. — Le règne des cornes. — Deuil de cour et deuil de cœur. — Ce que nous a fait perdre la Révolution. — Les livres de comptes d'un roi de France. — Guimpes religieuses et guimpes laïques. — Ce que coûtait une toilette de femme au xiv siècle. — L'aumusse de la bourgeoise et la couronne de la grande dame. — Un joyeux ménestrel ardennais. — Un grand dîner chez le comte de Flandre. — Le Touret. — Les coiffures en cheveux. — Vogue de la perruque. — Une partie fine au moyen âge. — Soins de la toilette.
— La birette. — Joyaux et bijoux. — La brillante Italie. — Le Dante et ses satellites. — Les beautés de Florence et leur luxe. — La belle .Savelli. — Combat de taureaux au Colysée.
— Comment on esquivait la loi. — Les élégances anglaises et les prédicateurs. — En Espagne.
— Les aventures d'un roi vagabond.
[inoNS le capuchon féminin dans sa course à travers les âges.
Il a traversé le xiii^ siècle sans grandes modifications; c'était le bon et tranquille vêtement bourgeois, l'ami bienvenu de tous pendant les mauvais temps; maintenant il va prendre de nouvelles allures, il se transformera de mille façons, il finira par perdre toute ressemblance avec son humble ancêtre dont il ne cessera cependant pas de porter le nom. Déjà le capuchon italien s'était déformé à la fin du xiii*' siècle. Il avait peu à peu diminué d'ampleur et n'était plus qu'une sorte
de coiffe couvrant à peine les oreilles par devant et s'allongeant en pointe par derrière, comme une longue queue jusqu'aux talons, traînant même parfois à terre. Par devant, le capuchon s'élargit en pointes de chaque côté du visage. On en portait dans ce genre en
Fig. 129. — Capuchon italiea.
Italie, surtout à Florence (fig. 129). En France on avait également adopté cette longue queue, mais dans quelques parties de ce royaume on inventa un capuchon monté sur une sorte de support en triangle, formant pointe sur le front et au-dessus de chaque oreille. Sur cette monture on plissait l'étoffe en petits plis (fig. 130).
Fig. 12S. — Nobles dames du XIII' siècle, d'après des stalustles
Cette forme du capuchon continua à dominer jusqu'à la fin du xiv« siècle ; elle devint même obligatoire pour les gens qui portaient le deuil.
Avant le xv« siècle, le deuil n'était pas prescrit d'une façon absolue. Dans les temps plus anciens, il ne se portait même pas en noir; mais il est dans l'instinct de la nature humaine affligée
Fig. 130. — Capuchon français, d'après un manuscrit du temps.
ou cruellement éprouvée de répugner aux vêtements de couleurs vives, gaies et brillantes. C'est un sentiment si profond que tous les peuples l'ont compris. Au commencement du xiV^ siècle, le deuil .se manifestait par des habits plus sombres que d'ordinaire et l'abstention complète de garnitures dorées, de pierreries ou de bijoux. Vers le milieu du même siècle, la mode ayant mis en faveur les vêtements collants et les robes courtes, on trouva que ce genre de costume avait un aspect trop leste pour convenir aux personnes frappées par des pertes de famille. La robe longue
fut adoptée comme robe de deuil et le manteau à capuchon comme son complément indispensable. Dans leur intérieur, les dames conservèrent le capuchon seul (fig. 131). Ce capuchon avait une forme particulière; on le relevait sur le front. Quand on .sortait et qu'on voulait être moins en vue, on le rabattait sur les yeux. Il était ordinairement noir, mais c'est seulement au siècle suivant que la couleur noire devint définitivement le symbole obligé du deuil, sauf les e.Kceptions que nous signalerons.
Bien qu'aucune règle fixe ne fût encore établie, les veuves portaient pendant tout le temps de leur veuvage une espèce de capuchon de toile formant guimpe et gorgière et rentrant dans la classe des coiffes passablement variées — s'il faut s'en rapporter aux manuscrits du moyen âge — désignées sous le nom de touret.
Le touret de deuil le plus employé était en toile blanche et entourait étroitement la tête. C'était la coiffure des veuves nobles et surtout des reines de France qui adoptèrent en même temps le costume blanc, d'où leur vint le nom de reines blanches pour les distinguer des reines régnantes.
Aux tourets, en général, on ajoutait à volonté une barbette, petit tour de tête qui encadrait le visage. Les plis nombreux des tourets, des guimpes, des capuchons et des barbettes se fixaient avec soin au moyen d'épingles d'or. On tenait beaucoup à leur donner certaine forme et, pour arriver à ce grand résultat, force était de multiplier les points d'attache et, comme les dames ne les épargnaient pas, on ne se faisait pas faute d'en rire :
Mes il y a d'espingles une demie écuelle Fichies eu deux corues et entor la touelle,
dit Jehan de Meung dans son Testament.
C'est-à-dire fichées dans les deux cornes ou bouffants, qui commençaient dès lors à se porter et sur lesquels se plissait le touret, ou touelle. Le difficile était de tendre si bien l'étoffe à l'entour du menton et du cou que le public pût croire
Qu'elle eust l'espiugle dedans la chair fichée.
HISTOIRE DE LA COIFFURE tÉ.MININE
Les guimpes et les voiles se plaçaient au-dessus des cornes, ce qui rendait fort malaisé de les plisser en lignes harmonieuses et serrées autour de la tête (fig. 132).
Bien arranger sa guimpe et sa touelle était un art exigeant de longues études. Les chanoinesses mêmes passaient pour ne pas dédaigner d'y consacrer tous leurs soins.
Fig. 131. — Dame eii capuchon (\2 deuil
En voyage, les femmes ajoutaient quelquefois au capuchon un chapeau de feutre. Ces couvre-chefs auxiliaires étaient relevés par derrière et formaient visière par devant (fig. 133). Ils n'étaient pas considérés comme un objet de parure; aussi n'avaient-ils aucun ornement.
Les capuchons du xive siècle avaient des formes si variées qu'il serait trop long de les passer toutes en revue. Chaque
pays, chaque localité de l'Europe avait adopté une forme spéciale de capuchons dont nous donnerons les types principaux.
Il est à remarquer d'abord que la guimpe et le capuchon avaient la même forme ; seulement, le capuchon était nécessairement fait d'étoffe de laine ou de soie, la guimpe était en toile ou en coton. Cette dernière coiffure devenait alors coiffure de deuil en beaucoup de pays.
Nombre de grandes dames portaient la guimpe. Les monuments
Fig. 132. — Dame noble et sa suivante, d'après une miniature d'un manuscrit de Gautier de Quoincy : Les miracles de la Vierge, appartenant à la bibliothèque royale de Bruxelles.
funèbres du xiv^ siècle nous fournissent de nombreux spécimens de cette coiffure austère qu'aimaient les femmes d'un certain âge et dont toutes s'enveloppaient, en signe de modestie, pour assister aux offices religieux. Les tombes de Saint-Denis auraient été extrêmement intéressantes à étudier sous le rapport du costume historique. Malheureusement, la fureur révolutionnaire s'est attaquée avec un acharnement particulier à ce vénérable sanctuaire si plein de souvenirs glorieux, au grand détriment de l'archéologie comme de l'histoire. Ce qu'on a pu préserver d'une entière destruction est peu de chose. Cependant, quelques rares statues de prince.sses heureusement sauvées les montrent couvertes d'une guimpe étroite
cachant le cou et les cheveux (fig. 134) et surmontée de la couronne.
Plusieurs tombes étaient revêtues de grandes plaques en cuivre repoussé, représentant des reines avec leurs vêtements les plus somptueux. Les couleurs des diverses pièces du costume sont indiquées par des émaux ; des pierreries fausses figurent les bijoux et les couronnes. D'autres grandes dames, au contraire, se faisaient représenter dans le costume religieux d'un ordre ou congrégation de femmes quelconque, le plus souvent de celui dont elles avaient été, pendant leur vie, les protectrices spéciales. En ces siècles de foi on tenait à honneur de protéger l'Eglise, dans ses membres comme dans son culte.
\"ers la seconde moitié du xiv<= siècle, le capuchon reprit une nouvelle faveur. Pendant un certain temps, les femmes élégantes l'avaient abandonné, mais vers 1350, elles se reprirent d'un goût très vif pour cette coiffure bourgeoise, dont Fig. 133.
elles firent un objet élégfant. Les hommes suivirent Chapeau de voyage
J c> au XIV siècle.
cet exemple. Le capuchon de laine fut laissé aux vilains ; on se réser\'a les plus belles étoffes pour le confectionner, on le doubla des fourrures les plus rares, on le déchiqueta, on le couvrit de broderies et de pierreries, et dans cet assaut de luxe, les hommes ne voulurent pas se laisser dépasser par leurs compagnes. Les comptes de l'époque nous offrent une foule de descriptions de capuchons de grande richesse. Geoffroi de Fleuru mentionne, dès 13 16, des capuchons fourrés. Trente ans après, on ne se contentait plus d'une simple fourrure. Les comptes d'Etienne de La Fontaine, datant de 1352, contiennent beaucoup de descriptions de vêtements. On voit entré autres 120 ventres de menu vair pour fourrer deux chaperons « pendans » avec broderies à perles pour les dames Marie et Isabelle de France, et nous transcrivons ici l'une de ces descriptions pour donner à nos lecteurs une idée de ce que pouvait être un chaperon de princesse et quel travail énorme il devait coûter.
« Pour un chaperon de deux escarlattes (i), brodé à plusieurs et diverses ouvrages de perles grosses et menues, fait et délivré pour mon dit seigneur (le Dauphin) et mis en ses garnisons avec le senxat prins cy-dessus, c'est assavoir :
« Le champ brodé de 44 arbreciaux (2) à grans touffes de feuillages de brodeure, dont les tiges sont de grosses perles a
Fig. 134. — Blanche, fille de Philippe de Valois, morte en 1371, d'après son tombeau à St-Denis détruit en 1793.
un pymart (3) de broderie d'or nue sur chascune tige et le tour dudit chaperon brodé a une roe (4) d'une orbevoie (5) à quatre chapiteaux, tout de perles grosses et menues; es quels chapiteaux à hommes sauvaiges de brodeure montez sur diverses bestes; en la poitrine devant, à un chatel de perles grosses et menues duquel issent damoiselles montées sur autres bestes diverses, qui joustent
(i) Escailatte, drap d'un prix très élevé
(2) Arbreciaux, arbrisseau.
(3) Pymart, pivert.
(4) Roe, roue.
(5) Orbevoie, arcade.
aux hommes sauvaiges; et est le champ dudit chaperon partout semé et cointé (i) de perles par manières de grennes des dits arbreciaux. »
La guimpe, nous l'avons vu plus haut, toujours de même forme que le capuchon, dont elle ne différait que par l'étoffe, n'était pas l'attribut exclusif des veuves, mais elle était oblio-atoire pour elles.
Pour les autres femmes, la guimpe devenait un vêtement chaud, surtout un vêtement bourgeois. Les vieilles bourgeoises et même quelques nobles douairières se couvraient d'une guimpe de toile toute ronde sans pointe derrière, entourant les joues et le menton, et prenant alors le nom de barbette. Un voile s'attachait par dessus. Les femmes de tous rangs mettaient des guimpes pour aller à l'église.
Dans le conte du Ségretain Moine, on dit que
Au matin quand il ajorna Ydoine se vest et chauça.
Quand ele fu appareillée.
Bien affublée et bien lacée D'une bêle guimple de soye Droict au mostier a pris sa voie.
Mais ainçois qu'ele y fust entrée Estait ja la messe chantée.
L'aspect sévère de la guimpe imposait le respect.
— « Vous avez mauvaise grâce de médire ainsi de la plus tranche des femmes, dit-on dans le Roman du Renard, vous qui ne portez ni guimpe, ni manches, ni lacs de soie, ni çainture. »
Les jeunes filles mêmes portaient la guimpe en voyage. On trouvait peu modeste qu'elles se montrassent en cheveux aux étrangers qu'elles pouvaient rencontrer sur leur chemin. Le peu de sûreté des routes les obligeaient à cacher le plus possible leurs jeunes visages. Guy de Nanteuil peint dans une de ses chansons l'effroi de deux jeunes filles qui avaient ôté kairs
(1) G)inté, de cointise, élégance.
guimpes pour traverser le bois à cause de la chaleur et cjui voient arriver a elles des cavaliers inconnus.
Presque toutes les religieuses portaient la guimpe recouverte d'un voile et même parfois de deux. Les dominicaines d'Italie mettent un voile noir par dessus leur voile blanc (fig. 135).
Quand une nouvelle congrégation religieuse se fonde, elle prend
presque toujours le costume de la classe moyenne de son temps.
Cet usage remonte aux premiers ordres monastiques, aussi
peut-on encore reconnaître l'ancienneté de beaucoup de familles
religieuses aux vêtements, que la plupart ont gardés, tels que leurs fondateurs les leur avaient donnés. Il existe en France des religieuses qui portent le hennin.
Toutes les guimpes des bénédictines, des augfustines et de toutes les conojrégfations de femmes du moyen âge sont les mêmes que celles portées par les femmes de la bourgeoisie du temps. Il ne serait pas sans intérêt, à ce point de vue, de faire l'historique du costume des ordres religieux. Nous ne pouvons toutefois que jeter en passant un coup d'œil sur leur coiffure au fur et à mesure de l'occasion « s'offrante » pour parler le langage de nos pères. Au commencement du xix'" siècle, la guimpe fut séparée de la gorgière. La première enveloppait toute la tête, la gorgière se bornait à couvrir le cou.
C'était une pièce d'étoffe carrée qui s'attachait d'une oreille à l'autre, sous les cheveux, et que nous pourrions comparer à une bavette d'enfant.
D'autres gorgières étaient faites d'une longue pièce d'étoffe, qui s'enroulait autour du cou, comme une large cravate, et rentrait dans l'encolure de la robe (fig. 136).
La gonelle, chape à capuchon, était le vêtement de voyage le plus répandu et le plus commode. On la doublait de fourrures.
^'S 'jS- — Dominicaine d'Italie au Xlir' siècle.
Les romans de chevalerie parlent souvent de dames enveloppées de gonelles doublées de martre ou d'hermine.
Le capuchon fit aussi partie de la robe.
Mais que désignaient nos ancêtres du xiv" siècle sous le nom de robe?
Appuyés sur les Comptes de Geoffroy de Fleuru (13 16) et sur l'Inventaire du Roi Charles V, nous pouvons répondre que le mot robe s'appliquait à un vêtement complet. En voici la preuve.
Fig. 136. — Dauie avec gorgière.
— « Pour une robe de pers de 5 garnements qu'elle vesti le lendemain du sacre, en laquelle il at 3 fourrures de menuver pour les 2 seurcos, et pour le cors de la chappe tenant 226 ventres chacune, et pour une manche de chappe tenant 220 ventres, et pour le chaperon tenant 104 ventres. Item un mantel de menuver tenant 350 ventres, et pour les manches du seurcos 48 ventres et pour pourfiler 12 ventres, somme de cette robe 1392 ventres valent 81 1. 4 s. (i).
- « Une robe, c'est assavoir, houcc, surcot et chapperon sans
(i) Gïmptes de Geoffroy de Fleuru (1316).
cotte dung satin tanné sur le brun tout fourré de menu vair (i). La gonelle avait un sosie, le siglaton, généralement muni d'un capuchon, mais avec cette différence que le siglaton était toujours fait d'une étoffe précieuse; long, il se portait seul, court et avec capuchon il se mettait sur la chape ou sur le peliçon. Dans ce dernier cas il constituait un vêtement de grande cérémonie.
Vestu at un verl peliçon Qui fu covers d'un siglaton,
dit, à propos d'une demoiselle, le conte du Biaus desconneus.
Comment ne pas signaler encore le siglaton de XHistoire de Fierabras fait d'un paile galacien soffré si merveilleusement tissu d'or, qu'il semblait qu'une fée l'eût ouvré avec « les rayons d'une étoile » ?
L'étoffe de soie dont on faisait le siglaton finit par garder ce nom. Elle se fabriquait principalement en Italie.
Les écharpes blanches soit en laine, soit en soie, avec ornements tissés ou brodés, étaient également très bien portées. Elles accompagnaient ordinairement le voile de linon qu'on disposait autour de la tête (fig. 137), voile d'environ trois mètres cinquante de long sur trente centimètres de large. On les drapait, en les passant d'abord deux fois autour des épaules et du cou, puis en les roulant autour de la tête, d'où elles retombaient sur un côté du visage.
Dans quelques pays, les temmes adoptèrent l'aumusse des chanoines, les boursfeoises françaises surtout. Elles les fourraient d'hermine ou de vair selon leur tortune et les garnissaient de crépines d'or et de broderies (fig. 138).
Les princesses et les grandes dames suivirent cette mode s'il faut en croire les Comptes d'Etienne de la Fontaine qui notent en 135 1 : « Pour tourrer une bracerole et une aumusse pour la dite Madame Ysabel ».
(1) Inventaire (le Charles V.
^'R '37- — Dame en écharpe ou voile de linon, d'après une miniature du xiv siècle.
Le baconnet était une variété de l'aumusse, également doublée de fourrure. On en voit figurer plusieurs dans les mandements de Charles V. Destinés à son fils Charles, comme à sa fille Isabelle, ils étaient naturellement travaillés avec luxe. En 1371 le même roi Charles V donne à sa fille Marie une pièce de drap de plusieurs soies en champ vermeil à rosiers, pour faire baconnets et peliçons.
La bourgeoisie et le peuple se coiffaient encore de la hive, cornette de toile ou de moleskine empesée, prenant sur le front une forme carrée, maintenue à l'aide d'un fil d'archal.
Les hives des femmes de distinction se faisaient en soie et s'embellissaient de broderies.
Dans le peuple on attachait grande importance à posséder une belle hive ; les manantes avaient leur modeste coquetterie tout comme les dames et les bourgeoises (fig. 139).
Celle du Miroir de mariage s'excuse vivement de n'avoir pas une très belle hive :
Et si vous trouvez que ma huve Est vieille et de povre fasson Je sçay telle femme de masson Qui n'est pas à moi comparable Qui meilleur l'a et plus constable Quatre foiz que la mienne n'est.
Vers la fin du xiv" siècle, la huve, hive ou huvet fut vouée au deuil, et alors elle était noire et les barbes qui pendaient de chaque côté se ramenaient sous le menton.
C'est de la huve que dérivent les bonnets de toile et de mousseline qui n'ont cessé d'être portés depuis le moyen âge. Dès la fin du xiv" siècle, les femmes avaient toutes des bonnets de toile dans leur garde-robe. Le linge était déjà d'un usage général. Les mêmes mandements de Charles V auxquels nous empruntons tant de détails intéressants nous montrent le roi faisant délivrer à Kathellot la chapeliere et à Gtiillemette de la Pomme, marchandes de robes, des pièces de toile de Reims et de toile bourgeoise.
pour faire des robes, du linge, des couvre-chefs et des doublez pour la reine, les princes, les princesses et même pour lui.
Les doublez dont il est ici question devaient être des bonnets de toile très fine, brodés de couleurs. Ils coûtaient eros, tant de iaçon que par leur matière.
La même Guillemette de la Pomme, recevait 12 pièces de veluyau azuré pour faire une robe à la reine.
Les corporations de Paris comptaient comme l'une des plus
Fig. 13S. — Bourgeoise en aumusse, d'après un tombeau.
importantes d'entre elles celle des aulmussiers-mitonniers, ainsi appelés parce qu'eu.x: seuls confectionnaient les aumusses, capuchons, bonnets de voyage et autres coiffures de laine, de même qu'ils avaient la vente e.xclusive des mitaines, moufles et autres objets de tricot et de tissus de grosse laine. Ces aumussiers faisaient partie des six grands corps de métiers établis par Philippe- Auguste, avec privilège du pas sur tous les autres métiers de Paris. Leurs plus beaux étalages se voyaient rue Ouinkempois où ils faisaient concurrence aux merciers ou marchands de nou-
igo
veautés. Ils mêlaient au commerce de quincaillerie toutes les élégances de la parure féminine, rubans, galons, broderies, ainsi que les bonnets de moleskine, les guimpes, les voiles, enfin tout ce que nous attribuons aux modistes actuelles (i).
Etudions maintenant le rôle de la couronne dans la coiffure féminine au xi\° siècle. A ce moment, le port de la couronne appartenait au domaine public , comme celui de toute autre parure de fête ou de luxe.
Du reste la couronne de roses, sur laquelle nous aurons occasion de revenir, avait chez les femmes un succès égal à celui de la
couronne de métal, toutes deux étaient l'occasion de folles dépenses.
Sous Amédée VI de Savoie, les bourgeoises du pays portaient des couronnes d'or agrémentées de perles et de pierres précieuses d'une valeur de 60 à 100 florins ou de tresses faites en fils de perles, appelées ierzuoles, dont la valeur dépassait parfois cent vingt florins. Ce prince, dit le Comte Vert, aimait passionnément les fêtes et dépensait largement en festins, bals et tournois l'argent que ses conquêtes lui avaient procuré.
C'est lui qui, à l'occasion d'une fête donnée à Chambéry, fit venir
d'Orient de splendides costumes tartares dont il gratifia ses invités.
Si les bourgeoises osaient mêler ainsi à leurs chevelures les
Fig- 139-
Femme en huve, d'après une
miniature du xiv" siècle.
(i) J'ai les mignotes ceinturières J'ai beau ganz à demoiseletes J'ai ganz forrez doubles et sanglez J'ai de bonnes bendes à ccngles J'ai chaînètes de fers bêles J'ai bonnes cordes à vieles J'ai les guimples eiisafranées J'ai aiguilles encharnelécs T'ai escrin a mettre joyaux J'ai borses de cuirs a noiaux.
(Chanson d'un mercier tirée d'un fabliau du XIV siècle.)
bijoux les plus riches, combien devaient être plus brillantes les parures des grandes dames? (fig. 140).
L'art de l'orfèvrerie avait commencé à se développer dès le xiif siècle. Au xiv^ il atteignait son apogée, au point de vue de l'originalité et de la pureté du style, qualités qu'il devait bientôt perdre.
Rien ne peut donner une idée plus complète de l'emploi de la couronne d'orfrèvrerie à cette époque que la description de certaines festivités par un témoin oculaire, le joyeux ménestrel Watriquet de Couvin.
Watriquet a vu le jour au commencement du XIV* siècle, au milieu des forêts de la Thiérache, dans la petite ville de Couvin. 11 quitta de bonne heure son pays natal, pour courir les aventures et sa bonne étoile le conduisit chez le comte de Rethel, Louis de Crécy, grand seigneur magnifique, qui avait épousé une fille du roi de France, la belle Marguerite.
Watriquet suivit son maître dans tous ses voyages, divertissant les nobles hôtes de Louis de Crécy par des chansons, des lais et des dits, que n'inspire pas toujours malheureusement la saine morale, mais qui donnent des aperçus intéressants sur les mœurs et la vie des grands seigneurs de son temps.
Dans un de ces dus, il raconte une fête donnée par le comte de Flandre au comte Louis et à .sa femme Marguerite. Les magnificences de la réception, l'excellence et la longueur des repas, les intermèdes, les surprises, les jeux qui accompagnent la solennité, tout est décrit avec l'abondance d'un cœur bienveillant et d'un estomac reconnaissant; mais surtout les belles dames sont l'objet de ses principales préoccupations, en vrai trouvère, qui sait son métier et qui possède l'âme sensible d'un galant homme.
Fig. 140.
Noble Française, d'après une
miniature du xiV siècle.
Aussi comme il s'étend avec complaisance sur les beautés qui l'entouraient; comme il décrit avec enthousiasme les héroïnes de la fête, dont pas une, à son avis, ne fait tache dans cette réunion de perfections féminines.
C'est d'abord sa Dame, Marguerite de Rethel, si bien « façonnée » dans sa taille souveraine avec sa splendide couronne de rubis « vermaus, de zaphyrs, d'émaux, de gemmes, dyamants et balais » si brillants que le palais du comte de Flandre en est tout illuminé. Et sous cette belle couronne, quel visage riant et gracieux ! Quel éblouissant vêtement en or « esméré » d'argent!
il semblait à la gent
De paradiz fussent issus
Ou de pennes (i) à paon tissés
A vcoir iert grans mélodie.
A côté d'elle, voici la comtesse de Valois :
Dieix ! qu'elle avait le cors faitiz I Le viaire (2) bel et traitiz.
Et sa compagne, que chacun regardait sans pouvoir se « soûler » de l'admirer et de contempler ce corps « gens, jone et mollez » si bien recouvert d'un drap de soie!
S'avait au chief riche couronne Apeles l'ay belle et bonne Et Jehanne par son droit non.
Telle Watriquet dépeint avec non moins d'enthousiasme la belle duchesse de Bouroroafne.
Mais son admiration est plus grande encore pour la comtesse de Beaumont, femme de Robert d'Artois, alors âgée de quinze ans et déjà resplendissante de charmes.
(1) Penne, plume.
(2) Viaire, visage.
Il a des louanges sans fin pour son clair visage, ses belles couleurs « roisines », ses blanches mains et ses longs doigts!
Moult li seoit bien seur la teste Sa très-belle couronne d'or Car si cheveulx étaient sor (l) S'ot front large et bien affactié Et menton fourchié à moitié Vairs iex riants, bouchete saine....
Vient ensuite une jeune fille de quatorze ans, que Watriquet appelle la dauphine, « de beauté claire et fine ; » celle-ci est assise auprès d'une autre jeune fille de quinze ans, Jeanne, fille du comte d'Evreux, et cousine du roi saint Louis, une fleur de beauté, qui le charme au point qu'il ne voit plus ses atours et oublie de les décrire.
La comtesse d'Aumale, sœur de Robert d'Artois, excite aussi sa lyre :
Belle estait et plaisant assez.
Aucun homme sage et juste n'eût pu lui refuser son admiration, « tant estait son visage débonnaire et doux ».
Son maintien si plaisant à tous.
Elle aussi portait
Sa couronne, qui tant iert riche.
Madame de Beaufort est la voisine de la comtesse d'Aumale. Tous les chevaliers prenaient grand « comfort » de la regarder. Watriquet n'a pas le temps de « pourtraicter » cette belle dame.
Mais ne la royne (iuenoivre Ou Floripasse ou Blanchellour Qui roynes furent d'amour Ou la fille du roy de Caslelle PTurent tant de beauté comme elle.
Lors revint chascuns tout entour Veoir celle qui sist à coste.
(I) Car ses cheveux étaient blonds.
Vient, à son tour, la jeune épouse du comte de Dammartin
Plus blanche est que flour d'aubespin
Et vermeille coin rose en mai....
Richement s'iert fait acesmer (i)
A une manière françoise
Si comme orendroil entrecroise
Sa teste chascune d'orfrois
Avoit elle en plus de XX crois (2)
Chapiaus à perles et à rubis
K"at pas cheveux roux, noirs, ne bis
Mais plus que fin or reluisant.
Sa compagne portait une couronne non moins riche. Watriquet ne la nomme pas, mais il est tout aussi prodigue de louanges enthousiastes que pour les autres dames.
Le voilà discutant avec les chevaliers laquelle de toutes ces ravissantes créatures mérite le prix de beauté. L'hésitation est grande. Enfin, l'accord se fait, la rose est offerte à la comtesse d'Aspremont. Toutefois, le ménestrel, en homme prudent, ajoute qu il juge le prix très bien donné, mais qu'il ne dira pas s'il ne l'eût pas donné aussi à d'autres.
Il ressort du récit de Watriquet que toutes les dames conviées au banquet du comte de Flandre portaient des couronnes. Les unes avaient leurs cheveu.x découverts, d'autres à demi cachés sous un voile, ou bien encore entièrement recouverts de ces résilles en galons qui sont en si grande vogue pendant le xiv^ et le xv^ siècle. Ces résilles, nous l'avons vu, différaient de matières; galons, lacets d'or ou de soie, orfrois, étoffes, tout s'employait pour former les sacs bouffants qui cachaient les oreilles et servaient de complément à la couronne.
Dans les manuscrits du temps, cette coiffure se retrouve souvent (fig. 141).
De même que maintenant nos grandes dames contemporaines aiment à varier leurs bijoux, de même celles du xiv« sièle tenaient
(i) Elle est habillée richement.
(2) Elle avait la tête couverle d'orfrois qui, en s'entrecroisant, formaient plus de vingt croix.
à pouvoir disposer de couronnes variées, plus ou moins riches selon les circonstances.
Les inventaires des rois et des reines relatent un nombre prodigieux de couronnes et de cercles simples ou ornés de pierreries. Les couronnes des hommes ne différaient en rien de celles des femmes, témoin la couronne de Charles V.
« Laquelle a quatre grands fleurons et quatre petits garnis de « pierreries, et en chascune des grands fleurons, c'est assavoir au « maître floron endroit le chappel (i), à « un très grand ballay (2) carré accosté « de deux grans saphyrs et aux quatre « coins du dit ballay carré a en chascun « une très grosse perle. Et au dessus «. du dit ballay a ung autre ballay carré < au dessus duquel a deux perles et un « dyamant au mylieu et au dessus ung « autre ballay long sur le tout et au dessus « a pareillement deux perles et ung dya- « mant. Et au mylieu du dit tloron a « ung grand saphyr a huit costés au dessus « duquel a ung dyamant. Et au chef du
« dit floron a ung gros ballay cabouchon et aux deux costés « deux ballays carrés à l'environ desquels a quatre grosses perles « et aux costez du dit saphyr a en chascun costé trois gros ballays « cabouchons au mylieu desquels trois ballays a ung dyamant et «c trois perles entre deux. Et en chascune pointe de dessoubs la « dicte fleur de lys a une troche de trois perles et ung dyamant « au mylieu. Et au chef du dit floron a une troche de cinq très « grosses perles et ung dyamant au mylieu.
« Et au petit floron de ladite coronne a au chappel ung très « grand saphyr acosté de quatre ballays au dessus duquel saphyr
Fig. 141.
M.irie de Hainaut, d'après un vieil armoriai d'Auveririie.
(1) Au milieu de la couronne.
(2) RubU.
igô HISTOIRE DE LA COIFFURE FExMININE
« a ung ballay carré et au milieu du dit floron un gros ballay « cabouchon alentour duquel a trois saphyrs et quatre perles et « au chef du dit rioron a une troche de trois perles et ung dyamant « au mylieu. Et ainsi se poursuivent tous les dits florons en « nombre de pierreries. Et outtre a au chappel huit bastonnez « dont en chascun a quatre grosses perles. »
Outre les couronnes, les dames avaient une grande variété de
Fig. 142. — Noble dame, d'après une miniature du XIV* siècle.
cercles. L'inventaire de la reine Jeanne de Bourbon mentionne ;
« Le grand cercle auquel a sept assiettes garny de dyamants, « balais, saphyrs et troches de perles. C'est assavoir vingt et « trois balays, seize saphyrs, soixante dyamants et cent seize « perles. Et es bastonnez (i) du dit cercle a sept balays, sept « saphyrs et quatorze dyamants, pesants cinq marcs deux onces.
« Item un autre petit cercle estroit appelé le cercle rouge.
« Item deux petits cercles d'or d'une mesme façon à lozanges
(i) Les bastonnez étaient les broches qui retenaient les charnières des couronnes.
« de France et de Navarre dont en leur cercle a vino-t et deux « lozanges, c'est assavoir une lozange de perles, etc.
En 1390, le duc d'Orléans fait acheter à Manuel de Lancer, marchand de Gênes, une couronne garnie de pierreries et de perles du prix de trois mille francs d'or pour sa bien aimée
Fig. 143. — Daines en touret, d'après une miniature de Lancelot du Lac.
compagne la duchesse ; ces trois mille francs équivalent à plus de 40,000 francs de notre monnaie.
Vers la fin du xiv^ siècle, la vogue des couronnes reprit avec une force nouvelle. Les cercles formaient partie intégrante de la garderobe de toute iemme qui voulait suivre la mode (fig. 142). Un manuscrit français de 1370, le livre des Histoires du Commencement du Monde, donne le portrait d'une jeune femme coiffée d'un cercle très riche dont nous pouvons recomposer l'ornement à l'aide des inventaires royaux cités plus haut. Dans le même temps, la coiffure
igS HISTOIRE UE LA COIFFURE FÉMININE
en cheveux bouffants fit échec un instant aux cornes recouvertes de crépines. Dès lors, le luxe des coiffures ne connut plus de bornes; on mit des pierreries partout et l'étude des joyaux de tête occupera une bonne partie de l'histoire du xv« siècle (fig. 143). Le touret au xir^ siècle ne doit pas être confondu avec celui du XM*' siècle. On appelait touret un bijou qui rappelait assez le diadème andque. C'est du moins l'explication que donnent quelques auteurs sur ce mot, dont la signification reste jusqu'ici assez vague. X'iolet-Leduc désigne sous le nom de touret tout ce qui n'est
ni cercle, ni couronne, ni escoffion, ni voile, ni hennin. Mais quand au touret lui-même, on ne le trouve décrit exactement dans aucun document ancien. Certains de ces tourets avaient une voilette attachée, re- ^ tombant sur le visage. Sans doute
on comprenait aussi les calottes sous
Fig. 144. - Dame eu touret, d'après |g ^^^ ^ç. touret, puisque nOUS trOU-
un manuscrit du XIV° siècle.
vons dans un manuscrit de \ Amant rendu cordelier, ce voile attaché à une calotte et désigné comme un touret (fig. 14-i).
Nous avons vu qu'à la fin du xiii^ siècle, beaucoup de femmes recommencèrent à se coiffer en cheveux d'une façon fort seyante.
Cette heureuse modification dans la mode se continua au commencement du xi\ *= siècle, mais les tresses s'avancèrent davantage sur les oreilles. L'usage des cornes aux dimensions encore raisonrfables avait fait contracter l'habitude d'avoir les oreilles couvertes.
En abandonnant ces sacs disgracieux, on n'en laissait pas moins les cheveux tomber le long des tempes. Mais la simplification ne fut pas de longue durée. Aux nattes relevées sur les oreilles, on commença à mêler des cordons de sole, des galons étroits, des lacets d'or, des fils de perles; quelquefois, aux nattes on substitua des torsades maintenues par des rubans roulés alentour.
Kig. 145. — Détails de coifliure, d'après la statue de Blanche d'Evreux.
Enfin, on plaça sur le derrière de la tête une petite coiffe, semblable à un bonnet ou béguin, généralement faite d'étoffe précieuse et toujours brodée très richement, ou rehaussée de perles ou de pierreries ; ces petites coiffes remplacèrent les crépines et furent les compagnes inséparables des couronnes. Peu après, on imagina de relever les cheveux au-dessus de ces béguins. De là une série de coiffures toutes plus compliquées les unes que les autres et entremêlées de bijoux, d'agrafes, de broches, d'épingles où s'enchâssaient force pierres fines. Pour mieux faire comprendre ce genre de coiffure, nous empruntons à M. Molet-Leduc une description imagée des plus intéressantes (fig. 145). Par les croquis qu'il y a parsemés, il est aisé de se rendre compte du procédé appliqué à l'agencement de tant d'objets sur la même tête. Le savant architecte, dont les études consciencieuses font loi en tout ce qui regarde le mobilier et le costume du moyen âge, a pris comme type une statue de Blanche d'Evreux, femme du comte d'Alençon (1340).
La princesse a commencé par relever la mèche du milieu du front, car la mode des fronts découverts commençait déjà. Cette mèche formera le bourrelet qui sortira du béguin par derrière. A. Les cheveux sur les tempes ont été coupés un peu plus bas que l'oreille; ils resteront ainsi très droits et raides, formant une frange qui semble doubler le bonnet B. Les deux mèches des côtés de la tête sont tordues avec des lacets d'or. Elles sont très volumineuses et l'histoire ne dit pas si la princesse n'a pas eu recours à quelques subterfuges pour les rendre aussi massives.
Avant de les placer définitivement, on a posé sur la tête le joli béguin garni de perles C ; puis sur le béguin même, on a attaché les torsades en les faisant d'abord remonter le lonof du visage, puis tourner un peu vers le haut de la tête pour redescendre et en cacher les bouts sous le rouleau que forme la mèche rejetée derrière. Afin de maintenir solidement cette coiffure, un cercle d'or enrichi de pierreries enferme le tout et s'accroche par derrière au moyen d'un fermoir également orné de pierres précieuses. Deux affiquets sont plantés par devant, passant à travers le cercle
et s'enfonçant dans la torsade pour la consolider. On appelait affiquet toutes sortes de joyaux, mais surtout un genre d'épingles qu'on mettait dans les cheveux :
« Affiquets surbrunis de fin or que portait sur sa teste la princesse », dit Pierre Desrez (1396).
Ce n'était pas encore assez compliqué. On inventa une nouvelle
Fig. 146. — Coiffure en cheveux avec couronne, d'après une statue.
combinaison. Les cheveux recouvrirent entièrement le bonnet. Toujours roulés en torsades et entourés de lacets ou de rubans, ils vinrent s'arrondir sur les tempes en deux gros bourrelets, qui entouraient eux-mêmes une large coque de cheveux très proéminente étalée sans doute sur un crêpé. La couronne surmontait le tout. Elle semble obligatoire dans ce genre de coiffure, parce que c'est la pièce résistante, se maintenant par son propre poids et maintenant en même temps l'échafaudage délicat d'une semblable coiffure (fig. 146).
Avec cette disposition des cheveux, il fallait nécessairement en ajouter de faux; pas une femme n'était assez fournie de ces accessoires naturels de la beauté pour y suffire. Aussi vit-on réapparaître ces fausses nattes « cheveux de morts qui peut-être gémissaient en enfer », comme les dénonçaient les prédicateurs. On pouvait bourrer les résilles de laine ou de coton, mais ces volumineuses torsades apparentes n'auraient jamais été assez grosses sans l'adjonction de fausses mèches, en dépit des moqueries du public désintéressé.
Écoutez ce que dit Eustache Dechamps, poète de la seconde moitié du xiv« siècle :
Atournez-vous, mesdames, autrement Sans emprunter tant de harribourras Ne de quérir cheveulx estrangement Que maintes fois rungent souris et ras. Vostre afubler est comme un grand cabas Bourriaux y a de coton et de laine, Autres choses plus qu'une quarantaine, Frontiaux, filer, soye, épingles et neux. De les trousser est à vous très grand paine, Rendez l'emprunt des estranges cheveulx.
Faictes vo chief des vostres proprement
Sans faire ainsi la torche depesas.
Sans adjouter estrange habillement
Que destrousser fault, comme jument à bas,
Chascune nuit et jetter en un tas.
Puis au matin fault retrousser s'ensaigne
Aide avoir ; l'œuvre d'une semaine
Y convient bien et qu'om soit un ou deux
A ce trousser ; pour tel chose vilainne
Rendez l'emprunt des estranges cheveulx.
Onques ne fui si lourde afublement
Ne si cornu visaige fait de chas
Et si desplait à tous communément
Tel chief fourré d'estrange chauvenas,
Cornes portez comme font les limas ;
Atournez-vous d'une atournure pleine
De vostre poil ; d'autre ne vous souveigne,
Ostez du tout ces grans hures beleux
Qui vous deffont ; nulle plus ne les praigne.
Rendez l'emprunt des estranges cheveulx.
Envoy
Jeunes dames envoy tele trique dondaine
Ne portez plus ; aux vieilles en convaigne
Soit vos atours humbles et gracieux,
Plaisans à tous. Dieu en bien vous maintiengne,
Car raison dit qui veult que tout le craigne,
Rendez Teinprunt des estranges cheveulx.
La toilette d'une coquette du moyen âge ne valait-elle pas celle d'une coquette du xix^ siècle? Où sont les progrès qu'on a faits depuis cette époque prétendument barbare ?
Dès le xiv^ siècle, on voit des femmes pratiquant le métier de coiffeuses et non sans célébrité. Il fallait une science spéciale pour bâtir des coiffures aussi compliquées.
Eustache Deschamps en dit quelque chose dans sa ballade.
D'autres troubadours nous reparleront de ces ancêtres de Léonard et de Champagne. Watriquet de Couvin, le brillant convive des banquets princiers, a légué à la postérité le récit des aventures d'une coëfficre. Elles ne nous donnent pas une idée bien haute de cette habile personne, mais le joyeux Couvinois n'était pas de ces Fierabras qui se glorifient de ne fréquenter que les têtes couronnées; il aimait aussi les compagnies moins relevées où il pouvait, tout à son aise, laisser déborder le sel gaulois dans ses discours.
C'est ainsi qu'on le rencontre avec Margot Clippe, femme d'Adam de Gonesse et sa jolie nièce Marion, qu'entre amis on appelle Tifaigne, la coiffière, à cause de son talent reconnu pour atorner les dames. On vide ensemble force pockonnets ; bientôt aux pochonnets déclarés trop petits de contenance, la bande joyeuse fait substituer des quartes; on commande un bon repas, sans songer que les bourses sont plates et finalement on a maille à partir avec l'hôte qui met nos festoyeurs à la porte après avoir gardé leurs capuchons en gage.
La passion effrénée du plaisir envahissait toutes les classes, préparant les désordres et les folies du siècle suivant.
Les femmes .se livraient aux danses, aux karoles, à tous les
entraînements des réunions mondaines; les tournois se multipliaient accompagnés ou suivis de festivités sans fin, surexcitant l'amour de la parure et le désir de plaire. Il fallait briller et paraître belle coûte que coûte. Celles qui ne l'étaient pas cherchaient à remplacer l'absence de la beauté par les recherches du maquillage. On prisait alors beaucoup les teints blancs et roses. Le fard était d'un usage fréquent. Les Parisiennes, dès lors, furent à la tête de ce mouvement de coquetterie.
L'auteur des Chroniques de Normandie fait une virulente sortie contre les femmes qui se fardent :
Tele se fait molt regarder Far son blanchir, par son farder Qui plus lede et plus est peme Que péchier mortel en caresme.
Les charlatans avaient beau jeu. Pour se blanchir ou se colorer la peau, se noircir les sourcils et le dessous des yeux, .se teindre les cheveux en toutes nuances, les élégantes employaient les ingrédients les plus extraordinaires, de la fiente de crocodile, de la cervelle de sanglier séchée et pulvérisée, des dents d'animaux broyées avec des huiles mystérieuses, du safran mêlé aux cendres d'arbres e.xotiques et rares. Plus la matière employée venait de loin, et plus la mixture ou poudre s'annonçait bizarre, plus elle semblait efficace et précieuse.
Honoré Bonnet, prieur de Salon, adresse ce reproche aux Français :
Cuidez-vous que vous estuver Pour doulx vivre, pour déporter Pour penser toujours en véandes Pour niangier des choses fréandes.
Ces soins de la toilette atteignaient des raffinements qui nous étonnent, malgré notre civilisation avancée.
Nous n'avons pas à passer en revue tous les genres d'étuves et de bains employés au moyen âge; il y en avait de toutes
espèces, mais nous devons mentionner les bassins réservés aux soins de la tête.
Dans l'inventaire de la reine Clémence, en 1328, on lit :
«. Trois bacins à lavier chef valent 70 livres. »
Ils étaient probablement en argent.
Ces bassins se rencontrent dans plusieurs inventaires de l'époque. Presque toutes les femmes de grande naissance, aussi bien que celles de la haute bourgeoisie, se servaient d'accessoires de toilette en argent et même en or.
Les cendres avaient la réputation de conserver les cheveux. Elles servaient aussi à les décolorer, car la mode des chevelures blondes était universelle et dura pendant plusieurs siècles. On les abritait contre l'air dans des sacs spéciaux.
« Pour une grande bourse à mettre cendres pour laver le chief de ma dite dame », lit-on dans les comptes de Blanche de Bourbon.
La nuit on enfermait les cheveux dans un bonnet de forme particulière fait en étoffe piquée ou bien l'on enveloppait la tête dans un mouchoir. La nuit avait ses vêtements comme le jour, contrairement à ce que racontent les détracteurs du moyen âge, qui aiment à prendre cette époque comme un temps barbare où les mœurs étaient aussi grossières que dissolues. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les manuscrits de l'époque pour se convaincre de la réalité de ce tait.
Dans une vieille histoire de Griselidis, tirée d'un manuscrit remarquable de la bibliothèque royale de Bruxelles, on voit la jeune femme chassée par son mari vêtue d'un déshabillé de nuit.
Elle porte une longue chemise blanche et ses cheveux sont cachés sous un mouchoir.
L'usage exigeait que les grandes dames gardassent le lit pendant un temps plus ou moins long, lors de la naissance des enfants ou à l'occasion de la mort de proches.
Dans les deux cas, elles recevaient au lit. Les jeunes mères déployaient alors une grande élégance. Les bonnets étaient à cornes,
brodés et piqués, les couvertures de soie épaisse, les vêtements aussi riches que possible (fig. 147).
Nous verrons plus tard ce qu'était la toilette de deuil au lit.
Reprenons l'histoire des cornes au xiV^ siècle. D'abord modérées au siècle précédent, elles augmentèrent de volume à mesure qu'elles se généralisèrent. Les femmes du peuple même donnaient dans ce travers et tout le xiv^ siècle n'est qu'un immense crescendo vers les coiffures monstrueuses qui atteignirent leur plus haut point au temps d'Isabeau de Bavière (fig. 148).
A la vérité, les coiffures en cheveux arrêtèrent un instant cet
Fig. 147. — Bonnet de nuit, d'après un ..lanuscrit de Lancelot du Lac (xiv« siècle).
essor, mais encore réussit-on à faire bouffer ses cheveux aux oreilles. La couronne, parure de grande fête, fit alors place à la birette. La mode donna ce nom à une petite calotte rembourrée, fort simple au début, mais qui se développa et s'allongea rapidement jusqu'à former un coussin plus large que long, que l'on posait sur la tête de façon à lui faire dépasser de chaque côté les bouffants des oreilles. La birette était un porter de femmes nobles; elle se faisait en soie et s'ornait de perles, de broderies, voire même de joyaux. On y attachait par derrière un léger voile ou floquart (fig. 149).
Le floquart s'adaptait aussi à la couronne.
Les tresses remontantes sur les tempes durèrent jusqu'à la fin du règne de Charles V. C'est ainsi qu'est coiffée la reine Jeanne de Bourbon et cette princesse sage et vertueuse ne se laissa jamais entraîner dans les exagérations du luxe ou de la mode. Son exemple arrêta pour un temps l'essor des folies qui semblaient toutes prêtes à éclore.
Quelques rares congrégations religieuses paraissent avoir adopté
Fig. 148. • — Femme du peuple, d'après un manuscrit de Gautier de Quoincy, de la bibliothèque royale de Bruxelles.
les tresses, les laissant sortir hors de la guimpe vers les tempes.
Si sage que fût Jeanne de Bourbon, elle n'en fut pas moins obligée de subir les exigences de son rang. Lors de son mariage, en 1352, la manie de surcharger sa coiffure de joyaux était déjà poussée fort loin.
Birettes, petits bonnets, calottes, mortiers, chaperons étaient garnis d'une profusion de pierreries; les coiffures en cheveu.x elles-mêmes ruis.selaient de diamants et de pierres précieuses.
Son trousseau dut naturellement être digne de la magnificence du royal époux auquel elle allait donner sa main. Les comptes des dépenses faites pour elle dans cette grande circonstance nous ont été conservés et nous en extrayons le passage qui concerne sa coiffure : '
« Kathellot, la chapellière, pour un chapel de bièvre (i) a « parer ouvré sur un fin velluiau vermeil de grainne, auquel «. chapel avait enfans fait d'or nue près du vit qui abataient glans
Fig. 149. — Noble» dames avec birette ronde et birette allongée, d'après des miniatures du XIV siècle.
« de chesne dont les tiges étaient de grosses perles et les feuilles « d'or de Chypre à un point, lesquels glans estaient de grosses « perles de comptes, et par dessoubs les chesnes avait pors, « sangliers, fais d'or nue près du vif qui mangeaient les glans que « lesdits enfans abataient, et par dessus les chesnes avoit oyseaux « de plusieurs et estranges manières fais d'or nue près du vit le « miez que l'on povait, et la terrasse par dessoubs les pors, faicte
(i) Bièvre, petit animal assez semblable à la loutre dont la fourrure était très estimée.
« et ouvrée de fleurettes d'or a un point de perles et de plusieurs « petites bestelettes semées parmy la terrasse. Lequel chapel étoit « cointi par dessus de grans quintefeuilles d'or soudé treillié d'or de « Chippre par dessus et dessoubs et semé parmy de grosses perles « de compte, de pièces d'esmaux de plicte et de guergnas (i) « garni avec tout ce, de gros boutons de perles dessus et dessoubs « et d'un bon las de soye. Pour la façon, pour velluau et pour tout « sans les perles, 32 escus à 22 s. pièce, valent 35 1. 4 s. p. »
Fig. 150. — Dame en birette, d'après un Fig. 151. — Dame coiffée d'un couvre-chef,
manuscrit de la bibliothèque Angélique de Rome. d'après une miniature de 13S5.
Il semble difficile d'aller plus loin en surcharge d'ornements et cependant le xv° siècle dépassera de loin le xiv''. Il est vrai que la coiffure de Blanche de Bourbon, si curieusement brodée, n'a pas encore les dimensions monumentales mises en vogue plus tard.
Avait-elle la forme d'un capuchon ou d'une birette? Le scribe nous le laisse à deviner.
Cette dernière se développa si rapidement en largeur que les femmes devaient se glisser de côté pour passer dans les portes, alors généralement étroites et basses (fig. 150).
Sous le coussin de la birette on plaçait les cornes renfermées dans une résille ou dans un sac d'étoffe.
(l) (iuergnas, grenats.
A ces splendides coiffures, à ces bourrelets ou birettes de drap d'or, de velluiau, de paile ou de samit si éclatantes de pierreries il fallait des écrins en proportion. Les comptes royaux sont remplis d'achats d'écrins pour les atours et les chaperons des reines et des princesses. Veut-on savoir ce que contenait la garde-robe d'une princesse bien fournie en coiffures à la mode?
Les comptes royaux nous le diront :
— - « Un grand chapel d'or garny à gros balays, à grosses émeraudes et à grosses perles. »
« Une coiffe garnie de grosses perles, de saphyrs, et de doublois vermaux et yndes avec un frontier de douzes troches de perles. » « Deux chappeaux de paile lesquels ont été fourrés de cendal turcain, en grainne et frangés de franges de fin or de Chypre. »
Ces derniers ont été vendus par Deniso Homo, chappelier du Roy Charles V. ^'s- ^s-- Avec les couronnes rivalisent les fron tiers,
Dame en couvie-ohief. . ^
ou les diadèmes. La reine Jeanne a des frontiers garnis d'or; l'un d'eux est orné de douze balais, quinze grosses perles et trente-trois diamants; elle a aussi plusieurs chapeau.x de bièvre orfroisiez de bel orfroi d'xA.rras.
Vient tout un choix de couvre-chefs, c'est-à-dire de ces coiffures rembourrées qui donnèrent plus tard l'idée des escoffions. Ils sont faits d'étoffes précieuses et garnis avec luxe de galons d'orfrois, de rangées de perles ou de toute autre ornementation de fantaisie; quelques-uns ont une légère voilette d'étoffe très empesée qui retombe tout autour de la tête (fig. 151).
Les couvre-chefs affectaient toutes les formes possibles, mais les femmes de Sfoût savaient accommoder la mode avec la distinction, la plus adroite des coquetteries (fig. 152).
11 ne faut pas s'étonner si, de bonne heure, les poètes satiriques ont cherché dans les exagérations de la mode plus d'un sujet pour déployer leur verve caustique.
Eustache Deschamps est à leur tête. Quand il s'agit de s'attaquer aux défauts de la gent féminine, nul n'est plus ardent que
lui
Qui fille a n'esl pas en repos, dit-il, Terre lui fault premièrement, Robes, joyaux, or et argent.
Menu vair, gris, chapel d'or gay, Fronteaux, couronnes. Dieu quel gay Vaisselle, plas, escuelles, pas Jamais fille ne mariray ! (l)
Déjà s ouvrait l'ère malheureuse qui devait en quelques années mettre la France si florissante à deux doigfts d'une ruine totale amenée par la licence des mœurs et la frénésie des passions humaines; les femmes y jouèrent un triste rôle.
A la fin du xiv^ siècle la femme était bien déchue du trône où le moyen âge l'avait d'abord placée. A mesure que s'approche le XV* siècle, elle devient plus frivole, plus coquette, plus altérée de succès. Ils sont loin, les jours où elle était l'inspiratrice des faits glorieux de la chevalerie. Maintenant elle aime mieux trôner dans les tournois, lutter de luxe avec ses rivales, compter ses succès frivoles que de remplir les graves devoirs que ses aïeules mettaient à honneur d'accomplir quelque pénibles qu'ils fussent. Elle ne se contente pas du succès de sa beauté, elle recherche les jouissances grossières de la table et ne recule pas devant les fumées dégradantes de l'ivresse.
Nous n'exagérons pas, il suffit de lire les récits du temps pour se convaincre que la gourmandise avait fait des progrès énormes.
Robert de Blois s'écrie que la femme qui boit trop n'est pas digne de vivre et déplore les excès de son temps.
(l) I/e même auteur, dans le Miroir du mariage place le quatrain suivant :
Et pour aler entre la gent *
Fins couvrechefe a or battu, A pierres et perles dessus Tissu de soye et de fin or.
Un autre auteur, Honoré Bonnet, reproche à ses contemporains et contemporaines leurs festins dignes de Rabelais :
Voiis fûtes gens, car appris l'ay, dit-il
Qui vivez délicieusement
Se vous n'avez pain de froment, -r
Char de mouton, bœuf et pourcet
Perdrix, poucins, chappons, chevret
Canars, faisans, et canins gras !
Les vieillards soupiraient en jetant un regard sur le passé. Le chevalier de la Tour dit à ses filles en 1371 :
— « Le temps de lors, les bons chevaliers estaient en paix et « démènoient festes et grants joyeusetés en toutes manières de « chevalerie, de Dames et Damoiselles, se assemblaient là où « ils sçavaient que estaient faictes mêmes et souvent.
« Et là venaient par grand honneur les bons chevaliers de « celluy temps. Mais s'il advenait par aucune aventure que « Dame et Damoiselle que eust mauvais renom ou que feust « blasmée de son honneur se mict avec une bonne Dame ou
Damoiselle de bonne renommée, combien qu'elle feust plus « gentil femme ou eust plus noble et plus riche mary soûlaient « ces bons chevaliers user de leurs droits, n'avoient point de honte « de venir à elles devant tous et de prendre les bonnes et les « mettre au-dessus des blasmées et leur disoient devant tous : « Dame ne vous déplaise, ceste Dame ou Damoiselle vous va « devant, car combien qu'elle ne soit pas si noble ou si riche « comme vous, elle n'est point blasmée ains est mise au compte « des bonnes et ainsi ne dit l'on pas de vous, dont il me déplaist, « mais l'en fera honneur à qui le desseray et ne vous émerveillez « pas.
« Ainsi parlaient ces bons chevaliers et mettaient les bonnes « et de bonne l'enommée les premières dont elles remerciaient « Dieu dan§ leur cœur de elles être tenues nettement parquoy « elles étaient honorées et mises devant. Et les autres se pre- « naient au nez et baissaient le visage et recevaient de grant
« vergongne et pour ce étoit bon exemple à toutes gentilz-femmes ic car pour la honte qu'elles oyoient dire des aultres femmes elles « doublaient et craignaient de faire mal à poinct (i). »
L'Italie subit d'abord l'impulsion générale et bientôt prit la tête dans ce concours acharné des idées de luxe et de magnificence. Sa ci\-ilisation était plus raffinée que dans aucune autre contrée, les arts et les sciences y étoient plus développés que partout ailleurs et les Italiennes aimaient à briller plus qu'aucune Française.
Entraînés dans le tourbillon, les hommes rivalisaient de faste dans leurs costumes comme dans leurs états de maison.
Les \'isconti, les Scaliger, les Scala et tous les autres princes qui avaient partagé l'Italie en une infinité de principautés luttaient entre eux d'orgueil et de somptuosité.
Mastin, l'un des plus grands tyrans de Lombardie, fit bâtir le magnifique palais de Vérone, sa table était somptueuse, il ne sortait qu'accompagné de mille chevaux. Cosme le Grand fut célèbre par l'éclat de son luxe; Florence, dès le commencement du xiv° siècle, mérita le surnom de l'Athènes de l'Italie. Les fêtes et les affaires, les arts et les sciences, tout s'y menait de front avec l'enthousiasme d'une nation du Midi intellisfente et impressionnable.
Aussi, tandis qu'en France l'art de la peinture se réduisait à enluminer les manuscrits, Giotto de Bondone, Cimabue et leurs élèves ont déjà rempli l'Italie de leurs œuvres, estimées au poids de l'or, \'errocchio, Donatello, Brunelleschi, Jacob de Guerico ont orné de monuments admirables les places de leurs cités natales, et embelli les églises de statues, où brille, avec le vif sentiment de la nature , l'art le plus profondément chrétien . Le Dante avait passé comme un flambeau éclatant laissant après lui une traînée lumineuse où se pressent les poètes et les penseurs. Pétrarque était couronné de lauriers et déposait .sa couronne aux pieds de Laure, l'inspiratrice de ses vers (fig. 153).
(1) Sainte Palaye, Mi'inoires If, sur l'ancùniu chevalerie.
Dans cette fermentation artistique d'où allait sortir la Renaissance, la femme joua un rôle important, elle inspirait les poètes et les artistes et, disposant d'une puissance souveraine elle ne s'en servait que pour soutenir et protéger le monde de la science et de l'intelligence.
Partout la femme est fêtée, c'est la reine des festivités brillantes
Eig- 153. — Lauie de Noves.
qu'interrompent à peine les guerres intestines des cités et des tyrans. Béatrix et Laure ont de nombreuses sœurs. D'autres femmes ne se contentent pas d'être aimées et célébrées, elles veulent aussi cultiver les arts. Nina la Sicilienne, la Pisani, Hortense de Guglieimo, Éléonore de Genga, Livie de Chiavello, Elisabeth Tribani, Jeanne Bianchetti, Justine Lévi Perotti, la Selvaggia et bien d'autres forment une brillante et charmante pléiade. Comment ne pas subir les influences d'une contrée
privilégiée où tout sourit, le ciel, la terre, les fleurs, les eaux, où la nature elle-même prêche la grandeur et la magnificence? Nous pouvons difficilement nous faire une juste idée de ce qu'avait de vraiment grand la somptuosité ancienne, nous qui vivons petitement dans un confort mesquin, entourés de splendeurs de pacotille. Les anciens palais d'Italie peuvent cependant nous en donner un aperçu. Si dégradés ou ruinés qu'ils soient,
Fig. 154. — Noble Sicnnoise, d"après une peinture île Dnminiqiie Barloli à l'hôpital de Sienne
ils nous parlent encore d'une vie large, grandiose, superbe que personne ne pourrait faire renaître aujourd'hui. Le costume des femmes est bien fait pour paraître dans ces palais, pour passer au milieu de ces colonnades, drapées d'étoffes précieuses, ou se promener parmi les jardins embaumés, le long des fontaines jaillissantes. Du sol aux combles, ce ne sont que draperies d'or, damas, soie de Chypre, pierreries, broderies, joyaux. Les formes sont amples et nobles. Il y a une différence sensible entre les modes italiennes et celles de la France et des pays plus septen-
2i6 HISTOIRE DE LA COIFFURE FEMININE
trionaux. Les coiffures sont très variées, les cheveux s'y montrent à découvert, surtout dans la première moitié du xi\ " siècle. Une grande fantaisie règne dans la manière de s'habiller et de se coiffer. Chaque ville de l'Italie a ses modes à elle. Il n'est pas possible de les décrire toutes. Force est de se borner à quelques exemples. A Sienne on portait des bonnets carrés en drap d'or ou en soie rappelant un peu certains bonnets de chanoines. Ils se terminaient sur le front par une couronne. On les parsemait de joyaux selon la fortune ou le rang des personnes qui les portaient. Souvent un voile flottait autour de la tête (fîg. 154). Les cheveux de beaucoup de Siennoises étaient simplement partagés en deux tresses qu'on rattachait au bout par derrière, ou par devant, au moyen d'un ruban ou d'une agrafe de métal.
Bartoli nous fait connaître un autre genre de coiffure qui a quelque rapport avec la birette française et se retrouve souvent dans ses tableaux. C'est une sorte de turban en soie épaisse recouvert d'un filet de cordonnet d'or et brodé de perles, qui recouvre une coiffure en cheveux formée de torsades retenues par un orfroi. Sur le front pend une petite chaîne ornée d'une perle, bijou alors en grande vogue.
A côté de ces volumineuses coiffures nous voyons de très gracieux arrangements de cheveux. Florence, la patrie des arts, était aussi celle des femmes de goût. Au xiii" siècle, beaucoup d'entre elles se coiffaient simplement en cheveux, y mêlant un étroit ruban tressé entre les mèches de leurs nattes ou quelques fils de perles rehaussés par un jo) au . Les cheveux nattés étaient relevés en une épaisse torsade sur la nuque ou enroulés en diadème, sur le haut de la tête. Cette simplicité très artistique s'alliait fort bien avec les robes longues et amples, les grandes manches tombantes des nobles femmes de la patrie du Dante
(fig- 155)-
Les jeunes filles étaient encore plus simples dans leurs parures.
La plupart laissaient flotter leurs cheveu.x au vent, les retenant
par un galon d'orfroi ou un étroit cercle d'or. Quand elles
^'g- 'SS- — Noble Florentine, d'après une miniature d'un manuscrit du Dkaniéron de Boccace.
avaient à se préserver du froid elles se couvraient du capuchon, la coiffure de toutes les classes en Italie (fig. 156).
Les femmes âgées s'enveloppaient la tête d'une écharpe, d'une guimpe ou d'un capuchon.
A V^enise, la pureté du style était moins estimée que la richesse de la parure. Les femmes se surchargeaient la tête de faux cheveux.
Fij. 156. — Jeune fille italienne, d'après un tableau d'Ambroise Lorenzetti.
Elles aimaient à avoir une profusion de boucles qui entouraient leurs cous de touffes épaisses (fig. 157). Imitant le corymbium antique, elles élevaient d'épaisses torsades enroulées qu'elles entremêlaient de perles. Leurs vêtements étaient aussi plus lourds. Les tailles très courtes, les jupes aux plis nombreux accumulés sur les hanches et les manches très bouffantes donnaient un air empaqueté aux femmes les plus sveltes. Mais comme tous ces vêtements se distinguaient par leur somptuosité, on s'apercevait moins de la manière dont ils défiguraient la forme humaine. On dut aux peintres qui illustrèrent, plus tard, l'école de Venise, d'avoir ramené
leurs concitoyennes à des costumes plus gracieux sans cesser d'être moins majestueux.
Quelques jeunes femmes italiennes imaginèrent de placer sur leur tête une petite calotte ou barrette de dimensions exiguës et très élégante. Mais la plus grande vogue resta aux couronnes et surtout aux couronnes enrichies de pierreries.
Les orfèvres italiens excellaient dans la fabrication de ces bijoux. Ils ne se contentaient pas de la forme héraldique; ils inventaient des guirlandes imitant les fleurs naturelles et embellies de pierreries. Ces nouveautés coûtaient des sommes énormes, raison de plus pour que toutes les femmes voulussent en posséder. Ces excès effrayèrent les magistrats de Florence, car les richesses des familles se dissipaient en frivolités extravagantes. Ils publièrent donc, en 1330, une ordonnance visant à réprimer les excès du luxe féminin. Villani, historien du temps, rapporte ce décret et le justifie, car, dit-il :
« Les femmes donnaient dans un grand € excès pour les ornements superflus,
« en couronnes, guirlandes d'or et d'argent, pour les perles, les < pierreries, les réseaux et certaines parures de perles et autres « ornements de tête d'une grande dépense. »
Les magistrats instituèrent certains officiers chargés de veiller à ce que nulle femme ne se pût coiffer avec une guirlande ou avec une couronne d'or, d'argent, de perles, de pierreries, de verroteries, de soie, de quoi que ce soit qui ressemblât à une couronne, fût-ce même en papier peint. L'interdiction fut étendue aux réseaux et aux tresses de toutes espèces. Les ordonnances relati\'es au reste du vêtement étaient non moins sévères que minutieuses, mais pas plus qu'ailleurs, elles ne furent observées.
A Mantoue, en 1325, il était défendu aux femmes, quel
Fig. 157. — Jeune patricienne de Venise, d'après Gentile Bellino.
que fût leur rang, d'avoir des couronnes de perles ou de pierreries. A Milan, en 1340, Galvano Fiamma regrette amèrement l'abandon des anciennes modes et des anciens usages; il attribue à un sentiment d'imitation enthousiaste pour les nations étrangères les nouvelles modes qui surgissent de tous côtés. « Les femmes, dit-il, ont changé leurs anciennes habitudes pour d'autres plus mauvaises; elles s'en vont avec des robes étranglées laissant à découvert le
Fig. 158. — Noble Italienne, d'après un tableau du xiv siècle.
cou et la gorge qu'elles entourent de bandes dorées. Elles portent des vêtements de soie et même parfois d'or. Elles se couvrent la tête de frisures à la manière étrangère; serrées dans des ceintures d'or, elles semblent des amazones ; elles cheminent avec des souliers pointus et s'adonnent au jeu de dés » (fig. 158)
Le moine Jacob des Bussalori, pendant le siège de Pavie, attribuait au luxe excessif des femmes les malheurs de la patrie.
Le mal a pris, en effet, des proportions effrayantes; les villes d'Italie ne se contentent pas des étoffes de soie fabriquées chez elles; Vérone importe annuellement de l'étranger 200 pièces de brocart d'or ou d'argent; Padoue autant, \^icence et Trévise 120.
Les Lombards tiraient de Venise, chaque année, pour 250,000 ducats de draps de soie et pour 30,000 ducats de soies à broder. Comment résister au courant? Aussi voyons-nous les censeurs se plaindre de ce que les femmes cherchent par tous les moyens possibles à attirer les regards sur elles. Tantôt elles se grandissent en relevant les cheveux sur la tête ou en se coiffant de hauts bonnets, tantôt elles laissent tlotter leurs cheveux sur leurs épaules en y entremêlant divers petits animaux en or, pendus au milieu
Fig. 159. — Noble Italienne, d'après un tableau de Vanni.
des mèches et tombant sur la poitrine. Tous les hommes sensés sont d'accord pour déplorer les folies du beau sexe. Ce qui leur parut le comble de l'égarement, ce fut la manie, introduite alors, de se teindre les cheveux pour les blondir. Le scandale de ce nouveau caprice fut plus grand en Italie qu'en France et dans les pays du Nord, où la couleur blonde étant beaucoup plus commune, les femmes noires pouvaient dissimuler le mensonge de leurs cheveux au milieu des vraies blondes. En Italie, au contraire, comme les cheveux blonds .sont une exception, cette mode de la teinture fut considérée et traitée d'excès lamentable de frivolité et même de dévergondage.
HISTOIRE DE LA COIFKUKK FEMINUNE
Il semble que le tormidable toile des gens de bien contre la « blondissomanie » ait produit une salutaire réaction, car dans la deuxième moitié du xiv<^ siècle, beaucoup de femmes commencèrent alors à cacher leurs cheveux. Plusieurs adoptèrent un bonnet élevé à deux pointes recouvert d'un morceau de soie frangé ou garni
Fig. 160. — Jeune femme jouant à la paume, d'après une peinture du temps.
de broderies. Ce bonnet se posait sur une première petite calotte de velours qui ne montrait qu'un bout de bandeaux en cheveux
(fig- 159)-
Vint ensuite une petite toque ronde issue du mortier du siècle
précédent. Elle emboîtait entièrement le crâne et ne laissait passer
aucun cheveu. Elle convenait aux jeunes femmes engouées de
certains exercices violents, tels que le jeu de paume, qui avait
alors une grande vogue et se jouait aussi par les femmes, malgré
l'incommodité de leurs costumes amples et longs, si peu combinés pour courir (fig. 160).
Si l'éducation religieuse reçue dans leur enfance par toutes ces belles élégantes ne put les préserver . des folies mondaines, du moins elle leur rendait souvent quelques lueurs de bon sens. Il est une heure dans la vie où le rire cesse pour faire place aux
Fig. 161. — Dame noble de la famille Visconti, d'apiès son tombeau.
pensées graves; l'heure de l'épreuve et surtout l'heure où apparaît de près ou de loin le spectre de la mort (fig. 161). C'est sans doute à la force des retours de contrition qui les terrassaient, à la pensée de la nécessité d'une longue pénitence et d'une expiation publique que nous devons de rencontrer, sur les tombeaux qui les recouvrent, les patriciennes les plus belles, les plus fêtées, les plus prodigues de leurs attraits et de leurs riches.ses, représentées sous le costume monastique ou sous les vêtements austères des femmes ayant renoncé au monde et à ses pompes.
Nombreuses sont encore dans les églises italiennes les tombes
sur lesquelles l'œil étonné du touriste moderne découvre gravées ou sculptées dans le marbre ou la pierre des figures embéguinées, aux traits graves et sévères, dont les noms ne lui avaient rappelé que grandeurs, faste et orgueil de la vie (fig. 162).
L'éo-lise de Sainte-Sabine, à Rome, possède le tombeau d'une Orsini, femme de Lino Savelli, célèbre par sa beauté, sa magnificence et les charmes de son esprit. Sa statue la représente la tête enveloppée d'une écharpe qui ne laisse voir que le visage et
Fig. 162. — Duègne vénitienne, d'après une peinture de Gentile Bellino.
le corps couvert d'un manteau de religieuse ; rien ne rappelle la belle patricienne, l'ornement des fêtes de la ville éternelle (fig. 163).
Ludovico Monaldeschi raconte que, en 1332, on fit le « jeu du taureau » au Colysée, où l'on avait disposé plusieurs rangs de gradins. On publia un ban, dit-il, dans tous les environs pour inviter tous les barons à s'y trouver.
« La fête eut lieu le 3 septembre. Toutes les matrones de Rome étaient placées sur des balcons garnis d'étoffes vermeilles. Parmi elles brillait la belle Savelli Orsini, avec deux de ses parentes; deux dames de la maison Colonna s'y trouvèrent aussi, mais la plus jeune ne put accompagner ses sœurs parce qu'elle s'était démis le pied au jardin de la Tour de Néron.
« La belle Jacova de Vico ou de la Rovère s'y trouvait aussi; ces dames avaient amené avec elles toutes les belles femmes de Rome; car la Rovère conduisait les femmes du Transtévère, la Orsini celles de la place de Navone et de Saint-Pierre; les Colonna celles des quartiers des Monts, des places Montanara et Saint-Jérôme, près le palais Savelli. Enfin, toutes les femmes nobles étaient assises d'un côté, celles d'un rang inférieur de l'autre et les combattants se tenaient à part.
Fig. 163. — N. Orsini, femme de Lino Savelli, d'après la statue de son tombeau en l'église de Ste-Sabine, à Rome.
« Les taureaux furent tirés au sort par le vieux Jacovo Rossi de Saint-Ansfe à la Pêcherie. Chacun d'eux combattit son taureau. Il y eut 18 hommes tués et 9 blessés; 11 taureaux restèrent morts sur la place. Les combattants qui perdirent la vie furent honorablement ensevelis à Sainte-Marie Majeure et à Saint-Jean de Latran. »
Il faut convenir que les jolies femmes de Rome ne devaient pas avoir les nerfs bien sensibles!
A Sienne, comme partout en Italie, on dépensait, on s'amusait et le luxe croissait (fig. 164).
Les magistrats de la ville de sainte Catherine essayèrent
d'enrayer le mal en multipliant les lois somptuaires, mais ils n'y réussirent pas mieux que les autres législateurs qui ont voulu lutter avec les femmes coquettes. Ils avaient beau s'assembler et se sermonner mutuellement, nous dit un auteur du temps (Franco Sacchetti), ils ne parvinrent pas à se faire obéir. L'un de ces graves magistrats, poussé à bout par les remontrances de ses collègues sur sa négligence, répondit vivement : — « Comment voulez-vous que je prenne une femme en flagrant
Fig. 164. — Noble Italienne, d'après une peinture du xn™ siècle.
délit? J'en rencontre une portant une pointe ouvragée autour de son capuchon; je lui dis de se nommer parce qu'elle porte un ornement prohibé. Mais aussitôt elle prend dans sa main la pointe qui ne tient qu'à une épingle et répond que c'est une guirlande.
« J'en trouve une autre plus loin dont le devant de la robe est garni de boutons.
• — « Vous ne pouvez porter de boutons.
— « Pardonnez-moi, messire, réplique-t-elle, ce ne sont pas des boutons; regardez-les, ils n'ont ni queue ni boutonnière.
— « J'arrête une troisième qui a des fourrures d'hermine; je veux l'inscrire.
— « Arrêtez, crie-t-elle, ce n'est pas de l'hermine, se sont des Lattizzi.
— « Qu'est-ce que des Lattizzi ?
— « C'est un animal, dit la dame, qui passe fièrement »
Les magistrats, ne pouvant rien répondre à leur confrère,
passèrent à l'ordre du jour.
L'Angleterre était trop proche voisine de la France et entretenait avec elle trop de relations de tout genre pour ne pas ressentir l'influence de ses modes. Les mœurs de ses hautes classes
Fig. 165. — Chapeau de voyage.
Fig. 166. — Femme du peuple, d'après un manuscrit du XIV siècle.
ne différaient pas sensiblement de celles de la noblesse française. Le costume était à peu près le même dans les deux pays, mais si l'on en croit les auteurs du temps, les côtés ridicules des modes furent singulièrement exaoférés dans l'île d'Albion.
Au commencement du xiv^ siècle, on portait, en Angleterre comme en France, la couronne, le réseau ou la crépine, le mortier retenu par une mentonnière et le chaperon d'étoffe de soie. Les cornes, adoptées par toutes les femmes, étaient recouvertes d'un réseau plus ou moins riche ; elles s'étalaient sous la couronne comme sous le capuchon et faisaient rebondir l'étoffe légère des voiles de moleskine, de soie transparente ou de gaze, souvent bordés d'une broderie d'or ou de soie.
Les Anglaises se coiffaient aussi en voyage de grands chapeaux à larges bords maintenus par une mentonnière (fig. 165).
Les femmes du peuple portaient, comme en France, diverses sortes de capuchons ou encore la guimpe de grosse toile qu'elles avaient bien soin de bourrer de chaque côté, à l'aide de crin ou de foin, pour imiter les cornes des belles dames de haut par âge.
Pour aller travailler aux champs, elles avaient le chapeau de grosse paille tressée (fig. 166). Enfin les femmes âgées de toutes
Fig. 167. — Philippine de Hainaut, d'après son tombeau à l'abbaye de Westminster.
Fig. 168. — Lady Joyeuse Tiptoft, d'après son tombeau de l'église d'Enfield, 1346.
classes portaient la guimpe et la mentonnière recouvertes ordinairement d'un voile ou du capuchon.
Peu à peu, on en vint à augmenter les cornes, à les décorer plus richement; cependant, les premières années du xiv« siècle ne virent apparaître aucune extravagance. Philippine de Hainaut, sur son tombeau de l'abbaye de Westminster, a une coiffure très raisonnable. Les cheveu.x sont entièrement recouverts d'une étoffe très richement brodée. Par derrière, sous sa belle couronne fleuronnée, on remarque un voile qui retombe jusqu'à ses pieds. C'est une coiffure de femme âgée (fig. 167).
Bientôt les jeunes femmes se mirent en quête d'édifices capillaires plus nouveaux.
On augmenta le voulume des bourriaulx ou cornes; on ne se contenta plus d'avoir sur les tempes deux bouffes proéminentes, on les fit monter plus haut pour les remplacer par une coiffure élevée se terminant en pointes et composée d'étoffes de soie, de drap tissé d'or ou d'argent, tendues sur une monture raide. On y enroulait un voile et on posait entre les cornes une petite couronne doublée de velours (fig. i68).
Déjà on cachait les cheveux, préférant à leurs souples ondulations la raideur des étoffes coûteuses.
Dans les occasions solennelles, les reines d'Angleterre ne portaient que la couronne sur les cheveux simplement tressés ou même tombant sans apprêt sur le dos.
Cette coiffure primitive était celle que leur prescrivait la coutume aux cérémonies de leur mariage ; toutes les princesses du sanof et les reines de France étaient soumises aux mêmes règles.
Dans le roman si populaire de Tristan et Yseult, le poète décrit ainsi le costume de la reine, d'une richesse vraiment royale :
La raine ont de soie dras, Aporté furent de Bandas, Ferre furent de blanc hermine Mantel, bliault, tôt li traîne Sor ses épaules sont si crin Bendé à ligne sor or fin Un cercle d'or ont sou son chief.
Un ivoire très curieux conservé au musée archéologique de Namur, représente Tristan et Yseult; celle-ci est vêtue d'un simple bliault, les cheveux dénoués retenus par un cercle d'or.
La simplicité du commencement du siècle était, lors de sa fin, complètement disparue. Si les cheveux étaient enfermés dans une cornette, celle-ci était d'un tissu si délicat que Chancer affirme que les coiffes qu'une élégante portait le dimanche ne pesaient pas
une livre. Souvent cette élégante tissait elle-même, de ses blanches mains, une toile qui surpassait en finesse celle d'Ypres ou de Gand. Elle montait un joli palefroi; sa poitrine était ornée d'une belle guimpe et sur sa tête elle avait un chaperon de la largeur d'un bouclier ou d'un écusson.
Aussi les moralistes élèvent une voix sévère : « C'est ainsi que le diable agit avec les hommes et les femmes : d'abord il les excite à amollir et à engraisser leur chair par le désir des boissons et des mets délicieux et aussi à danser sur le pilier (des tentations du diable) avec leurs cornes, leurs cheveux bouclés, leurs guirlandes d'or et de perles, leurs coiffes, leurs bandeaux et leurs guimpes, leurs robes dentellées, leurs rochets, leurs colliers, leurs dentelles, leurs paltocks avec leurs longues crakoives et ainsi le diable les porte sur le pilier afin de leur enseigner à voler plus haut que les autres gens simples, leur assurant qu'ils ne se feront pas de mal ; mais il ment faussement, car s'ils ne se repentent, ils seront forcés de sauter du haut de ce pilier dans l'abîme de l'enfer. »
Certaines religieuses n'avaient pas échappé aux lamentables faiblesses de l'amour-propre et aux fallacieux attraits des vanités du siècle. La nonne que chante Chancer a une guimpe bien gaufrée, le nez bien fait; ses yeux gris, limpides comme du cristal, sa bouche petite, rose et délicate en font une personne très attrayante, mais elle ajoute encore à ses charmes naturels un manteau ample. Ses bras sont chargés de bracelets à perles du corail le plus fin, ou d'émail vert, retenus par une magnifique broche resplendissante d'or.
Si l'Espagne reste en arrière sous le rapport du luxe, il faut l'attribuer en grande partie à sa situation politique. Les guerres avec les Maures étaient loin d'être terminées, l'ambition et la violence de rois rivaux empêchaient la tranquillité nécessaire à l'essor des passions mondaines et au développement du commerce. Il s'en fallait d'un siècle que Ferdinand entrât triomphant dans l'Alhambra.
Les femmes menaient une vie dure au milieu de ces jours troublés. Enfermées dans des châteaux inaccessibles ou oblio-ées de veiller elles-mêmes à leur propre sûreté, elles formaient une race vaillante et conservaient ardents dans la nation le souffle de la chevalerie. Leur costume ne pouvait être aussi riche que ceux des Italiennes dont elles étaient d'ailleurs loin d'envier l'existence molle et joyeuse. Sans doute on connaissait l'usage des somptueuses étoffes, des joyaux ; on portait des couronnes et à la cour on ne manquait pas de drap d'or et de pierreries, mais dans une nation où l'esprit militaire domine, les modes se plient aux exigences de l'épée et comme il nous reste peu de détails sur les vêtements portés par les Espagnoles au xiv^ siècle, nous y suppléerons par un récit recueilli dans une vieille chronique, qui montrera ce qu'était la vie d'une femme à cette époque et quel courage il lui fallait parfois déployer. Nous y rencontrerons d'ailleurs l'occasion d'un aperçu rapide sur le costume des Maures, costume auquel les Espagnoles avaient fait plus d'un emprunt.
On retrouve à chaque instant dans les monuments de la vieille Espagne cette influence mauresque qui, du reste, n'était qu'extérieure, car, il faut le reconnaître à la louange de la race espagnole, aucune nation ne garda plus intacte sa croyance et son esprit national au milieu de plus grands motifs d'altération.
Elle eut pourtant des transfuges.
Au xiv^ siècle, lEspagne était gouvernée par plusieurs princes, dont la vie ne valait guère mieux que celle d'un émir, sectateur fanatique de Mahomet. De ce nombre fut Pierre le Cruel, roi de Castille. On connaît sa vie agitée, pleine de crimes et d'horreurs. On sait comment Henri de Transtamarre, son frère naturel, dont il avait égorgé la mère, la femme et les enfants, s'arma contre lui et le vainquit avec l'aide de Duguesclin. Ce qu'on connaît moins de cette existence mouvementée, ce sont ses aventures et son esclavage en Afrique.
Pierre, vaincu par Henri, s'était sauvé chez les Maures, seul, sans troupes ni argent. Il fut pris par un Juif qui en fit son
esclave. 11 resta dans ce misérable état jusqu'à ce que ses partisans lui eussent envoyé un peu d'argent à l'aide duquel il put se racheter et recouvrer sa liberté.
Sans ressources suffisantes pour retourner en Castille, il aborde sur les terres d'un prince musulman que le chroniqueur nomme le roi de Belntarhie dans la Avilie de Sarmaranc, sa capitale. Le roi, informé de l'arrivée de Pierre, lui fit dire de se présenter au palais et celui-ci se hâta de se rendre à cette invitation.
Il trouva le roi au milieu d'une foule de seigneurs qui lui faisaient fort respectueusement leur cour. Le monarque se montra très affable pour le prince vaincu et Pierre, reprenant toute sa faconde et son astuce, représenta Henri de Transtamarre comme un usurpateur qui l'avait chassé de ses États par les armes d'un chevalier breton nommé Bertrand, à la tête de tous les vagabonds de France. « Il le pria de le secourir dans le pressant besoin où il se trouvait. Ce souverain lui répondit qu'il le ferait très volontiers, mais qu'il fallait auparavant que Pierre exécutât les deux promesses qu'il lui avait faites, dont la première était d'abjurer la foi de Jésus-Christ et de se faire mahométan; la seconde était d'épouser l'une de ses deux filles, dont il lui donnait le choix, étant toutes deux également belles ; et là-dessus il commanda qu'on les fît venir, afin que Pierre vît laquelle serait le plus à son gré.
« Elles entrèrent dans la chambre se tenant par la main, fort superbement parées, portant sur leur tête des couronnes d'un or arabe le plus pur et le plus fin, dans lesquelles étaient enchâssées des pierres précieuses et des grosses perles d'un prix inestimable. Le roi, leur père, les fit asseoir toutes deux auprès de lui; elles paraissaient dans cette salle comme deux idoles à qui l'on allait donner de l'encens. On fit toucher en leur présence les luths, les violes et tous les instruments de musique, afin que, les oreilles et les yeux recevant dans le même temps un égal plaisir, le roi Pierre sentît en lui-même un plus grand désir de posséder quelqu'une des deux. L'une s'appelait Mondaine et l'autre se nommait Marie. »
Le roi Pierre, dont la conscience était fort émoussée, se hâta d'accéder aux désirs du roi de Belmarine. Il abjura la foi du Christ et épousa IMondaine. En retour de ce double crime, il obtint des secours généreux pour l'aider à recouvrer son royaume.
Le fils du monarque lui-même devait se mettre à la tête d'une
Fig. 169. — Noble Espagnole, d'après une minialure d'un office de la sainte Vierge de 1400.
flotte nombreuse et bien équipée pour aider son nouveau beaufrère.
Au milieu des préparatifs immenses qui bouleversaient le royaume de Belmarine, deux pèlerins revenant de Terre-Sainte arrivèrent dans ce pays. Ils apprirent le but de ces apprêts guerriers et se résolurent à tout faire pour éviter un grand désastre à la chrétienté. Ils .se jetèrent dans un mauvais petit
bâtiment qui, poussé par un vent favorable, aborda rapidement en Espagne, auprès de Monfusain.
« Il y avait une citadelle à Monfusain, dont la gouvernante était une fort belle dame d'une naissance distinguée, charitable et aumônière. Elle voulut se donner le plaisir de faire manger ces pauvres pèlerins en sa présence pour contenter la curiosité qu'elle avait d'apprendre ce qui se passait à Jérusalem. Elle leur demanda si les chrétiens étaient toujours fort maltraités des Turcs. Ils lui répondirent qu'ils étaient plus acharnés contre eux que jamais depuis qu'ils avaient entendu dire qu'un Breton, nommé Bertrand, homme très intrépide et fort expérimenté dans la guerre, avait juré leur ruine et résolu de les venir attaquer dans le centre de leurs États.
« La dame répondit que Bertrand ne le pouvait encore faire maintenant, étant occupé au siège de Tolède, lequel ne pourrait plus durer longtemps, étant privé du secours du roi Pierre que l'on croyait avoir été noyé dans la mer.
« Ces pèlerins la détrompèrent là-dessus en l'assurant que Pierre était encore tout plein de vie, qu'ils l'avaient vu depuis peu dans le royaume de Belmarine, faisant sa cour au roi des Sarrazins pour en obtenir des secours contre Henri et que non seulement ce roi lui avait donné la plus belle de ses filles en mariage, mais il lui avait confié ses plus grands secrets et promis un gros corps de troupes que son propre fils devait commander en personne pour faire retirer de devant Tolède toute l'armée d'Henry. Cette nouvelle étonna beaucoup cette dame, qui prenait une fort grande part aux intérêts d'Henry, dont elle était assez proche parente. Elle crut qu'il était important de lui en donner avis au plus tôt. Elle congédia donc les pèlerins auxquels elle donna cinquante doubles d'or pour continuer le voyage et résolut d'aller elle-même de son pied trouver Henry pour l'avertir du péril qui le menaçait.
« Elle s'habilla donc en pèlerine pour marcher avec plus de liberté et moins de soupçons, prenant seulement deux personnes
avec elle pour l'accompagner et la servir sur les chemins. Elle fit tant de diligence qu'en peu de temps elle arriva devant Tolède, dont Henry continuait toujours le siège. Elle commença par parler à la reine, à laquelle elle se découvrit et qui, la voyant ainsi travestie, lui fit aussitôt donner des habits proportionnés à sa qualité (fig. 169).
« Quand elle se fiit un peu rafraîchie, la reine la mena dans la tente d'Henr)", son époux, en conférence avec les chefs de l'armée. Cette conférence fut fort à propos interrompue par la présence de la dame, qui, par son discours, leur fit connaître qu'ils avaient à délibérer sur un objet plus important.
« On devine l'émoi des généraux à la nouvelle d'un danger aussi menaçant. Bertrand du Guesclin dut remonter le courage du roi, qui calculait avec effroi le peu de forces qu'il possédait pour faire tête à un pareil ennemi. La confiance du vieux et valeureux connétable ne fut pas vaine. On sait comment le misérable Pierre fut battu honteusement, lui et ses alliés, et finit comme un infâme renégat.
« Quant à la belle châteleine de Monfusain, elle fut comblée de présents et d'amitiés par son royal cousin, qui la fit reconduire chez elle avec une escorte digne d'elle. »
Le lecteur nous pardonnera cette digression, un peu longue peut-être pour le maigre renseignement que nous \' puisons sur la coiffure des princesses arabes au xiv« siècle. Le costume des femmes mauresques était d'une grande richesse et le vieux chroniqueur qui nous montre les couronnes d'or arabe fin des filles du roi de Belmarine n'est pas le seul qui parle de ces splendides bijoux.
Le Caire était renommé pour l'opulence de ses habitants; des voyageurs italiens de cette époque, si habitués qu'ils fussent aux magnificences de leur patrie, racontent que jamais ils n'eussent osé rêver plus de richesse dans les toilettes des femmes. Les chaussures étaient ornées d'or et de pierreries, les diadèmes qui couvraient leurs fronts semblaient autant d'étoiles tombées du ciel.
Les chrétiens mêmes se laissaient entraîner à cette passion du faste. A Famagouste, capitale de Chypre, il y avait de telles fortunes qu'un prêtre allemand, Rodolphe de Saxe, qui visitait cette ville en 1341, raconte qu'il vit un marchand de cette ville donner à sa fille, lors de son mariage, pour sa seule coiffure, des bijoux qui valaient plus que toutes les parures des reines de France ensemble.