‹ Histoire de la coiffure féminineChapitre 7 sur 31 · LE RÈGNE DU HENNIN · texte numérisé non relu

LE RÈGNE DU HENNIN

Ce qu'était la France et ce que pouvait la Bourgogne. — Marguerite de Flandre et sa cour.

— Un voyage de duchesse. — Escoffions, bourrelets et bourriaulx. — Les escorcheurs. — Couronnes de fiancées. — Les escrocs de la maison de Bourgogne. — Fous et folles. — Coiffures hautes. — Les hennins et Isabeau de Bavière. — Un coffret de mariage. — Moines et chanoinesses. — Les règles du deuil par Aliénor de Poitiers. — Manuscrits et enluminures. — ■ La guerre aux hennins. — Le père Richard, le père Thomas et leurs émules. — Agnès Sorel. — Marie de Bourgogne. — Vieux monuments flamands. — Olivier de la Marche et ses narrations. — La cour du bon roi René. — La mode des voyages au xv» siècle. — Un tombeau à Bréda. — Les atours de nuit. — Les modes anglaises. — L'armoire d'une élégante.

— Les peignes et les pigniers. — Le pays de Boccace. — Béatrix d'Esté. — Léonard de Vinci. — Les Vénitiennes et le blond Vénitien. — Maris italiens. — Espagne et Portugal.

— Le chaperon allemand. — Le chapeau de Jeanne d'Arc.

[evenons vers le Nord et occupons-nous de la coiffure en Flandre. Ce pays, par sa réunion au duché de Bourgogne, participait à toute la magnificence d'une cour qui fut l'une des plus brillantes du moyen âge, égalant et surpassant même celle de beaucoup de rois.

La splendeur de la vie marchait de pair avec la richesse du vêtement. Le faste de la cour de Bourgogne éclipsa celui de la cour de France, croissant sans cesse avec la ]:)uissance de ses redoutables ducs, jusqu'à ce qu'elle s'écroula dans les marais

de la Suisse avec Charles le Téméraire. La Flandre et la Bourgogne n'étaient mêlées qu'indirectement aux troubles qui désolaient la France et furent relativement tranquilles pendant cette période. Elles purent prospérer sans trop de secousses, sous la protection de leurs puissants souverains. La cour de France ne regagna un peu d'animation et de prestige qu'à la fin du règne de Charles VII et sous Louis XI. Elle ne porta pas d'ombrage à celle de Bourgogne. Pendant l'espace d'un siècle, les ducs de Bourgogne brillèrent de tout l'éclat d'une puissance et d'une richesse sans égale. C'est leur entourage qui inventait et propageait les modes nouvelles, comme c'est dans leur résidence qu'on admirait les plus beaux tournois et que se donnaient les banquets les plus somptueux.

A l'époque du mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavière, de triste mémoire, le centre de ce que, dans notre langage actuel, nous nommerions le « mouvement élégant », était essentiellement à la cour de Bourgogne.

Le caractère de la duchesse Marguerite, comtesse de Flandre, femme du duc Philippe et mère de Jean sans Peur, n'était cependant guère accessible aux fumées de la gloriole et de la frivolité, car elle passait pour une personne de grand sens, pieuse et plus occupée de ses enfants que de plaisirs, de fêtes et de toilettes. Mais elle savait se soumettre aux exiofences de son ransf et surtout à celles de son fier et ambitieux mari. Elle préférait, aux agitations incessantes de la capitale de France, où elle ne se montra que le plus rarement possible, le séjour des palais et des châteaux qu'elle possédait dans ses Etats.

Elle y entretenait une cour aussi nombreuse que magnifique qui donnait, comme nous l'avons dit, le ton à presque toutes les autres cours de l'Europe et n'avait pas de rivale.

Suivons-la, les comptes ou « escroes » de son trésorier à la main, dans une de ses visites à Bruges, en 1400. Elle est accompagnée de son fils aîné, Jean, comte de Nevers, de la jeune épouse de ce dernier, Marguerite de Bavière, de sa fille aînée.

Isabelle, et de son gendre, Guillaume de Bavière, comte d'Ostrevant et enfin de Catherine, sa fille cadette. Chacun de ces hauts personnages a une suite nombreuse et brillante et, à son tour, cette suite a derrière elle un personnel considérable de serviteurs et suivantes (fig. 170).

En dehors des seigneurs de marque et des gentilshommes qui l'entourent sous différents titres, « l'hôtel » de la duchesse se compose d'un premier maître d'hôtel, de maîtres d'hôtel ordinaires, d'écuyers, panetiers, sommeliers, fourriers, fruitiers, cuisiniers, valets, au nombre de plus de cinquante personnes, sans compter le ser\'ice subalterne. A la tête du service féminin sont deux dames d'honneur, madame de Sully, femme de Guy de la Trémoille et madame de Bellanviller, femme de Louis de Poissy. La comtesse de Nevers a aussi une dame d'honneur, Jeanne de Melun, dame de Beauval, mais par contre, il y a deux demoiselles d'honneur, sans doute la monnaie de la seconde dame, mesdemoiselles de Gazeron et de Saint-Légier, attachées à la personne de la princesse Catherine. Pour terminer, ajoutons que madame de Sully a elle-même une suite spéciale, à savoir : huit valets, quinze chevaux et une meute. Bref, le train ordinaire de la duchesse dépasse deux cents personnes, sans y comprendre celui de son fils, ni la chapelle ducale, ni bien d'autres services encore.

Nous laisserons de côté la description des riches tapisseries d'Audenarde ou de Bruxelles, des tentures de soie aux armes de Flandre et de BourofOQfne, dont la demeure ducale est embellie à l'occasion; sur les buffets s'étale la splendide argenterie ducale, estimée alors à plus de 50,000 marcs. Nous passons encore d'autres magnificences, mais nous ne pouvons résister à mentionner une nouveauté qui est l'objet d'une vive curiosité et d'une admiration bruyante dans la foule des vassaux de tous degrés, accourus pour faire loyal accueil aux augustes personnages. C'est le char branlant ou curre de la duchesse. Il n'en existe encore que trois. Le premier appartient au roi de France, la duchesse de

t'ig. 170. — Comtesses de Flandre d'après des statues du Musée d'Amsterdam.

Bourgogne a le second et le troisième est à la comtesse de Nevers. Les comptes ducaux nous apprennent que ce dernier est peint en vert et qu'il a coûté au taux actuel de l'argent, 13,860 francs! Ils nous renseignent moins bien sur le char branlant de la duchesse. Ce nom nous fait supposer qu'il était muni de quelques eno-ins ressemblant à des ressorts, chose bien nécessaire dans un temps où les routes étaient plus que cahoteuses. Ce qu'on sait du char branlant, c'est qu'il se composait d'un grand coffre fermé, posé sur quatre roues et si haut juché qu'il fallait une échelle pour en descendre. L'extérieur de la dite caisse était couvert de peintures artistiques et de dorures, l'intérieur garni de tapis luxueux et de quatre coussins brodés aux armes ducales.

La duchesse descend de son ciirre non sans aides et salue les dames de haute distinction venues dans leurs plus beaux atours pour la recevoir.

Madame Marguerite de Flandre porte un vaste couvre-chef haut et large en soie, orné de rangées de grosses perles et d'un joyau magnifique par devant. Cette coiffure est maintenue par une écharpe qui vient s attacher sous le menton. Sa fille Catherine la suit. La jeune princesse a un petit bonnet garni de perles très seyant et couvrant seulement le haut de la tête, laissant à découvert les tresses de ses cheveux qui sont fixées sur l'oreille (fig. 171).

La comtesse de Nevers est aussi sortie de son véhicule. Elle porte un vaste chapeau d'un goût tout allemand, arrondi en forme de bourrelet et garni tout autour de bandes de drap festonné avec un joyau par devant.

Fig. 171 . — Comtesse de Flandre, d'après une statue du musée d'Amsterdam.

La jeune comtesse d'Ostrevant est à cheval ainsi que son mari ; sa longue cotte hardie flottante à grandes manches, traîne presque jusqu'à terre. Sur la tête se dresse cette singulière coiffure à deux cornes qu'elle inaugure dans le pays, car elle est une des plus élégantes princesses de la cour de France.

Madame de Sully et les autres dames d'honneur descendent de

leurs litières de brocart ou de drap d'or. La dame de Sully porte un vaste bonnet de toile empesée également à deux cornes.

Puis vient la suite immense de la famille ducale, litières, charrettes, cavalerie, hommes d'armes, gens d'équipe ; tout cela arrive en bon ordre et vient se ranger dans la cour.

Mais la duchesse est entrée dans la grande salle d'honneur; les dames la suivent ; elle les reçoit gracieusement et c'est un défilé superbe que forment toutes ces nobles dames revêtues des étoffes les plus belles, brodées de leur blason, les unes couronnées de pierreries, les autres, selon la mode du pays, coiffées de hauts bonnets à ailes, en toile fine d'où pend un voile léger (fig. 172).

Dans une vaste galerie, on a préparé un repas plantureux, car la magnificence de la maison de Bourgogne exige que la duchesse tienne toujours table ouverte et toute la noblesse sait qu'elle est de droit la commensale de son suzerain.

Après quelques instants de repos, la duchesse et sa famille reparaissent et tout le monde s'assied autour de l'immense table couverte des mets les plus exquis et les plus coûteux. Sous un dais élevé se placent la duchesse et ses enfants.

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