Noble Flamande, d'après une peinture du tem
Bientôt, le grand écuyer sonne le premier service, composé de limons, cerises, fruits tendres et salades diverses.
Mais notre sujet ne nous permet pas de nous égarer davantage dans les descriptions culinaires des cinq services qui composent tout repas bien ordonné à la cour ducale ; nous ne parlerons ni des potages au fenouil, au millet, à la moutarde, ni des rôtis à la sauce de cannelle, aux genêts ou aux roses, ni des pâtés gigantesques faits avec douze oisons et un agneau farci, ni des pâtisseries aux citrouilles, des tartes à l'avoine, des crèmes blasonnées en couleurs diverses aux armes de Flandre.
Arrivons bien vite au lever de table, quand la noble compagnie
Fig. 173. — Coiffures de dames nobles, d'après une ancienne tapisserie.
étant passée dans une nouvelle salle, cause et se divertit en grignotant les épices de chambre, les confitures sèches, les sucreries, ou en vidant à petits coups les vins de Corse miellés et l'hypocras. Des pages parcourent les groupes, portant des aiguières d'eau de rose où l'on vient tremper ses doigts : le dîner ou plutôt la disnée- est finie et nous pouvons examiner à notre aise les belles toilettes des dames et les costumes brillants des chevaliers.
Voici d'abord trois jeunes filles nobles. Elles laissent leurs cheveux épars ou retombant en une seule grosse mèche. Deux d'entre elles portent le chapel d'orfèvrerie auquel est attaché le léger flocquart transparent si aimé des dames flamandes. La jeune fille du milieu n'a qu'un petit couvre-chef en forme de toque (fig. 173).
Auprès d'elles est une jeune femme de haut rang, à en juger
par sa couronne à trèfles. Les cheveux sont enfermés dans une crépine et son visage est légèrement ombragé par un petit flocquart qui tombe sur son front et entoure la tête (fig. 174).
Les grandes coiffures de toile empesées dominent; les Flamandes ont toujours préféré les beaux produits de leur industrie nationale aux plus brillantes étoffes de l'étranger. Beaucoup de seigneurs sont vêtus de draps fins dont la Flandre a le monopole. Les femmes préfèrent cependant la soie d'Italie, qui donne à leurs
longues robes tant de richesse et de beauté.
La duchesse adresse à chacun un mot de bienvenue et ses fidèles sujets lui expriment la joie de retrouver dans leurs murs la descendante de leurs vaillants Comtes.
Mais il se fait tard et les illustres voyageuses sont fatiguées.
Des pages arrivent avec des flambeaux pour éclairer la sortie des convives et bientôt la bonne ville de Bruges est retombée dans le silence
que le veilleur de nuit interrompt seul de son pas monotone.
C est dans la bibliothèque même de la duchesse Marguerite, enrichie par ses fils et petits-fils, que nous allons puiser les plus amples renseignements sur les modes du xv"^ siècle.
Les manuscrits que firent exécuter Philippe II, Jean sans Peur et Philippe le Bon forment la collection la plus magnifique qu'on puisse admirer; elle est conservée à la bibliothèque royale de Bruxelles et les nombreuses miniatures qui en font l'incomparable ornement offrent une ample moisson de documents aux chercheurs admis à les feuilleter. Le plus beau de ces manuscrits est sans contredit celui intitulé : Les Chroniques du Hainaut. Nous lui avons fait de nombreux emprunts.
Les grandes dames et les princesses dont on rencontre les por-
Fig. 174. — Dame noble, d'après un monument du temps.
traits presque à chaque page, sont généralement coiffées du grand escoffion à cornes, sorte de bourrelet qui s'avance par dessus les bouffants des oreilles. Cette coiffure est le plus souvent faite en damas de soie à fleurs d'or et ornée dune écharpe à deux bouts bordée de perles.
Le petit escoffion en étoffe précieuse, posé sur des bouffants d'oreilles garnis de galons d'or ou de perles (fig. 175) s'y voit aussi avec la grande coiffure, qui consiste en cornes élevées
Fig- 175. — Dames nobles, d'après une miniature du manuscrit des Chroniques du Hainaut de la bibliothèque de Bourgogne.
recouvertes d'un réseau d'orfroi surmontée d'une erande coiffe de toile blanche empesée, terminée par un voile. Enfin une foule d'autres coiffes, crépines, cornes ou escoffions témoignent d'une imagination aussi ^fertile que variée chez les élégantes de cette époque.
Les cornes les plus volumineuses étaient les plus admirées. On les augmentait encore en les recouvrant d'une écharpe de soie légère, drapée en plis gracieu.x sur le front, dont les bouts retombaient de chaque côté (fig. 176).
Enfin quelques jeunes filles se coiffaient de l'cscoffion de velluiau, orné d'un joyau sur le front. Elles aussi retiraient le plus possible leurs cheveux en arrière et les nattaient en une seule grosse
tresse, sortant au-dessus de l'oreille et venant ceindre l'escoffion dans toute sa largeur (fig. 177).
Le vrai hennin n'était encore guère répandu en Flandre l'an 1400. Ce qu'on y portait surtout, c'était les couvre-chefs de toile dont nous étudierons plus tard les formes diverses; mais cette observation n'exclut pas les riches et dispendieuses coiffures de grandes cérémonies. En décrivant plus haut l'arrivée de la duchesse de Bourgogne à Bruges, nous nous sommes bornés a mentionner
les modes les plus usitées.
La réception de la dernière descendante des comtes de Flandre était pour ainsi dire une réception au pied levé, mais quelle magnificence, quel luxe royal ne déployait-on pas quand il s'agissait d'un tournoi, d'une grande fête, d'un de ces Pas qui plaisaient tant aux ducs de Bourgogne et pour lesquels ils se montraient d'une somptuosité que nul souverain n'aurait pu alors égaler.
Au milieu de ces tournois, de ces fêtes qui sembleraient indiquer un état permanent de paix et de tranquillité, les scènes les plus tragiques succédaient parfois aux spectacles les plus attrayants. N'est-ce pas au sortir d'un bal donné par la reine Isabeau que le duc d'Orléans tomba sous les coups des sicaires de Jean sans Peur? La Bourgogne elle-même, malgré toute la puissance de son duc, n'était que trop souvent le théâtre des exploits de bandes de brigands sans entrailles qui parcouraient toute la France et les pays voisins, mettant à rançon les pauvres gens, pillant les couvents et les églises, massacrant tout ce qui leur résistait, promenant en tous lieux le fer et le feu.
Formées de soudards de toutes nations, conduites par des aventuriers, par des gentilshommes perdus de dettes et de mœurs, quelquefois même par des grands seigneurs déclassés prêts à vendre leurs services au plus offrant, elles n'épargnaient ni l'âge
Fig. 176.
Dame noble, d'après une
ancienne miniature.
Marguerite de Flandre, son père et «a mère, croquis de leur tombeau, fait jiar Antoine de Succa en 1601, tiré du curieux album de cet artiste, conservé à la bibliothèque royale de Bruxelles.
ni l'enfance et s'attaquaient même aux manoirs de la noblesse comme aux villes mal gardées. Une de ces bandes, sous les ordres du bâtard de Bourbon et d'Antoine de Chabannes, surprit la ville de Moulins et la mit à sac. Le commandant de la place, Jean, seigneur de Busseul, fut un des premiers pillés, honneur bien mérité pour le peu de soin qu'il eut de remplir son devoir de gardien de la ville.
Soumis plus tard à une enquête, il fournit la liste des objets
de prix qui lui avaient été enlevés.
Ce document, qui a été conservé, jette une triste lumière sur les effrayants progrès du luxe parmi la noblesse de second rang. Busseul, qui ne prend pas d'autre qualification que celle d'écuyer, déclare lui avoir été dérobé « quantité de vais- « selle d'argent valisant 40 marcks, « tant en aiguières que gobelets ; « trois calices pesant 6 marcks ; « dix robes, tant d'homme que de « femme, tant de drap d'argent, de « soie, d'écarlate que autres fourrées de martre, gris et munières ; « plusieurs huques et chaperons d'orfèvrerie où il pouvait avoir « dix à douze marcks d'argent doré valant 40 escus d'or. Deux « chamées (?) d'or pesans environ un marck garnies de croix et << burlètes. Plusieurs aultres menus joyaux et bagues, comme « dyamants, saphyrs, rubis, verges d'or etc. »
Nous ignorons si le seigneur de Busseul, réduit à la besace, se fît à son tour « écorcheur ». Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il était en plein milieu de la voie qui conduit à ces déchéances. Nombre de ses congénères, pillés comme lui, ou comme lui ruinés par leurs dispendieuses extravagances, allèrent logiquement jusqu'au bout, donnant à leurs successeurs et élèves, les gueux du xvi^ siècle, un exemple trop bien imité.
Fig. 177. — Jeune fille, d'après une peinture du xv siècle.
Le luxe le plus répandu était celui de la joaillerie.
Jamais, en aucun siècle, on n'orna sa tête de telles quantités de bijoux. Les moindres coiffures devaient posséder au moins quelque belle pierre, bien brillante, et l'on vit des coiffes de simple toile ceintes de couronnes scintillantes ; il fallait, n'importe comment, jeter de la poudre aux yeux.
La duchesse d'Orléans attachait une plume à sa coiffure au moyen d'une « chantepleure » d'or à sa devise. La ceinture ou cordon de chapeau de la reine de France est ainsi décrite dans les comptes de sa maison :
« Pour une ceinture d'or, en façon de cordon, ployant à char- « nières, bordée de fils d'or, à guippleure, à branche de rosiers « esmaillée de leurs couleurs, et à roses blanches enlevées et « percées à jour sur un fond bruny, avec une chesnette de même « pendant à la dite ceinture pour à icelle attacher deux houppes « faictes de fil d'or de Florence pour ceindre et mettre autour « du chaperon. »
Le reste du vêtement s'ornait à l'avenant. Grands colliers, agrafes, ceintures, plaques, bracelets ou brassards, voire même chaussures, tout se couvrait de bijoux.
Leur importance est telle que lorsqu'une maison princière se déplace, l'emballage des objets précieux est une des principales préoccupations des maîtres d'hôtel. On achète par gros paquets le « coton à empoustrer (i) » et les chariots chargés de ces richesses sont l'objet d'une surveillance active pendant la route, car ils offrent un appât bien grand au.x détrousseurs qui hantent les grands chemins.
La cour de Bourgogne, comme toutes celles de son temps, entretenait des fous. Le rôle que jouaient ces fous heurte nos idées modernes. Nous ne comprenons pas que de grands seigneurs, des hommes graves, des femmes bien élevées fissent leur société habituelle de ces pauvres insensés et prissent un plaisir énorme à
(1) Empoustrer, emballer.
leur voir faire et dire mille sottises qui nous sembleraient plus dignes de pitié que de tout autre sentiment.
Il n'en était pas ainsi pourtant. Les fous faisaient partie intégrante de toute suite princière et souvent même de la petite cour d'un simple baron sans grandes allures.
Les « escrocs » de l'hôtel de Marguerite de Flandre, duchesse de Bourgogne, prouvent que ses fous ne la quittaient pas. Ils étaient de tous les voyages, des moindres déplacements de chasse ou de plaisir.
C'est tantôt un voyage à Corbeil, où la duchesse va passer les fêtes de Noël et se fait accompagner de ses fous, tantôt un déplacement à Péronne où huit chevaux sont réservés pour le char des fous.
En février 1385, les fous vont à Arras avec la duchesse et y passent quelque temps; on les met à l'auberge au prix de 16 sous par jour; ils sont quatre et ont deux varlets pour les servir. A chaque instant, ces pauvres insensés sont mentionnés. On leur achète des vêtements, on les nourrit, on les loçje, avec le même soin que les chiens favoris, les faucons et les ours apprivoisés. Ils font partie de la ménagerie.
Plus on avait de fous, plus on était heureux. L'espèce devait en être assez recherchée, un fou de cour devant posséder une certaine dose d'esprit drolatique; aussi, à défaut de vrais fous, admettait-on souvent quelque jovial personnage, ayant son franc parler, sans timidité ni vergogne, auquel on pa.ssait beaucoup de choses, s'il savait amuser son maître.
A ces pauvres gens on donnait une brillante livrée, dont le type est devenu pour nous celui de la folie elle-même. Le plus ordinairement, ce costume était de deux couleurs tranchées, orné de nombreuses taillades et de pointes terminées souvent par un grelot. Le capuchon finissait derrière par une longue pointe garnie de sonnailles comme le reste. La marotte à la main, le fou pouvait se croire armé du sceptre d'un empire dans la lune.
Cet usage, qui nous paraît une vraie dégradation de la nature
humaine, était encore plus révoltant quand on l'appliquait aux femmes. II y eut des folles de cour, cependant, et personne ne pensait à protester contre cet usage, qui nous semble monstrueux. Mais la délicatesse des mœurs avait encore beaucoup à gagner pour se débarrasser du vieux levain barbare et, fou ou folle, s'ils amusaient, peu importait le reste.
L'histoire nous a conservé quelques noms de ces malheureuses:
Fig. 178. — Dame noble, d'après un lablcau du musée d'Amsterdam.
elle ne nous donne pas la description exacte de leurs costumes, mais on peut croire qu'il ressemblait à celui des fous.
Il était ordinairement de deux couleurs, le plus souvent en soie ou en velours, richement garni de galons dorés ou autres.
Une vieille chronique raconte que la ville de Louvain, voulant se rendre agréable à son souverain, Philippe le Bon, fils de Jean sans Peur, offrit en 1347 à mademoiselle d'Or, folle de Monseigneur le duc, un costume de drap rouge et blanc avec capuchon pareil. Remarquons que le drap fin valait alors presque autant que la soie.
Aux fous, il faut oindre les momtneurs et mo?mneuses, coin-
pagnies de joyeux baladins, donnant des représentations grotesques ou comiques, acteurs et joueurs de farces, représentations aussi goûtées des princes que des peuples. Aussi, pas de fêtes sans mommeurs. Les grands seigneurs gardaient chez eux, souvent
Fig. 179. — Jacoba de BaTière, xv« siècle, musée d'Amsterdam.
pendant longtemps, des troupes de mommeurs et régalaient convives et amis de leurs joyeuses facéties.
En 143 1, dans les < escroes » de l'hôtel du duc de Bourgogne, on rencontre des notes de paiements pour la garniture des chapeaux de mommeurs et mommeuses. Ils étaient de feutre gris garnis de plumes faites avec des fils d'archal et de rosettes faites de « peaux d'or et d'argent >.
En 1434, le même duc achète à Bruges trente chapeaux noirs
et gris pour les mommeries qu'on devait faire aux joutes à cause des noces du seigneur de Croy. Enfin, ailleurs on voit qu'il donna l'ordre de garnir de coton des chapeaux de mommeurs.
Vers l'époque du mariage d'Isabeau de Bavière, en 1385, le goût des grandes coiffures était déjà fortement développé. Les cornes s'étaient allongées et cachaient les oreilles. L'escoffion avait remplacé la birette. Un certain nombre de femmes, demeurées fidèles aux cornes de l'ancien modèle, se bornèrent à les rendre beaucoup plus proéminentes. Les cheveux frappés de proscription chez toutes les femmes mariées, se dissimulèrent sous un morceau d'étoffe riche, brodée, ornée de joyaux, de perles, de tout ce que la richesse pouvait donner (fig. 178).
Les cheveux se relevaient avec soin et se cachaient sous le couvre-chef ou la coiffe. Les femmes se faisaient épiler le front et les tempes pour avoir un espace plus large et bien dégarni à montrer sous le grand escoffion (fig. 179).
La beauté consistait à avoir la peau du front très blanche et très lisse. Mais les rides étaient bien visibles avec une telle mode. On s'infligea le cruel supplice de se tirer fortement la peau sous la coiffe au moyen de cordons, voire même de pinces, ce qui devenait un vrai martyre pour les victimes de la coquetterie. Mais que ne peut le désir d'être belle?
Écoutez ce qu'en dit l'auteur du Mariage des filles du diable :
Or venons à dames cornues
Chiés de Paris, (i) testes tondues.
Qui se vont pour offrant à vente
Com cerf ramu vont par rues
En bourriaulx, en fors, en sambues (2)
Usent et metent lor jouvente
Tele qui peit et bele et gente
Seroit, je croi, assez puUente
Qui verroit lor deCantes nues
Si vent abas la fleur de l'ente
Quand ils seront en enfer tente
Lor cornes seront abattues.
(i) Chiés de Paris, chefs, têtes de Paris. (2) Sambues, selles de cheval pour femmes.
On donnait à toutes les coiffures hautes le nom général de hennin, qui n'était pas encore le cornet pointu qui représente pour nous cette coiffure.
Il y avait le hennin à deux cornes et le hennin en forme de cône arrondi. Le hennin à deux cornes était porté tout autant que l'autre. Il ressemblait tantôt à une mitre mise à rebours, tantôt à un énorme boudin surmontant les oreilles. Les filles de Juvénal des Ursins ont des hennins à doubles cornes sur la verrière qui représente la famille de ce magistrat (fig. i8o). Un petit voile
est attaché à chaque pointe du hennin et retombe de côté. Un large orfroi borde les cornes.
Isabeau de Bavière préférait le hennin rond, sorte de haut bonnet allant en s'évasant légèrement vers le haut, magnifiquement brodé et parsemé de pierreries. L^n épais rouleau d'étoffe descendait sur le front et se relevait jusqu'en haut du hennin, d'oij il retombait parfois en forme d'écharpe ou allait se perdre par derrière sous un léger vcile de gaze ou de moleskine. Enfin, une couronne d'une forme particulière surmontait cet énorme et lourd édifice (fig. i8i).
Les proportions monumentales des hennins ainsi que des escoffions épouvantaient tous les honnêtes gens.
Fig. iSo. — La femme et les filles de Jean Juvenal des Ursins, d'après un vitrail.
Je ne saye s'on appelle potences ou corbeaux Ce qui soustient leurs cornes que tant tiennent à biaux, Mais bien vous ose dire que Sainte Elysabiaux N'est pas eu paradis pour porter tels babiaux.
dit Jehan de Meung dans son Testament.
Une autre haute coiffure très usitée consistait dans un béguin aj'usté à la tête et cachant tous les cheveux. Sur ce béguin était
Tf ' ■■
Fig. l8l. — Isabeau de Bavière en costume d'apparat.
COUSU OU épingle une légère carcasse de fil d'archal ou de baleine sur laquelle on pliait ou drapait un morceau de toile fortement empesé. Il s'élevait en pointe, s'élargissait en ailes, s'allongeait devant ou derrière de mille façons selon l'adresse ou le caprice des doigts qui le disposaient; aussi, ce genre de coiffure variait-il de formes à l'infini. Il était porté par les nobles comme par les bours^eois et fut surtout en vogue dans le nord de la France et en Flandre.
Concurremment avec ce couvre-chef toujours monumental et
avec le hennin, on portait l'escoffion non moins varié dans sa silhouette. L'escoffion était toujours une coiffure de grand luxe, orné de joyaux et de broderies à profusion (fig. 182).
En première ligne, nous mettons l'escoffion aux larges cornes évasées (fig. 183) auquel on ajouta, vers 1420, un petit voile de mousseline empesée ou bien des flots de mousseline s'échappant entre les cornes, retombant par derrière et entourant le cou de ses plis transparents si doux au visage. Les pointes de certains escoffions se dressaient presque perpendiculaires comme les tours d'une cathédrale, d'autres au contraire s'éloignaient entre eux le plus possible; toujours le voile rond ou carré retombait sur le dos (fig. 184).
Le musée archéologique de Namur possède un très curieux coffret de mariage provenant de l'abbaye de Marche-les-Dames. Il représente, sur l'un de ses panneaux, un fiancé et deux amis s' avançant à la rencontre de sa fiancée et de sa famille. Le fiancé présente une gerbe de fleurs à la jeune fille. Près de celle-ci se tient sa mère, coiffée d'un escoffion de dimensions immenses (fig. 185) aux pointes extrêmement effilées, fait d'une étoffe brodée avec bordure de perles. La fiancée porte un chaperon à
Fig. 182. — Jacqueline de Brucourt, d"après son tombeau à Launay-sur-Calonne (1488).
plis; la suivante ou la sœur a la tête ornée d'une sorte de frontail, derrière lequel ses cheveux sont dressés en chignon.
Il est à remarquer que la fiancée, ayant les cheveux cachés, ne peut pas être en costume de mariage, car l'usage exigeait
Fig 183. — EscofRon à larges cornes.
que toute jeune fille portât ses cheveux épars pour cette cérémonie et longtemps encore on se servit du dicton populaire :
Cheveu.v épars comme espousée.
Les grandes différences de tormes et de dimensions des coiffures de ces trois personnes prouvent combien alors on avait de liberté dans la mode. Il ne faut pas croire que les vastes couvre-chefs fussent les seuls portés. Le coffret de Namur nous prouve le contraire.
Les femmes du peuple portaient la coiffe et le capuchon. La
258 HISTOIRE DE LA COIP'FURE FEiMINIXE
forme variait légèrement d'après les contrées. En Belgiciue et en Hollande, les pans des capuchons s'allongeaient un peu et se croisaient sur la poitrine. On \-oit ce genre de capuchons sur beaucoup de monuments de l'époque (fig. i8S).
Quand il faisait chaud et qu'on se livrait au travail, les pans du capuchon étaient rejetés par derrière ou attachés sur le haut de la tête avec une épingle.
D'autres portaient une coiffe de linge presque semblable à celles
Fit;. 1S4. — Escoffion à hautes cornes, d'après une miniature d'un manuscrit de Gérard de Nevers de la bibliothèque impériale.
que nous voyons maintenant encore aux femmes de Flandre et d'Anvers, coiffe un peu élevée du fond et descendant assez bas sur les joues (fig. 190). Les bandeaux lisses des cheveux se montraient discrètement sur le front (fig. 187). Dans la bourgeoisie, beaucoup de femmes portaient encore le chaperon; les jeunes filles élégantes l'avaient en drap fin écarlate. En France, la longue queue du chaperon devint une bande large de 30 à 40 centimètres, qui tombait droite jusqu'aux talons. En Flandre, le capuchon n'était pas à queue ; du moins il ne s'en trouve aucune trace dans les monuments ou les miniatures. En revanche, on se servait beaucoup de la gorgière. Les bourgeoises flamandes y restèrent longtemps fidèles, quelque incommode que fût ce vêtement (fig. 186).
Les jeunes filles étaient seules restées fidèles à la coiffure en cheveux. Elles portaient tantôt de grosses nattes retombant sur les talons, tantôt des torsades s'enroulant autour d'un béguin de soie ou de drap d'or, tresses et torsades entremêlées de rubans (fig. 189).
Peu de cornes et de bouffants pour orner ces jeunes têtes et cependant combien on abusait de cette excroissance disgracieuse
Fig. 185. — Un panneau du coflfiet de mariage du XV siècle appartenant au Musée archéologique de Namur.
qui ôtait toute grâce à la tête. Les femmes du peuple même s'attifaient de toutes sortes de bourriaulx. Les congrégations religieuses de emmes avaient aussi suivi cette mode de plus ou moins loin.
Les chanoinesses de l'illustre chapitre de Sainte- Waudru, à Mons, gardèrent les cornes au moins deux siècles durant. Elles portaient en outre un escoffion de grandeur moyenne, et un voile blanc.
Sous l'escofïion, les bourriaulx se montraient avec leur réseau de galons dorés. C'était à coup sûr une coiffure bien élégante.
mais les chanoinesses n'étaient pas considérées comme des religieuses (fig. 191).
Ces nobles dames, que la piété ou des intérêts de famille rassemblaient sous le toit hospitalier d'un chapitre, recevaient une assez large prébende et, sous une règle dont la sévérité se tempérait plus ou moins, selon les chapitres, menaient une vie pieuse à demi monastique. Leur costume tenait donc de cet état miséculier, mi-religieux et comme, dans toute institution humaine, quelque parfaite qu'elle paraisse, s'introduisent des abus ou se
Fig. 1S6. — Bourgeoise, d'après une statue de la cathédrale de Bois-le-Duc.
glissent des faiblesses, il arriva que plusieurs chanoinesses transformèrent peu à peu leurs costumes en le surchargeant de tous les ornements possibles. Celles-là n'avaient évidemment plus de la chanoinesse que le nom. Plusieurs décrets de conciles et de synodes nous montrent que l'autorité ecclésiastique ne perdait pas de vue ces brebis en voie de s'égarer et savaient les rappeler à l'ordre.
Si les religieuses mêmes portaient des cornes ou bourriaulx, les veuves n'avaient garde de s'en abstenir. Malgré la barbette, la guimpe et le voile pesant et incommode qui devait cacher à demi les traits de toute femme en deuil, on trouvait le moyen d'y ajouter des cornes (fig. 192).
Nous avons déjà exposé que le deuil commença à se plier à une certaine étiquette au commencement du xiv<^ siècle. Les rois le portèrent d'abord en noir, les particuliers le prenaient encore selon leur fantaisie.
Et s'elle veult aller au corps (i) De Gautier, Herson ou Jehannetle Il li fault robe de brunette Et mantel pour faire le deuil
dit Eustache Deschamps.
Aliénor de Poitiers, qui écrivait Les honnejcrs de la cour en
Fig. 187. — Femme du peuple, d'après une sculpture du temps.
Fig. 188. — Femme du peuple d'après une sculpture du banc des maîtres des pauvres dans la grande église de Harlem.
Fig. i8g. — Jeune fille, d'après une miniature du xV siècle.
1435, nous donne le premier code de deuil qui ait quelque règle fixe.
D'après lui les rois ont abandonné le noir et portent le deuil en rouge, mais la reine se vêt de noir.
Madame de Charolais, fille du duc de Bourbon, demeura, après la mort de son père, six semaines en sa chambre, couchée sur un lit couvert de draps de toile blancs et appuyée sur des oreillers.
« Elle avait mis sa barbette et .son manteau de chappcron.
(l) Corps, convoi funèbre.
« lesquels étaient fourrez de menu vair et avait le dit manteau « une longue queue aux bords devant le chapperon, une paulme de « large, le menu vair (c'est à savoir le gris) estait crespé dehors. « En deuil de marit, poursuit l'auteur, ou de père, on ne « soûlait porter verges (i) ny gants es mains. Et il faut savoir « que la robbe est aussi à queue fourrée de vair, et le poil qui
Fig. 190. — Senante, d'après une peinture du xv« siècle.
« passe en haut et en bas le gris est osté et ne voit oncques « que le blanc ; et durant qu'on porte la barbette ou le mantelet, « il ne fault porter nul ceintures ne ruban de soye ne autre que
« ce soit
« Les dames ne doibvent point aller au service de leurs marits,
(I) Verge, bague.
Fig. 191. — Chanoincsse de Sainte-Wauili u à Mous, d'après une miniaUire delà Chronicq'U du Haynaut, niaouscrit de la bibliothèque royale de Bruxelles.
« s'il ne se fait après les six semaines; aussi ne font les princesses, « mais pour père et mère. ouy.
« Item pour le frère aisné l'on porte tel deuil que pour père « et mère et tient-on chambre sept semaines, mais l'on ne couche « point.
« Item pour autres frères et sœurs on ne porte que la barbette
Fig. 192. — Portrait de la femme du seigneur de Moiret, d'après son tombeau en l'église de Ste-Alpine à Châloos.
* et le couvrechef dessus. Générallement pour oncles ou cousins « germains le mantelet; pour issus de germains le tourel et le « noir.
« Et est à sçavoir que pour marit on portera demy an le « manteau et le chapperon, trois mois la barbette et le couvre- « chef dessus, trois mois le mantelet, trois mois le tourel et trois « mois le noir, et toujours robes fourrées de menu vair; au tems « passé on ne les portait qu'un an; mais il me semble que pour
« marit on le doit porter deux si l'on ne se remarie. Item pour « père et mère un an; pour aisné Frère l'on dit un an; mais peu « le portent si longuement; pour aultres frères, sœurs et aultres « amys demy an, trois mois, si lorsque le cas le requiert.
« J'ay veu du tems passé, que princes et grands, nobles gens, « quand on faisait le service de leurs parents ils avaient queue « d'une aulne ou de trois quartiers et les cornettes de leurs « chapperons aussy longues, mais maintenant l'on porte toutes « courtes cornettes et aussy bien les princesses que les aultres. >
Fig. 193. — Touret de deuil.
Fig. 194. — Jeune fille noble, d'après une ancienne miniature.
Le touret de deuil était une sorte de calotte noire autour de laquelle se tournait un morceau d'étoffe de 50 à 60 centimètres de long. On ramenait les deux bouts au-dessus du front et on les y fixait avec une épingle (fig. 193).
La barbette et la guimpe étaient obligatoires en deuil. Comme on le voit dans les explications d'Aliénor de Poitiers, il ne faut pas confondre ce touret avec le manteau à capuchon qui est le vêtement du plus grand deuil.
Mais revenons aux grandes coiffures. Outre le hennin, le caprice féminin avait inventé un autre genre de chapel ayant quelque rapport avec le turban.
Sur une riche étoffe de soie, on étendait un réseau de fils d'or entremêlés de perles. On drapait de chaque côté un morceau de linon et on surmontait le tout d'une grosse torsade faite de deux bandes d'étoffe de couleurs différentes (fig. 194).
Tous les genres de couvre-chefs étant admis, on ne peut s'étonner de voir surgir une singulière coiffure à trois pointes, en forme d'étoile, qui se bâtissait avec du velours ou de la soie. Quelquesunes se portèrent garnies de délicates pièces d'orfèvrerie travaillées à jour, ornées de pierreries et surmontées d'une grande draperie de gaze ou de mousseline qui s'étendait d'une pointe à l'autre et retombait par derrière sur le cou (fig. 195).
Un autre genre nouveau d'ornement se faisait en fîls d'or et d'argent et s'appliquait sur les coiffures comme sur les autres vêtements; on l'appelait bisette et il ressemblait un peu à une dentelle très grossière. C'est le premier essai de ce tissu artistique, qui devait être plus tard l'une des branches les plus dispendieuses et les plus admirables du travail et de la coquetterie féminine.
Les nombreux manuscrits du x\^ siècle ornés de ces précieuses miniatures, source inépuisable des plus intéressants aperçus sur les mœurs de ce siècle, démontrent, mieux que nous ne pourrions le faire, le grand éclectisme qui régnait alors dans la coiffure. Hennins, escoffions, bourriaulx, couvre-chefs de toile, de laine, de soie, tout était porté et tout était de fait à la mode, pourvu que la fantaisie y introduisît quelque chose de nouveau. Témoins ces belles planches représentant tantôt un festin, tantôt une réunion de cour, voire même les occupations habituelles de la noblesse comme de la bourgeoisie. Prenons au hasard ; voici une assemblée de piété; un groupe de femmes entend la messe. 11 y a là des échantillons de toutes les classes. D'abord trois nobles dames, ayant chacune une coiffure différente. L'une a le hennin sans voile à double bourrelet posé sur les cornes (fig. 196). Par derrière est une cascade de coques de rubans. La seconde a un large couvrechef de toile empesée dont les plis rappellent la cornette des sœurs de Saint-\'incent de Paul. Une couronne est posée sur
la calotte. La troisième, au surcot fourré d'hermine, a rassemblé ses cheveux à la chinoise en un seul chignon au sommet de la tête; une énorme coiffe à deux cornes en mousseline transparente
F'g '95- — Extrait d'une miniature de la bibliothèr|ue nationale de Taris.
est posée par dessus. Cette mousseline était ou brodée très légèrement ou à dessins tissés dans l'étoffe. Les autres femmes ont toutes des capuchons ou coiffes. La plus grande a la mante à capuche, qu'on rencontre encore, presque absolument pareille,
chez les femmes du peuple, en certains villages de la Belgique. Une autre a le capuchon à queue, sans mante au-dessus de la grosse robe de brunette. Une barbette et une guimpe entourent le visage. Des deux femmes qui portent des coiffes de linge, l'une, la plus élégante, appartient à la bourgeoisie. Une guimpe de linon en pointe sur le dos cache l'ouverture décolletée de sa robe. La coiffe tombe par derrière en plis réguliers. L'autre, la
Fig. 196. — Femmes à la messe, d'après un ancien manuscrit.
dernière, au larae manteau venant resserrer la cornette au cou, e.st bien une femme du peuple. Sa singulière coiffure la fait ressembler à un hanneton.
Le hennin n'était pas exclusif. Toute coiffure était admise, pourvu que la tête fût volumineuse, qu'elle le fût en largeur ou en hauteur.
Mais le hennin était surtout la coiffure favorite de la reine Isabeau de Bavière. Sans doute, il convenait à son genre de beauté. On a attribué à cette princesse l'importation du luxe et
des parures luxueuses en France, c'est faire injure aux Françaises. Les femmes, en France, ont toujours eu le sens délicat du beau et du brillant et quand Isabeau arriva au milieu d'elles, son trousseau était si simple que sa tante, la comtesse de Hainaut, dut lui donner un costume digne de sa haute position. Mais dans cette atmosphère d'élégance, la jeune Allemande développa bientôt ses goûts pour la toilette et dépassa de loin ses premières maîtresses. Juvenal des Ursins parle en ces termes des modes sous la jeune reine :
« En quelques guerres qu'il y eust, tempestes et tribulations, « les dames et damoiselles menaient grands et excessifs états et « cornes merveilleuses, hautes et larges, et avaient de chacun «. costé au lieu de bourlées deux grandes oreilles si larges que « quand elles voulaient passer à l'huis d'une chambre, il fallait « qu'elles se tournassent de côté et baissassent où elles n'eussent « pu passer. La chose déplaisait fort à gens de bien. »
Un autre contemporain s'est amusé à compter les pierreries qui décoraient une coiffure de la belle reine; il a noté quatrevingt treize diamants et tout autant de perles, de rubis et de saphirs.
Une locution du temps indique d'une façon originale le peu de femmes raisonnables qui avaient su résister à l'entraînement général. On disait d'une personne de mine modeste et digne :
< Elle est vêtue sans péché! »
La cour, comme le reste des hautes classes, s'habillait en costume de « folie » et riait elle-même de ce nom dont on baptisait les nouvelles modes. Les femmes aimaient alors à prendre des allures cavalières; elles avaient des bottes, de gros gants d'homme et souvent, dans le jour, s'affublaient de lourds chaperons doublés d'épaisses fourrures, ou de chaperons à cornet comme les hommes seuls en portaient. Dans les fêtes de la cour, pendant la démence du malheureux Charles \'L le fastueux duc de Bourgogne distribuait aux dames des étoffes d'or et d'argent qu'il fai-sait venir à grands frais de Chypre et de Lombardie et
2^o HISTOIRE DE LA COIFFURE FEMININE
les joyaux de la couronne de France servaient à embellir les ajustements de la fière duchesse (fig. 197).
Le peuple, témoin et victime de ces débordements, se soulevait de toute part. La jacquerie, les cabochiens, les loups, les écorcheurs, brigands de toute espèce, formaient des bandes redoutables s'alimentant de tous les mécontents que les exactions du fisc et des grands avaient poussés à bout et enflammés de haine. Dans la classe bourgeoise, la jalousie mordait les plus frivoles ; on cherchait par tous les moyens à avoir de beaux habits et les mœurs s'en ressentaient, surtout à Paris. La province, plus sage, subissait cependant aussi la mauvaise influence de la capitale ; partout, d'ailleurs, les bandes pillardes entretenaient l'agitation et le désordre. A Beauvais, à Noyon, à Laon, les femmes du peuple et de la bourgeoisie se jetaient sur les nobles dames, les battaient, leur arrachaient leurs beaux vêtements, puis allaient piller ou dévaster les hôtels et les châteaux.
Il fallait remédier à cet état de choses autrement que par la force armée; c'est ce qu'entreprirent les prédicateurs.
En ces temps où, malgré la dissolution des mœurs, la foi était encore simple et forte, les orateurs sacrés osaient dire en chaire les vérités les plus dures et les plus sévères. Leurs reproches violents, souvent très personnels, loin d'être mal accueillis, excitaient au contraire de tels enthousiasmes qu'il n'était pas rare de voir accomplir à l'instant les sacrifices demandés par l'orateur sacré.
Un certain père Richard, cordelier bien connu en son temps par son pèlerinage à Jérusalem, plus encore par la véhémence de ses prédications, avait fait un jour à Paris un sermon si chaleureux contre le luxe des cornes et des chaperons que tous les Parisiens qui l'entendirent, hommes et femmes, transportés d'un saint enthousiasme, se dépouillèrent de tous les objets de luxe qu'ils portaient et les jetèrent dans un grand bûcher qu'on alluma au milieu de la rue. L'exemple fut si bien suivi qu'il se fit en peu de jours dans la capitale de la France plus de cent feux e.xpiatoires.
Toutes les dames, dit le chroniqueur, jetèrent les atours de tête, bourriaulx, truffeaux, pièces de cuir ou de baleine qu'elles mettaient en leurs chaperons pour les rendre plus roides. Les demoiselles abandonnèrent leurs cornes, leurs queues et grand foison de leur
pompe
Un carme appelé Breton prêchait de telle façon que partout
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t>ni§^»^.
Fig. 197. — Noble dame, d'après un tableau du Musée d'Amsterdam.
où il avait parlé on voyait disparaître l'usage des cornes chez toutes les dames.
Enfin, un autre carme, le père Thomas Conette, occasionnait de véritables révolutions.
Paradin, dans ses annales de Bourgogne, raconte ce qu'était ce religieux, considéré comme un saint, à tel point qu'il ne pouvait entrer dans une ville sans que la multitude ne se pressât autour de lui, allant a. sa rencontre dans la campagne, le suivant de ville en ville, ne ' sachant se décider à le cjuitter. Les plus grands seigneurs se disputaient l'honneur de le recevoir chez eux
et quand il voulait prêcher, on édifiait pour lui, sur la plus vaste place de l'endroit, une immense estrade recouverte des plus riches tapisseries, parée et tendue de « si belles estoffes que c'était grande merveille de le voir. » Sur cette estrade était dressé un autel orné des plus riches parements que l'on pût trouver. Le père Thomas y disait la messe avant de commencer sa prédication, puis il se mettait à parler pendant des heures entières ! Tous les vices, toutes les faiblesses de son temps y passaient. Rien n'échappait à sa rude franchise ou à sa sévérité; les grands comme les petits, les gens d'église, les « presbtres, moines et nonnains, » tous étaient fustisfés à leur tour. Mais la plainte aiguë de son éloquence s'attaquait surtout aux coiffures des femmes : « Car, dit Paradin, elles portaient de hauts atours « sur leurs têtes de la longueur d'une aune environ, aigus comme « clochers, desquels dépendaient derrière de longs crêpes à riches « franges comme étendars. Ce prescheur avait cette faschon de « coëffure en tele horreur que la plupart de ces sermons s'adres- « saient à ces atours des dames ; avec les plus véhémentes invectives « qu'il pouvait songer, sans épargner toutes espèces d'injures dont « il se pouvait souvenir, dont il usait et déboquait à toute bride « contre les dames usant de tels atours, lesquels il nommait les « hennins.
«. Pour les rendre plus odieux au peuple, il attirait tous les « petits enfants des lieux où il prêchait auxquels il donnait « certains petits présents puérils pour crier et faire la huée contre «. ces hennins. Et étaient iceux petits enfants tous instruits que « quand ils voyaient venir une dame au prêche du frère Thomas « étant ainsi atournée, fût en pleine assemblée ou non et «. criaient : au hennin, au hennin! sans intermission et jusque <; icelles dames ou se fussent absentées de la compagnie ou bien « qu'elles eussent ôté tels atours. Et étaient iceux petits enfants « tant animés après ces hennins que quand les grandes dames « se partaient de honte des assemblées, les enfants couraient *. après, toujours les poursuivans avec telles huées.
« Voire en vindrent les choses sy avant qu'ils prenaient des « pierres et les jectaient contre icéux hennins; dont il advint « de grands maux pour les injures faites à plusieurs grandes « dames, lesquelles ne se pouvaient sauver à demi dedans les « maisons pour l'importunité que leur faisait cette tourbe de petits « enfants animés par ce prescheur qui leur donnait infinis pardons,
Fig. 19S. — Portrait du XV siècle du Musée de Vereailles.
« de la puissance qu'il se disait avoir pour faire ces exclamations,
« lesquelles furent coutumées si affectueusement que les dames
« atournées n'osaient plus sortir en public; et ne venaient point
« au sermon de ce frère Thomas que desguisées et avec coiffure
« de simple linge comme femme de bas étage (fig. 198).
«. De manière que partout où frère Thomas allait, les hennins
« ne s'osaient plus trouver pour la haine qu'il leur avait vouée.
« Chose qui proufita quelque temps et jusques à ce prescheur « fut parti des pays susnommés (i).
« Mais après son parlement les dames relevèrent leurs cornes « et firent comme les limaçons, lesquels, quand ils entendent « quelque bruit se retirent et resserrent tout bellement leurs « cornes, mais le bruit passé, soudain ils les relèvent plus grands « que devant. Ainsi firent les dames, car les hennins et atours
« ne furent jamais plus grands, plus « pompeux et plus superbes qu'après « le parlement de frère Thomas. Voilà « ce qu'on gaigne à s'oppiniastrer contre
« l'oppiniastrerie d'aucunes cruelles
« Quoique ce fût, ce bon frère Thomas,
« qui était révéré deçà les monts comme
« personne divine et céleste et aux ser-
« mons duquel .se trouvaient souvent en-
« viron vingt mille personnes, ne trouva
« pas telle faveur en Italie, car environ
« cinq ans après qu'il eust presché en
« France et qu'il eust tant proufité contre
« les atours que les dames même les
« lui apportaient publiquement en plein
« sermon, et .sur son echaffaut les brûlaient publicquement en un
« grand feu qu'il allumait auprès de sa chaire, il s'en alla à Rome
« séant le pape Eugène quatrième. »
Paradin conte ensuite la fin malheureuse du père Thomas, qui, étant tombé dans l'hérésie et la révolte contre le Saint-Siège avec la même fougue qu'il déployait contre les hennins, fut mis en jugement, convaincu d'hérésie opiniâtre et enfin brûlé.
Malgré ces attaques ou peut-être à cause d'elles, les hennins restèrent en grande faveur jusqu'à la fin du siècle et l'on vit Anne de Bretagne en porter encore à sa cour. Des portraits d'Agnès Sorel
Fig. 199. — Hennin à deux cornes d'après une ancienne miniature.
(l) Bretagne, Flandre, .\rtois, Touruésis et pays adjacents, d'où il alla en Bourgogne.
la montrent avec le même hennin que celui de la reine Isabeau. Le voile de brocart retombe par derrière et traîne à terre, recouvrant la longue queue de la belle dame. Digne de succéder à la triste Isabeau, Agnès donna comme elle l'exemple d'un luxe effronté et scandaleux. Georofes Chastelain dit d'elle : « En tout «. ce qui pouvait conduire en ribaudise et dissolution en fait « d'habillement, elle fut toujours produiseuse et monstrueuse. »
Fig. 200. — Hennia avec grand voile, d'après une miniature du xv siècle.
En même temps que le hennin à bourriaux ou bourrelets parut le hennin à deux cornes, bonnet élevé, partagé en deux, comme l'autre hennin recouvert de belles et riches soieries, brodé de perles ou enrichi de pierreries (fig. 199), enfin brodé et orné par derrière comme par devant.
A dater de 1440, les hennins s'allongèrent prodigieusement; les cônes tronqués ou ornés de bourriaux disparurent pour faire place au seul hennin pointu. Les dames nobles le portaient beaucoup plus haut que celui des Ijourgeoises.
Ils furent d'abord recouverts presque entièrement d'un immcn.se
voile rond detofte transparente, qui s'attacFiait sur le front et retombait en plis nombreux autour de la taille (fig. 200).
11 n'était pas permis aux bourgeoises de porter des voiles aussi longs que ceux des dames nobles. Cette interdiction donna lieu à de vifs et curieux débats entre les femmes des deux castes. Les gentilsfemmes, très jalouses du privilège des longs voiles,
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Fig. 201. — Hennin à voilette circulaire, d'après une miniature.
faisaient une guerre sans merci aux bourgeoises, lesquelles essayaient sans cesse de leur côté, de tricher en allongeant insensiblement leurs légers floquarts. Il fallut une sévère ordonnance pour mettre fin à la querelle.
Il y eut des hennins bordés d'une espèce de turban assez volumineux, en velours ou en fourrure, mais ils disparurent rapidement devant les hennins bordés d'une voilette transparente qui retombait sur le visage et sur la nuque (fig. 201).
Parfois, la voilette était plus grande derrière que devant et une couronne entourait la base du hennin. Ces voiles, d'étoffes
très fines, étaient d'un grand luxe. Ils devaient être renouvelés souvent pour se garder légers et vaporeux. On en vint à les empeser fortement et à leur faire prendre des formes tout à fait bizarres. Pour les maintenir dans cet état monumental, il fallat
Fig. 202. — Hennins recouverts de voiles empesés, d'après une miniature du xv« siècle.
des montures de fer ou de baleine, s'em ployant également pour soutenir les voiles empesés ou les coiffes à ailes superposées qui ne manquaient pas d'un certain charme (fig. 202).
Toutes les critiques et les moqueries qui ont assailli le hennin ne peuvent empêcher de reconnaître que cette coiffure pittoresque avait une grande élégance et devait certainement être favorable à la beauté, sans quoi sa vogue n'eût pas duré si longtemps.
On comprend aisément que les coiffures de hauteurs et dimensions fabuleuses ne se portaient pas habituellement. Elles servaient aux grandes fêtes, aux réunions brillantes, aux tournois surtout, si nombreux pendant le xV^ siècle. Les dames du pays tenaient à honneur d'y paraître. Elles y faisaient assaut de toilettes et de magnifiques atours. C'est là que se montraient, dans toute leur gloire, ces gigantesques hennins, garnis de bandes brodées, tournant en spirale sur le cône de drap d'or, au bout duquel était
Fig. 203. — Hennin, d'après une miniature d'un manuscrit des tournois du roi René.
suspendu le voile. Autour du front, une bande de velours noir se relevait pour retomber de chaque côté. Un petit volant de même mousseline flottait légèrement jusqu'aux yeux.
Les larges revers au bord du hennin ne parurent qu'à la fin du siècle. Ils étaient ordinairement en couleur foncée et laissaient passer un bout de mousseline autour du front. On appelait cela le capuchon du hennin (fig. 203).
On voyait aussi d'autres hennins moins hauts, mais non moins élégants; toutes les coiffures, nous l'avons dit, pouvaient se porter, pourvu qu'elles fussent somptueuses et quelque peu originales.
Marguerite d'York, deuxième femme de Charles le Téméraire, est représentée, dans un manuscrit de la bibliothèque royale de Bruxelles, avec un hennin à capuchon en velours noir uni (fig. 204).
Combien devaient être incommodes à porter, ces hauts édifices qui, avec leurs long voiles, offraient large prise au vent ! La tradition veut que le premier essai de suppression des hennins ait été tenté par une dame de Sens qui, venue à Paris pour un procès, essuya tant de tribulations de sa haute coiffure qu'elle se couvrit la tête d'une pièce plate façonnée en sac pour contenir ses cheveux. Mais ce fait, arrivé en 1450, n'eut guère de suite.
Fig. 204. — Marguerite d'Vork, deuxième femme de Charles le Téméraire, d'après une miniature du temps.
La plupart des dames restèrent fidèles au hennin, seulement plusieurs d'entre elles se décidèrent, comme Marie d'Anjou, à montrer un peu de cheveux. Lorsqu'on ouvrit le tombeau d'Agnès Sorel, en 1777, on put constater qu'elle était coiffée avec les cheveux en évidence, formant sur le front un haut et large crêpé qui sortait de la coiffe. Enfin, une dernière favorite de Charles VII a légué son .souvenir à l'histoire sous le nom de « Madame des chaperons » parce ([u'elle ne voulait pas se coiffer de hennins, mais avait une bonne grâce toute particulière à s'ajuster des chaperons.
Du reste, même lors de leur plus grande faveur, les hennins n'étaient pas toujours si élevés (fig. 205). Pour la vie ordinaire, en voyage ils s'abaissaient modestement et le voile était supprimé. Un très curieux manuscrit de la bibliothèque royale de Bruxelles, le Livre du roy Modhis, nous montre une dame à cheval suivant une chasse. Son hennin, plat du haut, est d'étoffe noire, en velours sans doute et bordé d'un orfroi. Un large ruban le maintient sur la tête (fig. 206). Les jours ordinaires, on portait
Fig. 205. — Vignette extraite de la Grande chronique, ancienne et moderne, de Hollande, imprimée à Dordrecht en 1601 et dessinée par Christotifel van Sichem.
des hennins plus petits encore. La collection des costumes de Gaignières reproduit un hennin de Marie d'Anjou, qui n'est pas plus haut qu'un bonnet persan ; une voilette entoure le visage. Une médaille, frappée pour le mariage de la fille de Charles le Téméraire, Marie de Bourafosfne, avec Maximilien d'Autriche, la représente avec un singulier hennin, plutôt un capuchon pointu dont la pointe se termine en queue. Il semble être moins raide que les autres et les plis indiquent une étoffe épaisse. Une bande richement semée d'orfèvrerie passe sur le front et vient retomber
sur les épaules. Cette médaille porte le millésime de 1479; la princesse était âgée de 20 ans (fig. 207).
Elle n'était pas aussi correctement coiffée, un an auparavant, cette infortunée héritière d'un si beau duché, lorsqu'elle allait se jeter en suppliante aux pieds de ses sujets.
Fig. 206. — Dame ea chasse, d'après une miniature du I.ive du roy Moditu, manuscrit de la bibliothèque royale de Bruxelles.
Philippe de Commines rapporte ainsi ce moment si douloureu.x de la vie de la malheureuse princesse :
< Et s'en alla sur le marché où tout le peuple estait as.semblé « et énorme; et vit les deux susdits (i) sur l'e.schaffaut. Ladite « damoiselle estait en son habit de deuil ; et n'avait qu'un couvre- « chief sur la teste qui estait habit humble et simple pour leur « faire pitié par raison et là supplia au peuple les larmes aux
(0 Hugonet et Ymbercourt.
« yeux et touste eschevelée, qu'il leur pleut avoir pitié de ses
« deux serviteurs et les luy vouloir rendre. Une grande partie
« de ce peuple voulait que son plaisir fust fait et qu'ils ne
« mourussent point. Aultres voulaient au contraire ; et baissèrent
« les piques les uns contre les aultres, comme pour se combattre;
« mais ceux qui voulaient la mort se trouvèrent les plus forts et
« finalement crièrent à ceux qui estaient sur l'eschaffaut qu'ils
« les expédiassent ; or par conclusion ils eurent tous deux la teste
Fig. 207. — Marie de Bourgogne, d'après une médaille frappée en 1479.
« coupée et s'en retourna cette povre damoiselle en cest estât en « sa maison, bien dolente et desconfortie, car c'estaient les deu.x « principaux personages où elle avait mis sa fyance. »
C'est de cette même année que date une autre médaille représentant la jeune héritière de Bourgogne avec une coiffure en cheveux peu usitée dans le pays, mais tort en usage en Italie. Les cheveux sont partagés en une multitude de petites tresses séparées les unes des autres par autant de mèches et se rejoignant par derrière pour former un chignon. Cette coiffure de jeune fille ne manque pas de grâce (fig. 208).
Pour en finir avec les hennins, disons que les femmes âgées le portaient avec une guimpe et une gorgière. Ils diminuèrent de
plus en plus, si bien qu'en 1490 ils n'avaient pas plus de hauteur qu'une calotte un peu élevée. Le musée de Bruxelles contient un beau portrait de Memling, celui de Barbara de Vlandenbergh, épouse de Guillaume Moreel. Son hennin de velours noir est garni d'une bande de soie claire. Un voile de gaze diaphane le recouvre entièrement, formant sur le devant une sorte de coiffe et retombant en larges plis dans le dos. Tels furent les derniers hennins; bientôt après il n'en resta plus que le souvenir (fig. 209).
Nous avons dit que le hennin n'était nullement exclusif comme ornement de tête. A côté de lui, en effet, florissait un nombre très grand de coiffures et de couvrechefs, aussi variés que possible et dont les monuments de la Belgique nous ont conservé ample moisson d'exemplaires.
Peu de pays ont gardé de plus précieux restes du passé. Les sculptures que nous retrouvons dans les églises sont aussi intéressantes au point de vue de l'art qu'instructives sous le rapport des costumes ; les artistes du moyen âge négligeaient complètement de donner à leurs œuvres cet aspect de vérité archéologique qu'on exige d'eux aujourd'hui. Peu leur importait que saint Joseph portât des poulaines et qu'Hérode fût vêtu en prince paladin. Ils habillaient saints, héros et déesses comme les gens qu ils voyaient autour d'eux avec une sincérité d'exécution qui exclut toute accusation d'invention fantaisiste.
Il suffit donc d'étudier les tableaux et les sculptures de ce temps pour faire un excellent cours d'histoire du costume au xv^ siècle. L'examen de quelques retables mettra en pleine lumière l'exactitude de cette assertion.
Commençons jjar le retable de l'égli-se de Gheel, si curieux et si admirablement conservé.
Fig. 208.
Marie de Bourgogne, d'après une médaille frappée en :478.
Il contient la merveilleuse histoire de sainte Dympne, racontée dans une série de petits tableaux d'un travail d'exécution exquis, encadrés dans un fouillis d'ornements du plus beau dessin.
Ce retable doit dater du commencement du xv*^ siècle. Les costumes des minuscules personnages mis en scène offrent le plus grand intérêt. L'auteur a varié ses types à l'infini (fig. 210).
Il nous représente d'abord la sainte fuyant ses persécuteurs
Fig. 209. — Barbara de Vlamlenbergh, tableau de Mcmling du Musée de Bruxelles.
dans une barque. Elle est accompagnée de deux femmes et d'un homme, son fidèle serviteur, qui l'aide à passer la mer dans un frêle esquif.
Dympne a, selon la coutume des jeunes filles de son temps, ses cheveux épars et retenus par un frontier en or garni de grosses perles. Ses compagnes, au contraire, ont toutes deux la tête enveloppée. L'une doit être quelque noble dame, à voir son beau voile brodé et les boucles artistiques qui ornent son front ; l'autre est une suivante. Une guimpe de toile fait tout l'appareil de sa coiffure.
Dans une autre scène, la sainte a rassemblé tous ses cheveux en une seule mèche qui sort au-dessus de sa haute couronne d'or (fig. 211).
Une autre princesse, sa mère sans doute, a une couronne d'un modèle plus usité, posée siu" un voile qui forme guimpe en s'enroulant autour du cou (fig. 212).
A côté de ces coiffures relativement simples, nous trouvons
Fig. 210. — Sainte Dympne et ses compagnes, sculptures de l'église de Gheel.
dans les mêmes sculptures de l'église de Gheel un choix de couvre-chefs aussi variés qu'extraordinaires. Le premier est le turban. Il semble que cette coiffure n'ait cessé d'être en vogue depuis les croisades qui, bien certainement, ont dû l'apporter dans les pays du Nord. La plupart du temps, les turbans consistaient dans une volumineuse écharpe qu'on drapait autour d'une forme faite en baleine ou en osier. Les bouts de cette écharpe retombaient tantôt sur le dos ou sur l'oreille, tantôt repassaient sous le menton en forme de gorgière (fig. 213 et 214).
Il était quelquefois creux au milieu comme une couronne et se mettait par dessus une guimpe, un capuchon ou encore un voile.
On portait aussi de volumineux chapeaux dont l'origine semble être allemande. Ces chapeaux étaient ronds ou s'allongeaient de chaque côté. D'autres se relevaient avec des pointes en forme de cornes. Tous étaient généralement accompagnés d'une guimpe ou d'un voile. Les femmes aimaient également les petits béguins serrant sous les grandes coiffures, parce qu'ils étaient moins chauds que la guimpe. Les sculptures belges nous montrent des hennins courts et larges, des chapeaux se relevant par devant, se retroussant par derrière, tout cela garni de galons d'orfrois, de
Fig. 211.
Sainte Dympne, d'après une sculpture
du retable de l'église de Gheel .
Fig. 212.
La mère de Sainte Dympne, d'après une sculpture du retable de l'église de Gheel.
joyaux et de broderies. Quantité de ces coiffures sont munies d'un voile, de moleskine, de mousseline ou de gaze de soie. Les gazes venaient d'Orient, ainsi que beaucoup d'autres étoffes précieuses fort recherchées des grandes dames, car le commerce avec l'Orient n'avait cessé d'être très actif depuis les croisades et alimentait largement les marchés de France et des Pays-Bas et toutes les élégantes s'arrachaient ces jolis chiffons du pays du soleil.
Elles se fust au monter vestir Des plus riches samicts de Tyr Que l'on pot trouver pour argent
dit Mérangis de Portlesguez d'une femme à la mode (fig. 215 et 216). Olivier de la Marche, cet inépuisable conteur, s'occupe aussi de la toilette féminine.
Il entremêle les récits de festins à ceux des exploits guerriers, ou des splendeurs des tournois.
On aime à revivre un moment avec lui dans ce monde brillant de la cour de Bourgogne, au milieu des splendeurs d'une joute ou d'une cérémonie nuptiale. Arrêtons-nous quelques instants au banquet que le duc de Bourgogne offre au duc de C lèves après la joute qu'il avait donnée sous le nom de chevalier du Cygne.
Fig. 214. — Turban de femme du peuple,
Fig. 213. — Turban, d'après une statuette du d'après une miniature de la Chronique du
retable de l'église de Gheel. Hainmit, manuscrit de la bibliothèque de
Bourgogne.
C'est à ce banquet qu'allait être prononcé le célèbre « vœu du paon ».
Les entremets, ou surprises et spectacles, qui se donnent entre les différents services sont vraiment merveilleux ; les décrire tous serait sortir de notre sujet, voyons seulement ceux où figurent des dames.
On vit arriver deux chevaliers, les sires de Miraumont et de Drueul, couverts de longues robes de velours fourrées de martres, têtes nues et portant chacun d'une main une couronne de fleurs. Ils étaient suivis d'une très belle damoiselle âgée de douze ans,
vêtue d'une robe de soie violette richement brodée et étoffée d'or. Ses manches, très longues et de soie très légère, étaient entièrement recouvertes de lettres « grégeoises. »
Sur ses beaux cheveux blonds brillait une toque couverte d'un voile et enrichie de pierreries. Cette jeune fille était montée sur une haquenée houssée de soie bleue et tenue à la bride par trois hommes qui chantaient une chanson de circonstance.
Fig. 215. — .Statuette du retable de l'église de Ste-Dympne à Gheel.
Fig. 216.
Statuette du xie siècle.
Cette compagnie arriva devant la place où le duc de Bourgogne se tenait assis et la jeune fille étant descendue de sa monture, vint s'agenouiller sur la table en face du duc et lui posa une des couronnes de fleurs sur la tête. Le duc, en revanche, embrassa la jolie écuyère, qui retourna sur sa haquenée par où elle était venue et ce fut là l'emprise ou ouverture de la joute.
Au milieu du banquet qui suivit la joute se joua une « surprise » qui était un géant habillé « en guise de Sarrasin de Grenade «. tenant en sa main une grosse et grande guisarme (i) et de « l'autre menait un éléphant couvert de soie sur lequel estait un
(i) Guisarme, hache à deux tranchants. .
^ cWl^ .«fj,7 .«;,'^^^. .
Fig. 220. — Page extraite de lalLuni d'Aiiloiiie de Succa de la bibliothèque royale de Bruxelles
« château où se trouvait une dame, en manière de religieuse « vestue d'une robe de satin blanc et par dessus avait un manteau « de drap noir, et la tête recouverte d'un blanc couvrechef, à la
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Fig. 217. — Coi flfures d'après un retable du château de Ponthoz.
« gfuise de Bourgogne ou de recluse. > En entrant dans la salle, cette dame dit en jolis vers au géant qu'elle voulait s'arrêter au milieu de cette gracieuse compagnie, pour dire une chose impor-
2go HISTOIRE IJE LA COIFFURE FEMININE
tante, et le géant, tout en roulant des yeux terribles, vint se poser avec son éléphant devant le duc de Bourgogne.
Alors la dame se mit à chanter une complainte très touchante, racontant qu'elle était notre mère la Sainte Église et mère accablée de maux qu'elle narra longuement; et elle finit en réclamant secours et assistance de tous les chevaliers de la Toison d'Or. Au même instant apparurent dans la salle les officiers d'armes et le roy d'armes. Toison dOr, portant en ses mains un faisan vivant orné d'un riche collier d'or et de pierreries et suivis de deux jeunes filles nobles, Yolande, fille bâtarde du duc, et Ysabeau, fille du sire de INIontaigu. Elles demandèrent aux seigneurs assemblés de faire un vœu sur le noble oiseau et le duc de Boureoene, se levant, fit vœu de secourir la chrétienté de tout son pouvoir contre les Turcs et les Sarrasins.
Alors, tous les chevaliers voulurent aussi faire leur vœu et le coucher par écrit, ce qui dura si longtemps que le duc fit crier par ses hérauts que tous ceux qui désiraient formuler leur vœu le feraient le lendemain entre les mains de Toison d'Or et l'on se leva de table sur ces mots.
Mais la fête n'était pas finie : pendant que les convives devisaient joyeusement par groupes, on vit entrer une troupe tenant grand foyson de torches suivie de musiciens ; et derrière cette avantgarde se trouvait une dame vêtue d'une robe de satin blanc, faite très simplement, « à guise de religieuse. »
Sur ses épaules pendait un long et large manteau de damas blanc, et sa tête était ornée seulement d'un blanc couvrechef « ainsi qu'à une chose sainte et dévote appartenait > et sur son épaule gauche pendait un ruban sur lequel était écrit en lettres d'or : « Grâce de Dieu », pour montrer ce qu'elle représentait. Cette vénérable dame était suivie de douze chevaliers donnant la main à douze dames. Les chevaliers portaient des pourpoints cramoisis et des paletots à manches, mi-gris, mi-noir, le tout brodé de feuillaores et chargés d'orfèvrerie. Sur leurs têtes, ils avaient des chapeaux de velours noir garnis d'orfèvrerie, comme le paletot.
Les dames étaient vêtues de cottes simples de satin cramoisi bordées de letices (i) recouvertes d'une sorte de chemise en toile si fine qu'on voyait la robe dessous.
Elles avaient comme coiffure, dit Olivier de la Marche « un « atour tout rond, à la façon de Portugal, dont les bourrelets étaient « à manière de ronces; et passoyent par derrière, ainsi que pattes « de chaperons pour hommes, de déliés volets chargés d'orfèvrerie « d'or branlant, et furent leurs visages cachés du volet » (2).
Pour abréger, les dames conduites par Grâce de Dieu étaient la Foi, la Charité, la Justice, la Raison, la Prudence, XAttretnpancc (3), la Force, la \^érité, la Largesse, la Diligence, l'Espérance et la Vaillance (fig. 217).
Chacune chanta un couplet à son tour, puis Grâce de Dieu se retira sur un joli madrigal, laissant ses douze compagnes s'amuser avec le reste de la société.
On commença à danser, y compris les douze vertus, qui étaient : Mesdames de Ravestein, d'Arcy, de Commines, de Santers, des Obeaux, du Chasteler, Antoinette Boudant et Mesdemoiselles de Bourbon, d'Etampes, de Bourgogne (Marguerite, fille bâtarde du duc) et Ysabeau Constain. On apporta des épices dans sept drageoirs ornés de pierreries et la fête se termina à trois heures du matin (fig. 218).
Le même chroniqueur décrit ainsi le costume de Marguerite d'York, deuxième femme de Charles le Téméraire, lors de son mariage : ■
« l'^lle était vestue d'un drap d'or blanc en habit nuptial « comme il appartient en tel cas, et sur ses cheveux avait une «( riche couronne, et au reo^ard du collier et du fermail, elle en « était richement et pompeusement parée. » Le même chroniqueur, parlant du cortège nuptial qui devait être vraiment féerique, parle d'une Pucelle, fille de ce roy que saint George sauva du dragon, qui était vêtue de damas blanc et montée sur un cheval couvert
(1) Fourrures.
(2) Volets, petits voiles; déliés volets, voiles traiisparcnls.
(3) Atlrenijjancc, tempérance.
de velours cramoisi. Dans les entremets des repas homériques qui suivirent, il remarque le costume de Mademoiselle de Beaugrant, voisine de Mademoiselle de Bourgogne, vêtue d'une riche
Fig. 21S. — xv= siècle. Dame noble, statuette provenant d'un retable du château de Ponthoz.
cotte de drap d'or recouvert d'un petit rochet de voile fin, portant houlette, panetière et chaperon de bergère; ceux d'une demoiselle, habillée « estrangement comme une demoiselle errant, » d'une Dame Blanche vêtue de satin blanc et les cheveux épars;
et enfin de deux amazones à cheval richement armées et coiffées de leurs cheveux blonds couronnés de violettes.
Déjà alors ces paysanneries avaient grand succès. Le bon roy René aimait à jouer au berger sous le beau ciel de sa Provence où l'on pouvait, sans crainte des frimas, s'asseoir sur la mousse et se coiffer de chapeaux de paille ou de nœuds de rubans.
Georges Chastelain, se rappelant ce séjour charmant, dit dans sa chronique :
J'ai UQ roy de Cécile Veu devenir berger Et sa feme gentile Faire mesme mestier.
Portant la pannetière Et houlette et chapeau Logeant soubs la fougère Auprès de son troupeau.
Aux cérémonies solennelles, les souveraines portaient la couronne sur les cheveux ou sur un petit bonnet brodé. Toutefois, comme il a été dit plus haut, la coutume en vigueur depuis les temps les plus reculés, exigeait que le jour de son mariage, toute reine de France portât les cheveux épars. Cette coutume fut encore suivie par Anne de Bretagne, au grand étonnement de la cour qui connaissait sa répugnance à s'y soumettre. Mais après elle cette coutume tomba dans l'oubli.
Vers le milieu du xv« siècle, beaucoup de grandes dames abandonnèrent complètement le hennin, peut-être pour se distinguer de la masse qui continuait à lui rester fidèle.
Elles le remplacèrent par la couronne, marque certaine d'un haut rang, ou, à défaut de celle-ci, des cercles de différentes formes. Ces derniers variaient selon la coiffure des cheveux. On les faisait ovales, en pointes, recourbés, voire carrés, ce qui n'empêchait pas de continuer à leur donner le nom de cercles.
La statue de Jeanne de Saveuse, à l'abbaye d'Eu, porte un cercle carré. Jeanne, épouse de Charles d'Artois, mourut en 1448. Elle paraît avoir aimé la parure, si l'on en juge par la belle
bande d'orfèvrerie, en orme de couronne, posée sur son étroite calotte de velours, ainsi que par sa coiffure arrangée avec un soin remarquable (fig. 219).
Lorsque les suivantes devaient porter les traînes de leurs maîtresses, elles se coiffaient du hennin, qui ne pouvait, dans ces
Fig. 219. — Jeanne de Saveuse, statue de l'abbaye d'Eu.
occasions, dépasser une certaine hauteur. En dehors de cette circonstance, elles portaient une coiffure qui leur était spéciale, c'est à savoir une calotte assez haute semblable au polos antique faite d'étoffe de velours ou de soie, tendue comme sur un tambour (fig. 220). Ces calottes, dont l'image se retrouve dans les miniatures du x\'' siècle, étaient souvent embellies d'une petite voilette transparente et d'un bijou attaché par devant (fig. 221).
HISTOIRE DE LA COIP'FUKE FEMININE
D'autres suivantes adoptèrent le capuchon soit avec la lono-ue queue derrière, soit simplement rond (fig. 222).
Au moyen âge, les traînes des princesses furent toujours portées par des femmes. L'usage de les faire porter par des pages ne commença qu'à la Renaissance. Il fallait donc que les suivantes fussent vêtues avec élégance, puisqu'elles assistaient à toutes les fêtes où se montraient leurs maîtresses. Elles appartenaient à une classe intermédiaire. Il n'était cependant pas rare de rencontrer parmi elles des jeunes filles nobles et pauvres, qui ne rougissaient nullement de servir la femme d'un prince ou d'un grand seigneur.
Olivier de la Marche, fin connaisseur en atours féminins, décrit ici le costume qu'il voudrait voir à la dame de ses pensées :
Elle a de longs bas de drap rouge, attachés avec une jarretière bleue et des chaussures en cuir de Cordoue ; sur une chemise en toile fine, elle revêt une cotte ou habit de dessous en damas blanc.
Elle attache à cette cotte une pièce d'étoffe rouge vif appelé pièce de l'estomac. Un lacet serre pièce et cotte. Sous le lacet se trouve une ceinture ornée de plaques d'or, appelée demi-sainct. A la ceinture sont suspendus un espinglier de drap d'or fin brodé de laine pour recevoir les espingles, une bourse brodée d'or et de perles, appelée aumônière et un petit couteau retenu par un ruban. La dame met ensuite une collerette ou gorgière blanche. Sa coiffure est basse; les cheveux sont cachés et couverts d'un voile de soie et d'or. Un bandeau doré entoure son visage et retombe sur les oreilles; c'est la templette. Sur le dessus du front est attaché un diamant de dix mille ducats. Enfin, la belle recouvre sa cotte d'un habit de drap d'or de Venise ou de Lucques doublé d'hermine, rattaché à la taille par une ceinture d'or émaillée de blanc, de noir et de rouge. A cette ceinture est pendu un splendide rosaire
Fig. 220 — Suivante.
OU patrenostre de chalcédoine et un miroir enchâssé dans un cadre d'orfèvrerie. Par dessus voile et templette on lui pose une capuce de velours ou de satin brodé d'étoiles et orné de petites chaînes d'or et ses mains blanches sont gantées de peau d'Espagne parfumée à la violette.
Il est bien entendu que les splendides costumes rêvés par Olivier de la Marche n'étaient pas ceu.x de la vie ordinaire.
Fig. 221. — Suivante, d'après une miniature du temps (i).
Aussi bien les femmes n'étaient-elles pas toujours en fêtes et en tournois. Les châtelaines s'occupaient dans leurs châteaux des détails de leur ménage et les voyages qu'on entreprenait facilement exigeaient des vêtements simples et commodes.
On trouve dans les monuments du temps de larges chapeau.x destinés, sans doute, à garantir contre le soleil, portés par des femmes en voyage. Ils paraissent être faits en étoffe légère
(l) Voyez Gérard de Nevers, bibliothèque nationale à Paris et le Lh're des Marqua de Rome, même bibliothèque.
tendue sur une monture solide, se posaient par dessus le capuchon et se maintenaient au moyen d'une cordelette ou d'un ruban. Les potentats du xv^ siècle semblent avoir aimé singulièrement à se déplacer. Marguerite de Bourgogne, dont nous avons raconté l'arrivée à Bruges, passait sa vie à voyager. Elle s'installe pour huit jours à Corbeil, revient à Dijon, part pour la Flandre, descend jusqu'à Lyon, avec la même facilité que nous le ferions à présent, grâce au chemin de fer.
Louis XI lui-même était très voyageur et son œil perçant ne laissait rien échapper des incidents de la route.
Passant par Lyon et retournant au Plessis, il aperçoit deux jolies bourgeoises qui le regardaient du pas de leur porte (fig. 223).
L'une s'appelait la Gigonne et l'autre avait pour mari un marchand nommé Passe-Filon; toutes deux étaient très jolies. Passe-Filon surtout, gaie, rieuse, coquette et élégante. Le roi leur fit dire qu'il désirait les emmener à Plessis-les-Tours et Jean de Troyes, de qui nous tenons cette anecdote, dit qu'elles s'empressèrent d'obtempérer à ce désir royal.
La Passe-Filon resta à la cour, peut-être le roi aimait-il à se récréer de la gaîté de cette femme, à ses heures sombres. Pour combattre l'ennui, hôte trop fréquent du Plessis, elle inventait des modes nouvelles, entre autres la coiffure à la Passe-Filon, dont la mode se prolongea assez longtemps. Le type en était passablement éventé, si l'on en croit ces vers de Clément Marot dans son dialogue des « deux amoureux » :
Linge blanc, ceinture houppée Le chaperon faict en poupée Les cheveux en Passe-filon Et l'œil gay en Emérillon.
Fig. 222. — Suivante, d'après une miniature des tournois du roi René.
Le dernier hennin, celui de Barbara Vlandenbergh, était très
bas; les dames le portèrent finalement tout à fait rond, comme la calotte en forme de boisseau des suivantes citées plus haut. Ce débris des hennins était brodé ou garni de galons. Posé fort en
Fig. 223. — Bourgeoise flamande du xv« siècle, d'après une statuette.
arrière de la tête, il laissait voir la racine des cheveux. Par dessus on attachait un flocquart ou petit voile à bordure brodée ou festonné, fort empesé, formant deux pointes puis se pliant pour retomber par derrière (fig. 224). Cette coiffure se voit dans plusieurs manuscrits. L'étoffe légère du flocquart était parfois
remplacée par une toile plus épaisse, ce qui permettait de l'arranger de mille manières différentes, car cette toile, fortement empesée, se pliait comme on le voulait et prenait la forme qui semblait convenir le mieux à sa physionomie. Prenons pour exemple deux statues d'un même tombeau, par conséquent ayant dû être faites
Fig. 224. — Petit hennin, d'après un portrait du XV siècle.
en même temps. La tombe à laquelle elles appartiennent se trouve dans la grande église de Bréda et recouvre les cendres de plusieurs membres de la famille de Nassau, entre autres celle de Jeanne, fille de Philippe, baron de la Leck et de Bréda, femme d'Englebert I'^'^, comte de Nassau, ainsi que les restes de la fille du comte Jean de Loo et de Heinsberg, femme de Jean comte de Na,ssau-Dillenbourg et Vianden, baron de Bréda, mort
en 1475- La plus âgée, Jeanne, porte la guimpe et la gorgière, selon l'usage des femmes âgées. Le morceau d'étoffe qui surmonte sa coiffure est d'abord assujetti autour du front et attaché par derrière au moyen d'épingles; on lui a fait prendre sa forme actuelle, simulant deux petites cornes qui se perdent sous le voile ramené en écharpe par dessus.
Sa belle-fille a sur la tête une calotte en pointe, d'étoffe épaisse,
Fig. 225. — Jeanne, épouse d'Englebert 1" comte de Nassau, fille de Philippe baron de la Leck et de Bréda, d'après son tombeau en la grande église de Bréda.
bordée d'un petit plissé. La coiffe de toile est mise très bas sur le front. Pliée en double, elle s'élève avec la pointe de la calotte de dessous et retombe par derrière (fig. 225).
Un escoffion du même genre que celui de Jeanne de Nassau se voit dans le très curieux album d'Antoine de Succa, conservé à la bibliothèque royale de Bruxelles. Le dit escoffion est porté par Michelle de France, fille du roi Charles VI, première femme du duc de Bourgogne, Philippe le Bon (fig. 226). Plus tard, on inventa des escoffions entièrement recouverts de petits volants de
toile fine, plissée et festonnée comme les bonnets des vieilles femmes de notre temps. La petite bourgeoisie se contentait plus généralement du chaperon de drap d'écarlate de Gand ou de drap d'araigne (fig. 227).
11 se produisit, sous le règne de Louis XI, une certaine réaction contre les excès du luxe en France, mais elle n'eut guère de suite. La cour, il est vrai, donnait l'exemple d'une grande simplicité, mais à côté d'elle, le duc de Bourgogne et beaucoup d'autres grands seigneurs continuaient les traditions de faste de leurs pères.
Mais une caractéristique du temps, et à laquelle certainement Louis XI n'était pas étranger, c'est le mouvement d'orgueilleuse ambition qui envahit la bourgeoisie. En dépit des vieilles ordonnances, elle prétendit se parer, se vêtir, se loger comme la noblesse. Le riche marchand crut s'élever en étalant autant ou sinon plus de joyaux, de vaisselle d'argent et de riches tapisseries que les fils des croisés et la funeste passion de paraître se propagea jusque dans les classes inférieures.
Toutes les femmes se taillaient des surcots dans la soie et le velours.
Dans les idées alors dominantes, un tel état de choses était considéré comme un vrai désordre. Aux yeux de toute personne sensée, sortir de sa classe était le fait d'une ambition blâmable et d'un orgueil inconsidéré; aussi les prédicateurs continuaient leur guerre contre le luxe comme au temps des hennins.
Maillard, prédicateur de Louis XI et, plus tard, confesseur de Charles Mil, ne cessait de- s'élever contre les femmes qui s'habillaient avec plus de luxe que ne l'exigeait leur position sociale.
— « Osez-vous vous habiller en princesse, porter de l'or sur « votre tête, à votre ceinture et encore ailleurs? disait-il à la « femme d'un avocat; vous dites que votre état le comporte? A « tous les diables votre état, et vous aussi! »
— « O ville de Tours, s'écriait un autre, Menot, l'argent « prostitue tes filles; la femme d'un cordonnier porte une tunique « comme une duchesse! >»
Et dans son style pittoresque il ajoutait :
— « On aurait plus tôt fait de nettoyer une étable de quarante « chevaux qu'une femme de mettre ses épingles et ses atours! »
Ce qui blessait les honnêtes gens, c'est que ce luxe contrastait avec la misère profonde du peuple, ruiné par les désordres du dernier règne et les guerres sans cesse renaissantes.
— « Les pauvres meurent de froid, disait encore un religieux « à l'auditoire élégant qui l'entourait; toi, Madame la Pompeuse, « Madame la Braguarde, tu as sept ou huit robes en ton coffre « que tu ne portes pas trois fois l'an! »
Déjà au temps de Charles VI, Christine de Pisan ayant été voir une accouchée, femme d'un petit marchand, s'étonnait de la trouver habillée d'une cotte de satin cramoisi, appuyée sur des oreillers à gros boutons de perles orientales. Plus tard, dans le Spécule des pécheurs, on lit :
« L'accouchée est dans son lit plus parée qu'une espousée, « coiffée à la coquarde, tant que direz que c'est la tête d'une « marotte ou d'une idole.
« Au regard des brasseroles (camisoles à manches courtes), « elles sont de satin cramoisi ou satin de paile, satin blanc, « velours, toile d'or ou d'argent, ou autres sortes qu'elle sait bien « prendre et choisir. Elle a carcans autour du col, bracelets d'or « et est plus parée qu'idole ni royne de cartes. »
Notons que chez la plus petite bourgeoisie, l'accouchée ne restait pas moins de six semaines dans son lit comme une grande dame, recevant ses amies dans un appartement pour lequel on déployait un faste ridicule.
Les coiffes de toile, comme celles que nous voyons aux comtesses de Nassau et autres du même genre s'appelaient aussi « atours. »
On disait « atour de nuit » pour bonnet de nuit.
« Madame se mit en cotte simple et prist son atour de nuit » {Cent et une nouvelles). La toile très fine destinée à ces coiffes s'appelait toile d'atour.
Dans l'inventaire du duc de Berry, fait en 14 16, on voit
fioiirer trois pièces de flocquart à atourner dames à la manière d'Allemagne.
Si les modes furent exagérées en France, ce fut bien pis en Ano-leterre. La Française a un goût plus délicat qui l'empêche,
Fig. 227. — Portrait de Marguerite de Langerack, troisième femme de Guillaume de Roover, dit de Montfoort, seigneur de Warembourg, d'après le livre d'heures du dit Guillaume de Montfoort, manuscrit du commencement du xv^ siècle, conservé dans la bibliothèque particulière de l'empereur d'Autriche.
Marguerite de Langerack porte le collier de l'ordre de Saint-Antoine-en-Barbefosse, dans lequel elle fut admise en 14 16, en même temps que son mari.
quel que soit l'entraînement de la parure, de dépasser certaines limites. Chez les Anglaises, ce tact n'e.\istc pas; elles préfèrent l'originalité à l'art et de là tombent souvent dans de grandes fautes de goût. 11 en fut surtout ainsi au xV^ siècle. D'abord elles restèrent dans de certaines limites. Les coiffures en bourrelets.
les cornes étaient les mêmes qu'en France. Il y eut même, au début du siècle, quelques jolies coiffures, entre autres certains bourrelets de soie garnis de galons, souvent de pierreries, de dimensions raisonnables. Ils prenaient la tête et descendaient audessus des oreilles. Par derrière, ils se relevaient un peu et laissaient échapper la chevelure, dont les ondes tombaient librement sur le dos (fig. 228). Mais ce ne fut qu'un caprice. Les hennins ayant fait leur apparition en Angleterre à peu près en même temps qu'en France, les escoffions y prirent de suite un développement qui n'a été dépassé nulle part ailleurs. Tous les auteurs du temps s'accordent avec une touchante unanimité à déplorer les excès des coiffures anglaises. Les citations se pressent en foule ; prenons au hasard dans le nombre.
En voici un qui s'attaque aux coiffures élevées aussi bien qu'au reste de la toilette de ses contemporaines : « La manière, dit-il « dont les dames abusent de leurs vêtements et les gâtent quant « à la forme, peut être divisée en quatre points. Le premier « concerne la tête qui, après avoir été cornue, est maintenant « mitrée, et ces mitres ont la forme de cheminées, et les plus « belles et les plus jeunes sont celles qui les portent les plus « hautes. Au-dessus de ces créneaux à défier Dieu au combat, « on voit de beaux ouvrages de soie, de belles figures, de l'or, « de l'argent, des perles, parfois des pierres précieuses et de « riches broderies. Les lances sont de grandes épingles fourchues; « les flèches de petites épingles et le bouclier un large front « dépouillé de cheveux. Le second point, ou, pour mieux dire, le « second mal, est l'énorme étendard qu'elles portent, ce grand « mouchoir qui leur tombe jusqu'au derrière, ce qui est un signe « certain que le diable a gagné la forteresse contre Dieu, car « quant les homrnes prennent une place à main armée, ils y < plantent leur bannière. »
Le bonnet pointu avec la couronne s' avançant sur le front fut inventé par la reine Marguerite d'Ecosse, femme de Jacques III. Son portrait, qui se trouve à Hampton-Court, la représente
Fig. 228. — Jeune fille anglaise, d'après un portrait du temi».
coiffée d'un bonnet de velours rouge orné de perles (fig. 229). Une couronne très riche le surmonte. On voit un peu de cheveux entre la couronne et la coiffe.
Mais les dimensions exagérées des escoffîons des grandes dames anglaises défient toute idée. Si les monuments n'étaient pas là
Fig. 229. — Marguerite d'Ecosse, d'après son portrait à Hampton- Court.
pour prouver l'exactitude de l'historien, on ne croirait pas à ses descriptions.
Dans l'église d'Arundel se trouve le tombeau de la comtesse Béatrice d'Arundel coiffée d'un escoffion (fig. 230) pointu avec un voile ou draperie d'une largeur qui dépasse tout bon sens. Ce même escoffion se trouve gravé sur différents tombeaux ornés de plaques de cuivre, tel que celui de Christine, femme de John Cressy, esquire, en l'église de Dodford et de Philippa Byschoppesdan, en l'église de Broughton, etc.
Les manuscrits anglais contiennent aussi beaucoup de coiffures
extraordinaires, surtout de coiffures en toile empesée affectant une foule de formes bizarres (fig. 231), mais toutes à cornes larges
Fig. 231. — Coifluies du xv<-' siècle, d'après une miniature anglaise.
ou hautes. Il semble du reste que les Anglaises ajoutaient à leurs faiblesses celles de leurs voisines du continent. Les mêmes moralistes qui leur reprochent les excès fantastiques de leurs
3o8 HISTOIRE DE LA COIFFURE FÉMININE
coiffures les accusent de s'épiler le front et les tempes, de se tirer la peau du front au moyen de cordons et de pinces pour effacer leurs rides, enfin de se servir de beaucoup de fards, de parfums et de recettes ridicules pour conserver la jeunesse et la beauté.
Le maquillage était devenu universel. Quand la femme oublie ses devoirs, il semble qu'elle veuille l'écrire en couleur sur ses joues et jamais son rôle ne fut plus fastueux et plus triste qu'à l'époque d'isabeau de Bavière et d'Agnès Sorel.
« Va chercher toutes leurs aumaires (i), dit l'auteur du Champion des dames, en parlant des femmes à la mode.
Et Dieu sait que tu y verras.
Ce semblent estre apothicaires
Tant de boistres en trouveras,
Pas toutes ne les ouvreras
Car il y a pue et sont malsaines,
Trop bien celles discouvreras
Qui sont de pleur de vignes plaines.
Si rien n'y treuves, des escrins
Emble (2) les clés car là sera
La poix dont arrachent leurs crins,
Et d'autres outils y aura
Dent, telle quelle se fera
La fausse femme pour mieux plaire ;
Ne voit-tu pas comme leurs fronts tendus
Visages et poitrines paindent....
Robert de Blois donne aux dames des avis méticuleux sur leur toilette, « leurs ongles mêmes doivent toujours être propres. »
Les cheveux postiches ou teints devenaient nécessairement, dans ces circonstances, d'un emploi indispensable pour les parures du jour. Le volume énorme des coiffures en cheveux, commue celles que nous avons vues plus haut, exigeait une addition considérable de faux cheveux. Geiler de Keiserlsberg, dans son septième sermon contre les abus de la mode, cite l'exemple d'une femme de Paris qui, au milieu d une procession, se vit enlever son voile et sa
(i) Aumaires, armoires.
(2) Emble, ouvre.
perruque par un singe et resta la tête dénudée, exposée à la risée de la foule. Le pauvre père prêchait en vain. Quand on ne portait pas de perruque, on se teignait les cheveux en blond, mode qui dura plusieurs siècles et s'imposa aux hommes comme aux femmes, car la vraie beauté n'existait pas alors sans cheveux « sors ». Cette manie s'étendait jusqu'aux classes inférieures. Les riches avaient des cosmétiques précieux et coûteux pour se blondir la chevelure; les autres broyaient des pelures d'oignons avec de l'eau et obtenaient, dit-on, le même résultat.
Nous verrons comment, à Venise, la teinture était devenue un art.
Si l'on donnait tant de soins au.x cheveux, on ne mettait que plus de luxe à l'attirail des objets de toilette.
Déjà au xiv^ siècle, les peignes, les gravouères constituaient des objets de valeur en raison du fini des ornements et la richesse de la matière.
La corporation des pigniers s'était acquis naturellement une grande importance ; elle compta parmi ses maîtres plus d'un artiste.
Le peigne s'offrait comme cadeau de prix ; il était souvent en or ou en argent, en cuivre émaillé, mais plus généralement en ivoire et les ornements qui y étaient gravés ou sculptés étaient d'une finesse et d'un travail exquis. On ne s étonnera pas que pareils objets fussent notés dans les inventaires des bijoux de famille (i).
On mettait le peigne, les épingles, la gravouère et tout l'attirail de la coiffure dans une pignicre, écrin souvent très beau, sorte de nécessaire, compagnon fidèle de toute femme élégante, à ce point qu'emporter ses peignes et ses miroirs signifiait pour une femme partir, décamper.
Dans les Cent et une nouvelles, on dit à un pauvre mari qui revient chez lui et n'y trouve plus sa femme :
« Vous ne fûtes pas parti d'un mois après qu'elle ne troussât « pignes et myroirs et s'en alla bouter en l'ostel d'un marchand. »
(i) « Pour deux platines d'argent mises et assises au pigne d'ivoire de Madame la duchesse d'Orléans, lequel estait rompu. »
Comptes de la maison de Bourgogne.