CHAPITRE VI
Aetour du roi Ferdinand. — Expédition confiée k Morillo. — Dispositions du peuple coloiobieii. — Les Guérillas.
Le commerce de TAngleterre autant que sa
politique, qu'il n'en faudrait peut-être pas séparer, avait, souvent protégé Tindépeudance colombienne ; mais de grand» événemens , de nouvelles alliances , en rappelant au droit public l'ambition des gouvernemens , allaient comprimer pendant quelque temps jusqu'au zèle mercantile. Les rois commandaient à l'Europe la haine des révolutions.
Le sceptre de Napoléon s'était brisé contre toutes leurs forces réunies , et TEspagne , après six années d'une guerre fanatique , soutenue au nom de ses libertés, vcuail de rentrer docile sous le joug du despotisme. Les nobles et les prêtres se montraient orgueilleux d'avoir conservé à son ancienne monarchie un pays dévasté y un peuple toujours crédule, tandis
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que les Cortès , plus fières de leur conquête ,
imposaient une constitution k l'héritier du pouvoir absolu. Mais c'est en vain qu'elles prêtent à leur langage une dignité nationale ; le prince qui a redouté les combats saura punir la victoire et le civisme. Un jour on pourra croire que le fik de Charles lY voulait se venger de rimportune fidélité de ses sujets.
£n effet, il faut laisser à l'esprit de parti ces prétendues violences qui lui auraient arraché la transaction de Bayonne ; sa conduite en France n*a témoigné ni ressentiment ni regret Il aurait pu tenter la fortune au milieu d'un peuple dévoué : des Anglais sont venus lui en £ûre la proposition dans sa retraite de Valençay ; mais les jouissances d'une vie paisible le dédommageaient sans doute des brillans embarras d'nne couronne. Il ne cessa , pendant cinq ans , d'adresser à Napoléon les vœux d'un fils et les félicitationi d'un ami, et lorsqu'à la fin de 1 8 1 3 l'empereur le rendit lui-même au trône de ses pères, on le vit encore n'y remonter qu'avec une sorte d'hésitation. Il cède enfin à la politique européenne , qui le proclame roi légitime des Ëspagnes et des Indes ; et tout aussitôt il semble dire k ses peuples : « Moi , le roi, je n'ai pas appris à gouverner des citoyens.
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Redevenez esclaves, puisque tous me forcez à reprendre le sbeptre. »
Un ordre et des bourreaux suffîrent à la soumission de TËspagne. Mais les peuples d'outre-mer ne savent plus rétrograder ; il faut contre eux de puissantes armées ; elles s'orga- * niseront Cétait la seule pensée, le seul vœu qui fut resté commua entre la Péninsule et son roi; et le prince devait retrouver encore plus ardent le zèle qui avait porté les Gortès à entretenir la guerre d'Amérique. L'Espagne libre voulait ses colonies sujettes; souffrira-t-elié leur indépendance lorsqu'elle abjure la Ub^té pour elle-même?
Deux vaisseaux de gume , cinquante bàtimens de transport , et dix mille cinq cents soldats sont mis à la disposition d'un chef qui a mérité la confiance du monarque et l'attachement de l'armée : Morillo , de simple soldat, était monté jusqu'au premier grade; nourri d'ailleurs dans l'obéissance absolue, guerrier cruel quand il se dévoue pour son maître, homme d'honneur s'il reste citoyen : le seul amour de la patrie en aurait fait un héros. Les pians de ce général étaient gigantesques. Il s'empâterait d'abord du Venezuela; la Nouvelle-Grenade serait bientôt après ^umise ; de
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Santa Fé il irait se joindre aux troupes roya-» listes du gouverneur Montés , dans le Quito;
puis , traversant Lima et le Haut-Pérou, il fondrait sur Buenos-Ayres. £t déjà la cour et le peuple applaudissaient à cette marche triom-i phale : les Espagnols , déshérités du brillant héroïsme des chevaliers du moyen Age, en ' avaient conservé la folle présomption.
C'était; au surplus l'expédition la plus formidable qu'on eût armée contre rind^>endance, et Torgueil de la métropole pouvait aisément l'abuser sur l'opinion générale des colons. Jusqu'à présent on ne voit que des poignées de patriotes acheter 1 émancipation d'un peuple versatile et mou, qui reçoit d'un œil indifférent la liberté ou l'esclavage ; effrayé du bruit de ses chaînes quand on le pousse au combat, et comme heureux de les reprendre quand elles lui donnent le repos. La Nouvelle-Grenade et le Venezuela renfermaient plus de trois millions dliabitans, dont la moitié, il est vrai, était retenue par les autorités royales. Mais les tadcols les plus rigoureux laissaient aux provinces libres plus de cent mille hommes en • état de porter les armes ; et pourtant Tindé-^ pendance n'a pas encore compté vingt mille défenseurs , tombés en combattant poiu* elle ,
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ou répartis sur les points meuacés. 11 laut, pour expliquer l'apathie de cette population bâtarde , en rappeler les élémeus.
Le rôle des indiens était encore tout passif: incapables de réclamer jamais leurs droits comme premiers possesseurs du sol , ils ne comprenaient pas que^'autres y défendissent une patrie. Quant aux esclaves , il eût été dangereux de les élever tous au dessus de leurs devoirs. Les habitans des plaines, métb, nègres libres ou zambos, avaient également à souffrir de chaque parti qui revenait vainqueur, et ne montraient d'attachement k aucun. L'égoïsme naturel de la classe marchande et des artisanSyla plupart mulâtres, se fortifiait des vices de leur éducation : une longue servitude flétrit les facultés intellectuelles, comme un principe délétère corrompt les sources (le la vie. Ces différentes castes, formant la grande majorité, se méprisaient entre elles, et toutes détestaient les créoles, espèce de patriciens qui ne les regardaient en effet que comme un peuple d'affranchis. La noblesse de la couleur blanche restait un objet de haine et un titre à Tambition. Le haut négoce, les magistiatures civiles et ecclésiastiques, étaient entre les mains de cette artsto^
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cratie, qui ue pouvait pas d'abord être assez généralement frappée des avantages de la révolation : les uns tremblaient pour leur fortune ; et qu'importait aux autres que l'encens fut offert à la divinité pair un sujet ou par un citoyen ?
L'inégalité des conditions^ la différence et le rel&chement des niœurs donnaient, comme partout, une masse de peuple composée de toutes les classes; elle était extrêmement pauvre, encore plus bornée, insouciante sur son état social, et seulement accessible à d'igno- . bles sentimens. Docile ou menacée , elle grossissait toujours la milice du pouvoir espagnol; mais les patriotes vainqueurs n'obtenaient son secours que par des largesses, et toiur à tour les mêmes individus servaient Tune ou l'autre cause ; la voix de la liberté n'était pas enten* due ; le despotisme retrouvait l'habitude de l'obéissance. C'est ainsi que pendant longtemps les républicains et les royalistes se sont disputé les hommes et le territoire : on voyait en quelque sorte deux états majors pour une seule armée.
Enfin on n'a pas oublié que la métropole avait condamné les Américains à ne connaître ni la protection de l'industrie, ni les secours
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d'une agriculture varice. Us étaient sans manufactures , sans arts ; ils n'avaient d'autres ressources que celles permises par la défiance du régime colonial. Tous les moyens de guerre étaient à créer; les armeô et le dévouement.
C'est la régénération d'un tel peuple qui n'a pas abattu un seul instant le courage de Bolivar et de ses compagnons.
Ils ont provoqué les premières insurrections, soutenu les premiers combats avec des hommes à demi nus , portant des bâtons ou des fourches. Pendant long -temps ils n'ont opposé que l'arme blanche aux feux européens; et l'Espagne admirait ici l'ouvrage d'une politique qui avait fait de ses fils un nouveau peuple d'indiens. Mais ces essais de la multitude et la persévérance des chefs donnaient de grands exemples , inspiraient une généreuse émulation , enfin apprenaient à vaincre. Les riches ont honoré le pays : l'or qui devait les amollir payait le fer qui fait les nations libres, tandis que les réactions sanglantes du pouvoir achevaient de provoquer le dévouement de toutes les classes; sorte d'éducation politique dans laquelle les contrées du nord ont montré le plus d'ardeur. Les Espagnols disaient « que les Vénézuéliens avaient non seulement tiré
Tépée, mais brisé Je fourreau, lorsque dans la Nouvelle-Grenade on se bornait encore à iaire dé l'éloquence.»
Le Venezuela continuait crarracher Télogeà ses oppresseurs. 11 était dévasté, non soumis. Les compagnons et les successeurs de Boves , en dédaignant de rétablir le gouvernement de la métropole , n'avaient pas même imposé ime autorité militaire ; c'était une exécution permanente de victimes signalées par la cupidité» ou enveloppées par la peur. Ils ne trouvaient de sécurité qu'assis sur des ruines , parce qu'ils n'obtenaient *de sujédon qu'au milieu des cadavres. La guerre devenait enfin nationale.
Des habitans timides , qui avaient appelé mo'dation la froideur de leur courage ; d'autres long-temps retenus par l'intérêt ou l'habitude , incertains d'ailleurs entre les devoirs domestiques et les vertus républicaines ; tous, frappés par la tyrannie, voulaient se soustraire à ses coups. Réfugiés dans les forêts avec leurs familles , ils empruntaient des sauvages ce geure de vie qui ajoute aux forces de l'homme jen diminuant ses besoins; ils allaient demandant leur nourriture à la teijo, et la vengeance au ciel.
Bientôt réunis en grand nombre , excités par le tableau de leurs misères, inspirant partout
la brainte d'une destinée pareille < ils attachèrent à leur cause le fougueux habitant des plaines, et de ce mélange des différentes castes on vit sortir une multitude de guérillas invincibles.
Tout ce qui prépare la déCedte des sdldats
européen^ semble combattre pour les llaneros. Us n'ont besoin ni de bagages, ni d'hôpitaux. Ili ne connaissent pas les chaussures; tout leur vêtement est un caleçon. Leurs rations se trouvent partout ,où ils s'arrêtent; ils. font rôtir la viande , et la mangent sans pain ; ils ne boivent que du lait ou du jus ^ palmier. L'Européen sonde les marais, mesure les précipices : le Uanero les a déjà franchis. La lance dont il se sert contre les bétes féroces porte la mort dans les rangs ennemis; il Â'a d'armes à feu que celles qu'il prend sur le champ de bataille.
Ces hommes jouissent de toutes les richesses du climat; ils en bravent tous les dangers. La plupart montaient des chevaux qu'eux seuls pouvaient dompter. Us tombaient à l'improviste au milieu des Espagnols , sans leur laisser jamais le temps de disputer la victoire. Leurs incursions subites , la ia|>idité de leurs mouvemens et leurs retraites précipitées les ont fait appeler Tcurtares de V Amérique,
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Dans le iioiiibre de leurs chefs, citoyens long-temps paisibles, alors soldats infatigables^
on distinguait Gede£k> et Monagas; Paez« d'abord dévoué pour les Espagnols, et qui avait puisé son indignation dans leurs rangs; Sâràab, qui repoussa les séductions du pouvoir avec un désintéressement antique. <||cupaient rintérieur du pay s , forçant toùjàùrsies Esps* gnols à se réfugier dans les forteresses des côtes. Us avaient dispersé en partie ces bandes
si brusquement organisâmes en janvier i8i4; Puy, Paiomo et Rosette n'existaient plus. Ce sont enfin ces redoutables guérillas qui s'opposeront à ce que Morilio uominait une pacification.