CHAPITRE II
De la PoptiUtion ooImbImmiiim à Tépoque de U <— IVemiart no jent d^kàkàiimmuA.
Plusieurs pays de l'Amérique ont reçu des noms européens : tantôt c'était pour proclamer la puissance du prince qui s'en prétendait le maître ; d'autres fois pour perpétuer la mémoire de rexplorateur , ou pour honorer un saint; enfin c'était encore une suite de cette opération de l'esprit qui soumiet les choses nouvelles à la comparaison des choses connues. Ainsi l'idée de Venise a donné celle de Venezuela , et nous ayons dit pourquoi.
De même on a voulu chercher des points de rapproch^ent entre-les habitans de cet hémisphère et ceux de l'ancien. Quelques observateurs avaient pu retrouver des Européens sur les'cftles septentriobales , visitées par les Scandinaves cinq cents ans avant Colon. D'autres
ont cru reconndiare des Chinois et des Malais
aux extrémités de l'ouest , et, comme une même race paraît avoir peuplé les contrées intérieures , ils n'ont plus hésité à faire venir de TAsie les premiers habitans de toute FAmérique. Ils apportaient en témoignage quelques moeurs , quelques usages analogues , et même plusieurs mots appartenant aux dialectes du vieil Orient; ils s'appuyaient surtout de certains traits de la famille mongole qui se rencontrent assez généralement dans la physionomie des naturels américains. Mais , en pressant la comparaison , on voit tomber les théories ingénieuses, et des différences positives s'élever contre toute parenté. De semblables discussions doivent rester dans cette partie de l'histoire du monde physique qui sera long-temps encore féconde en questions insolubles; et d'ailleurs pourquoi la nature, qui n'a déshérité aucune partie du globe, n'aurait-elle peuplé celle-ci qu'avec le secours des autres ?
A l'époque de la découverte, la Colombie renfermait une multitude de petites populations ennemies entre elles , et différentes de mœurs et de langage ; mais , à l'exception de celle des Caraïbes , elles se rapprochaient toutes dans un même examen physique, et voici sous ce rapport les traits communs aux indigènes
de ces contrées. Une tête grosse, la figure ronde , plus large que longue , et un peu convexe ; le front aplati , et le crâne peu élevé ; les yeux obliques , de moyenne grandeur , et sans expression; le nez effilé, les lèvres grosses, les dents fortes et la bouche très fendue; la pommette des joues proéminente ; les cheveux noirs, droits et longs , et ne blanchissant que dans un âge très avancé; une barbe rare et tardive , et peu ou point de poils ; la couleur de la peau cuivrée dans les montagnes, et bronzée dans les plaines; le corps large, les jambes petites et cambrées. L'habitant des côtes montrait une énergie féroce que n'avait point celui de l'intérieur ; ils étaient en général d'une force et d'une taille moyennes. Si les Espagnols les ont d'abord représentés comme faibles et débiles, c'était pour justifier une dépopulation qui n'avait d'autre cause que la rigueur et les travaux auxquels ils condamnaient une race d'hommes essentiellement pares.seux et mélancoliques.
Quant aux individus de ces hordes anthropophages qui se nommaient les calibis ou caribes, et dont on a fait Caraïbes^ ils étaient d'une taille haute et bien développée ; ils avaient les traits prononcés , mais farouches , et la couleur rouge-feu de leur peau achevait de leur donner
un aspect ettrayml : ils Tobtenaient en se frottant le corps avec de certaines plantes, qui les garantissaientencore de la piqûre des insectes* Doués d'une force supérieure à celle des autres înijigènes , ils ne parlaient de ces deraifsrs qii'^avec un profond dédain» et se disaient une mce privilégiée : ils avaient en effet le front moins étroit et plus arrondi , et leur genre de courage . annonçait une plus grande vigueur de résolution. On a retrouvé plusieurs d'entre eui^ la. tete de tribus paisibles qu'ils ament domptées. Leur langage, assez fortement combiné , a li^ssé des traces sur les bords où ils dominaiciil: c'étaient la Guajpase , le Paria et le Gumana. Tkt reste ils n'offraient pas une industrie {)l|iSja.ta#i* cée que Les>autres trilnis maritimes. / .m ^ri'■^
Telles étaient les deux races distinctes qui habitaient la Goiombie* La seconde la minorité. Eues pouvaient dénnflf «ensemble une population de, quinze . miltjiOTi»(4'ti»^ diYidus.> >. 1 . V u '.^ -V'-^v r '^'^rvsi^^HH
Leur situation morale offrait plus de variété: sur toutes les cotes^ des tribus aguerries et cruelles ; des peuplades agrestes et timides dans les llanos et au sein des forêts ; quelque industrie sur le penchant des Andes , et dans leur intérieur des sociétés naissantes. On a souvent
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retracé les mœurs des sauvages; toutefois ou se plaît encore à reprendre ce premier anneau de la chaîne intellectuelle.
Les hordes maritiiaes limitaient leurs territoires par nn rocher ou par Tembouchure d'un fleuve. Elles se faisaient des guerres à mort : la plupart mangeaient leurs prisonniers, d'autre» possédaient le malheureux secret d'empoisonnerleursflèches.
Tous ces- sauvages tressaient des lianes, courbaient les arbres , aiguisaient les cailloux , pour se procurer à la foÎA desinstrumens utiles et des moyens de destruction. Ils vivaient de la chasse et de la pèche, (le racines et de fruits. Les uns se retiraient la nuitsous des huttes, d'autre» couchaient dans les arbres; ceux-ci marchaient nu&; ceux-là portaient une ceinture de femllage, ou se couvraient de la dépouille de quelque animal féroce. Le sentiment dq la parure ne leur était pas étranger : ils se marquaient le corps de bizarres dessins, formés avec des herbes corrosives ; des plumes cPoiseau or-* naient leur téte; les dents du tigre qu'ils avaient vaincu leur servaient de pendans d'o«< reille; enfin ib roulaient For en gros anneaux * qui leur déchiraient les parois du nez. Ils avaient des fêtes, des réjpuisàances,' des dris
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pour signaler leurs yictoiresy et, ai Ton peut le dire , pour célébrer leur culte.
L'idée d'une puissance supérieure s*est re^ trouvée chez tous les barbares, mais seulement encore. comme un rôsultat^e la terreur et de la sécurité. Un sauvage explique le courroux des dieux par la tourmente des éiémensy et leur clémence par le retour d'un ciel pmr; le rocher qui Ta abrité devient pour lui un lieu sacré; il yoit une volonté dans la plante qui le tue comme dans celle qui le nourrit, et rend un égal homou^ge à ce qui lui par^t être oi| le bien ou le mal, dans l'espoir de se rendre et l'un et lautre favorables. Le temps modifie ces premières pensées, et voilà la source de toutes les mythologies.
Les naturels de la Colombie en étaient à ce point. Les astres d'abord, puis quelques plan* tes , quelques pierres , voilà les objets de crainte et de vénération chez toutes les tribus, et des victimes humaines étaient abondamment four* nies à ces divinités : c'étaient ordinairement des jeunes gens qu'on leur sacrifiait; d'autres fois les prisonniers. Le sentiment de sa propre conservation avait encore placé diaque tribu soos Tautorité d'un chef , dont les fonctions se bornaient à donner le signal et l'exemple du combat
contre les hordes voisines ; et ce dangereux honneur, disputé comme un trône, n'était accordé qu'après des épreuves qui attestassent le courage et la force du prétendant.
Les tribus errantes étaient nombreuses dans les llanos. Condamnées à cette vie nomade par les débordemens ou par les feux de l'équinoxe, elles allaient cherchant une terre propice , sans jamais laisser s'amortir leur goût pour l'état sauvage ; elles fuyaient comme un danger les tribus sédentaires qui s'imposaient les moindres soins. Ces dernières exerçaient quelque industrie, et cultivaient depuis long-temps le maïs , la cassave , ainsi que le coton , dont elles formaient de grossiers tissus. Les unes et les autres, à l'arrivée des Espagnols , se sont réfugiées encore plus avant dans les llanos et les forets, où , après trois cents ans, on en retrouve les débris sous les mêmes noms, et dans le même état qu'au seizième siècle.
Une civilisation , cachée dans la cordillière des Andes, créait enfin des sociétés. Elles étaient régies par des princes désignés sous le nom de zippas , et leur réunion politique formait l'empire du Cundinamarca, pays vaste , riche et peuplé, qui reconnaissait pour souverain le plus puissant de ces zippas : c'était une espèce de
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gouvernement £éodal. Son chef sapréme avait
une cour moins brillante que celle des incas , mais qui pourtant jetait une sorte d'éclat. La capitale était animée, spacieuse, et passaMec ment ordonnée dans ses constructiouè; elle portait le npm du roi, Bogoiu. D'antres âtét^ comme Tancien ne Tunja , étaient également rentiarqu^les ; mais la cupidité de^fjf^enàm cou* quérans a rendu pins célèbre le témplè de Se^ gamoso y tout resplendissant de métaux et de pierreries : il était dédié au Soleil. .Da resia^ toutes ces villes ont été pillées et détruites avant qu'on ait pu en apprécier les mœurs^ l'industne et les monumens. . y*ru^: vj,
Parmi les nations soumises au gonremement du roi Bogota /celle des Hoscés ^ît b/pto* nombreuse et la plus éclairée. On y voyait l'eù- £ance des arts. Des colonne» ék|réeS(eii^ii^<m U^ux, èt «epr^màmt iiFmforiâéSt attestent du moins, qu'ils savaieiit xalciil^ Jb temps. Une sorte de calendrier tracé sur là pierre, et quelques autres objets qu'on a retrouvés depuis , prouvent encore que leur imagination s*ouTrait aux élémens de la sculpture. Us fabriquaient des pièces d'orfèvrerie. L'agriculture était chez eux en grand honneur, et réunissait leurs bourgades par les liens
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d*un intérêt commun. Les demeures y étaient commodes. Le cost^me du peuple avait de la décence; il était plut riche pour les magistrats.
Ces indigènes > si intéressans à observer, avaient des lois orales qui se transmettaient respectées de famille en famille. Ils adoraient aussi les astrts,mais sous la représentation d'une grande divinité nommée Bochica : elle avait des temples et des ministres. L'adoucissement des mneurs leur avait fait sentir l'horreur des sacrifices humains, et leurs prêtres, pour concilier cette juste répugnance avec les rigueurs duculte, s'étaient du moins avisés d'une surprise toute philosophique; ils dressaient certains oiseaux à répéter quelques mots de la langue du pays, pub les consacraient au service des autels ; et les Moscas étaient persuadés que leurs divinités les recevaient comme des victimes humaines.
l/cs Musos , autre nation du Gundinamarcay toujours en guerre avec les Moscas , ne différaient guère de ceux-ci qu'en un point ; ils n'avaient ni dieux ni culte. Leur seule tradition portait qu'un être, nommé habitant Tune des rives de la Magdalena, s'était amusé à former des figures humaines en bois , et que , les ayant jetées dans le ûeuve , elles en étaient res-
sorties hommes ou femmes, libres de lears volontés ; et la population du pays en avait été le résultat. C'est chex les Muzos qu'existait,
sans qu ils en expliquassent la source , ce singulier usage qui obligeait la femme à battre son mari pendant la première lune de leur union.
£n suivant les Andes vers le sud , et jusqu'au delà de la ligne , on découvrait la source des lumières qui perçaient dans ces pays ; elle était au Pérou, où conduisait une civilisation souvent interrompue par des pays encore déserts , mais toujours, croissante lorsqu'elle se montrait. Ces divers peuples étaient d'ailleurs en guerre avec les incas, déjà maîtres du^ Quito,, et le Gundinamarca paraissait devoir aussi fléchir un jour sous la domination péruviei^ne,^ dont nous parlerons plus positivement en son lieu , parce qu'elle était assez formidable pour que les Espagnols ne pussent en détruire le souvenir. Il en a été de même au Mexique ; mais partout ailleurs où ils ont pénétré durant les premières années de la découverte, et notamment dans la Colombie, le système de destruction qu'ils avaient adopté laissera à Thistoire un étemel regret.
D'abord en petit nombre daus un monde tout nouveau, tout extraordinaire, au milieu
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d'une immense population sauvage , ils ont pu (Croire que leur salut était attaché à Tanéantissementde ces hordes féroces qui en défendaient les côtes. Soldats courageux , ils ont obtenu la victoire sur le corps de leurs ennemis ; mais, Vandales de Fautre hémisphère , ik ont désholioré leur conquête. -
En vain-les naturek vaincus , même les plus soupçonneux, se montraient fidèles à la foi jurée; dès qu'il cessait de tuer, l'Espagnol trahissait les plus saintes paroles , afin de satis&ire encore à sa passion stupide pour le carnage. Il promettait la vie én échange de trésors, et les indigènes s'empressaient d'apporter tout l'or qu'ils possédaient : on feignait alors de çroire qu'ils en avaient dérobé une partie , et les malheureux étaient livrés aux tortures les plus affreusement combinées. Le roiBogoUpérit ainsi, après avoir rassemblé entre les mains du vainqueur toutes les richesses de ses états; mais comment apporter une. maison d'or? On pré*tendait qu'il l'avait promise.
Un indien était-il accusé de révolte, on sacrifiait toute sa tribu. Des populations entières venaient implorer la paix $ elles recevaient le même traitement que si elles fussent accourues rebella : Tabseiice du danger donnait seulement
plas de lâcheté aux bourreaux;, rangées par ceutaines , les victimes étaient fusillées , ou pré* / cipitées du haut des rochers. Les Ëspagnob s'étaient donné pour auxiliaires des chiens dressés à la chasse de l'homme , et quelques historiens rapportent les exploits de ces animaux, qui faisaient , disent-ils , a plus de besogne que les soldats. »Les chiens servaient encore de gardiens k ces troupeaux d'indigènes qui accompagnaient les vainqueurs dans leurs excursions, et dont ils portaient les bagages. Lorsque l'un d'eux tombait accablé de fatigue, ou déchiré parles dogues, on le laissaitmourir sur laroute, et, soit dans les haltes, soit même an sein des villes , on eut pendant quelque temps Thorrible usage de tuer des indigènes pour servir de nourriture aux chiens.
Un dernier fléau deyaithàter lamine de cétte population. Séparés violemment de leurs familles, choisis et parqués comme des brutes, les naturels fiarent distribués par lots entre tes colons , qui les employèrent à arracher For des entrailles de la terre , ou à plonger au fond des eaux pour y recueillir des perles. Mais les Indiens sortaient d'une longue oisiveté, et d 'ailleurs leur énèrgieii'était perdue avec leur liberté et leurs affections; ils ne purent supporter
d'aussi pénibles travaux, qui se compliquaient encore des traitemens les plus sévères et des plus dures privations. On fut contraint, après six mois , de former de nouveaux lots. Bientôt ce recrutement eût été impossible : on s*en aperçut , et , à l'exemple de Santo Domingo , qui déjà avait fait les mêmes épreuves, des nègres furent amenés dans la Nouvelle-Grenade et le Ven^ zuela. Cette autre violation du droit naturel sourit à l'avidité des colons ; un seul noir dans les mines remplaçait plus de quatre indiens. L'humanité n'était point satisfaite; mais, pinsqu'il fallait de sanglans trésors aux yainqueurs, elle recevait d'eux moins d'outrages: doué d'une force et d'une soumission qui lui permettaient de braver le climat, les Catigues et Tesclavage, l'Africain ne venait point trouver la mort; il sauvait les restes de la population colombienne , réduite alors au dixième du nombre qu'elle offrait à l epoque de la découverte. Nous verrons plus loin si ces débris» toujours dignes d'une généreuse, pitié, ont ajouté à l'intérêt que pouvait inspirer leur premiw état.