CHAPITRE PREMIER
CauNCS et préludes i]r la R»-vohiliou. — Situation de l'Espaj^ne. — Insurrections dcne la Nouvelle-Grenade. — Indépendance du Venezuela.
Trois causes principales ont préparé l'émancipation des colonies espagnoles : la politique de l'Angleterre, qui s'attacha constamment à ébranler la domination espagnole dans le nouveau monde; l'indépendance des États-Unis, qui apprit aux Américains du Sud à soupçonner aussi une dignité nationale; enfin la révolution française, qui éclaira l'univers. Mais il faut à tous les peuples des commotions intérieures pour justifier à leurs yeux l'autorité des exemples; elles naîtront ici des désastres de la métropole et de son impolitique.
Ces mobiles auraient encore été impuissans
pour obtenir à l'émancipation le concours de
tous les efforts. La multitude était privée des
véhicules qui portent à la gloire ; elle n'avait à défendre ni parens, ni souvenirs, ni patrie.
Quels ancêtres pouvait nommer le £ls d'une indienne ou d'une africaine? La couleur pure ou modifiée de sa peau lui apprenait seulement qu'il devait le jour à un esclave, ou à l'un de ses maîtres; la mémoire n*est plus qu*une douloureuse faculté quand elle s'ouvre par le malheur ou par la honte, et le soi même n'insjMre qu'un fiiible attachement lorsqu'on n'y trouve qu'un asile. Cette foule méprisée serait restée étrangère a tout orgueil national sii'aristocratie ne l'eût enfin élevée jusqu'à elle. De là une lutte 'si longue, et tant d'hésitations, tant de sacrifices, pour consacrer ce triomphe de l'égalité. Il ne pouvait résulter que de la révolution des idées, toujours lente, maià qui seule détmnineles régénérations politiques.
Depuis long-temps le oommerce iatarl<^ portait aux colonies les titres du genre humain : Montesquieu, Voltaire et Rousseau, Raynal, éclairaient le nouveau monde. La triple ligne des douanes, la surveillance domestique, les peines sévères qui menaçaient les possesseurs de livres prohibés, tous ces obstacles étaient bravés comme des dangers héroïques. De jeunes nobles, des pèresdef&miile, des prêtres mêmes
devenaient fiers d'être initiés dans les sciences nouvelles. Honteux de leur réputation d^ignorance , ils saisissaient le passage d'un Européen avec le même empressement qu'on cherche un témoin de sa gloire ; ils entraînaient Tétranger dans une chambre écartée , et là découvraient à ses yeux les œuvres d'un philosophe firançais, gardées par le mystère et l admiration.
£n apprenant à honorer Tobéissance autant qîf ils avaient révéré le pouvoir, les créoles aper» cevaientenfin toute la faiblesse d'un gouvernement appuyé sur Tignoranoe et l'oppression; aussi ce pouvoir était-il ébranlé avant les premers combats de l'indépendance : on en connaissait le$ ressorts; il tombait devant une pensée.
L'Espagne elle-même , par une heureuse inconséquence de sa politique, parut vouloir commencer l'éducation de la multitude. Elle avait sans doute de justes hostilités à exercer contre la Grande-Bretagne; mais la saine diplomatie n'admet de représailles qu'avec des dédommagemens; et tandis que les possessions anglaises offraient k sa vengeance une vaste carrière, elle allait concourir au triomphe d'une cause qui Isahissait à la fois ses principes et ses intérêts. Ainsi les ports de la Colombie s'étaient ouverts
68 HISTOIRE à ces flottes françaises qui portaient aux Etats- Unis les premiers amans de la liberté, instruisant à leur culte tous les peuples qu'ils visitaient ; ainsi l'Espagne envoyait ses soldats dans le nord de l'Amérique pour y recevoir de plus près les leçons de l'indépendance. Fiers d'avoir combattu un despotisme étranger, ils en rapportaient la haine du despotisme national.
Un impôt avait provoqué l'affranchissement de la Nouvelle-Angleterre; c'est un impôt qui donna, en 1 781, le premier exemple d'un soulèvement dans l'Amérique espagnole; et c'est une province de la Colombie qui en fut le théâtre. Ce droit portait sur la vente des effets d'habillement; il venait d'être introduit dans le Socorro , situé entre Tunja et Pamplona , au nord de Santa Fé. Déjà épuisée par tant d'autres taxes , la population refuse de s'y soumettre; elle prend les armes, et marche sur la capitale.
Un engagement, même favorable aux troupes de la métropole, aurait appris au peuple à faire l'essai de ses forces. Ce danger fut senti, et l'on eut recours au plus puissant ressort de l'autorité espagnole. Les pieuses et éloquentes remontrances de l'archevêque de Bogota suffirent pour dissiper une insurrection qui paraissait formidable. Un aussi grand service obtint
k 6e prélat la dignité de vice-roi. Quant aux rebelles, on reconnut iei4' soumission en les envoyant respirer l'air empesté des savannes, et la population de Socorro, d'environ cent cinquante mille habitans , fut ainsi décimée.
- La métropole crut avoir fait un salutaire . exemple : ce n'eût été qu'un appel au courage ches des peuples* Inoins énervés par le despo* tisme. Plusieurs années s'écoulèrent. La révolution française avait éclaté. Une de ses premières déctaracimiidesdroiis def hômffibyj^ un éclair au milieu de cette niasse si impénétrable à la liberté , reçut de ferveïïis hommages dans la résidence même du vice-roi; elle y fut traduite, multipliée, et se grava (ians les esprits litèc le souvenir de la fermentation et des ri» gueuTS qu elle avait provoquées : plusieurs hahlÊt$ij§^'SKÊÉaL'Fé^ parmi lesqn^ on*reMr<^ ^laît déjà Narine et Zea, furent envoyés les fers Htùk pieds en Espagne. ( 1 794-) ' ^ '
^iiiKarino sut tromper la vigilance de l'éscortte; 'H Sf rendit en Angleterre, où la protection de 9itt, secrète ou déclarée, était acquise aux* in-L alfr^ns espagnols. En 1796, d'après un plan concerté avec ce ministre , Narino revint dans la Nouvelle-Grenade pour y préparer rinàttr* fection. Il échoua, et reprit ses fers. ^
Mais l'Espagne, bien plus que ses colonies, s'était vue menacée par l'explosion patriotique des Français, et tandis que ses gouverneurs d'oAitre-mer lui livraient les premières victimes d'une liberté encore timide, elle confiait à leur surveillance ceux de ses citoyens qui prétendaient la rendre accessible aux principes révolutionnaires. Trois d'entre eux avaient été renfermés à La Guayra, devant Caracas. C'étaient de jeunes officiers , pleins de courage et d'éloquence. Ils séduisent, ils entraînent les troupes commises à leur garde , et font parmi le peuple de nombreux partisans : leurs projets sont vastes; ils proclameront tout aussitôt la république. Cette audacieuse entreprise fut déjouée et punie; néanmoins on lui doit d'avoir formé, dès 1 797, l'opinion qui est restée dominante dans le Venezuela. Les principaux conjurés , Gual , Cortes y Campomanes , Espana, étaient parvenus à se soustraire aux rigueurs du pouvoir; mais le dernier, ayant imprudemment reparu à La Guayra deux ans après , y trouvti la mort sur un échafaud. Espana avait été arrêté dans une retraite ouverte par le dévouement conjugal ; l'autorité condamna sa femme à une détention perpétuelle.
Lescitoyens s'essayaient isolément aux vertus
civiques, et le despotisme s'enivrait d'exécutions, lorsqu'on crut u n moment, en 1 8o3, que la métropoleetlescolons se verraient engagésdans une guerre commune contre les naturels du pays. A Giiamote, village du Quito , les indiens sentirent se réveiller tout à coup leur vengeance contre les blancs. C'était aussi à Toccasion de quelque taxe nouvelle. De nombreuses tribus montagnardes entrèrent dans cette conspiration , tenue plus long-temps secrète qu'on n'aurait pu le croire d'hommes aussi stupides. Leur projet était de surprendre les créoles à Timproviste, et de les égorger. Au signal donné, ils se répandent comme un torrent, laissant le feu et la mort sur leur passage ; mais bientôt ils manquent d'ensemble, se dispersent ou demandent grâce. Les indiens révoltés ont été anéantis , eux et leurs villages.
On ne pourrait guère condamner une insurrection des naturels qui aurait pour objet de ressaisir la propriété du sol; mais l'indépendance sauvage que tous réclament, et qui s'est conservée intacte chez les tribus non réduites, ne semble-t-clle pas les priver de l'intérêt qu'inspire la défense d'une pairie? L'affaire de Guamote n'avait du reste aucun rapport avec les événemens qui agitaient les colonies. . .
-ji HISTOIRE
MLraiicla se préparait à donner au parti républicain une nouvelle impulsion. Ce général, né à Caracas , en était sorti fort jeune , cherchant l'instruction et la gloire. Défenseur de la liberté aux États-Unis , courtisan désintéressé auprès de Catherine de Russie , soldat et aventurier politique en France, il s'était montré zélé patriote à Londres , où il avait long-temps sollicité des secours pour Taffranchissement de son pays. La retraite momentanée de Pitt, la paix d'Amiens , l'attitude de la France sous son premier consul, enfin des intérêts particuliers en Europe, de 1800 à i8o5, étaient venus distraire la sollicitude du cabinet anglais pour les insurgens espagnols. Miranda, qui avait déjà vu deux expéditions lui échapper, redoutait de nouveaux obstacles; il réunit de faibles ressources , et , de concert avec les colons espagnols réfugiés aux États-Unis , il entreprit en 1806 une descente sur les cotes de Caracas.
Il n'amenait que cinq cents hommes ; mais il comptait sur les progrès de l'opinion. Débarqué à la Vela de Coro, il met en fuite douze cents soldats royalistes , surprend plusieurs places, et fait un appel aux républicains. Ils hésitenl; le nïomtnt de la lil)erté est perdu.
Jm insui^eiift se retirent. Miranda et ses compagnons avaient fait leur devoir; le peuple ne comprenait pas encore le sien.
. L'idée de se séparer de la mère patrie portait dans l'âme des colons une^ inquiétude égale à oisUe d'un enfant qui s'éloigne pour la première fois de sa famille. Elle leur avait inspiré divers projets de conciliation , humblement transmis M ponvrâr, et Fon eil attendait une réponse quand Miranda parut avec son expédition. Â cette époque une simple réforme aurait été reçue avec gratitude ; mais l'orgueilleuse métropole ne croyait devoir aucune concession ni à ses sujets, ni au temps. Léè malheurs de r invasion étrangère lui feront-ils enfin reconnaître et le prix et les devoirs d'une tutelle aussi généreusement offerte?
La cour de Madrid , unie à la France pour protéger la liberté américaine contre TAngleterre , liguée depuis avec le cabinet de Londres contre la liberté triomphante en Europe, mais contrainte presque aussitôt , par la France république, à consentir le traité de paix offensif et défeosif de 1 796 , était restée l'alliée de cette d^nière puissance , qui ne Tassociait guère que comme tin instrument à sa domination :
Napoléon gouvernait. Cette marche précipitée
des évéuemens, ces alliances successives avec rinsorrection, avec la république jet Tempire,
avaient laissé TËspagne arriérée de plusieurs ^ siècles.
Un peuple de prêtres et de pénitens, des soldats fanatiques et des nobles séditieux; un favori de la reine, aventurier san» capacilé, tenant les rênes de l'administration politique; un prince débonnaire, heureux du seul titre de roi , le disputant à Timpatience de son hé^ ritier, y et ne le trouvant plus que dans ses protestations; enfin une monarchie sans force au dedans, sans considération au dehors; de Torgneil et de la misère', de grands souvenirs étouffés sous des superstitions dégradantes ; voilà quel était alors 1 héritage de Charles-Quint; voilà comment les petits-fils de Louis XIV ont appelé les regards d'un autre grand roi, et Uvré la Péninsule à une nouvelle guerre de la succession.
Napoléon, dans cette circonstance, semblait du moins conc^ier les vastes projets de son ambition , l'honneur d'un trône que la France avait fondé, et surtout l'intérêt d'un peuple qu'il jugeait susceptible de renaître k la grandeur. Le résultat fit condamner sa politique. Mais si tous les succès n'arrivent pas justifiés
devant l'histoire , toutes les défaites ne s'y présentent pas suivies de la vindicte contemporaine; et déjà l'bn reste incertain s'il faut reprocher à Napoléon une usurpation déloyale , ou plaindre les Espagnols d'avoir repoussé une entreprise généreuse.
Quoi qu'il en soit , ce sont les divisions de la maison d'Espagne qui ont provoqué l'intervention impériale. Charles IV demandait vengeance contre son fils , Ferdinand un appui pour se maintenir sur le trône de son père. Ils accoururent à Bayonne également empressés d'intéresser leur juge, et donnèrent à l'Europe ce déplorable spectacle d'une famille qui faisait asseoir sur de honteux débats les destinées de plusieurs peuples. La grandeur même des desseins s'affaiblirait devant ce mépris des volontés nationales. C'est là seulement, à la vue de ces maîtres de l'Espagne et des Indes, que Napoléon eut la pensée de transporter dans sa dynastie le système de Louis XIV ; et cette entreprise ne lui paraissait pas plus téméraire que celle qui aurait eu pour objet le maintien des Bourbons : la morale des trônes lui défendait de reconnaître Ferdinand , et Charles IV restauré ne laissait espérer que des protestations ; l'Espagne avec ses princes ne pouvait échap-
per à la guerre civile : il résolut de lui donner une nouvelle mônarchie. '
CharieslV vengea ses clieveûx blancs en déshéritant ses fils. Un dernier acte de sa puis-* sance royale proclamait Napoléon son successeur en Europe et dans les Indes, et le montrait aux peuples comme Tunique moyen de salut et de prospérité que leur envoyât la providence. ( Mai 1 808. )
Mais les donations entre rois ne stipulent jamais le consentement des peuples; aussi les droits transmis de cette manière ne s*bffirent-ils qu'aux dédains ou à la iiaiue tant qu'ils ne sont pas couverts de la sanction nationale. Elle manqua à Napoléon. Cependant il flattait lés grands; il reconnaissait les droits du peuple, et les fixait dans une constitution libre ; il sup> primait la perception des taxes qui avait élevé Une barrière entte chaque province; il réveSlait le commerce , l'industrie et les arts ; il appelait les colonies au partage des lumières, de l'honneur iqu'il rendait k toute la nation. Mais d'un autre côté il occupait le territoire par ses armées, et le trône par un de ses frères; enfin il imposait ses bienfaits, et le plus grand de tous , celui que détendaient la raison et Thumanité, venait encore ajouter l'épôuvante^u
sacrilège à l'horreur du joug étranger : Napoléon avait aboli cet odieqx tribunal de Tinqui-
sition , que les seuls Espagnols pouvaieat regretter.
Exaspérés par leurs prêtres, qui combat-
taiei^t^QU^-méme& pour rignorance et le iauattsiiiii lQakimei On combat pour des dieux protecteurs; soutenus, excités par l'Angleterre, qui jy^engeaitr son .<x»auuerce du blocus continent) étméê au noin dè leurs princes, qui les avaiepij abaijidonnés, ces malheureux peuples étaient en proie à tous les crimesi qui ont la religion pour prétexte, à toutes les calamités de lèvgMOÉra iélrai»gèi^ iet. des dissensions civiles; él«ébl'€Nftvêiiioiile raux< causes qui les tenaient ainsi i^chirés^çiUre Fambition d*un prince MtiqueNiiû^tfdiaipoliëq^ d-un^ Qatiolii;»Arr chande , on ne peut eii accuser que le règne lffpri;fRynrr F"-**^^*^*** fils contre^ison |jèfe.'lies peupkiSfM4éivo«ieiit;rajràmei]Ét)pio^ ieur pat]^/^ii ne.' v ; - .h (.-i
r PiliiiiliÉiiiihiw ànarcfaÉ&pk]flieur% pour voirs s'étaient élevés. Le gouvernement du roi ioi^b J^f^^ guèri&.qil| JvsfVflcser Je^ fi^Hèft ^ufvse^ véfugiev daaS)léS) campé* Méh j^j^P^^^^^^ y VI 1 1 ft , avaient des> juntes , une régence, qui prétendaient agir àu nom de la
nation ) ou comme représentant le (ils de Charles IV.
Elles conservaient du moias Tesprit de la métropole à Tégard des colonies; c'étaient tonjours la même in jnstice , les mêmes prétentions; et l'on verra sans doute avec autant d'étonnement que d'intérêt les colons refuser la liberté d'une main étrangère , demandera la mère patrie de les associer à ses malbeurs , et trouver encore unemarfttre qui redoutait que le partage de son infortune ne les élevât jusqu'au partage de ses droits.
A la nouvelle de ces grandes circonstances, les provinces de la Colombie s'étaient diversement agitées. Partout on en espérait quelques chances favorables aux garanties civiles et commm:iales ; peu de personnes osaient y tcw l'occasion ou le signal de l'indépendance; la majorité restait incertaine entre l'obéissance et rinsubordination, entre d*aneiens devoirs et de * nouvelles pensées. Du reste on ne peut guère trouver dans cette conduite ni mouvement gé> néreux ni calcul prévoyant; il n'y avait qu'incertitude et Êûblesse , et l'imitatioirdevait alors être le point de départ, puisqu'elle égalait déjà le peuple des colonies au peuple de la métropole. Ainsi la résistance à l'étranger, le dé-
vouement à Fautorité déchue, la création de pouvoirs agissant en son nom , parurent être rexercice naturel des droits dont on jalousait la communauté.
Les délégués de Tancienne monarchie espagnole se montraient disposés à reconnaître l'autorité du roi Joseph; elle garantissait leurs prérogatives, et les aidait à comprimer la fermentation des esprits. Le peuple , au contraire , sourd aux avantages politiques que lui promettait le nouveau monarque , brûlait ses proclamations, et chassait les agens français. Les envoyés de la junte espagnole n'obtenaient pas non plus Fobéissance qu'ils réclamaient ; le zèle pour la métropole dégénérait en sédition.
Quito prit l'initiative. Une junte indépendante , et qui pourtant reconnaissait la souveraineté de Ferdinand Yll, s'éleva dans son sein le 10 août 1809. Elle signala son autorité en ordonnant l'arrestation du président et des membres de l'audience royale. Mais le vice-roi de la Nouvelle-Grenade, s'étant aussitôt concerté avec le vice-roi du Pérou, environna de troupes cette population, qui se montrait à la fois insurgée et fidèle; elle fut réduite par les armes, secondées de la trahison. Au mépris d'une amnistie qu'avait jurée le président Ruiz
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de Castillo, Quito vit ses preniiers citoyejas chargés de fers , et massacrés dansleurs prisons par les soldats venus de Lima. Le mouTeroent patriotique avait eu pour chefs le marquis de Sdva Alegre, Salinas, Aguilera, Manuel Quiroga.
Plusieurs mois s'écoulèrent ou dans l'hésitation, ou dans le calme de la terreur; mais
en 1 8io, par suite du graud exemple que don- . nait Caracas , l'insurrection devint à peu piiës générale. Les habilaas de cette ville avaient long-temps sollicité du capitaine général Ëm*paran la formation d'une junte à l'instar de celle d'Espagne ; leur demande restait éludée, lis s'emparent de la pe|>sonne du capitaine, ils nomment des députés , et forment un corps municipal. Cet autre pouvoir proclamait aussi Ferdinand ; mais en même temps il exerçait des droits qui détruisaient ceux du prince: par ses premiers actes il abolit l'esclavage y il déchaT'^ gea les indiens de tout tribut , et déclara libres le commerce et l'agriculture. L'insurrection de Caracas avait pour acteurs principaux Martin Tobar, Mariano Montilla, le chanoine Cortes Madariaga , le marquis del Toro « son frère don Fernando, et l'ecclésiastique don Roscio. Elle l^clata le .19 avril, un jeudi saint : cettO'date ne
DE LA COLOMBIE. 8t
restera pas sans importance chez urv peuple d'origine espagnole.
Les villes du Venezuela se réunirent presque toutes à ce gouvernement, qui fit ainsi connaître le but de son institution : « repousser les prétentions de l'Europe et les intrigues du cabinet français; soutenir, autant que possible, la dynastie légitime; soulager le roi Ferdinand quand il sortira de captivité, et conserver la gloire du nom espagnol en offrant un asile aux réfugiés de cette nation généreuse. » Ces paroles exprimaient déjà assez le vœu d'une indépendance complète. Bientôt on le manifesta plus fortement par une sorte de déclaration de guerre à la métropole : on envoya des troupes contre les provinces dissidentes.
Santa Fé de Bogota prit d'abord une voie plus monarchique pour tenter son affranchissement. On rendit à la province le nom de Cundinamarca,en lui conservant le titre de royaume et la souveraineté espagnole ; on laissait même l'autorité suprême entre les mains du premier délégué de la couronne. Mais ce vice-roi, don Amar, bientôt accusé d'intelligence avec les agens du roi Joseph, fut envoyé comme pri- ,
sonnier à Carthagène, et ces événemens de
$f HISTOIRE
quelque» jours, eu juillet 1810, ameuèreut eafin une sorte de gouvernement démocratique, moins jaloux de la liberté du pays que des jH^érogatiye» de l'ancienne capitale. Le mouve* ment insurrectionnel de la NouveHe-Grenade s'opérait sans aucun ensemble; partout on se disputait la- suprématie; c'étaient autant de* juntes sans mission , et de petites républiques sans liberté. L'anarchie régnait; malheur iné^ vitable, nécessaire peut-être, ches toutes les nations qui sortent d'un long esclavage : si dV bord elle remue les passions commlunes et turbulentes , elle découvre et fait ensuite briller ces passions nobles, désintéressées, qui répsr rent et consolent. Du reste , et il faut le répéter comme un éternel témoignage en faveur des classes éclairées, c'est l'aristocratie qui fiûsait la révolution : alors du moins l'obéissance du peupla n'aurait été qu'un hommage aux supériorités morales.
Cependant la junte centrale d'Ëspagney.el^ frayée de voir les colons marcher ainsi à<leur émancipation , voulut en même temps les flat<* ter et les soumettre. Elle les déclara , par un décret solennel , égaux en droits aux habitans ^ de la Péninsule; mais, pour premier gage de cette concession, elle leur fiiisait enjomdre de
se bora^jr à rqconqaître Ferdinand, et d'annulé lou|:e aiit|«e délibération. On demanda à la junte centrale les conséquences de ^on décret: « 10 La représentation nationale de chaque partie de l'Amérique espagnole sera la même , pour la formç et la manière , et sans aucune diatiaction , quç pour royaume et les î|es de rjEspagne européenne, a® J^s ipdigèqe^ libres lej» babitans de TAméiiqoe pourront cultiver leur sol comme ils le voudront; on çi^aouragera l'induiitrie par d^s licences ; les manufistctures et les arts recevront tous leurs développeme^s. 3^ L'Amérique espagnole aura la lib«r|é d*e^porter ses productions» eo nature ou manufacturées, à la Péninsule 9 ainsi qu'aux Qfitipns neutres ou amies, et d'importer en échange ce qui lui manquera. 4^ Il y aura liberté de commerce entre FAmérique espa- {pp)e ^t l^s établissemens espagnols de TAsie.
Tout estanco ou monopole au profit du roi 9er^ rempl^çé par up droit légal. 6^ Tous le^ Amériçains^ espagnols seront concurremment él^gibies, avec les Espagnols, à tous les emplpif honorifiques çff. rétribués, ^it à la pour, soit dans toutes les parties de la monarchie. 7« Lt^ fnoitié dp^ cb^rges publiques ^era confiée 4 4es /ipjets espagnols nés en Amérique. »
Ce projet de redressement , qui montre assAez quelle ét^it la condition des colons , révolta rorgueil castillan. Le Venezuela fut déclaré en état de blocus par la régence. Bientôt après TAngleterre offrit sa médiation , que les Gortès refusèrent, « comme ne pouvant qu'être intéressée. » Les propositions des Américains, enfin discutées en famille dans le mois de février 1 8 1 1 , furent en partie rejetées par ces mêmes législateurs que TEspagne avait réunis pour fonder les libertés de toute la nation. La question des colonies n'a jamais été comprise dans la Péninsule : on a vu toute une population rebelle où il Csdlait seulement distinguer une minorité instruite par le temps , et au lieu d'appeler les créoles au rang de citoyens devant la mère patrie , on les a contraints de chercher ce titre au sein d'une nation nouvelle.
Le signal de l'indépendance est sorti jde tant de mépris. La junte de Caracas décréta aussitôt qu'un acte constitutionnel serait soumis à l'acceptation du peuple, représenté par un congrès. Mais les premiers pas dans la science législative devaient encore être unefimitation. Sans apprécier la différence des mœurs et du caractère des deux peuples , frappé seulement de la prospérité des États-Unis , le comité de consti-
tution adopta comme eux une fédération de
proviuces. Cependant il faut remarquer, à l'avantage des députés du Venezuela, qu'une jeune opposition sentait les vices de ce système, fia vorabie à des peuples d'un esprit calme et méthodique, mais qui peut devenir une source d'inimitiés et de rivalités chez ceux qu'une inquiétude naturelle porte à tous les genres d'émulation.
Le général Mirauda, que la liberté avait retrouvé au nombre de ses fondateurs, s'était prononcé contre le gouvernement fédératif; mais, par un inconcevable renversement de ses principes populaires , il proposait une aristocratie que la métropole aurait elle-même approuvée. Miranda regardait sans doute comme impossible Téducatiou de la multitude:
l'outrage qu'elle^ en ressentit prouva qu il s'était trompé.
Bolivar se distinguait aussi parmi les premiers libérateurs de sa patrie, et son opinion
déjà connue^ autant que l'élévation de son caractère , auraient condamné ce partage du territoire en petites souverainetés ; peut-être même eût-il fait prévaloir dès cette époque rétablissement d'une république où l'unité laisse en coainiun les dangeiib et les dévoue-
mens, les prospérités et la gloire. Une mission importante, qu*ii partageait avec Louis Lopez Mendez, le retenait en Angleterre; ils y sollicitaient la protection britannique pour leur lloUveau goUyemement
Le Congrès s'assembla , et le premier acte de la Tolonté nationale fut de proclamer Tindépendance des provinces de Caracas et du Venezuela , et de les constituer en états républicains ( 5 juillet 1811). Le manifeste qui appuyait cette délibération rappelait la conduite de la métropole pendant trois siècles y ainsi qtie les propositions de i*edressement que les Gortès avaient rejetées.
Après quelques mois de discussion , le projet du comité fut adopté et promulgué par le Congrès. Cette constitution liait les provinces entre elles par des garanties respectives. Le pouvoir législatif et le droit de paix et de guerre étaient confiés à un sénatet à une chambre des représentans. Trois ministres, choisis par les députés du peuple, exerçaient le pouvoir exécutif, et nommaient aUx emplois administratifs et militaires. Ils étaient responsables. Les droits de Thomme, Tégalité de totis et la religion catholique formaient les bases morales de cet acte d'union.