CHAPITRE II
'l'rembkmeDl de terre de Caracas. — Reprise du Ven«iweU par
les Kspagnols. — Bolivar.
L'indépendance du Venezuela n éclaira point la métropole. Elle y vit seulement un nouvel acte de rébellion dans une colonie isolée, indigne d'éveiller la prévoyance politique , ne réclamant que l'emploi de la force. Des troupes, des vaisseaux se réunirent à la voix des Cortès ; et, comme si tous les genres de fanatisme devaient être l'héritage des générations castillanes, les chefs de ces armemens fratricides se montraient animés de l'esprit des premiers conquéransdu nouveau monde : les colons, fils de l'Espagne, n'étaient plus à leurs yeux que de barbares indigènes qu'il fallait tuer ou soumettre. Ainsi le peuple de la Péninsule , déjà épuisé par la défense de son territoire , fera désormais deux parts de ses efforts et de son sang : en Europe il soutiendra la guerre étrangère au nom de ses libertés; il portera la guerre
civile en Amérique pour y maintenir la servitude.
De son côté la république de Venezuela
s'apprêtait à braver l'orage qui grondait sur elle des côtes de Cadix. Elle s'était emparée de quelques bàtimens espagnols qui se trouvaient dans ses ports; les Anglais lui avaient vendu des armes; elle organisait sa$ légions; on Êdsait la guerre au pouvoir qui retenait des provinces sous le joug, en même temps qu'il menaçait les cités affiranchies; le Congrès, alors réuni à Valence aux termes de la constitution, s'occupait de régler les intérêts généraux et particuliers de la société nouvelle; enfin, le dévouement et l'union de toutes les classes semblaient garantir l'indépendance contrôles attaques du despotisme.
Le général espagnol Monteverde avait réuni dans Coro les troupes destinées au châtiment du Venezuela. Il commence Pin vasion le 1 7 mars 1 812 , en s'en 1 parant de Siqnilique , de Carora ; mais les iudépeudans s'avancent bientôt avec des forces supérieures , l'arrêtent dans sa marche, lui arraclient la victoire. Tout à coup, le a6 du même mois, elle est rendue aux Espagnols par une de ces effroyables convulsions de la nature qui confondent ordinairement
dans un même désastre toutes les ambitions humaines : ici Tépouyante est partout; mais les dévastations et la mort paraissent choisir leurs victimes.
Une ville renommée par la beauté de ses constructions , Caracas , s'écroule presque entièrement; douze mille personnes, le quart au moins de sa population, périssent ensevelies sous ses ruines, avec les bataillons qui devaient la défendre : elle ne compte plus que deux cents citoyens armés. La Guayra, ce fort qui la protège , cette clef maritime de toute la province, conserve à peine cinq cents soldats, débris d'une garnison nombreuse. Six cents miliciens accouraient à San Felipe pour y seconder les troupes de cantonnement»; ils arrivent au moment de la catastrophe, et s'engloutissent avet leurs frères. Un corps de douze cents hommes , prêt à entrer en campagne, et passant une revue *dans Barquisimeto ; des colonnes en marche, d'autres à), la vue de Teunemi, disparaissent également dans ces amas de destructions. Les approvisionnemens , les parcs militaires, les ressources et Tespoir de piusietirs campagnes, sont anéantis en quelques heures, sans combats pour la Uberté , sans défaites pouK le despptisme. Par un phénomène- extraordinaire»
Mooteverde et les siens , eavironnés des mêmes périls 9 témoins effrayés de tant de désolation/ se voyaient, se comptaient exempts de tout dommage, de toute atteinte; peu surpris de ces effets du hasard , mais pleins d'orgueil dans la protection des saints.
Les tremblemens de terre, assez firéquens dans ces contrées, ont appris aux habitansà ne déplorer de tels malheurs que comme un résultat de causes physiques; mais cette fois la commotion, plus terrible que jamais, éclatait un jeudi saint ^ et c'était à pareil jbur, deux années auparavant , que les citoyens de Caracas ' avaient le?é Tétendard de Tinsurrection. Ce rapprochement, qui encourageait les soldats de Monteverde , lui -fournit encore des auxi<tiaires parmi les malheureux YeneEueliens.
Toutpuissans sous le régime colonial , les prêtres n'attendaient du nouvel ordre de cho^ ses que de la vénération , et les saints devoirs du cultç suffisent rarement à ses ministres* Ils redemandèrent à la douleur publique le respect des superstitions et Thommage au despotisme.
Ainsi k colère divine t'appesantissait sur l'impie Caracas, foyer des idées libres, siège de l'indépendance ; ainsi le ciel secourait visiblement l'expédition de la métropole : la révolution était
un crime, ses auteurs avaient encouru la peine
du sacrilège , et ]3ieu même ordonnait le repen> tir et la soumi^^ion... Ces insidieux discours, répétés de toutes parts, entraînaient la multitude ; et telle est la longue influence d'une éducation déTotieuse, que des hommes instruits en paraissaient ébranlés. Les divisions et les haines, la terreur et le fanatisme conspiraient sut des ruines le triomplie de la tyrannie.
Au milieu de tant de calamités, quels hommes oseront se charger des destinées nationales?
Miranda et Bolivar s'étaient retirés des affaires publiques après l'adoption du système fédératif. Ils reparurent alors, et le premier, proclamé dictateur, reçut du Congrès l'autorisation de prendre toutes les mesures qu'il jugerait nécessaires au salut commun. La déieuse de Puerto Cabello fut confiée à Bolivar.
Le dictateur avait une grande autorité , beaucoup de zèle, mais peu de ressources. La longueur des distances, la promptitude des périb, la menace des défections, ne permettaient auinine jonction entre les troupes des places fortes et celles qui contenaient les villes dissidentes ; et, dans la province de Caracas, comment parler de patrie h une population épar^ sut des décombres ; de nouveaux sacrifices à des pro-<
priétaires qui déploraient la perte de leurs» richesses; de liberté à cette foule d'hommes égarés qui deinaudaient rabsolutiou de leurs vertus civiques; du devoir national au fils, à l'époux, au père , lorsqu'un devoir aussi sacré, lorsque de plus vives douleurs les retenaient embrassant des tombeaux! Les annales de Tindépendance consacreront cependant un fait glorieux en de telles extrémités : à la voix de Miranda , sept cents citoyens se sont offerts pour sauver l'honneur de la république.
Ils avaient opposé à l'ennemi une longue et héroïque résistance, et Monteverde, souvent battu, se voyait rayir par les armes l'avantage qu'il ne tenait que de la tourmente dès élémens : il fut encore une fois piiHégé par des moyens étrïiigers au courage ; la révolte des prisonniers de Puerto Cabello, et la trahison des esclaves. Affaiblis par les dDmbats, étroitement bloqués, privés de munitions et de vivfes, les indépendans semblaient encore non disputer la victoire, mais chercher le prix de*leur dévouement, lorsque, le 2 5 juillet, le dictateur capitula. Il s'engageait à r«mii^^^||it^j^ les places aux Espagnols , et de son côté Monteverde promettait que la constitution des Cortes régirait le Venezuela ; que les prôpriMA'
seraient respectées ; que personne ne se verrait inquiété pour sa conduite ou ses opinions; qu'enfin chacun resterait libre d'émigrer, et , conserverait ses biens.
Ce traité provoqua de véhémentes censures parmi les républicains. Était-il permis de confier ainsi les destinées de tout un pays au général qui venait punir des rebelles? Un chef de troupes peut abandonner le territoire dont la défense est devenue impossible, mais non Uvrer les hommes. Que si le peuple est ensuite réduit par la force, il n'a du moins rien consenti. En autorisant à l'avance toutes les mesures de salut public, le Congrès n'avait pu y comprendre la faculté de changer la forme du gouvernement d'après laquelle il existait , et qui seule lui donnait mandat pour déléguer tant /de puissance. Si Tégarement et l'abandou du peuple avaient pu même ressembler à une volonté générale, alors le dictateur et les ministres , associés à la capitulation , se seraient trouvés sans titre pour contracter. Ainsi Ton reconnaissait généralement que Miranda avait outrepassé ses pouvoirs en interprétant le vœu national. U encourait peut-être ce blâme ; mais on est allé plus loin.
Il est triste d'ajouter que ce sont des Colombiens qui Font eux-mêmes livré à l'ennemi.
94 HISTOIRE £taient-ce des patriotes que la capitulation avait exaspérés, ou des lâches qui sollicitaient uue grâce de Monteverde? Il importé peu de prononcer ici entre la déloyauté et i'in£aaiie. Première victime de la' foi espagnole , Mirauda fîit tout aussitôt traîné de prison^ en prisons. Il mourut dans celles de Cadix en 1816. Les républicains s'étaient rappelé l'opinion aristocratique qu'il avait émise dans U discussion de Fj^cte constitutionnel; sa faute comme dictateur leur parut une conséquence des mémç^ prip-^ cipes. N^apmoiqs on ne peut accuser en lui^e la faiblesse du jugement. Son amour courageux pour le pays, la pureté de soa zèle» enfin ses premiers swirices , alors que ses concitoyens n'envisageaient qu'avec effroi la séparatio^ de la métrQpolii lui conservent un raqg distingué parmi les premiers fondateurs de la liberté colombienne.
Plus fidèle aux intentions de son gouverne* meut qu'au tq^te d'un traité consenti CQipme moyen de guerre , Monte vmle occupa^ en pro»
vinces conquises tout le Venezuela. Avant la fin d^ 1 ^1 2 f la violence et le meufire y ayfiient rétabli Tweienne autorité de la métropole. La
délatipfi lui fournit de nombreuses victimes :
c^e#t ppur ainsi dire une infirmité eonomune à
tous les peuples de descendre avec la fortune jusqu'au dernier degré de l'abjection .
Cependant un homme restait qui n'avait pas désespéré de la république. Contraint d'abandonner la défense de Puerto Cabello , Bolivar s'était retiré à la Guayra avec quelques officiers dignes de lui. Ils obtinrent de Monteverde des passeports pour l'étranger, faveur qu'il ne faut sans doute attribuer qu'au peu d'importance politique qu'avaient alors Bolivar et ses compagnons. Ils se rendirent à Curaçao, occupée par les Anglais, et de là à Carthagène, libre du joug espagnol, comme la plupart des villes de la Nouvelle-Grenade.
Simon Bolivar, issu d'une famille noble, commence ici la gloire de son nom. Né à Caracas en 1785, il avait été envoyé à Madrid pour y faire ses premières études; mais c'est en France qu'il a puisé l'amour et les lumières de la philosophie. Dans l'âge de la frivolité , au sein d'une capitale brillante, il se livrait aux méditations qui font le législateur, aux sciences qui font le guerrier , et ne cherchait ses amis qu'entre les hommes déjà célèbres. Humbold et Bonplaiîd l'ont accompagné dans plusieurs voyages. L'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre, reçurent tour à tour le jeune étranger.
Le spectacle du monde , en déroulant à ses yeux les misères du despotisme et les splendemrs de la liberté, iostraisait son ame aux vertus républicaines. Depuis Long-temps Témancipation coloniale était le vœu ~des deux hémisphères ; les cabinets diplomatiques et les cercles de la société, mus par des sentimeus divers^ s*en occupaient également , surtout en France, où la vue d'un voyageur américain réveille toujours le souvenir de Franklin et des premiers insurgens. Des tentatives récentes semblaient encore annoncer à Bolivar que ses compatriotes n'attendaient qu'un libérateur.
Ainsi une grande idée était sans cesse offerte à son adolescence 9 tandis que la nature et l'étude développaient en lui les qualités du héros.
Bolivar est doué de beaucoup d'activité et de force; il a les traits réguliers et nobles; un feu extraordinaire dans les regards ; de la bienveillance sans faiblesse; le savoir, le langage, les vertus qui imposent aux hommes; et cette influence se fortifie eu lui des facultés qui commandent à la fortune: la promptitude et la justesse de Tesprit , l'élévation des pensées , la persévérance qui féconde les grands desseins , le courage qui lés accomplit , et cette sorte
criiiquiétude qui demande à Tavenir la sécurité du présent.
Bolivar n'était revenu à Caracas qu'en 1810, dans les premiers jours de la révolution (i). On Ta vu renplir à ses frais une mission en Angleterre; exprimer à son retour le chagrin f[ue lui causait l'adoption du système fédératif; refuser tout emploi public; vivre soumis aux lois dans la plus grande retraite, mais s'en arracher aussitôt que la patrie , comme éprouvée en même temps et par les dieux et par les liommes, a réclamé l'union et l'appui de tous ses enfans. Il lui apportait pour toujours la double offrande de ses richesses et de son bras.
C'est ici que Bolivar embrasse et les devoirs . et les destinées du héros. I/indépendance colombienne lui paraît un dépôt sacré , confié au courage de tous ses défenseurs; il la sauve pour ainsi dire de l'envahissement du Venezuela ; il la transporte où est la liberté ; il la suivra dans les déserts , il en sera partout le point de ralliement, déterminé à périr pour sa défense s'il ne peut vivre pour son triomphe.
(1) Il venait d'eponser, à Madrid , la lille du marquis «rUIstariz, (lu'il eut bientôt après la douleur do voir mourir à Caraca.H. Bolivar ne s'est point remarie.
HISTUIUE