‹ Histoire de la colonie française au CanadaChapitre 176 sur 182 · M. DE FRONTENAC MALTRAITE M. D URFÉ · texte numérisé non relu

M. DE FRONTENAC MALTRAITE M. D URFÉ

peine à croire, si M. d'Urfé n'en avait exposé lui-même. le détail dans un mémoire adressé à Colbert, qui le lui avait demandé. L'esprit de M. de Frontenac, dit-il, était cxtrô- « mcment aigri contre M. 1 abbé de Fcnelon. Il l avait « exilé de Québec, fait renvoyer du Séminaire de Mont- « féal, & décrié dans tout le pays, le faisant passer, par

■ ses discours &. par ses lettres, pour un homme de cabale,

■ de sédition & de monopole. Enfin, il Tavalt réduit à ime « extrémité si grande, qu'à peine M. de Fénelon pouvait* « il trouver un seul habitant dans toute l*tle qui voulût « lui donner le couvert, attendu Tanimosité de M. de « Frontenac contre lui. Comme M. Tabbé de Fénelon eft « mon proche parent, & le seul que j'eusse dans !e pays, « j'avais tous les sujets du monde de croire que M. de « Frontenac ne trouverait pas mauvais que je le secou- « russe dans l'état de désolation où il était. Je m'y trouvais « enyjpj, uon-sculcnicnt par les liens de la nature & du « sang, mais encore par une liaison de grâce, plus sainte « & plus forte/qui nous avait associés aux mêmes emplois « & fait presque travailler ensemble, soit dans nos Mis- « sions aux Iroquois, soit au Séminaire de Villemarie, Il tt n*y avait personne qui ne fût persuadé dans le pays que « je ne pouvais me dispenser d'agir de la sorte; M. le « comte de Frontenac lui-même ne désavouera point qu'il « ne me l'ait témoigné plusieurs fois. Néanmoins, soit que « ce qu'il m'en avait dit ne fût que par compliment, soit « que depuis ce temps-là il ait eu de nouvelles vues pour « parler d'une autre sorte, il a voulu me faire un crime tt des devoirs que la piété & la charité m'engageaient à c rendre à un parent abandonné; & il en a pris sujet de « me traiter d'une manière qui a surpris tous ceux qui en > ont connu le détail. La première occasion, où il me fit « paraître son ressentiment, dès le commencement de « cette querelle, fut dans une visite que je crus devoir lui « faire pour tâcher de cain^er son esprit contre M. 1 abbé u de Fénelon. Comme je savais que ce grand feu n'avait «i été excité que par de taux rapports, je m'imaginais qu il

m' PARTIE. LOUIS XIV.

« aurait peut-être en moi quelque confiance; & qu'en lui « parlant avec ouverture de cœur & sincérité, pour lui « expliquer la vérité des faits dont il se plaignait, je « pourrais gagner quelque chose sur son espht& l'adoucir.

n. »tnv< vMiutà tm ^ Dans cette croyance, i entrepris de descendre à

LA paiaoN ; ses deux j f i i

« Québec avec deux hommes pour m y conduire en canot,

• & y étant arrivé, j'allai chez M. le comte de Frontenac t pour hii rendre mes devmrs & faii présenter une lettre « dont M. Tabbé de Fénelon m'avait chargé. Mais après « qu'il en eut lait Ul leéhire, je fus fort surpris de Ten* « tendre me dire froidement que, s'il n'avait pour moi « quelque considération, il me ferait arrêter prisonnier, M pour lui avoir apporté cette lettre, & ferait arrêter aussi 0 les deux garçons qui m'av aient scrv'i dans ce voyage.

0 J'avoue que je fus fort étonné de ce compliment auquel « j'étais loin de m'attendre; je ne fis néanmoins paraître « aucune émotion, & me tenant toujours dans les bornes « de la modération que je devais, je me contentai de lui « dire qu'à la vérité il pouvait nous arrêter, s'il le voulait, « mais que pour moi, je ne me reconnaissais point cou- « pable de quoi que ce fût, ne pouvant m'miaginer de

1 Têtre, pour avoir rendu une lettre dont on ne m'avait « point fait voir le contenu; 8c que, quant à mes deux « garçons, je ne voyais point qu'ils eussent fait d'autre a crime que de m avoir conduit & servi dans ce voyage. « Sur quoi il se contenta de me dire que, s il ne les luisait tt pas arrêter sur l heure, jc lui cii devais l'obligation j « mais qu'il voulait que je lui en répondisse jusqu'à ce k qu'ils fussent remontés à Montréal; & ils n y furent pas I plus tôt arrivés qu'on les arrêta par son ordre. Cet af- « front m'a été très-sensible, puisqu'après les plaintes que « ces garçons ont faites partout, d'avoir été traités de la

• sorte à mon sujet, & qu'après la connaissance publique « que la seule cause de ce châtiment était de m'avoir « rendu service, je me vis réduit à la nécessité de ne pou- « voir presque plus trouver de valets dans le pays ; per-

M. BOLLIER CITÉ AU CONSEIL. 1674. 5ll

ic sonne ne voulant avoir affaire à M. le comte de Fron- ( i ) Mémoire de « tenac, m s*exposer à toutes les suites que Ton a sujet de ui^^'^e Troa*l « craindre quand on lui déplaît (i). » ion, 1. 1.

XVI l.

Cependant le Conseil souverain, voulant A tout pn\ w»jj«* qmokjp» satisfaire M. de Frontenac, assigna M. DolUer, comme ^ paraître dkvmr Supérieur du Séminaire, à comparaître à Québec, &, pour consbh.. y réussir sûrement, le menaça en cas de refus, de faire saisir le temporel de sa communauté. Si le Conseil eût été en droit de le citer pour une afTaire de cette nature, il aurait usé sans doute d'une bien grande rigueur en obligeant à un voyage de cent vingt lieues un homme d^une faiblesse extrême, & de la vie duquel les médecins désespéraient alors. Mais dans la matière en queftton, cette injonflion était illégitime, & la menace de saisir son temporel une injuftice criante. Néanmoins, M. DolUcr crut devoir céder, pour prévenir des éclats scandaleux; & étant heureusement arrivé à Québec, il alla prendre son logement au Séminaire de cette ville. Là, comme les accidents causés par son état de faiblesse devenaient toujours plus fréquents & plus graves, il écrivit à MM. du Conseil de vouloir bien le dispenser de se transporter à la salle d'audience» ajoutant qu^il espérait qu'en sa qualité d'infirme, de prêtre & de Supérieur du Séminaire, le Con- • seil lui ferait la grâce de lui envoyer des commissaires pour l'entendre dans sa chambre, au Séminaire de cette ville où il était logé. Sans se montrer touché de ces raisons, le Conseil lui accorda seulement un sursis & nomma les sieurs de Tilly & Dupont pour Kinterroger, en l'obligeant toujours à se transporter devant eux, au jour, à Theure & au lieu quHls lui assigneraient. Cette ordonnance rendue au nom du Conseil fbt signée par M. de Frontenac seul, ce qui peut donner à penser qu'elle était plus Touvrage de ce Gouverneur que celui des conseillers, les inftruments de sa colère. Au rcf^c, Tordre donné à M. DoUier de faire ainsi le voyage de Québec, n'était qu'une vexation, inspirée par la vengeance, puisqu on savait fort bien qu'ayant

5l2 m" PARTIE. LOUIS XIV.

été alité à I hôpital la matinée du jour de Pâques, il n'avait point été présent au sermon^ & par conséquent n'avait ritîn à dire Ijà-dessus.

xvni.

tx cOTBEiL Uram a jyjgjg c était suftout M. de 1 unclon que le Gouverneur CONNAITRE DE t'-ll - général avait résolu d hutniiier; & pour cela^ après Tavoir rAin iw K. »B r*." f^jt assigner à comparaître, il voulut qu^avant le jour de Niiow. Tassignation, le Conseil déclarât abusif & de nul effet l'ap-

pel que M. de Fénclon avait interjeté à M. de Bernière, grand vicaire, déjà saisi de Taffaire en qualité d'official. Nous n'entrerons pas ici dans le détail des aâes qu'on fit alors, tant pour contefter à M. de Bcrnière sa jurididion surlesEcclésiafliques du pays, que pour 1 obliger à prendre, dans les séances, une autre place que celle que le Roi lui avait assignée. Nous dirons seulement que, malgré les Bulles données par le Saint -Siège à M. de Laval, malgré les lettres patentes du Roi en forme de déclaration, & ses lettres de cachet, qui ordonnaient aux ma^ftrats de maintenir ce Prélat dans la pleine fondion de sa charge, ioj7 comme honoré du caradère épiscopal, soit comme vicaire apo/îolique ; qu'enfin, malgré la création faite par M. de Laval d'une officialité dont M. de Lauzon-Charny avait exercé publiquement h pais)hU>ment les pouvoirs en Canada : le Conseil défendit néanmoins à M. de Bernièrc de s'ingérer dans l'affaire de jM. de Fénelon & de recevoir à Archives Uc la fuYcnir aucuue requête semblable (i). 11 fonda son arrêt niaTine,a9>oût 1674. g^j. ^q^j^^ propositions bien étranges : la première, que l'affaire de M. de Fénelon appartenait à Tespèce de cas privilégiés f dont les magiftrats s'attribuaient seuls la conr2) Mémoires du fiaîssance, & Cette suppositîon était jEàusse (2) ; ta deuxlème, det^Ms dUt"prûr8W- Q*'® Lûval n'avait pas le pouvoir de faire en Canada gics. toutes les fondlions épiscopales, ni d'y avoir un officiai (3),

(3) Archives de la • ^^^jj Contraire à la vérité. Aussi, lorsque le Roi eut

manne. Lettre de M. ^ ' ^

de Frontenac à Col- appris Ics détails de cette affaire, il ne put s'empêcher de berr^ 14 novembre blâmer la conduite du Conseil & celle de M. de Frontenac. « Je dois vous dire, écrivait-il à ce dernier, le H 22 avril de 1 année suivante, qu il laiiaii remettre l'abbé

PRETENTIONS ILLÉGALES DU CONSEIL. 1674. 5l3

« de Fénelon entre les mains de son évêque ou du grand

« vicaire, pour le punir par les peines ecclésiafliqucs ^ i \ » (i) Archive» ik la

C'était en effet ce que prescrivait la jurisprudence en usufic ^^"J^^^^l^eJSJ

alors dans le rovaume, ainsi qu'on Ta vu ; pour la taire foi. u.

observer plus exa^ltcment, nos Rois avaient même iniligé

des peines temporelles aux juges laïques qui y donneraient

quelque atteinte (*). Mais les membres du Conseil^ qui,

dans ce temps, étaient nommés par faveur, sans avoir

préludé à l'exercice de leur dtmr^e par Tétude du droit, &

M. de Frontenac, de son côté, étaient dans cette erreur

que tous les colons, sans exception, fussent leurs )uiti-

Ciables (2). (2) Archives de U

marine. Lettre du

• 14 novembre 1674.

('} Par leurs capitukires, nos anciens rois condamnaient à dix livres pesant d'or tout magiftrat qui « au lieu de renvoyer un clerc à son Kvcque, entreprendrait lui-même de le juger (3). Cette léi^isla- (3) Mémoires du tion n'était pas particulière à la France : l'empereur Frédéric U avait clergé, t. VJ, p. 192, condamné i perdre sa cause tout particulier qui attirerait un clerc Capituidree, liv. v. devant un tribunal laïque^ pour quelque cause criminelle ou civile que ce fût; et le juge devait perdre sa place : disposition qui fut confirmée à Constance, par le Concile général (4). De son côté, l'Église (4; Thomassin. Disavait inflige des peines canoniques aux juges laïques^ qui feraient ciplina de rÉglitCj comparaître des clercs devant eux. & même la plus grande de toutes t. III, p. 408, n»io. les peines, l'excommunication. C'eli ce qu'on voit par le Concile de Mâcon» en 585 (5); par le pape Alexandre III; dans le troisième ii) Mémcim du Concile de Latran ; par les Conciles Je Bourges, en 1274; d'Angers, clcigi^ t. VI, p. 17. en 1279; par ceux d'AvignoUj en 1281 & i326; ceux de Rouen, en 1299 & i58t; celui de Narbonne, en 1609. Enfin, le premier capitulaîre de Charlemagnc, de Panneo 769, déclare que le juge tombe dans ce délit, demeurera dans l'excommunication, jusqu'à ce qu'il ait satisfait à l'Église, ainsi outragée par la violation de ses droits (6). (0) IM., p. 17, De là, Tusage observé en France, qu'aussitôt que les officiers du Roî i8S.TkiNBaMin.t.Iil, avaient fait arrêter un clerc, ils le renvoyaient promptcmeiit ù li t-on- p. 410, 4ofi, no, ciergerie de l'Kvcquc, de peur de tomber cux-mcmcs dans i'excom- i"Capitulaire,art.i7, munication, en le retenant dans leura prisons (^]. ^ 7 ) lUmoires da

clerfé, t. Vl^ p. 38.

TONS m. m

5 14 lU" PARTIE. LOUIS XIV.

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