LEMENT
Celui-ci, qui espérait toujours tirer de lui quelque aveu, lui dit de ne pas partir que son afiaire au Conseil ne * fï!it terminée, ajoutant que les conseillers Tavaient prié de le retenir. Et comme M. Remy lui représentait qu'il ne pouvait en aucune sorte comparaître à l'audience, M. do Frontenac lui repartit qu'on trouverait bien le moyen de Tobliger à déposer sur ralFairc de M. de Fénelon; que s'il refusait de paraître au Conseil, on le condamnerait pour la liretnière lois à une amende, puis à une deuxième, à une troisième, & qu'on continuerait ainsi jusqu'à ce qu'il eût comparu & déposé. M. Reni)', rcaiciidaut parler de la sorte, résolut, pour ne pas lui désobéir, de refter à Québec, & de faire partir ses hommes avec la barque ; mais, comme on craignait qu'il ne partît aussi lui-même, on donna ordre 8ur-le<hamp au maître de la barque de partir secrètement, dès le soir même, à Tinsu de M. Remy, Si de le laisser ainsi à Québec, avec cinq des hommes qu'il avait amenés de Villemarie pour ce voyage. Fort étonné le len-
530 m* PARTIE. LOUIS XIV.
demain d'apprendre que sa barque était partie, il prit le parti de prolonger son séjour à Québec pour attendre rissue de cette afEaire, mais en refusant conAatnment de paraître au Conseil. Condamné à une suite d^amendes
plus fortes les unes que les autres, comme l'en avait menace M de Frontenac, il n'eut garde d'en payer aucune, sachant ii èt^-bien que les (Conciles qui excommuniaient les clercs, pour avoir déposé en matière criminelle devant des juges laïques, avant que rÉvôque leur eût renvoyé l'accuse, les Irappaient aussi de la même peine s'ils payaient les amendes auxquelles les auraient condamnés ces mênies juges (*). Regardant donc toutes ces procédures comme irrégulières & de nul effet, & étant prêt à partir une deuxième fois avec ses hommes, sur la barque dite le Saint-Charles, il alla de nouveau chez M. de Frontenac, le 12 odobre, pour lui demander s'il était libre de quitter Québec, fî Vous ferez ce que vous \'oudre7., lui répondit « le Gouverneur ; je ne vous arrêterai pas ; mais le Conseil u fera son devoir. > Kt sur une réponse si précise, il crut devoir diiicicr encore son départ. Enfin, comme, malgré e*^'ïr-tt du ? citations réitérées, il ne paraissait pas à l'audience (i), le
u. io octobre. " ' Conseil ordonna à M. DoUier, son Supérieur, de le faire comparaître 8c de payer lui-même dans la quinzaine, sous peine de la saisie du temporel du Séminure, les amendes (a) i»M Aciétdo I^emy avait été condamné, attendu qu'il
iS oâobrc 1674. paraissait ne posséder lui-même aucun bien (2).
vin.
M. OH FnoMTixAc HiB Cc dcmier protefla encore par écrit, en montrant Tir- (»>*iL AIT nCTïTO régularité de toutes ces procédures (**): & comme il rap-
RirONSE OB CE DEK-
(') Paniii ces Conciles on peut citer celui de Rouen, tenu (3) Mémoires du en 1299, celui de Toulouse en 1590 (3). clergé, t. VI, p, 93, Dans sa protestation, M. Remy faisait ninaïquer, outre
l'incompéTencc de ses juges, divers défauts de forme qui auniient dû rendre nulle cette ordonnance, si le Conseil eût eu le Jroit Je la porter. Qu'ainsi, pour obliger M. DoUicr à le faire comparaître, le Conseil s'était londé sur le titre sixième du Code, article troisième, sans
l'affaire renvoyée au roi. 1674. 531
pelait dans cet écrit sa conversation avec M. de Frontenac, & disait que celui-ci était Tauteur de sa longue détention à Québec, cette circonllance piqua au vif le Gouverneur. Deux jours après, espérant sans doute de la lui faire désavouer en rintimidant, il le ûx venir chez lui, où il avait réuni à dessein M. d'Auteuil, procureur général, M, de Bernière, grand vicaire, M. Dudouyt, le Père Dablon, Supérieur des Jésuites, M. Jacques Le Ber, qui se trouvait par occasion à Québec^ & le maître de la barque partie furtivement pour Villemarie le 4 oâobre. En présence de toute cette assemblée, il lui demanda s'il persiltait donc à dire qu'il Teût fait refler à Québec pour satisfaire à la prière du Conseil. M. Remy répondit d'un ton modeHe & assuré : « Je soutiens avec tout le resped que je dois à M. le Gou- « verneur, que j'en ferais serment quand j'en serais inter- <> pellé en jultice. « Sur quoi M. de Frontenac se récriant & assurant qu il n'avait jamais dit que le Conseil Teût prié
faire aUention que le Code ne parlait ici que de Religieux y tandis que le Séminaire de Montréal était une communauté d'eodésiaftîques,
qui, ne faisant ni vœu ni promesse, étaient libres d'en sortir quand bon leur semblait. Qju'au relte, on s'était mépris en supposant que ces Ecclésiaftiques n'avaient aucun bien propre, qu'on pût saisir: cliacun d'eux & lui-même en particulier, en ayant plus qu'il ne fallait pour leur entretien ; et qu'en conséquence, il conseillait à M. le procureur général de ne pas se donner la peine d'envoyer un huissier à Montféal, pour obliger le Supérieur à le faire comparaître; enoOfC mmna pour s:)isir !c temporel du S''minaire : cette saisie ne pouvant produire aucun ctict. Il ajuutuil i^ue le Code civil donnait un délai de six semaines^ pour comparaître, lorsqu'on demeurait à plus de cinquante lieues du sif^ge de la juridiviion, ce qui était le cas de M. Dollier, qui résidait à soixante lieues de Québec, & à qui néanmoins le Conseil ordonnait de payer cette amende dans la quinzaine. Que^ d'après le Code, les délais des assignations devaient être de trois jours francs, même pour les personnes domiciliées dans le lieu de la juridiction; & que dans celles qui lui avinent été données à lui-même, le Conseil lui enjoignait de comparaître le même jour & à l'heure présente; assignations, qui, d'après ce même Code, devraient être déclarées nulles &de nul effet, & sujettes à des condamnations d'amendes. Il signalait encore d'autres semblables défauts de forme, comme on peut le voir dans sa protcftation.
5a3 m* PARTIE. LOUIS XIV*
de retenir M. Remy, celui-ci, pour ne pas lui donner une seconde fois le démenti devant toute rassemblée, reprit (0 AichiTCs de la pdîtesse pleine de sagesse & d'à-propos : « Je
marine. Déclaration « soiimcts mon jugement & ma mémoire au jugfsnent & de M. Rcmy, ,7 od. . ^ |^ mémoire de M. le Gouverneur (i), »
Ls ooNHaL M vtaurr. choses en étant arrivées à ce point, le Conseil
wr uNvoiB AU aoi comprit enfin qu en cédant aveuglement, comme il 1 avait ï! tmm^^'^ " * ^ou* 1^ désirs de M. de Frontenac, il s'était laissé engager dans une procédure irrégulière & chercha le moyen d*en sortir. Il renvoya donc au Roi le jugement de M. de Fénelon, en alléguant quHl ne reflait plus que trois juges qu'il n'eût point récusés. Ce fut aussi le parti quil prit à Tégard de M. Perrot. Celui-ci, toujours étroitement renfermé depuis le mois de janvier dans les prisons de Québec, n'avait cessé d adresser proteftation sur proteftation, requête sur requête, pour récuser ses juges 8c demander d'être renvoyé au Roi sans rien obtenir du Conseil, lorsque enfin au mois de septembre, M. de !• rontenac eut le déplaisir de voir les conseillers se refuser à être plus longtemps les inUruments de sa vengeance. Plusieurs craignirent d'ailleurs que M. Talon, quand il serait informé de leurs procédés, ne les desservît auprès du Roi ou dans Tesprit de Colbert, son miniltre. M. de Villeray, l'un d'eux, se récusa de lui-même, à cause, dit-il, des obligations qu'il avait envers M. Talon, oncle de Madame Perrot, qui Tavait en cifet nommé conseiller; & au sujet de M. de Fénelon, il allégifa le même motif : « 11 y a, dit-il, une « telle liaison entre latTairc de M. de Fénelon & celle de « M. Perrot, que les raisons pour lesquelles je me suis , , . ^. « retiré de Tune, semblent aussi m'engager à me retirer
(a) Archive» de i« j ^ — ' 4 ^ .# * • y v
manne, stod. [674. * ' autre. > Et le Conseil agréa ses raisons (3) »
M, tsE FBoxTENAc cov- Toutefols, mdlgré les arrêts du Conseil rendus le 3 8t i!'"'w««oî^*tîïè» ^ septembre, pour renvoyer l'affeire au Roi, M. Perrot MX MO» M rauoN. était toujours détenu en prison, sans que M. de Frontenac se mît en devoir de l'en faire sortir. Voyant que la saison
L^AFFAIRB RBHVOTÉB AU ROI. 1674. 533
d'automne s^écoulait & craignant que celui-ci ne fit traîner en longueur son afiûre pour Tempécher de partir par les derniers vûsseaux & ne le retînt prisonnier Tannée suivahtOj M. Perrot ne cessait de demander que Ton mît son procès en état d*étre envoyé à la Cour & qu'on Télargît de sa prison, pour qu'il pût achever de disposer ses affaires domefliqiies 8c s'embarquer avec sa femme, parles navires qui devaient partir au commencement du mois de novembre (i). Dans une requête du 22 octobre, il ajoutait (1) Archim do k que si on lui retirait de lui accorder ses demandes, ce ne If?"!!"** ^«
^ . . ' M. Perrot du aa «ep-
serait que par \ciigcaacc & par puic passion, & non un tembre. Autre» do» effet de juftice. Enfin, par une autre requête du 5 no- iSis*«t»9«ft* vembre, il déclara qu'ayant été mis entre les mains de la juftice par te Gouverneur général, celui-ci avait les mains liées & n'était plus le maître de sa personne; qu'en conséquence il sommait le Conseil ou d'exécuter ses propres arrâts en le renvoyant en France, pour qu'on pût l'y entendre & juger son procès ; ou de déclarer que ce n'était pas le Conseil, mais M. le Gouverneur général, qui le rete- (2)/àiJ.Requctcdc
* . . . • /ï- / \ M- Perrot, 5 novem*
naît ainsi en prison contre toute jultice (2). tv« 1674.
M. de Frontenac se vit donc dans la nécessité de ren- pumm m m voyer en France M. Perrot, aussi bien que M. de Fénelon> ce quHl fit à son grand déplaisir, comme lui-même s'en plaignait ainsi à Colbert : « En me donnant Thonneur
c de vous écrire le 1 3 février, je ne me figurais pas alors « que le Conseil voulût se dispenser de juger les causes de « récusation 8c de prise à partie, que M. Perrot disait 0 avoir a proposer contre moi; 8t qui sont si ridicules, « qu'en tout autre lieu que celui-ci on les aurait aussitôt « rcjctées. Mais les cabales qui s"y sont faites, ^ les me- « nées dont on s'eft serv i pour intimider quelques juges, f & donner des espérances à d'autres, les ont fait douter « de leur pouvoir. Ils ont renvoyé les causes de récusation t pour être jugées en France, & par là ont donné lieu â « un abus qui causera^ si vous n'y remédiez par une dé** a claration eicpresse des volontés du Roi, une impunité
niorrrF.NAr: contre
U CONMUL SOUVB-
rUINTU OE M. OK FMNrnOUC flONTCB
M. DE FKNKLON,
« pour toutes sortes de crimes ; puisqu'un criminel n'aura « plus qu'à alléguer qu'un Gouvciacur efl son ennemi & < sa partie adverse, & que les conseillers mangent tous les « jours chez lui & sont de ses amis^ pour prétendre ne a devoir point être jugé en ce pays & être renvoyé en « France.
C'efI la prétention de M. Perrot & de M. l'abbé de Fcnclon, qui, pnr une fatalité que je ne puis comprendre, *• '^"""J " ** ou plutôt par une conspiration & un ccwccrt que mon TU LB aaat. ^ secrétaire vous expliquera clairement, s ell mêlé dans B cette alfaire, après avoir paru mon meilleur ami, & « s*étre plaint à moi, plus qu'à personne de ce pa)'s, de la « conduite de M. Perrot. 11 y a embarrassé le Séminaire « de Montréal & celui de Québec, avec lesquek il a fallu « que le Conseil soit venu aux mains. Il n^y a que les Jé^ 0 suites qui n'aient point paru en tout ced, quoiqu'ils y a aient peut-être autant de part que. les autres. Mais ils « sont plus habiles & couvrent mieux leur jeu, leur supé- « rieur étant un homme fort sage & prudent, point brouil- « Ion, avec qui^je me suis toujours bien maintenu, 8v qui, « je crois, se loue de moi, comme je suis forcé de me louer « de lui. J'avais cru les Messieurs du Séminaire de Mont- « réal dans d^autres dispositions; & vous savez de quelle « manière je vous en écrivis Tannée dernière. Mais je vois « bien présentement qu'ils se sont laissés aller aux senti- > ments des autres, qui étant plus fins qu'eux, leur ont « peut-être fait faire plus qu'ils ne voulaient. M. de Bre- (I) \rchives .le la *' tonviUîcrs n'approuvera pas assurément leur procédé, marine. Lettre de « me paraissant, dans ce qu'il m'écrit, avoir d'autres M. de FrantenK à „ sentiments que ceux que ces messieurs commencent à
t.olbert, 14 novembre ~^ »
1074. « prendre (1). »
xm.
K. iwr»««Tm*cvwTT Comme M. de Frontenac craignait avec raison qu'on ; ne le Wâmât à la Cour d'avoir retenu si longtemps en
ut I KnTlVn DE Mm ^ ^ • •
prison le Gouverneur de Villemarie, il ajoutait adroitement : « Je fais repasser M. Perrot en Fronce, avec
M. DE FRONTENAC MOLESTE M. D*l]RFÊ. 1674. 525
• M. l abbc de l-énelon, atin que vous jugiez de leurcon- « duite. Pour moi, je soumets la mienne à tout ce qu'il u plaira à Sa Majefté de m'imposcr; & si j'ai manqué, je suis prêt de subir toutes les corrections qui lui plairont. Un Gouverneur serait ici Inen à plaindre s^il n*6tait pas appuyé, n'ayant personne en qui il puisse se fier, étant même obligé de se défier de tout le monde ; & quand il commettrait quelque faute, elle serait assurément bien pardonnable, puisqu'il n'y a point de panneaux qu*on ne lui tende, & qu'après en avoir évité cent, il serait bien difficile qu'il ne donne dans quelqu'un. L éloignement même où il eit de la Cour, & l'impossibilité de recevoir de nouvenùx ordres qu'après un fort long espace de temps, fait que >cs lautcs ne sauraient janiais être courtes. Ainsi, Monseigneur, ) espère que, quand il • me serait arrivé de faire quelque fausse démarche qui pourrait déplaire à Sa Majellé, elle aura assez de bonté Archiver ac la ppur y compatir, & potir croire que ç*aurait été plutôt manne, uttre de par un excès de zèle à faire mon devoir & à accomplir îî*,»^l ses intentions, que par aucun autre motif (i). » 1674.
Si toutes les démarches de M. de Frontenac avaient iit'««Tio«ii.i»it»'aofi. dans sa pensée le zèle pour principe, comme il 1 assurait ^^^f^gi, ici, il faut convenir, ou qu'il se faisait quelquefois illusion à lui-même, ou que ce zèle n'était pas toujours bien réglé. Le trait suivant en eft une nouvelle preuve. M. de Fénelon, en repassant en France, devait avoir pour compagnons de voyage M. DoUier & M. d'Urfé : le premier, qui allait respirer l'air natal, pour essayer de rétablir par ce moyen sa santé, qui dépérissait à vue d'œil en Canada, . depuis sa chute dans les glaces; M. d'Urfé, pour traiter d'affaires importantes au pays. Ce dernier, sachant par expérience qu'il était toujours extrêmement incommodé sur mer 8c mcmc obli^^é de garder le lit presque continuellement, voulut conduire avec lui son domeftique, pour s'en faire servir dans la traversée. Il écrivit donc à M. de Frontenac, avant de descendre à Québec, & le pria
526 m* PARTIE. LOUIS xtv.
de donner un passe-port à cet homme, en rassurant qu'il le ramènerait en Canada dès que ses alTaires seraient terminées; le Gouverneur le lui refusa al^'solunient. Arrivé avec son domeftique à Québec pour l'embarquement, il voulut faire de nouvelles inftances. v M. de Frontenac, rapporte- ■ t^il^ m'assura que, quand il avançait quelque chose> il I tenait ferme & ne se relâchait jamais. Qu'il avait déjà « dit quHi me refusait cette permission^ & Tavait dit devant « trop de monde pour s'en dédire. Toutes mes inf^ances 0 ne firent aucune impression sur son esprit : ce qui « m'oblipca de lui répondre que, puisqu'il me refusait de « conduire a\'ec moi mon domeftique, je serais obligé u d'en demander juOice à la Cour. Je ne sais si ce mot lui « fit quelque peine; mais il lut aisé de remarquer qu'en- « suite il n'épargna rien, jusqu'à mon départ, pour me « faire paraître son ressentiment. U n'avait aucun sujet « de douter que je ne gardasse ponâuellement sa défense, « quelque sévère qu'elle fût : je lui avais donné assez de « marques de mon obéissance, & lui-même Pavait mise « assez souvent à l épreuvc, pour n'avoir pas le moindre « sujet dV-n douter. Cependant il envoya taire défense au « capitaine du vaisseau de recevoir mon domellique, & y « lit même tenir qiu-lques pardcs, alin que tout le monde « connût sa délense & la rigueur a\ ec laquelle il me trai- « tait. La conséquence que Ton a tirée de cette conduite « eft que, n'ayant point trouvé de sujet suDisant pour « m'arrêter & me mettre en prison, comme ii m'en avait (O Mémoire de « menacé souvent, il a voulu se venger, en cette ren- M.d Urfc à coibcrt. „ contre, de l'amitié que je n'avais pu me dispenser
Lettres de M. Iron. . -, , , , , ,^ . , - ,
Hu,, 1. 1. « d avoir pour M. 1 abbé de Fénelon (i). *
MM ts luBuoB n L'un des motifs qui oblij^eaient M. dUrté a ce voyage uAvaietsEux i>*al- ^^^jj nécessité de faire connaître à la Cour les vexations DEVIENT pnocHi AL- de M. dc Frontcnac a 1 égard des Missionnaires dans Lrf ra coLBEkT. l'exercice de leurs fondions, & de les exposer de vive voix, puisque ce Gouverneur se donnait la liberté d'ouvrir les lettres qu'ils adressaient en France & d'arrêter celles dont
M. D URFÉ DEVIENT L ALLIÉ DE COLBERT. l6j5. 52^
le contenu lui déplaisait. Assurément M. de Frontenac n'aurait pas donné cette peine h M. d'Urfé, 8c Teût même traité avec autant de bonté & de prévenance qu'il lui témoigna de dureté & de hauteur à son départ, s'il eût prévu alors un événement qui arriva le 8 février suivant (i), & qui, par sa nature, devait inspirer à Colbcrt (0 i«aionnaire de pour M. d'Urfé une considération toute particulière. Ce ^^rt?' ^'^t 17% fut le mariage du fils de ce miniftre^le marquis de Seigne- t. i,p.3o9. ' lay, avec mademoiselle d'Allègre, cousine germaine de M. d*Urfé, que cette alliance rendit ainsi proche allié de Colbert. Ce mariage contribua aussi à resserrer les liens qui attachaient ce miniflre aux Séminàires de Saint-Sulpice de Paris & de Montréal, & nous rappellerons ici une circonfbncc nssez singulière, qui le fit conclure à la grande satisfaction de Colbert.
Son fils recherchait en mariage la jeune uiarquise, Marie-Marguerite d*Allègre, de l'une des plus grandes maisons d'Auvergne, fille unique de Claude-lves d'Allègre, êc devenue, par la mort de son père, le plus riche parti du royaume qu'il y eût alors. Son tuteur 6l la plupart de ses parents, non moins que ceux du marquis de Seignelay, donnaient volontiers les mains à cette alliance; & comme M. de Bretonvilliers était le directeur de la demoiselle, on le pria de lui en faire la proposition, ainsi qu à Madame d'Allègre, sa mère. D'abord il s'en excusa, en répondant qu'il n'avait point grâce pour traiter les allairei» temporelles de ses pénitents. Louis XIV, qui désirait beaucoup l'avancement du marquis de Seignelay, nommé déjà par lui pour succéder à son père au minifière d'État, mettait lui-même une grande importance à la conclusion de ce mariage. Mais ne voulant pas faire intervenir l'autorité du Souverain dans une affaire qui devait dépendre uniquement de la \'olonté libre des parties, & sachant les diffi* cultés qu"avait faites M." de Bretonvilliers, il lui ordonna, par une lettre de cachet, d'aller demander è Madame 8«: à Mademoiselle d'Allègre leur sentiment sur cette proposi-
M4IHAGC »8 IMMM0I»
SELi.r n'Ai^Lèou
AVEC LK HAIiq.UlS M
528 m" PARTIE. LOUIS XIV.
tion. Dans cet ordre du Souverain, M. de Rretonvillicrs crut voir un signe manifellc de la volonté de Dieu; il visita Madame d Allègre, qui agréa le mariage, & qui, sur la prière qu'il lui en lit, lui donna même par écrit son consentement. Il se rendit ensuite dans une communauté du faubourg Saint-Antoine, où demeurait alors la jeune marquise ; & elle lui répondit qu'elle n^aundt làrdessus d*autre volonté que celle de ^a mère. Il la pria donc d'exprimer aussi par écrit son sentiment; & cette manière de procéder, dès qu'elle eut été connue, fut eftîmée très-sage. M. de Bretonvilliers s'empressa d'envoyer l'une & l'autre au Roi, qui, pour avoir encore une plus grande assurance du libre & plein consentement de la mère & de la tille, désira qu'il allât lui rendre compte lui-même Si de vive voix (i)ArctuT«« du fté- de sa négociation; et comme il n ignorait pas que cetEccléminnre deSwnt'Sui. siallique vivait trop retiré du monde pour se rendre à ia Bretonv'iiiieï " pî ***** Ordre exprès, il lui écrivit de nouveau, & hil Grandet, ibid., par ordonua d'aller le trouver à Saint-Germain, où il Tentrep. tT'^"^ tint pendant plus de deux heures (i).
XVII
WR IN MÉHoiaK DE Vers tcmps où cc mariage fut célébré, M. d'Urfc M. bWé, lb roi arriva heureusement en France. Colhert, qui s'eftimait m^kVromthtIc! * beaucoup honoré de son alliance, & qui d ailleurs prenait un si vif intérêt au Canada, Paccueillit à son arrivée comme un parent qui lui était doublement cher; fk, ayant appris le sujet de son voyage, il le pria de lui donner un mémoire de toute la condiûte de M. de Frontenac a son égard. Après avoir examiné lui-même ce mémoire, Colbert le communiqua au Roi, & le 22 avril 1675, ce monarque le suivit dans tous ses détails, en donnant à M . de Frontenac une série d^avis qui devaient lui servir à l'avenir de règle de conduite. « J'ai vu avec attention, lui écrivait-il, « tout ce qui eft contenu dans vos dépêches des 16 février « & 14 novembre derniers; pour vous expliquer mes « intentions sur tout ce qu'elles contiennent, je vous dirai « que, dans une colonie faible, comme ell celle où vous « êtes, votre principale & presque unique application doit
AVIS DU ROI A M. DE FRONTENAC. . lÔ?^. '529
c être de maintenir & conserver tous les habitants qui y « sont, & d'y en appeler de nouveaux. Vous ne devez « donc user qu'aN ce beaucoup de tempérament & de doun ceur du pouvoir que je vous donne, plus particiilière- « ment à l'égard des F'cclésialtiques, qu'il efl de votre devoir « de maintenir dans toutes leurs fondions en paix 8: con- « corde, sans leur donner aucun trouble : étant assuré, « comme je le suis, qu'ils ne manqueront jamais à Tobéis* « sance quHte me doivent, ni à inspirer à mes peuples les « mêmes sentiments (i). (t) Ardiiva delà
« Quoique je n'ajoute point foi à tout ce qui m'a été " R^ginrc de» « dit do plusieurs petits troubles que vous donnez aux Suiîi^^^' ' * « EcdésûiAiques» j'eftime toutefois nécessaire pour le bien « de mon sers'ice de vous en avertir, afin que vous vous « en corrigiez, s'ils sont véritables. Mais ce que je vous « ordonne présentement efl de ne faire connaître à per- .( sonne que je vous en aie écrit; 8c que, quand même a rÊvèque ou les Eccicsialliqucs eu puricraicut, vous n'en
> conserviez contre eux aucun ressentiment; & cela eik « d'une telle conséquence, qu'il serait impossible que mon « service n'en reçût un préjudice fort considérable, si « vous en usiez autrement On dit donc ici : que vous ne « vouliez pas permettre que les Ecclésiaftiques pussent « vaquer à leurs Missions & à leurs autres fondions, ni « sortir des lieux de leur demeure sans passe-port^ même « pour aller de Montréal ù Québec ; que vous les faisiez « venir souvent pour des causes très-légères; que vous u interceptiez leurs lettres, 4s. ne leur laissiez point la liberté « d'écrire ; que vous n'aviez pas voulu laisser repasser en « France un valet de M. l'abbé d'Urfé, avec son mattre; « ni permettre que le grand vicaire de Tévéque de Pétrée « prit sa place^au Conseil souverain, suivant le règlement
> du mois d'avril 1673. Si une partie de ces choses, ou le «I touteft véritable, vous devez vous en corriger; & pour « cela faire exécuter le règlement du Conseil, tant à Fégard « de rÉvêque que de son grand \ icaire; laisser à tous les « i:A:clésiafîiques la liberté d'aller 6c venir par tout le Ca-