LIQUEURS FORTES. VJ
à rivrognerie. La Compagnie des Cent Associés, de qui dépendait le commerce, eût {>u retrancher la source de ce mal ; mais il parait qu^elle le favorisa d'assez bonne heure, puisque nous voyons Champlain défendre ce commerce peu après la relVitution de Québec à la France, ^ que dès l'année 1642, m"! commença rétablissement de Villemnric, les sauvages de l'île de Miscou, dans le golfe Sciint-Laurent, à qui des Français avaient vendu de l eau-de vîe, en portèrent des barils à Tadoussac, de là à Québec, où ces liqueurs occasionnèrent de très-grands désordres parmi les sauvages. Aussi demandaient^ls eux-mêmes aux Jésuites d'écrire aux membres de la grande Compagnie, qu'on ne leur apportât plus de ces poisons, qui, disaient-ils, tes perdaient, leur ôtaient Tesprit & les faisaient mourir avant le temps (i). Comme la Compagnie de Montréal renonçait à h)Rcijiiondcifi4a, toute espèce de trafic, & que d'abord elle entretint les P <''44colons à SCS frais, nous ne voyons parmi eux aucun exemple de ce commerce, qu après que plusieurs se furent établis pour travailler h leur propre compte; 8c encore n'en trouvons-nous aucune trace dans les prcuaci es années.
Mais en 1657, pendant le séjour que M. de Maisonneuve fît en France pour emmener à Villemarie les prê- ' "«f»' " * très du Séminaire, il sollicita apparemment Tarrêt qu'e le Roi rendit le 7 mars, qui défendit de vendre aucune boisson enivrante aux sauvages (2); & le major Closse, à qui {i) cmliTl- jc viikil avait laissé le commandement en son absence, se porta n>ane. ordonnance du alors a une mesure qui semble indiquer que clefft 1! y avait quelques exemples de ce déteflablc commerce à \' illemarie.. Cx' fut d'assembler, le i3 mai, les habitants pour délibérer entre eux sur les moyens d^empécher quHl ne s'y introduisît; & ils convinrent d'un commun accord que personne n'y traiterait de l'eau-de-vie, ni d'autres liqueurs fortes aux sauvages. Un particulier, nommé Jean Aubuchon, leur en ayant vendu malgré cette résolution générale, le major le condamna à cinquante livres d'amende i
& ce même individu étant retombé dans cette contravention, comme il Tavoua lui-même, il le (Condamna à une autre amende de cent livres, avec injonâion de la payer
(0 Greffe de Ville- en tTOÎs jours (i). Ce sont ici les premiers désordres de iTr 'dria"cr.Siî; genre que nous offre la colonie de Villemarie ; & nous I" juin 1657. juf?e- ne voyons pas, à en juger par les ordonnances de ^î. de mcntdumajorciossc. ;\jaisonncu\ c, CH asscz grand nombre, que ce commerce, qui s y accrédita beaucoup par la suite, eût pris alors racine parmi les colons, ('cpcndant, le jour de la Pentecôte i65y, ce Gouverneur lit publier 6; afficher, à Tissue de la grand*messe, la défense faite par le Roi deux ans (3) OrdMiMnce da auparavant, ce qui doit donner à penser que cette pré> j..ur dc h ptnttçou, caution commençait à devenir nécessaire (2).
H. d'aigexsox N avAiT Ma\f> les autres, qui avaient en main Tautonté tem<
Mâ BtontDu LA porelle, négligeant d'apporter un remède efficace au mal, AUX SAi-VAcn. Missionnaires crurent devoir en appeler a la con-
science des colons; le ?i mars i658, M. de Qucylus, qui résidait alors à Québec comme grand vicaire curé, s'expliqua publiquement en chaire sur ce point de morale: déclarant qu il y avait péché mortel à vendre de i eau-dcvie aux sauvages, attendu quils n'en demandaient que (3) Journui des Jj. pour s'enivTer (3), ou pour faire quelque mauvais coup . , dans leur ivresse (4). M. d'Argenson, chargé de veiller ^' aux* intérêts de la grande Compagnie, toléra cependant ces abus. Dans un mémoire déjà cité de M, de la Chênaie, celui-ci fait remarquer que ce Gouverneur eut le malheur de se brouiller avec les Jésuites, surtout au sujet de la traite des boissons aux sauvages, ayant, malgré ses bcnliments très-religieux, son opinion particulière sur ce point; & les lettres que nous conservons de M. d Argen- Kmpioi* .lu vi- son montrent que cette inculpation était fondée (5). Dans cn.ntcj Arjîcnson,Bi. cousultatiou sur ses démêlés avec M. de Laval, dont on a parlé, u proposait la queition suivante : « Le vicaire « apoflolique peut-il jeter Texcommunication contre les « habitants en ce qui regarde la police, le bien de TÉtat « & le Gouvernement, & empêcher les choses permises
LIQUEURS FORf ES. 1662. 2g
« par le Gouverneur pour le bien public (i;? » Pourtant, (i) itu,, loi. 03. si M. d'Argenson ne condamnait pas ce commerce, nous n'oserions assurer quHl Tait approuvé ouvertement, puis* que la Mère Marie de rincarnation a donné de si grands éloges à ce Gouverneur, après même qu'il eût quitté la Nouvelle-France.
A la faveur de cette connivence, le mal fit de jour en uétoabRi» de» mw*jour de nouveaux progrès; &, en Tannée 1662, il avait uai^ac toutes les contrées que les Français connaissaient alors, c'eft-à-dire depuis Cîaspé jusqu au pays des Iroquois (2). Il était même commun à tous les membres des (i) Relation de familles sauvages qui pouvaient se procurer de ces sortes ^' ^' de liqueurs, aux femmes aussi bien qu'aux hommes, aux jeunes garçons & même aux filles : chacun étant maître dans sa cabane quand il s'agissait de boire ou de manger. Comme ils n'étaient point accoutinu ^ à ces sortes de liqueurs, ils tombaient tout aussitôt en ivresse & devenaient comme furieux. L'on -en voyait courir nus par Québec, la nuit 8c en plein jour, avec des épécs ou d'autres armes à la main, faisant fuir tout le monde, sans que personne pût les arrêter; ce qui donnait lieu à des meurtres & à des brutalités monftrueuses & inouïes. Les filles sauvages qui fréquentaient les classes externes des Ursu- Unes, n'étaient pas exemptes de la contagion : « Nous « leur avons fait voir,' dit Marie de l'Incarnation, le mal « où elles se précipitaient en suivant Texemple de leurs « parents, & depuis elles n'ont pas remis le pied chez nous. M Tel cf^ le naturel des sauvages; ils font tout ce qu'ils « voient faire à ceux de leur nation en matière de mœurs, « à moins qu'ils ne soient bien alfermis dans la morale « chrétienne (3). » « Je ne veux pas décrire les malheurs (3)M»rkdellnc«r- « que ces désordres ont causés, ajoutait le P. Lalemant; ^ùt""éoa"p. iyi '° « mon encre n'efl pas assez noire pour Tes dépeindre de « leur couleur véritable, & il faudrait du fiel de dragon i pour exprimer ici les amertumes que nous en avons • ressenties (4).- ^4)Rcuu<,adc,6o3.
3o 11*' PARTIE. LES CENT AS&OC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
M. »*AVjiu'.oint cT V. Personne n'en éprouva de plus cuisantes, ni de plus w Mv*. .*K«oEKT mortelles que celles dont fut abreuvé M, de Laval. Il fil MM. tout ce qu'il put imaginer pour détourner les Français de
ce malheureux commerce, qui mettait un obllacle insurmontable à la conversion des sauvages païens, & replongeait les nouveaux chrétiens dans tous leurs anciens désordres; ëc il avait la douleur tle voir qu On méprisait .ses remontrances, sous le prétexte que la vente de:» boissons était permise partout. 11 avait beau leur représenter qu'elle ne devait pas Tétre parmi des peuples non encore policés, puisque l'expérience montrait que ces boissons empêchaient la propagation de l'Évangile fie ruinaient les bonnes mœurs dans les nouveaux chrétiens : ses représentations furent inutiles, ou du moins n'arrêtèrent pas les partisans du commerce des boissons. Pour les intimider & les réduire à la raison, M. d'Avaugour , témoin du spedacle hideux de ces désordres, joignit son autorité à celle de rÉvèque, sans s arrêter à la Hgne de conduite qu avait tenue .son prédécesseur, déicndit à tous les Français de vendre ou de donner de Teau-de-vie ou (0 Cren-B de Ville, d'autrcs liqueurs fortes aux sauvages (i), en décernant marie, or.i i.nuKL j^.^ peiHCs très-sévèrcs coutTc ccux qui enfreindraient son du sHlttin 16O2. ordonnance sur un pomt st capital. Il semblait que les efforts réunis des deux puissances, agissant ainsi de con^ ccrt, allaient arrêter le torrent; mais on eût dit qu^elles ne s'étaient réunies de la sorte que pour en augmenter ensuite la violence par le désiOement volontaire de l'une, sans le secours de laquelle l'autre n eut plus de résillance à y opposer.
M. u AVAi coiii PERUET M. dc Laval avait lancé l'excommunication générale M VBNMB DM U- contrc Ics traiteurs d'eau>de-vie aux sauvages, en excepmiSamT*^" néanmoins de sa censure quelques personnes de la
modération desquelles il se tenait assuré. Une femme de Québec, leur en ayant vendu une bouteille, fut sur-lechamp conduite en prison. Le F. Lalemant, par charité pour elle, voulut intercéder auprès du Gouverneur; &
LIQUEURS FORTES. l662. 3l
celui-ci, par une résolution bien contraire à son ordonnance, lui répondit brusquement que, puisque la traite de Teau-de-vie n*6tait pas une faute punissable pour cette femmej elle ne le serait pour personne à Tavenir, & que tous en profiteraient égaletnent. Le peuple eut bientôt appris que le Gouverneur laissait la traite libre à chacun, & le désordre devint extrême; ce qui porta M. de Laval à renouveler Texcommunication contre les traiteurs. Alors on commença à invectiver de nouveau, on cria de toutes parts que les consciences étaient gênées, & on n'écouta plus ni évèque, ni prédicateurs, ni confesseurs : le commerce de Teau-de-vie étant ouvertement toléré par le Gouverneur général, qui seul pouvait le réprimer efficacement. Le désordre s'étendit même si loin, que plusieurs chefis de sauvages, après avoir mis tout en usage pour en arrêter le cours^ allèrent eniîn trouver M. d'Avaugour, le suppliant de farder lui-même ses propres ordonnances & d'interposer son autorité contre ce furieux débordement ; mais ils ne f^apncrcnt rien sur son esprit. Un capitaine Algonquin alla s'en plaindre aux Religieuses Ursniincs. « M. le Gouverneur nous tue, leur difc-il, en permettant 0 qu'on nous donne lies boissons; » & comme ces Religieuses lui repicàcuiuiciU qu'il devait aller lui porter ses plaintes à lui-même : • Se lui ai parlé déjà deux fois, « repartit-il, & cependant il n'en fait rien, s Par ménagement pour M. d'Avaugour, la Mère Marie de Tlncamation> qui nous a donné ces détails, a évité de le nommer dans celles de ses lettres où elle rappelle cestriftes démêlés ; mais elle le désigne équivalemment dans ces parolës : « Les Français ont méprisé les remontrances de notre « Prélat, parce qu'ils sont maintenus par une puissance (nUitre»deM»r»e « séculière qui a la main forte (i). » ' dennc*r«.i., p. ^71,
. viit.
Dans les dispositions où était le Gouverneur gênerai, »• de ii*isossr.tjv«
la position de M. de Matsonneove à Vîllemarie était devenue extrêmement difficile & embarrassante. Jusqu'alors il avait défendu aux colons la traita des boissons aux sau-
PROTESTE CONTRF. H PEBHItSIOM OOHNtE M* m. D**VAIiaoUR»
3d II* PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
vagcs^ & il n^était pas homme à prendre une autre ligne de conduite par complaisance pour M. d^Avaugour. 11 n'ignorait pas cependant qu'en interdisant à Villemarie ce que Tautre autorisait à Québec, il attirerait sur soi sa colère, & provoquerait un conflit d autorité qui ne pourrait tourner qu'au désavantage de la sienne, si ceux qu'il condamnerait pour avoir fait cette traite, appelaient de ses sentences au jui^enient du Gouverneur général, comme ils en avaient le droit. Mais cette considération ne l'empècha pas d être toujours fidèle à son devoir, de suivre invariablement le mouvement de sa conscience. U jugea même qu après ce qui venait d'avoir lieu à Québec, il devait protefter respectueusement contre la liberté de la traite, en rappelant adroitement à M. d'Avaugour sesprojprG& ordonnances, & en s'appuyant sur ces ordonnances mêmes, aussi bien que sur celles de M. de Laval, pour la défendre de nouveau. Un accident funefte arrivé sur ces entrefaites lui en fournit naturellement l'occasion. Depuis que M. d'Avaugour avait rétracté ses défenses, quelquesuns à Villemarie s'étaient crus suffisamment autorises à traiter de ces liqu«urs à des sauvages Loups qui se trouvaient alors dans ce lieu ;& il arriva que, dans leur ivresse^ ces barbares assassinèrent, dans la nuit du 23 au 24 juin 1662, le sieur Michel Louvard, dit Desjardins, sur le seuil même de sa porte, comme il a été racomé déjà.
OBDONNANtE DE M. DE A I OCCaSÎOn de ce meurtre, M. de Maisonneuve dé-
MAiBOMKEuvsooNTiiE fcudit donc, cc îour même, à tous les colons, de vendre
LA vjam Mcs BOi*- ... ,
somMJXMuvACKs. aux sauvages aucune liqueur enivrante, en attendant que M. d'Avaugour et M. de Lava! eussent fait un règlement sur cette matière. Il donna pour motif de sa défense, non des rai.sons de conscience, qu'il aurait pu alléguer, mais la nécessité urgente où il était de veiller à la conservation de la Colonie, menacée d'un massacre général de la pari des sauvages, si on leur vendait de ces sortes de liqueurs. L'ordonnance dont nous parlons était conçue en ces termes : « Vu Tassasstnat commis, la nuit dernière, en la
M. D'aVAUGOUR et m. de MAISONNEUVE. l6Ù2. 33
« personne du nommé Desjardiiis, par des sauvages ivres,
« causé à Toccasion de la vente des boissons fortes, non-
« obAant les ordres ci-devant donnés, tant de la part de
fl M. le baron du Bois d'Avaugour, lieutenant général de
« Sa Majefté, que de Mgr l'Évêque de Pétrée, Vicaire
« Aponolique; après avoir considéré les dan^^ers d'un
« massacre général des habitants par les sauvages, en
« conséquence de la vente de ces sortes de boissons, mas-
« sacre dont les présomptions sont violentes, eu égard aux
0 insolences ordinaires de ces sauvages; ^ considérant
• d'ailleurs les crimes commis à ce sujet par les Fran-
« çais^ dont nous donnerons au plus tôt avis à M. le baron
« d'Avaugour & à Mgr de Pétrée, afin- qull soit établi un
« bon ordre au sujet de la vente des boissons, tant pour
« la satisfa^iondes habitants que pour celle des sauvages;
« nous, en attendant cet ordre, et en vertu du pouvoir
« que nous avons de Sa iMajcUé, avons fait faisons dé-
« fcnse à toutes sortes de personnes, de quelque qualité
« condition quelles soient, de vendre, de donner ou de
« traiter aucune boisson enivrante aux sauvages, sous
a telles peines & punitions que nous jugerons à propos
a d'infliger, pour procurer le service de Dieu & le bien (ocreife de vnie-
« de cette habitation (l). • n,ar.e,ordonr«nccd»
Cette ordonnance, quelque sage & mesurée qu'elle M.D'Av^uG.ansF.pi.uT fût, devait irriter . VI. d'Avaugour, déjà fort prévenu contre * Humuw m. i« M. de Maisonneuve. La grande réputation que celui-ci s'était acquise parmi les colons Français 8t chez toutes les nations sauvages, I habilcté & la prudence de son adminillration, sa bravoure personnelle, les services qu'il avut rendus tant de fois au pays depuis près de vingt ans, n'avaient pas inspiré à M. d'Avaugour TeOime qu'il aurait dû faire d'un homme de ce mérite. Peut-être même M, de Maisonneuve lui faisait -il quelque ombrage, ce qu'on aurait pu soupçonner par la manière froide dont il avait coutume de le traitL-r depuis son arrivée dans le pays. Mais, après cette ordonnance, il ne garda plus de mesure. La