‹ Histoire de la colonie française au CanadaChapitre 66 sur 182 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Dans le trajet même & avant qu'il fût arrivé au Fort MJLDAT Sainte-Anne, il eut encore occasion de faire admirer, outre Tardeur de son courage, la générosité & la sainte audace de sa charité. Lui & tous ces soldats, obligés de marcher sur le lac Champlain, alors geîé, se voyaient exposés fréquemment à des chutes ou à d'autres accidents plus fâcheux encore, 8c il arriva qu'un des soldais venant à marcher sur un endroit où la glace était trop mince, elle se rompit soudain sous ses pieds. Toute la troupe jugea au.ssitôt qu il était perdu. Heureusement ce soldat, qui avait son fusil en mains, l'ayant appuyé des deux côtés sur la glace, évita d'abord, par ce moyen, de couler tout à fait au fond; mats la difficulté pour lui était de remonter sur la glace, les raquettes qu'il avait aux pieds rendant inutiles tous les mouvements qu'il faisait pour échapper ainsi à la mort. Parmi ses camarades, personne

\ 1 1 * UN TOUHit DANS LES

CONTAGION DANS LES FORTS. 1666. l53

n'osait cependant s'exposer au péril d'aller l'aider à sortir de l'eau. M. Doilier. le voyant dans ce danger, crut qu'il était de son devoir de risquer sa vie pour le sauver, 8v, après s'être armé du signe de la croix, il s'avance vers lui en assurance, & se met à le prendre par les bras & à s^fforcer de le retirer de Teau; mais, cet homme étant d'une grande taille & fort pesant, M. Doilier ne pouvait Ten retirer qu'à demi, les raquettes de celui-là s'engageant toujours sous les glaces & ly retenant, malgré tous les efforts de Tun & de Tautre. M. Doilier demande alors du secours à son escorte, & personne n'a le courage d'aller partager avec lui un siimmincrît péril, quoiqu'il les assure que la glace cil très-solide sur le bord du trou. M. Darienne, qui commandait le détachement en qualité d'enseigne, n'osc pas ordonner à quelqu un des solJats de , . ,^ ...

, " . 1- • 1 II 1 1 ■ (i) VicdcM. Dollicr

S avancer; mais, sur limitation de M. Doilier, il va lui- jc Casson. .Manuscrit, même hardiment le joindre, &, réunissant alors leurs p'"^ Grandet. Hinoirc efforts, ils parviennent à tirer cet homme hors de 1 eau ( i ;. ^ .cs;.

• XVII

poi.i ]y.u l'Ri'si II'. I-,

Au Fort Sainte-Anne, où s'acheminait cette troupe,

tOUATS MAtABEB.

on attendait avec anxiété FarriN ee du missionnaire, dont ««-^xo^PLtMMTt»

on sentait plus que jamais le besoin, dans l'extrémité cruelle où l'on se voyait réduit. Sur soixante soldats qui composaient cette garnison, quarante se trouvaient atteints du scorbut ou du mal de terre; deux étaient déjà morts sans sacrements, <^ plusieurs autres semblaient toucher au terme de leur vie; aussi M. de Lamotte, commandant du Fort, M. de la Durantaye & les autres officiers n'eureitf pas plus tôt aperçu de loin M. Doilier, qu'ils allèrent avec empressement à sa rencontre & Tembrassèrent avec les plus vives démonflrations de joie. Ce qui avait occasionné cette épidémie au Fort Sainte-Anne, c'eft que, jusque vers la fin de l'automne, M. de Tracy, d'abord résolu d'abandonner ce Fort, ne pensa à y tenir garnison que lorsque l'approche de I hiver eût rendu impossible à M. Talon, nonobftanî tous ses soins Si. son adtivité, de ravitailler cette place; en sorte qu on n'y avait d'autre nourriture que des

l54 III* PARTIE. LOUIS XIV.

viandes salées 8; du pain tait avec des farines gâtées en mer, dans la traversiie des troupes pour qui on les avait dcltinées. Aussi tous les soldats du Fort Sainte-Anne y • seraient morts de faim & de misère, si M. de Lamotte, pour sauver ]a vie à un de ses cadets, im l'eût envoyé à Villemarie avec quelques hommes. M. Souart & mademoiseUe Mance, les voyant arriver, profitèrent de leur retour pour envoyer à M. Dollier, exposé, comme ils le pensaient, au péril de mourir de faim, plusieurs traîneaux chargés d excellentcs provision-, qui, par la généreuse & intelligente charité du missionnaire, sauvèrent In vie à un grand norrjbre de ces soldats. A l'arrivée de*? traîneaux, il eut la précaution de rei tern:cr toutes ces prn-\ isioi s dans sa cJianibrc \oulut bien se char',er du soin de les distribuer aux malades, selon les besoins de chacun. De plus, comme Tair était infedé au Fort Sainte- Anne, dès qu*un malade avait repris assez de force pour supporter la fotigue de son transport i Villemarie, il l'j faisait porter & renvoyait à rhôpital ; & tous ces voyages, qui lui procuraient de nouvelles provisions par le retour des traîneaux, le mirent à même d'assiller tous les soldats atteints de la contagion de sauver la vie à ceux qui purent ê're transportés à Villen arie, ce qui dura l'cspiice de trois mois. Plusieurs, pour être assiflés dans leurs besoins, eurent recours à des fraudes inç;énicuscs que peut rendre excusables 1 extrémité où ils claient réduits : ce tut de faire des teltaments, dans lesquels ils se disaient possesseurs de beaucoup de biens en France, & qu'ils laissaient à ceux qui voudraient bien prendre soin d'eux. Ceft qu'ils répan* daient une infeâion si insupportable, que personne n^osmt s'en approcher, à Texception de M. Dollier 6c du sieur Forettier, chirurgien envoyé de Villemarie.

xviti.

«ÉTÉ DES soiLA sin Au relie, M. Dollier aioute qu'il régnait une grande KoaT SAINTE ASKF. (j^pg Poft, b craintc de la mort inspirant de la H 9Ai!rr-iosEra. devotion a ceux qui étaient bien portants aussi bien qu aux malades; qu on y recevait fréquemment le:^ bacrements.

PAIX AVEC LES IRO(^UOii>. 1666-1667. l55

iiurtout la Sainte Communion ; qu'enfin il se trouvait abon-

damment dédommagé de ses sacrifices par la consolation quL" chacun lui donnait. Onze de ces soldats qui ne purent être transportes à Villeniarie moururent victimes de la contapion, aprè^ avoir tous été assilU-s à la mort par le Missionnaire. Les Sœurs de Saint-Josepij, a qm M. Dol- Uer envoyait tous ses malades, signalèrent leur^ charité courageuse par les soins assidus & intelligents qu*elles donnèrent à chacun d'eux. Elles reçurent ainsi non-seule* ment les soldats du Fort Saint- Anne, mais encore ceux des Forts Saitit-I^uis & Saint-Jean, où la contagion s était répandue, ^ enfin les soldats de M. de Courcelles qui avaient été blessés à la iî;uerrc, 8c ceux que le froid a\ ait si cruellement éprouvés dans la campagne de llûver précédent.

La crainte que les troupes des garnisons ax aient con- u» «oyi'oi» ww»'.. çue des Iroquois n avait cependant aucun fondement, ces w»t la barbares, depuis Tincendie des bourgades des Âgniers, étant, rempl'is eux-mêmes d'une grande frayeur qid leur Atait toute idée de reprendre alors les armes ( i ) . C eft ce ( ■ ) t ettrcs de Marw qui fait dire à M. DoiUer, dans son Histoire du Montréal : g'j] p.T?"?'*"''^'* c Nous ne parlerons plus des embuscades des Iroquois; ^ ' « car la précédente campagne les avait tellement effrayés, « que chaque arbre leur paraissait être un Français, 8c « qu ils ne savaient où se mettre. >' Quelques Iroquois ayant paru vers le Fort Sainte- Anne, M. de Lamotte crut qu'ils venaient pour I v attaquer. Mais on reconnut hicnlôL que C elaient des ambassadeurs qui allaic it liaiLer de la paix, & qui poitt* cela ramenaient quelques Françds captifs de leurs bourgades. Ces atnbassadeurs, allant de lA à Villemarie^ rencontrèrent une troupe de convalescents, au nombre de quaU)rze ou quinze, qui en revenaient, & qui, armant aussitôt leurs fusils, étaient prêts à ttrcr sur eux, lorsque le bâtard Flamand dit à l'un des Français qu'ils condui«-a"cnt, de prendre promptement la parole, ce que l autre lit en criant : « Camarades, ne tirez , . ^ „ pas; ils Viennent en pau (2}. » féal, pwM. DoUkr.

IDO m' l'AHTlL. LOLIS XiV.

i Ks »..ME«s I I l Es Louis XIV avait espéré qu'une fois réduits par la force

oKNuoins BK./.i- ^ç,^ armes, les Iroqunis viendraient demander euxvcur on KiMioN- .

sAinEs, aENoorr LIS mcmes la paix, promettraient delà garder avec les autres TAPTir» ET BOHKCNT nations sau\ ages^ même recevraient dans leurs villages wsmwKt. j^,^ Missionnaires & les Français qui voudraient s'y éta-

blir, ce qui arriva en effet delà sorte. D'abord, les Agniers & les Onneiouts demandèrent les premiers la paix pour (i) Relation de 1667, eux-Hiémes^ & Tenvoï de Missionnaires dans l^urs pays ; i }, ^ ce qui faisait dire à la Mère de Tlncamation : « Deux na>

« tions éloignées de soixante lieues l'une de Tautre^ qui . « étaient les plus orgueilleuses & les plus cruelles, ont les «< premières fait cette démarche. Ils ont été si effrayes du M courage des Français, qu'ils n'avaient rei^ardés jusqu a- " lors que comme des poules, qu'ils s'imaginaient qu'une " armée Française était touiours à leurs trousses 8c les « suivait partout. Dans cette frayeur, ils ont été lieureux « d'avoir entrée pour demander la paix, & ont acquiescé « à toutes les conditions qui leur ont été imposées, savoir : « de ramener tous nos captifs de Tun & de l'autre sexe, « & d'amener ici de leurs familles comme otages pour « les Pères & les Français qui seront envoyés dans leur « pays. Tout cela s'efl exécuté de point en point. L'on « inftruit ici les familles données en otaj^c, dont plusieurs « doivent être baptisées le jour de la Conception , qui ci} « la tète de touics ces contrées. Une femme Iroquoise nous u a donné sa fille, a condition qu'elle serait Française « comme nous. Cette enfant, qui a beaucoup d'esprit, a fl tellement pris goût aux myftèrcs de la Foi & aux mœurs « Françaises, qu'elle ne veut plus retourner chez ses pa- « rents. Le zèle & la charité du lieutenant général du Roi • se sont signalés dans cette transmigration ; car, outre » les femmes & les tilles Iroquoises, il nous en a encore « donné d'autres qui étaient captives dans ces nations, & « qui, pendant leur captivité, avaient oublié notre langue 8i tous nos m} ftères. Il les a fait habiller 8c nous a généreu- •< sèment paye leurs pensions. De notre part, nous n'avons « pas perdu notre travail ni nos soins, ayant, avec l'aide

DRf MIHIONNArMt».

PAIX AVEC LES IROQUOIS. 1666-1667. iSj

« de la grâce» réveillé leurs premières connaissances, & « ressuscité la Foi qui était quasi éteinte dans leurs âmes. « L'on en a marié une à un Français qui a une bonne « habitation, & une autre, qui eft Algonquine, à un Iroc quois, à condition qu'il se ferait chrétien. Ceux avec « qui nous avons la paix sont les Agniers & les Onneiouts.

« Il V a encore les Onontagués, les Oiogonons 8c les lis» thw* autres na- « Sonnoriiouans qui n'ont point paru. Us disent pour rai- ^^2^!^'*»?^ « son qu'ils se préparent â la paix, & ils s'excusent, disant »Aa r uçoirarr « qu'ils ont déjà fait ainsi onze ambassades sans qu'on « leur ait donné satisfaétion. La vérité eft que ces peuples c étant naturellement orgueilleux, ils ont de la jalousie de c ce que les autres les ont devancés, de plus, ils sont 9 en grande guerre contre des sauvages de la Nouvellet Suède; ils donnent néanmoins des espérances pour le ( printemps prochain (i). » On envoya chez les Agniers (OLettrasdcMark les PP. Péron 8c Frémin, qui y furent traités, ainsi que '^î"™?'*!?'?**'^ tous ceux de leur suite, avec beaucoup de douceur. Le p. 619, 6ao. premier de ces Religieux, ayant fait un voyage à Québec en 1667, rapporta que les Agniers écoutaient la parole de Dieu avec ardeur; qu'ils voyaient avec plaisir baptiser leurs enfants & leurs moribonds, & même que pluûeurs adultes recevaient ce Sacrement. Il ajouta qulls se trouvaient exaélement à la chapelle aux heures ordonnées pour la prière, 8c que même, en témoignage de leur zèle, ils avaient conflruit cette chapelle de leurs propres mains, 8c des logements pour les Missionnaires dans les bourgs où ceux-ci devaient résider '^2 . Les PP. Bruyas et Carrcil fu- (<^uure4dcMaric rent envoyés aux Onneiouts; enfin, les autres trois nations «*«W«»*«"»<»<«i'e»<'«

. . . 78', I'' sept. 1667,

Iroquoises ayant fait de leur coté la paix avec les Fran- p. 6^4, 6 «.s. çais, on leur donna aussi des Missionnaires de la Compagnie de Jésus, en sorte que. Tannée 1669, ces Religieux avaient dans chacune des cinq nations des Missions fixes & permanentes (3 . Tels fuirent les avantages qu'apporta la (3}/»ûf., icurc «ï-, guerre faite à ces barbares, quoiqu'elle n'eût pas eu tout le '^'P*^^'» succès qu'on eût pu en espérer si elle eût été entreprise

l38 III* PARTIE. LOUIS XIV.

par des chefs plus expérimentés dans la taéliqne militaire

des sauvages, dans la géographie & les exigences du ptLjs. I<a paix régna néanmoins entre les Français & les Iroquois à partir de Tannée 1666; & c'était un préliminaire absolument indispensable, ou plnt(M !a condition la plus nécessaire pour travailler ensuite au solide établissement de la colonie, comme le lit alors Louis XIV, ainsi qu'il sera raconté dans les chapitres suivants.

Page 1