EXPÉDITIONS DANS LA SÉNÉGAMBIE CSBNTRALB
Jusque vers 1859 tout l'effort de la politique française s'était porté sur la vallée proprement dite du Sénégal. Pour permettre au gouverneur de concentrer son attention sur Saint-Louis et le territoire qui en dépend directement, on avait provisoirement placé rile de Gorée sous Tadministration du chef de la station navale de TAtlantique. Aussi les colonnes françaises ne s'étaientelles guère éloignées des rives mômes du fleuve. Une seule expédition avait pénétré assez profondément dans l'intérieur des terres, celle de Niomré.
Au commencement de 1858 la France avait à se plaindre trèsvivement de la conduite de ce village, le plus peuplé de la province du Ndiambour (1) qui confine la banlieue de Saint-Louis. Nos traitants que leurs affaires y appelaient étaient en butte à toutes sortes de vexations et les habitants donnaient ouvertement leur appui aux partisans des Maures que nous combattions dans le Oualo. Une petite armée d'environ 3000 hommes de troupes régulières et de volontaires se mit en route sous les ordres de M. Faidherbe pour infliger à Niomré un châtiment mérité. La première étape fut aux puits de Nguik. C'est là que nos troupes soutinrent, au milieu de la nuit, le premier choc de l'ennemi. Après un moment de confusion produit par la surprise d'une attaque inattendue, les habitants du Ndiambour furent repoussés. Le lendemain la cavalerie fut envoyée en reconnaissance aux environs avec ordre d'incendier les villages hostiles. Pendant qu'elle rentrait au
(1) Niomré avait environ 5000 habitants en 1858.
camp après avoir accompli cette mission, elle rencontra un fort parti ennemi et commençait à plier, accablée par le nombre, lorsque le gouverneur avec son infanterie arriva à temps pour la dé* gager. Dans Tincertitude où Ton était de trouver de Teau sur la route que la colonne devait suivre et pour être certain de ne pas être coupé (le sa base d'opération, M. Faidherbe laissa une partie de ses troupes à la garde du camp de Nguik, et avec le reste il se dirigea sur Niomré. L'ennemi avait pris position en avant de ce village 011 il avait concentré toutes ses forces. Linfanterie de marine fut immédiatement déployée à l'avant-garde, appuyée sur la gauche par les tirailleurs et sur la droite par la compagnie de débarquement. D'un élan irrésistible l'armée se porta en avant balayant devant elle les noirs dont le courage était rendu inutile par la supériorité de la tactique européenne. Après une courte lutte le village fut enlevé et livré aux flammes. La colonne rejoignit ensuite Nguik sans être inquiétée et de là rentra à Saint-Louis après une absence d'une semaine seulement. A la suite de cette expédition, le roi du Cayor, dont le Ndiambour était tributaire, écrivit au gouverneur une lettre remplie de protestations d'amitié. L'influence de notre victoire s'étendait au-delà de la province vaincue, jusqu'à son puissant suzerain, et préparait les relations futures que la France devait avoir avec lui (1).
Un décret de 1859 replaça Gorée sous les ordres du gouverneur du Sénégal. C'était à cette époque la seule dépendance de la colonie qui appartînt à la France en toute propriété. Toute la côte voisine obéissait aux rois du Cayor, du Baol et du Sine, qui prodiguaient à nos commerçants les vexations et les injures comme cela avait lieu quelques années auparavant aux environs de Saint-Louis. A peine les autorisait-on à élever des cabanes pour s'abriter, mais toute construction en pierre leur était interdite. M. Faidherbe, dès qu'il fut chargé de l'administration de Gorée, se hâta de s'y rendre
(1) L'expédition do Niomré fut la première au Sénégal où l'on employa des chameaux pour le transport des bagages. (Revue Coloniale^ t. XIX, 1858.)
pour inaugurer dans les contrées voisines du cap Vert la politique énergique qui avait produit de si beaux résultats sur les bords du Sénégal. Aux quelques troupes blanches qu'il avait avec lui il joignit les volontaires de Ttle qui s'offrirent à le suivre et il débarqua avec sa petite troupe à Dakar, qui n'était alors qu'un hameau de pêcheurs. Il y réunit tous les habitants et leur déclara qu'ils étaient désormais les sujets de la France. « Le 7 mai 1839 le colonel Faidherbe parcourait le cap Vert dans toute son étendue ; y prêchait, sous les baobabs classiques de cette presqu'île, la guerre sainte, la guerre de la civilisation contre la barbarie, électrisant chacun du souffle de son énergie et y recrutant la fleur de la jeunesse armée (1). i» La colonne ainsi formée se mit en marche en suivant la côte. Sans rencontrer d'obstacles elle entra à Rufisque, à Portudal et à Joal, y construisit des blockaus et y laissa de petites garnisons pour protéger le commerce. On s'enfonça ensuite dans l'intérieur du pays. Le gouverneur avait fait dire au roi du Sine qu'il lui donnait rendez-vous à Fatik, au centre de ses états, pour traiter avec lui, s'il le désirait, ou bien pour lui livrer bataille. L'armée française fut exacte au rendez- vous ; après quelques heures d'attente une violente fusillade éclata, annonçant l'arrivée du roi et de sa redoutable cavalerie. Les volontaires noirs ripostèrent avec entram et soutinrent trois charges sans faiblir. Au moment propice un détachement d'infanterie de marine, conservé comme réserve, exécuta une brillante charge à la baïonnette qui acheva la déroute de l'ennemi. Cette victoire ouvrait à la colonne la route du Saloum; elle y arriva en quatre jours de marche et construisit sur ses rives le fort deKaolack pour protéger le commerce considérable dont cette rivière est le théâtre (2). Cette heureuse expédition fut couronnée
(1) Voyages et expéditions au Sénégal et dans les contrées voisines. (Tour du inonde^ 1861, 1" semestre, p. 34.)
(2) « La rivière de Saloum prend son nom du royaume de Saloum qu'elle traverse. Les traitants de Gorce et ceux de Gambie vont y échanger «leurs marchandises contre du mil, des arachides, des cuirs et des bestiaux, et l'importance de ce commerce a nécessité la construction sur le fleuve d'un fort français
par des traités avec les rois du Baoi^ du Sine et du Saloum, gui reconnurent à la France la possession de tout le littoral depuis le cap Vert jusqu'à la pointe de Sangomar, à l'entrée du Saloum. Cétait l'exécution du traité conclu par Ducasse deux siècles auparavant (1).
Deux ans plus tard une nouvelle démonstration militaire dans les mêmes parages fut rendue nécessaire par l'attitude hostile des deux royaumes de Sine et de Saloum. Le chef de bataillon Pinet-Laprade, qui commandait l'arrondissement de Gorée^ remonta avec des troupes l'estuaire du Saloum, pénétra dans l'intérieur du pays et s'empara par surprise de la capitale, Kabone, où il fit 300 prisonniers. Dans le nombre se trouvaient tous les membres de la famille royale. L'heureux succès de ce hardi coup de main facilita les négociations, qui se terminèrent par la reconnaissance du protectorat de la France et le payement d'une forte amende par le roi vaincu. La colonne française se porta ensuite sur Diakhao, capitale du Sine, où après une occupation de quelques jours, elle obtint des
à Kaolack, principal lieu de traite, situé à environ 30 lieues de Tembouchure. . . . Â 15 lieues de l'embouchure, la rivière se sépare en deux branches ; Tune, le Saloum, se dirige vers l'est, en faisant mille détours ; l'autre, désignée sous le nom de rivière de Sine, remonte vers le nord. Pendant les 10 premiers milles de son parcours, cette branche sert de limite occidentale au royaume de Saloum, puis elle s'en/ouce dans le royaume de Sine et vient passer à une lieue et demie de la capitale, Diakao, au grand village de Fatik, qui est à la fols une escale de traite et le port de Diakao. Au dessus de Patick, cette rivière se perd dans une plaine inondée. . . . Les eaux des rivières de Bine et Saloum dans tout leur par* cours sont salées; le flux et le reflux se font sentir jusqu'au point où elles se per dent dans des plaines. Aucune source d'eau douce ne vient se jeter dans leur lit, de sorte qu'il serait plus exact de les désigner sous le nom de bras de mer que sous celui de rivières. . . Les bords sont généralement bas et presque toujours bordés de palétuviei^ ou de plaines de vase durcie sur lesquelles le sel cristallis'j réfléchit le soleil d'une façon insupportable à la vue. . . A Kaolack comme à Fatick les noirs se sont mis à la culture des arachides^ qui y a admirablement réussi. Du reste la fécondité du sol est telle que,malgrô la paresse et Tivrognerie, ces deux maux de la race noire et en particulier des Sérères, la traite finit plus souvent faute de marchandises d'échange que faute de produits. » (Mage. ^ Les royaumes de Sine et de Saloum. Revue Maritime et Coloniale^ 1863.) (1) En 1679.
résultats semblables. Depuis cette époque les deux rois se sont montrés les fidèles alliés de la France.
La colonie se composait alors de deux parties entièrement distinctes et séparées par des pays encore fermés à noire influence civilisatrice. Les deux villes de Saint-Louis et deOorée avaient fait rayonner cette influence autour d'elles soit par le commerce, soit par la force des armes, et elles étaient devenues les centres de deux zones qui appartenaient à la France, ou qui s'étaient soumises à son protectorat. Mais ces deux tronçons, situés à 150 kilomètres Tun de l'autre, ne pouvaient guère communiquer que par mer. Le royaume de Cayor (1), qui les séparait, était le plus puis* sant état de la Sénégambie. Officiellement ses relations étaient
(1) « C'est un pays sablonneux, accidenté par une série successive de collines et de bas^fonds dont la direction la plus générale est parallèle au bord de la mer... Ces collines ainsi étagées varient quant à leur configuration et leur altitude et semblent la continuation des dunes que l'on rencontre tout le long de la côte, entre Gandiole et Mboro. Elles s'abaissent graduellement à mesure qu'on s'avance dans l'intérieur, les bas^fonds qu'elles délimitent sont moins accusés, les pentes sont plus douces, de telle sorte que le pays semble relativement plat.... Les bas-fonds situés immédiatement en arrière des dunes, à une distance variable de 6 à 8 k. de la plage, forment ce qu'on appelle la ligne des Niayea .. Ce sont des lacs ou des marais d'eau douce ou saumâtre... A partir de Lompoul Jusqu'à Mboro, on rencontre dans le voisinage et sur les bords de la plupart de ces lacs une végétation luxuriante formée par des massifs de grands arbres d'espèces difTérentes, de gigantesques palmiers dont la riche verdure et les frais ombrages rappellent les plus beaux sites des contrées intertropicsRes. . . En quittant la ligne des Nia yes pour pénétrer dans l'intérieur de l'ouest à l'est, on trouve un terrain complètement aride et inhabité sur un espace de 3 à 4 lieues... Dans beaucoup d'endroits ce sont des maquis impénétrables... On finit cependant par apercevoir quelques éclaircies; aux arbrisseaux épineux succèdent des arbustes et bientôt de grands arbres.... Les premiers lougans (champs cultivés) de mil et d'arachides s'annoncent par de hautes haies d'euphorbes qui en délimitent l'enceinte; on est dans le vrai Cayor, c'est-à-dire dans la contrée habitée et cultivée. . C'est dans cette nouvelle zone du Cayor que l'on trouve quelques-uns des plus beaux types de la dendrologiedu Sénégal tels que des baobabs monstrueux do grosseur, de magnifiques tamariniers, le gonaké, etc. Le sol est éminemment propre à la culture de l'arachide, et ce produit peut devenir, entre les mains des noirs, un objet d'exportation très- important et très-fructueux. > (Barthélémy — Benoit. — Rapport médical sur les opérations militaires du Cayon Revue Maritime et ColonMe, t. III, 1861.)
amicales avec le gouvernement colonial, mais cela n'empêchait pas le damel, c*est le titre de son souverain, de laisser molester par ses gens les rares traitants qui s'aventuraient dans ses états. Aussi les voyages par terre de Saint-Louis à Gorée étaient-ils à peu près impossibles. De temps en temps un courrier à pied partait de Saint-Louis, et en ayant soin de longer continuellement la plage à travers un pays entièrement désert, il arrivait en trois jours à Gorée : c'est à cela que se réduisaient les communications terrestres entre nie et sa capitale. On comprend ce qu'une telle situation avait de défectueux pour la colonie, aussi bien au point de vue commercial qu'au point de vue administratif.
Au retour de sa campagne du Saloum, M. Faidherbe décida d'unir Saint-Louis et Gorée par une ligne télégraphique défendue de distance en distance par des postes fortifiés qui serviraient en même temps à abriter les voyageurs. Le damel, Biraima, donna son consentement sans trop de diJDTicultés , mais il mourut subitement, à l'âge de 25 ans, des suites d'un excès de boissons, avant que les travaux fussent commencés. Son père Macodou, qui lui succéda, se hâta de retirer l'autorisation donnée. Le gouverneur, bien résolu à obtenir par la force ce qu'on ne voulait pas lui accorder de bon gré, fit venir des troupes d'Algérie, et au mois de janvier 1861 il pénétra dans le Cayor. Le damel réunit son armée et il se disposait à se défendre, lorsqu'une insurrection, qui éclata dans ses états fort à propos pour la France, le força à signer un tuaité de paix. Moyennant une somme de 10.000 francs et trois chevaux, il abandonna tout le littoral de son royaume sur une profondeur d'environ 10 kilomètres, il céda le territoire de Gandiole, au sud de Saint-Louis, qui était précieux pour la colonie à cause de ses abondantes salines, enfin il renonça à toutes préten* tions sur la province du Diander, en arrière du cap Vert, qui avait été annexée depuis peu à l'arrondissement de Gorée. Libre de ses mouvements, Macodou eut bientôt fait de réprimer le soulèvement qui avait rendu si faciles les négociations avec la France; mais une fois qu'il eut reconquis son autorité tout entière, il s'empressa de déclarer qu'il ne tiendrait aucun compte du traité qu'il venait de
signer. A cette nouvelle M. Faidherbe partit de Saint-Louis avec les troupes dont il put disposer et traversa tout le Cayor, respectant les villages paisibles, mais incendiant sans pitié tous ceux qui avaient donné des sujets de plaintes à nos traitants. Il arriva ainsi jusqu'à Nguiguis, la capitale, où étaient réunies toutes les forces du damel, qu'il écrasa dans une seule bataille, à Diati, le 11 mars 1861. Sans perdre de temps le génie construisit les trois postes de Lompoul, de Mboro et de Mbidjen, auxquels s'ajoutèrent bientôt après ceux de Gandiole et de Potou au sud de Tembouchure du Sénégal, et ceux de Pout et de Thiès dans le Diander. Ces divers établissements, qui jalonnaient la route de Saint-Louis à Gorée, furent reliés par le télégraphe.
Le but que se proposait le gouvernement était atteint ; malheureusement nous étions intervenus dans les affaires intérieures du Cayor, et cette intervention devait nous attirer par la suite de graves embarras. Le Cayor est gouverné par un souverain électif. Cet usage entraîne avec lui des troubles nombreux et des révolutions fréquentes, car il y a toujours à côté du damel régnant un prétendant qui a des partisans et qui n'attend qu'une occasion pour renverser son compétiteur. La situation est encore compliquée par Texistence de la caste militaire des tiédos qui constituent la principale force de la royauté cayorienne; ces mercenaires insolents et pillards, qui n'ont d'autre solde que le produit de leurs rapines, sont la plaie des populations paisibles. Dans toutes les occasions le gouverneur avait insisté auprès du damel pour qu'il mit un terme à leurs exactions, mais il n'avait jamais pu obtenir autre chose que de vaines promesses. En présence de cette situation troublée^ la France avait deux partis à prendre : rester neutre au milieu des compétitions diverses, en exigeant seulement de chacun des damels qui se succédaient au pouvoir le respect des engagements pris, ou bien embrasser résolument la cause de celui des prétendants qui présenterait les plus sérieuses garanties d'intelligence et de fidélité et le soutenir énergiquement. Le gouvernement colonial ne sut pas se prononcer pour l'une de ces deux politiques, il hésita entre elles, adoptant chacune et l'abandonnant tour à tour, au grand détriment des intérêts français.
Au mois de mai 1861 un soulèvement eut lieu dans le Cayor en faveur d'un prétendant nommé Madiodio. Le gouverneur crut devoir prendre son parti, espérant que ses conseils seraient mieux écoutés s*il lui devait le trône. Une colonne française entra dans le Cayor, et avec son appui Madiodio fut proclamé damel à la place de Macodou qui se sauva dans le Saloum. Mais le pouvoir du nouveau roi imposé par l'étranger fut bien précaire. Un parti national se constitua pour le renverser ; les tiédos, qui voyaient avec peine Tintroduction de l'influence française, se joignirent à lui, et il eut bientôt un chef en la personne de Lat-Dior, jeune homme de 18 ans, qui appartenait à la famille royale sans avoir des droits positifs au trône, et qui avait été élevé à Saint-Louis dans un établissement fondé pour Téducation des fils de chefs retenus comme otages. Ce nouveau prétendant en appela aux armes, et Madiodio battu et abandonné par tous ses sujets, fut réduit à aller demander un asile au poste de Lompoul.
M. le capitaine de vaisseau Jauréguiberry, qui avait remplacé M. Faidherbe comme gouverneur du Sénégal, et qui continuait ses traditions d'énergie et de bravoure, se mit aussitôt en campagne pour rétablir notre protégé. Il n'eut qu'à paraître dans le Cayor en janvier 1862, et les révoltés effrayés firent leur soumission. L'autorité de Madiodio fut rétablie sans coup férir. Mais à peine les troupes françaises eurent-elles évacué le Cayor que Tagitation recommença ; Lat-Dior intrigua de nouveau auprès de ses partisans dont le nombre croissait tous les jours. Le gouvernement soutenait faiblement Madiodio ; à un moment donné môme il l'abandonna complètement et négocia avec Lat-Dior pour obtenir de lui l'autorisation de créer des postes militaires sur le territoire du Cayor ; mais les brigandages de ses tiédos amenèrent une rupture et nous rejetèrent du côté de Madiodio.
Cette fois M. Faidherbe, qui venait de rentrer dans la colonie, voulut prendre d'énergiques mesures pour assurer le maintien de l'ordre dans le Cayor. En novembre 1863, il concentra à Mboro toutes les troupes dont il put disposer, et à leur tête il alla occuper Nguiguis ; là, il prodama une seconde fois Madiodio damel^ et
signa avec lui le 4 décembre un traité qui abandonnait à la France les quatre provinces du Ndiambour, du Mbaouar, de TAndal et du Saniakor et qui autorisait la construction d'un fort à Nguiguis. Le Cayor, considérablement diminué, se plaçait sous le protectorat de la France.
Lat-Dior s'était enfui à rapproche de nos troupes. Le colonel Pinet-Laprade, envoyé à sa poursuite, l'atteignit à Ndary dans le Baol et lui fit subir une défaite complète. Un convoi de 400 chameaux avait apporté de Mboro à Nguigui^ les matériaux nécessaires à la construction du fort, et une redoute provisoire avait été élevée. Le gouverneur voyant que le calme se rétablissait, laissa le capitaine du génie Lorans diriger les travaux et rentra à Saint-Louis, donnant à ses troupes l'ordre de regagner leurs garnisons respectives. Aussitôt Lat-Dior reparut dans le Cayor à la tête de ses bandes. Ordre fut donné à deux colonnes de partir avec toute la célérité possible de Saint-Louis et de Gorée, et d'opérer leur jonction à Nguiguis ; en môme temps, le capitaine d'infanterie de marine Flize, qui opérait dans le Ndiambour, se dirigea à marches forcées vers le même point. Pendant ce temps, le capitaine Lorans apprenait que Lat-Dior était au village de Ngolgol, et Madiodio, avec la présomption qui se rencontre souvent chez les nègres, lui offrait d'aller immédiatement livrer bataille avec la garnison du fort en construction, et les troupes cayoriennes qui lui étaient fidèles, persuadé qu'il n'aurait qu'à paraître avec les blancs à ses côtés pour mettre son adversaire en fuite. Le capitaine Lorans eut l'imprudence d'accepter sans attendre l'arrivée des renforts qui approchaient. Il quitta Nguiguis le 29 décembre 1863 avec une compagnie de tirailleurs, un obusier, 25 spahis, en tout 140 hommes de troupes régulières et les soldats de Madiodio. Au point du jour on se trouva en présence de l'ennemi, beaucoup plus nombreux qu'on ne s'y attendait. Dès le premier choc l'armée alliée lâcha pied et se débanda. « La petite troupe du capitaine Lorans eut tous les hommes à pied de Tennemi sur les bras, en même temps qu'une nombreuse cavalerie débordant des deux ailes l'entourait complètement, l'eut le monde
comprit qu'il n'y avait plus qu'à mourir dignement. Le capitaine Lorans et le capitaine de tirailleurs Chevrel, démontés tous deux, et ce dernier blessé, assistèrent stoïquement, jusqu'à ce qu'ils fussent tués eux-mêmes, à la destruction de leurs hommes, tirailleurs et ouvriers, qui combattaient jusqu'au dernier soupir. Les 7 canonniers et l'adjudant Guichard se firent bâcher sur leur pièce. Le peloton de spahis, perdu au milieu d'une affreuse bagarre, où il ne reconnaissait plus ni amis ni ennemis, dégagea notre damel Madiodio, et tout en perdant son chef, le sous-lieutenant Duport- Saint- Victor, et 4 spahis, il parvint à atteindre Nguiguis, ramenant le damel et 8 spahis blessés. Les vainqueurs poursuivirent les fuyards jusqu'à la redoute d'où ils se firent repousser en faisant des pertes sensibles (1). » Tel fut le désastre de Ngolgol, la première défaite que nos armes eussent essuyée depuis 1854 sur le sol delà Sénégambie. 29 hommes dont 3 officiers échappèrent seuls à la mort. Le chef du poste, l'infortuné capitaine Lorans, avait payé sa témérité de sa vie.
Les troupes envoyées par le gouverneur, se concentrèrent bientôt à Nguiguis, sous le commandement du colonel Pinet- Laprade, et se mirent à la recherche de l'armée de Lat-Dior qui prit la fuite à leur approche. Après une poursuite acharnée de plusieurs jours, l'ennemi fut atteint le 12 janvier 1864 au village de Loro, sur le terrain qu'il avait choisi lui-même pour livrer bataille. « Le choix de ces positions était judicieusement fait ; il n'aurait pas été désavoué par un militaire expérimenté. Les fantassins étaient à couvert derrière une haie d'euphorbes qui couronnait les bords les plus avancés d'un plateau au centre duquel se tenait Lat-Dior avec une forte réserve, de telle sorte que le vallon que nous avions à franchir était admirablement battu par la mousquetterie de l'ennemi ; sur les ailes de cette position se tenait une nombreuse cavalerie (2). » Le colonel Pinet-Laprade fit
(1) Revue Maritime et Coloniale ^ t. XI, p. "/ïîQ.
(2) Revue Maritime et Coloniale, t. XI, p, 730.
ouvrir le feu par son artillerie, à une distance où il se trouvait hors de portée des balles, et lorsque les obus et la mitraille eurent porté le désordre dans les rangs ennemis, Tinfanterie commença l'attaque. L'infanterie de marine enfonça le centre de l'armée de Lat-Dior, qui se mit bientôt à fuir dans toutes les directions poursuivie par les spahis, et laissant plus de 500 cadavres sur le champ de bataille.
La colonne victorieuse alla rendre les derniers devoirs aux braves tombés à Ngolgol, puis, cette pieuse mission remplie, elle rentra dans les villes de la colonie, laissant le Cayor pacifié et soumis à l'influence française. Lat-Dior, abandonné de tous ses partisans, avait dû aller chercher un refuge à l'étranger, tandis que Madiodio, reconnu comme damel par tous ses sujets, gouvernait son peuple d'après les conseils qui lui venaient de Saînl- Louis, surveillé qu'il était par la garnison qui occupait sa capitale. Malheureusement, il ne répondit pas aux espérances qu'on avait fondées sur lui. On ne tarda pas à reconnaître qu'il était entièrement incapable de gouverner son peuple avec justice et intelligence et que sa conduite était plutôt propre à mécontenter ses sujets et à amener de nouvelles complications. Le colonel Pinet-Laprade , devenu gouverneur après le départ définitif de M. Faidherbe, résolut de mettre de côté une créature de la France inutile et compromettante et de supprimer la dignité de damel. C'était l'annexion pure et simple du Cayor : elle s'effectua de la manière la plus paisible vers 1866.
Pendant que la France cherchait à rétablir Tordre sans cesse troublé dans le .Cayor, pour permettre aux habitants paisibles de se livrer sans entraves à l'agriculture et au commerce, une insurrection nouvelle éclatait non loin des rives du Sénégal, parmi les Touçouleurs du Fouta. Ces peuplades turbulentes avaient fait leur soumission après la défaite d'El-Hadj Omar et elles avaient accepté en 1859 le démembrement en trois états distincts qui leur avait été imposé et qui fut suivi l'année suivante de l'annexion du Damga au territoire colonial avec Matam pour capitale. Mais leur fanatisme musulman était resté le même, et leur haine contre les
Européens ne s'était pas apaisée. Jamais la puissance de la France ne s^était déployée contre elles et volontiers elles se figuraient quà Tabri de leurs forêts elles la braveraient toujours impunément En 1862 elles se soulevèrent de tous côtés. Les anciens partisans du Prophète se mirent à la tète du mouvement et se répandirent dans le Damga pour le piller; ils élurent comme almamy un chef connu pour son hostilité contre les Français, Alpha-Amadou- Tierno-Demba, qu'El-Hadj avait désigné jadis pour prendre le commandement dans le cas où la guerre serait déclarée à la France. C'était donc une insurrection redoutable qui commençait. Des troupes partirent de Saldé, remontèrent le marigot qui porte ce nom et arrivèrent devant les villages des Bosséiabés qui étaient le centre de la révolte. Les habitants avaient pris leurs dispositions pour s'opposer au débarquement, mais un mouvement tournant opéré par Tinfanterie de marine les délogea bientôt de leurs positions (28 juillet 1862). Le lendemain le corps expéditionnaire s avança dans l'intérieur du pays; il ne tarda pas à rencontrer l'ennemi dans la plaine de Mbirboyan. Le gouverneur, M. Jauréguiberry, manœuvra assez habilement pour placer les troupes de l'almamy entre son armée et les avisos embossés sur le marigot. Pris entre deux feux, les Toucouleurs furent mis en déroute. Les villages rebelles de Mbolo, de Diaba-Maoundou et de Oréfondé, capitale du pays et ancien séjour d'El-Hadj-Omar, furent réduits en cendres. Cette sévère leçon ne découragea pas les insurgés. L'almamy rassembla de nouvelles troupes et traversa tout le Toro et même le Dimar, soulevant ces provinces contre la France et saccageant les villages qui lui étaient favorables. Il s'avança jusqu'à Bokol, à peu de distance de Dagana. Une colonne française marcha à sa rencontre et l'atteignit le 22 septembre à Loumbel, où les Toucouleurs furent battus pour la seconde foie. La chaleur et la mauvaise saison ne permirent pas de les poursuivre. Nos troupes durent rentrer à Saint-Louis où elles payèrent leur succès par de nombreux cas d'insolation et de fièvres, fruit inévitable de toute expédition à cette époque de l'année sous le ciel brûlant du Sénégal. Malgré ces deux victoires, l'insurrection ne se
calmait pas : le Fouta tout entier étaient en feu. On répandait le faux bruit que le Prophète lui-même arrivait avec une armée au secours des Ûdëles musulmans. Aussi dès que le retour de la saison sèche le permit, le gouverneur s'embarqua à Saint-Louis à la tôte d'un corps de 1.600 hommes, et remontant le marigot de Doué qui enveloppe Tîle à Morphil, il pénétra au cœur môme du pays révolté. Au début, l'expédition suivit simultanément les deux rives, escortant une flotille de chalands chargée des approvisionnements. Mais bientôt l'épaisseur des forêts coupées à chaque instant de marais et de canaux rendit la marche impossible sur la rive septentrionale.
On peut difficilement se faire une idée des difficultés de toute nature que rencontrèrent nos soldats et nos marins, remontant lentement sur des chalans halés à force de bras un cours d'eau sans profondeur, tandis qu'ils étaient sans cesse harcelés par de nombreux ennemis cachés derrière le rideau d'arbres des deux rives. Sans le courage et le dévouement des laptots indigènes, cette expédition, dans des contrées inconnues et malsaines, et par une chaleur de 40% eût été impossible. Le 17 janvier 1863 on se heurta à l'armée des Toucouleurs qui s'était retranchée au milieu d'une forêt en avant de Touldégal. Après un combat d'un heure et demie elle fut mise en fuite et le village fut rasé. Encouragée par cette nouvelle victoire, la colonne continua péniblement sa route ; elle visita l'ancien champ de bataille de Mbirboyan et arriva à Matam après avoir traversé le Fouta dans toute sa largeur. De ce point, qui était l'objectif à atteindre, elle rétrograda en suivant le grand bras du fleuve jusqu'auprès de Saldé. Aux environs de Gaoul, dans le Damga, il fallut livrer un nouveau combat. L'arrière garde, qui eut le malheur de se laisser couper du gros de l'armée, surprise par ime attaque imprévue, fut enveloppée et massacrée. Malgré ce triste épisode, la bataille se termina après trois heures d'une lutte acharnée par la défaite des Toucouleurs. Non loin de Saldé on retrouva le marigot de Doué, à l'endroit où il se sépare du fleuve, et on le redescendit jusqu'à son embouchure pour revenir au point de départ. A Aram la baisse des eaux faillit arrêter la flotille.
Pendant que les laptots se multiplîaieut pour vaincre les difficultés du passage, une violente fusillade éclata sur les deux rives. Il fallut déployer l'infanterie pour repousser Tennemi qui, cette fois disparut pour ne plus se montrer. Enfin le 23 février le gouverneur put débarquer ses troupes à Saint-Louis après une campagne de 45 jours. Il avait parcouru 525 kilomètres dans des contrées qui passaient pour inaccessibles à une armée régulière ; il avait livré 3 batailles, soutenu 16 engagements et détruit 76 villages. Un officier et 20 hommes avaient été tués ; 21 moururent à Thôpital des maladies contractées pendant Texpédition. Les résultats de la vaillance et de l'abnégation déployées par les troupes françaises cl indigènes ne se firent pas longtemps attendre. Le Fouta, lassé de tant de défaites successives, demanda la paix. Le 20 mars 1863 les chefs signèrent à Moctar-Salam un traité par lequel la province du Toro, qui s'étend à l'est duDimar, est annexée au territoire colonial. Le gouverneur promettait seulement de respecter les usages locaux. M, Jauréguiberry eut l'honneur d'apposer sa signature au bas de ce traité. Ce fut la juste récompense de l'énergie et des qualités militaires dont il avait fait preuve pendant la difficile campagne du Fouta.
Quelques années après, une nouvelle révolution, à la fois politique et religieuse, éclatait dans les pays qui s'étendent entre le Sénégal et la Gambie. C'est dans le Saloum et le Rip, l'un des états de la rive septentrionale de ce dernier fleuve, qu'elle avait pris naissance. Depuis 1861 deux partis s'y trouvaient en présence : celui des anciens possesseurs du sol, Sérères dans Saloum, Soninkés dans le Rip, et un parti composé d'étrangers , Yolofs ou Peuls, arrivés depuis peu et apportant avec eux l'islamisme. Les deux hommes qui ont joué le principal rôle dans ces événements sont Macodou, le damel détrôné du Cayor, dont nous avons parlé plus haut, et Maba, un ambitieux marabout originaire du Fouta, qui aspirait à jouer le rôle d'El-Hadj-Omar sans avoir soo génie. Macodou était le père du roi du Saloum; reniant tout sentiment paternel il travaillait à le renverser afin de prendre sa place. Dans ce but il fit alliance avec Maba, que ses intrigues avaient élevé jus-
qu'au trône du Rip. Les forces réunies des deux agitateurs vinrent facilement à bout de celles du roi légitime, qui, chassé de sa capitale, se réfugia dans le poste français de Kaolack. Les alliés vinrent l'y attaquer le 3 octobre 1862. Cette fois encore le bras puissant de la France vint arrêter les vainqueurs au milieu môme de leurs succès. Les 12 hommes qui composaient la garnison, commandée par le sergent Burg, de l'infanterie de marine, repoussèrent à eux seuls l'armée ennemie après un assaut qui dura un jour et une nuit. Maba, blessé dans le combat, se retira laissant 300 hommes sur le •champ de bataille. Malgré cela le Saloum ne fut pas sauvé, et Macodou étant mort subitement, empoisonné, à ce qu'on croit, par son allié, Maba se trouva à la fin de 1864 seul maître du Rip et du * Saloum. En cette qualité il signa un traité d'alliance avec la France. Mais son ambition n'était pas satisfaite, et elle allait le pousser à fomenter de nouveaux troubles. Pour contenter son armée, ramassis de pillards qui ne demandaient que de nouvelles guerres, il envahit le Djiolof au mois de juin 1865, et se prépara à conquérir le Cayor et le Baol. En même temps il négociait avec les Toucouleurs du Fouta et même avec les Maures du désert II était ainsi devenu le chef d'une vaste confédération formée de tous les ennemis de la France. En présence d'un danger aussi menaçant, le colonel Pinet-Laprade, qui gouvernait la colonie, n'hésita pas à frapper un grand coup. Il partit de Dakar au mois d'octobre 1865 à la tête de toutes les forces dont il put disposer et traversa les états de nos alliés les rois du Baol et duSine, qui s'empressèrent de fournir leur contingent de troupes. Il réunit ainsi une armée d'environ 8000 hommes, la plus considérable qu'on eût encore vue en Sénégambie. Cette armée entra dans le Saloum, détruisit la capitale de Maba, nommée La Mecque, qu'il avait abandonnée à l'approche des Français , traversa le cours d'eau qui donne son nom au pays et pénétra dans le Rip. L'ennemi l'attendait au milieu d'une épaisse forêt, sur un terrain des plus défavorables aux manœuvres de troupes régulières. Malgré cet avantage, Maba vit son armée taillée en pièces et à la lueur de tous ses villages Incendiés, il put contempler l'écroulement de ses rêves ambitieux. Nos soldats
s'étaient avancés jusqu'à Nioro , à quelques kilomètres seulement de la Gambie. Les pertes qu'ils éprouvèrent montrent combien de part et d'autre la lutte avait été acharnée. Deux ofGiciers français furent tués et quatre blessés dans cette mémorable journée. Le gouverneur lui-même reçut une balle qui ne Tempôcha pas de continuer à diriger les opérations (i).
Cette courte et brillante campagne indiquait clairement quelle était la situation que la France avait conquise en Sénégambie. Dix ans auparavant sa présence était à peine tolérée sur les rivages et elle était tributaire de nombreuses peuplades en guerres perpé* tuelles les unes contre les autres; maîtresse aujourd'hui d'un ter* ritoire considérable, c'était elle qui était l'arbitre redouté des divers états indigènes, et les peuples menacés par l'ambition d'un conquérant se groupaient autour de son drapeau pour défendre leur indépendance.