‹ Histoire de la colonie française du SénégalChapitre 14 sur 20 · LA COLONIE DE 1860 A · texte numérisé non relu

LA COLONIE DE 1860 A

L'annexion du Cayor n'avait pas mis un terme aux convulsions qui agitaient ce malheureux pays. Lat-Dior, que nos troupes avaient expulsé, ne cessait du fond de sa retraite d'intriguer auprès de ses partisans. Plusieurs insurrections partielles éclatèrent de 1864 à 1869 ; elles furent réprimées sans difficulté. La dernière, qui dura trois mois, fût écrasée au mois de janvier 1870. Les révoltés se trouvèrent pour la première fois en présence des nouvelles armes à tir rapide : l'effet fut foudroyant, comme il était facile de le prévoir. On pouvait donc espérer qu'avec de Ténergie et en exerçant une surveillance constante sur la province nouvellement annexée, la France viendrait â bout d'y rétablir le calme si nécessaire aux transactions commerciales.

Le gouverneur Pinet-Laprade était mort à Saint-Louis, le 17 août 1869, emporté par l'épidémie cholérique qui désolait la colonie. Son successeur, le colonel Valière, inaugura à l'égard du Cayor une politique nouvelle, entièrement opposée à celle qu'avaient suivie ses prédécesseurs. Il se hâta de faire la paix avec Lat-Dior et de lui reconnaître le titre de damel qu'il ambitionnait depuis si longtemps. Il eut même une entrevue avec lui en 1871 et lui restitua bénévolement la plus grande partie des conquêtes du général Faid herbe et du colonel Pinet-Laprade. Le traité de 1863 fut déchiré et la colonie rentra dans les limites que lui avait assignées celui de 1861. La stupeur dans laquelle la France était plongée au lendemain des catastrophes militaires de 1870 peut & peine expliquer une convention aussi désastreuse. Le gouverneur désespérait de l'avenir : ce fût là son erreur ; elle devait coûter fe la colonie plusieurs années de troubles. M. Valière ne croyant pas avoir des forces suffisantes pour maintenir lui-même l'ordre dans le

Cayor revenait au système du protectorat. Ce système, qui avait si mal réussi avec le faible et impuissant Madiodio, ne pouvait donner que des résultats pires avec Torgueilleux et rusé Lat-Dior, l'ennemi acharné de la France. A peine le nouveau damel fut-il rentré en maître dans ses états, qu'il prit vis-à-vis des Français une attitude arrogante et demanda qu^on établit une douane à son profit, aux portes de Saint-Louis ; M. Valière eut la faiblesse de céder. Le damel recommença à pressurer ses sujets et à les laisser molester par ses tiédos. Bientôt même, trouvant trop étroit son propre territoire, il alla piller celui du roi de Baol, son voisin et notre allié, et il poussa Tinsolence jusqu'à envoyer ses émissaires à Rufisque, réclamer des coutumes. Un jour même, au mois d'août 1872, ayant appris que des. élections avaient eu lieu à Saint-Louis pour nommer un Conseil municipal, le roi nègre, peu au courant de nos mœurs électorales, s'imagina qu'il n'y avait plus de gouverneur dans la colonie et que les traités qui le liaient à la France n'existaient plus. Il crut l'occasion favorable pour reprendre les villages de la banlieue de Saint-Louis qui avaient autrefois fait partie du Cayor et il arriva avec une armée jusqu'à quelques lieues de la ville. M. Valière réunit ses troupes, alla à sa rencontre et l'obligea sans combattre à se retirer. Tels étaient les fruits d'une politique funeste. Le gouverneur qui avait voulu à tout prix éviter la guerre allait se trouver dans la nécessité de la faire. Les sigets de Lat-Dior se lassèrent bientôt de sa tyrannie. Ils se révoltèrent et ne pouvant se tourner du côté de la France, qui soutenait leur oppresseur , ils appelèrent à leur secours Talmamy du Fouta, Amadou-Sékou, qui avait récemment conquis le Djiolof et touchait ainsi leur frontière. Lat-Dior fut bientôt renversé; abandonné de toutes parts, il fut réduit à aller frapper en suppliant à la porte d'un poste français, comme l'avait fait quelques années auparavant Madiodio, son ancien adversaire. Cette fois le colonel Valière ne pouvait plus rester spectateur des événements, sous peine d'abdiquer toute influence et de renoncer à tout prestige. En effet, Amadou-Sékou maître du Cayor, c'était un puissant état musulman fondé au centre même de la Sénégambie, c'était le pro-

jet d'El-Hadj-Omar et de Maba repris et réalisé. Le danger était imminent. Amadou déclarait bien haut que les Français ne savaient plus vaincre et que le moment était venu où les noirs allaient les chasser de Saint-Louis. Il avait réussi à organiser une vaste conspiration qui réunissait de nombreux adeptes dans le Oualo et jusque dans la capitale de la colonie, et dont le but avoué était l'extermination des blancs. Au signal donné, ses partisans devaient incendier la ville, tandis que lui-môme avec son armée se promettait de venir facilement à bout de la garnison. Le gouverneur, instruit de ce plan, réussît à le faire avorter en prévenant son exécution par d'énergiques mais tardives mesures. Il fallut cependant encore Tinsistance du général Pélissier, en tournée d'inspection à Saint-Louis, pour le décider à agir.

Le 4 février 1875, le lieutenant-colonel Bégin quitta la capitale à la tôte de 500 hommes d'infanterie, appuyés par un peloton de cavalerie et deux pièces de montagne. Quelques jours après il rallia les partisans de Lat-Dior et se mit en marche dans la direction deCoki où se trouvait Amadou avec son armée. Le 11 au matin, à 5 kilomètres de cette ville, l'ennemi fut signalé et le combat ne tarda pas à s'engager. Dès le début de l'action nos officiers sentirent qu'ils avaient en face d'eux un adversaire moins ignorant des règles de la tactique militaire que les chefs nègres avec lesquels ils s'étaient mesurés jusqu'alors en Sénégambie. Les assaillants, beaucoup plus nombreux que la colonne française, s'efforcèrent de la tourner pour attaquer l'arrière-garde composée des auxiliaires indigènes dont ils espéraient avoir plus facilement raison. Les soldats d'Amadou essuyant bravement le feu terrible des chassepots et de Tartillerie s'avancent jusqu'à 50 pas de notre ligne de bataille ; là ils attendent de pied ferme nos troupes qui s'élancent au pas de charge. Alors commença une effroyable mêlée, une lutte corps à corps, dont l'issue fut un moment douteuse. L'armée du marabout, brisée par la discipline des Français, fut mise en déroute, laissant plus de 400 cadavres sur le champ de bataille. Le combat de Boumdou, où Araadou-Sékou avait trouvé la mort, délivrait la colonie du danger qu'elle venait de courir.

Il nous avait coûté une centaine d'hommes tués ou blessés et plusieurs officiers. Au moins pouvait-on espérer que cette victoire, si chèrement achetée, amènerait une solution de la question du Cayor plus favorable aux intérêts de la colonie. Le gouverneur, s'il persistait à ne vouloir pour la France que le protectorat de ce pays, s'il voulait rendre une seconde fois à Lat-Dior le trône qu'il lui avait donné, pouvait au moins profiter de son triomphe pour lui imposer des garanties indispensables. Il lui eût été facile de réoccuper sa capitale et d'exiger un retour au traité de 1863. Il n'en fit rien et restitua à Lat-Dior la plénitude de son pouvoir. C'était uniquement en faveur du roi nègre que le sang français avait coulé. Cette nouvelle faute devait avoir plus tard de déplorables conséquences.

Le colonel Valière quitta le Sénégal en 1876 ; il eut pour successeur M. Brière de Tlsle. Sous Timpulsion de cet officier énergique et intelligent, la colonie sortit de l'état de torpeur dans lequel elle avait sommeillé depuis la mort du colonel Laprade. Ce réveil se manifesta d'abord par une expédition militaire. Tous les chefs riverains du fleuve entretenaient des relations amicales avec Saint-Louis. Seul le chef du Logo , au dessus de la cataracte de Félou, qui avait eu des démêlés avec le chef du Kasso, Sambala, notre fidèle allié, osa se poser en ennemi de la France. Persuadé que la distance qui le séparait de Saint-Louis était assez grande pour le mettre à l'abri de nos coups et lui permettre de nous braver impunément, il fit prévenir insolemment l'officier qui commandait le fort de Médine qu'il ferait mettre à mort tout Français « blanc ou noir » qui pénétrerait dans ses états. Le châtiment ne se fit pas attendre. Le gouverneur embarqua immédiatement sur des avisos les troupes qu'il avait sous la main et les expédia à Médine, sous le commandement du lieutenant-colonel Reybaud, commandant supérieur des troupes de la colonie. La colonne arriva à l'improviste devant Sabouciré, capitale fortifiée du pays. Après un siège de quelques heures, qui avait coûté la vie à deux officiers et à plusieurs soldats, il ne restait plus dans la ville que des ruines. Cette foudroyante expédition releva le prestige de la France dans le

Haut-Sénégal et prépara les voies à Fentreprise gigantesque qui devait commencer quelques années plus tard. La colonne victorieuse ne ût pas à Saint-Louis la rentrée triomphale à laquelle elle aurait eu droit. « Les troupes s'étaient à peine embarquées sur nos avisos pour réjoindre Saint-Louis, raconte le commandant Galliéni(l), que la fièvre jaune s'était abattue, sombre et implacable, sur les officiers et les soldats qu'avaient épargnés les balles des Malinkés et les fièvres du Logo. Les bateaux s'arrêtaient sans cesse pour permettre de creuser sur la berge les tombes des victimes, ensevelies dans de simples toiles de hamac. Pris moimôme par la maladie, j'avais dû m'aliter dans Tune des cabines du Castor, tandis que tout autour de moi mes malheureux camaraces râlaient et rendaient le dernier soupir en proie aux horribles convulsions du vomito^negro. » Ces scènes terribles n'étaient, hélas! que le prélude de celles qui, pendant quatre années consécutives, devaient avoir pour théâtre toutes les villes de la colonie.

L'un des actes de M. Brière de l'Isle, qui restera comme un de ses meilleurs titres à la reconnaissance de la population sénégalaise, fut l'étude qu'il fit entreprendre du chemin de fer de Saint- Louis à Dakar. La première idée de cette grande œuvre appartient au colonel Pinet-Laprade, alors qu'il commandait l'arrondissement de Gorée (2), Il avait été frappé des facilités exceptionnelles qu'offrirait un pays de plaines tel que le Cayor à la construction d'une voie ferrée. Le colonel Brière de l'Isle pensa que le moment était venu de mettre ce projet à exécution. Le chemin de fer était le complément naturel du port de Dakar vers lequel il écoulerait sans difGcultés toutes les marchandises du Cayor. Au point de vue politique, il n'était pas moins indispensable pour assurer la soumission définitive de ce pays sans cesse agité par des convulsions

(1) Exploration du Haut-Niger. (Tour du monde, 1882, 2* sem., p. 283.)

(2) Pinet-Laprade. — Projet de chemin de fer au Sénégal (Revue Coloniale, 2* série, t. 17, janv. 1857, p. 5.)

intestines, au grand détriment du commerce français. M. Walter, chef du service des travaux publics, fut chargé de dresser un avantprojet. Après une étude suflSsante du terrain, il évalua la dépense à 62,000 fr. par kilomètre , soit 16 millions environ pour la totalité du parcours. En même temps le gouverneur expédiait à Lat- Dior un vieux serviteur de la France, Bou-el-Moghdad, pour obtenir son consentement à la construction de la ligne qui devait traverser ses états. Le Darael accepta sans objections, le 10 septembre 1879, un traité par lequel il autorisait les travaux sur son territoire et faisait abandon de tous les terrains nécessaires. Par une convention annexe, il s'engageait à fournir des travailleurs. L'avant-projet dfe M. Walter fut envoyé à Paris et adopté avec quelques modifications par le Gouvernement, qui accorda la concession à la Compagnie des BatignoUes, avec une garantie d'intérêt de 3,400 francs par kilomètre. Mais les lenteurs que mirent les Chambres à ratifier cette convention et Tépidémie de fièvre jaune dont on voulut attendre la fin , ne permirent pas de commencer les travaux avant la fin de Tannée 1882.

Quand les études du chemin de fer de Dakar à Saint-Louis furent terminées, le gouverneur reçut du ministère. Tordre de faire étudier une ligne bien autrement considérable, destinée à suppléer aux difficultés que présente, la plus grande partie de Tannée, la navigation du Sénég-al, et à relier Saint-Louis à Médine. Ce devait être le premier tronçon de la grande ligne du Soudan, Pour obéir à ces instructions, trois expéditions quittèrent Saint- Louis presque simultanément à la fin de 1879, tandis que la mission Galliéni faisait ses derniers préparatifs avant de prendre la route de Ségou : il semblait que les beaux jours du temps du général Faidherbe étaient revenus pour la géographie sénégalaise.

Le lieutenant Marly, chargé d'étudier la première section du tracé projeté, partit de Mpal, gagna en ligne droite Mérinaghen, puis Guédé, et revint à son point de départ par Dagana(l). A peine

(1) Bulletin de la Société de Géographie de VAin.

de retour, ce jeune officier mourut des fatigues qu'il avait supportées daus cette courte reconnaissance.

La mission conflée à M. Jacquemart l'obligea à parcourir une bien plus grande étendue de terrain. Il étudia la deuxième partie du tracé, de Guédé à Bakel, en ayant soin de se tenir éloigné du fleuve, en arrière de la limite des inondations. De cet intéressant voyage il rapporta d'utiles renseignements sur les populations de l'intérieur du Fouta, qui dans bien des villages n'avaient jamais reçu la visite d'un blanc.

Enfin HM. Monteil et Sorin, lieutenant et sous-lieutenant de rinfanterie de marine, explorèrent la ligne direcl^e qui unit Saint- Louis à Bakel à travers le désert de Bounoun, le Djlolof et le plateau du Ferlo, qu'aucun Européen n'avait traversé avant eux. Ils suivirent, pendant cette périlleuse expédition, au cours de laquelle leur caravane faillit mourir de soif, un itinéraire entièrement nouveau et qui complète utilement les notions que Ton possédait jusqu'alors sur la géographie de laSénégambie (1). Ces études n'eurent d'autre résultat que de faire mieux connaître les pays qui en avaient été le théâtre ; le Parlement, en effet, trouvant la dépense trop considérable, repoussa la construction de la ligne de Saint-Louis à Médine et vota simplement le tronçon de Kayes à Bafoulabé.

C'est à la même époque que se rapportent les deux tentatives de M. Soleillet pour se rendre du Sénégal en Algérie. La première le mena jusqu'à Ségou par le Kaarta, mais le sultan Amadou lui interdit de pousser plus loin son voyage (2). La seconde fut arrêtée sur les confins de l'Adrar, par les pillards du désert qui dévalisèrent le voyageur (3).

(1) Revue des Deux-Mondes, t. 42, 1880, p. 669.

(2) Bulletin de la Société de Géographie de Marseille, t. III, 1879, p. 115.

(3) Voyage de Paul Soleillet à l'Adrar (doc, 1879 — mai 1880), par Gabriel Gravier. Rouen, 1881.

Pendant les années 1880 et 1881 trois voyages d'exploration furent faits au Fouta-Djallon. M. Aimé Ollivier atteignit Tinibooû il tut retenu prisonnier pendant plusieurs mois. A peine de retour en France, il yenv(»ya deux de ses agents, MM. Gaboriaud et Ausaldy. Une troisième missiiai, urganisée celle-là par le Gouvernement français, fut conilée à M. le docteur Bayol. Il réussit à faire signer par TAlmainy un traité plaçant le Fouta-Djallon sous le l)rotectorat de la b'rance et ouvrant ce riche pays, dans toute son élendue, au commerce français ([).

Les derniers temps du gouvernement de M. Brière de Tlsle lurent marqués par une expédition militaire dans le Fouta. Depuis les deux campagnes de M. Jauréguiberry en 18G2 et 18C3 aucmie diiUculté grave n'était surveime de ce côté. Il suilit de construire un poste à Aéré sur le marigot de Doué et d'y placer mie garnison de quelques hommes pour contenir le Toro dans une respectueuse obéissance. Deux petits états, le Lao et Tlrlabé, placés entre Saldé et Aéré, s'étaient séparés en 1877 du Fouta et s étaient volontairement placés sous le protectorat français. Mais la partie indépendante n en continuait pas moius à nourrir contre les blancs une haine implacable, qu'attisait continuellement son principal chef, Abdoul-Boubakar. Ce dernier, groupant autour de lui la fanatique Iriini des Bosséïabés, ne perdait aucmie occasion de témoigner son liostilité envers la France. Il avait eu Taudace de tirer sur les chalands qui ramenaient à Saint-Louis le personnel de la mission Galliéni. Enlin, il avait fait brûler par deux fois les poteaux du télégraphe, dont Tinstallation avait été décidée entre Saldé et Bakel. Des troupes furent envoyées contre lui au mois de mars 1881 pour Tobliger à laisser exécuter les travaux. Elles allèrent camper à Oréfondé, le i)rincipal village. Le commandant de la cohjnne, le chef de bataillon Pons, désirant s'avancer dans Tinté-

(1) Bayol. — Li France au Foula-Djalon. (Revue de» Deux^Moncies^ du 15 décembre 1882).

rieur, chargea le capitaine de spahis Badenuhyer d'aller chercher les vivres nécessaires ft bord d'une flotille de chalands qui était à l'ancre dans un marigot à une dizaine de kilomètres du camp, près de Mbirboyan, oii avait eu Heu le combat du 29 juillet 1862« Cet ofilcier partit pour remplir sa mission avec 50 spahis, ime trentaine de disciplinaires et quelques tirailleurs. Le 8 mars, tandis que les hommes travaillaient k déJ)arquer les vivres, les vedettes crièrent aux armes : Tennemi était là. Il s avançait en bon ordre en trois colonnes serrées. L*infantei'ie prit aussitôt sa position de combat, mais son feu ne réussit pas à arrêter les noirs. Le capitaine Badenuhyer, privé d'artillerie, comprît que sa cavalerie pouvait seule briser l'élan des assaillants. Aussi calme que s'il allait passer une revue, il boutonna son gant, tira son sabre et s'approchant de sesoiïiciers : a Messieurs, leur dit-il, nous seuls pouvons sauver la situation ; nous allons charger, n Et b la tête de son escadron, il s'élança sur Tennemi qui n était plus qu*à deux cents mètres. Les braves spahis reçurent sans broncher deux décharges qui firent de nombreux vides dans leurs rangs, mais ils arrivèrent sur Tarniée des noirs que leur choc débanda. De ce vaillant escadron, il ne restait plus qu'une poignée ; le capitaine Badenuhyer était mort ; k ses côtés étalent tombés le lieutenant Fouet, le vétérinaire indigène Mohamed Aouchane et 18 spahis. Le lieutenant Lompré, le seul oflicier qui survécût, rallia ses cavaliers et poursuivit reimenii en déroute. Par sa mort héroïque, le capitaine Badenuhyer avait sauvé sa colonne ainsi que le convoi qu'il était chargé de protéger (l j. Le couunandant Pons parcourut tout le Foula, incendiant trente villages et faisant de nombreux prisonniers. Tous les chefs, les uns après les autres, firent leur soumission. Abdoul-Boubakar lui-même consentit à signer avec le nou-

(1) Ces détails entièrement Inédits ont été obligeamment fournis à l'auteur par M. Mcnnc, înspccto.ur-adjoint des services administratifs de la mariné, qui a fait un long sôjonr au Sf-iiégal. Il les tenait lui-mcniedcM. Lompré, lieutenant au l" spaliis, l'un des héros, cl le seul survivant, de la terrible journée de Mbirboyan.

veau gouverneur M. de Lanneau, un traité par lequel il s'engageait à surveiller la construction de la ligne télégraphique moyennant des appointements que lui servirait chaque année le gouvernement français. Cet étrange traité est resté absolument lettre morte, et le télégraphe est encore interrompu à Theure actuelle entre Saldé et Bakel.

L'année 1882 a été fertile en événements militaires. Elle s'ouvrait par une expédition en Casamance. Le chef Sounkary s'était révolté et avait repoussé une attaque de la garnison de Sedhiou. Enhardi par ce succès il était allé assiéger ce poste et menaçait de le prendre d'assaut. M. Jacquemart, capitaine de frégate, partit de Gorée au commencement de février avec 200 hommes et 10 pièces de canon. Avec de semblables forces, la pacification du pays ne fut pas difficile. L'armée de Sounkary fut détruite dans un seul combat et lui-même obligé de prendre la fuite.

Une réforme considérable fut introduite à la fin de 1882 dans l'administration du Sénégal. Un nouveau gouverneur débarqua à Dakar le 14 novembre : pour la première fois depuis le baron Roger, qui administra la colonie de 1822 à 1827, il était pris en dehors de Tarmée. Ce jour-là commençait un régime nouveau qui séparait d'une manière effective le commandement des troupes de l'administration du pays. Diverses mesures avaient préparé cette réforme depuis longtemps réclamée par l'opinion publique. Depuis 1871 la colonie élisait un député au Parlement français. Les villes de Saint-Louis, de Gorée-Dakar et de Rufisque, avaient été constituées en communes par la création de conseils municipaux. Enfin un conseil général fonctionnait depuis 1879 comme dans tous les départements français. Le libre jeu des institutions électives ne pouvait que favoriser l'initiative individuelle et produire d'heureux fruits pour le développement de la colonie.

Dès son arrivée, le nouveau gouverneur civil, M. Servatius, allait se trouver aux prises avec des difficultés politiques sérieuses. La question du Cayor, que ses prédécesseurs avaient cru résoudre si souvent, renaissait une fois de plus. C'était la construction du chemin de fer de Dakar qui la soulevait de nouveau.

En effet, ie projet depuis si longtemps formé entrait dans la période d'exécution. Les ingénieurs de la Compagnie des Bâtignolles étaient arrivés amenant de nombreux ouvriers et deux chantiers étaient ouverts simultanément aux deux extrémités de la ligne. Ces nouvelles avaient provoqué chez Lat-Dior un revirement subit. Il comprit sans doute que si une voie ferrée traversait ses états, c'en serait fait défmitivement de son indépendance et qu'il serait livré au bon plaisir du gouverneur de Saint-Louis. Oubliant le traité qu'il avait signé en 1879, il écrivit à M. Servatius une lettre pleine de récriminations amères et môme de menaces. « Le territoire de la banlieue (de Saint-Louis), qui est entre vos mains, disait-il, est à moi ; je ne souffrirai pas que le chemin de fer y passe. Si je vous laisse cette banlieue, c'est à cause des bonnes relations que nous avons toujours eues. Je ne veux pas du chemin de fer dans la banlieue ; ne le construis pas et nous vivrons en paix (1). » Ces paroles étaient étranges de la part d'un souverain qui avait reçu deux fois sa couronne des mains d'un gouverneur français. M. Servatius répondit par renvoi d'une colonne expéditionnaire, sous les ordres du colonel Wendling. Entrée dans le Cayor le 26 décembre, elle n'eut pas môme un combat à livrer. Lat-Dior, oubliant ses rodomontades de nègre, se hâta de prendre la fuite et d'aller chercher un refuge dans le Djiolof. Sans coup férir, le Cayor était conquis. M. Servatius ne voulut pas conserver sa conquête qui lui parut trop fragile. Il préféra installer un nouveau damel avec lequel il prendrait les précautions que M. Valière avait négligées vis-à-vis de Lat-Dior. Il installa des postes à Louga, Kermandoubé-Kari et Mpal, sur le parcours que devait suivre le chemin de fer et désigna comme souverain du Cayor un jeune prince de la famille royale, qui prit le nom de Amadi-Ngoné-Fal H. Le nouveau damel se rendit à Saint-Louis avec une suite nombreuse pour protester de sa sou-

(l) Moniteur du Séncffal et dépendances du 2 jan/ier 1883.

mission ot de son dévouement à la France. Il y fut reçu avec les plus grands honneurs et signa un traitt^ qui place le Cayor sous le protectorat français et déclare la province du Ndiambour annexée au territoire colonial. A peine était-il rentré dans ses états que son pouvoir, encore mal affermi, fut ébranlé par une de ces révolutions si fréquentes au Cayor. Il aurait été surprenant que Lat-Dior renonçât si facilement à son trône. Fidèle à ses anciennes habitudes, il n'attendait que le départ des troupes françaises pour fomenter de nouveaux troubles. Mais il ne voulut pas encore entrer lui-même en scène. Il expédia son neveu Samba-Laobé, en répandant habilement le bruit qu'il avait abdiqué en sa faveur. Ses paitisans se réimirent en foule autour du nouveau prétendant. Le capitaine Dupré, commandant do Tescadron de spahis, qui traversait à cette époque le Cayor, revenant du Baol, d'où il rapportait un traité qui pinçait ce pays sous le protectorat de la France, fut attaqué par un parti d'insurgés, et ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval. La révolte grandissait et Amadi- Ngoné-Fal, abandonné de tous cùtés, n*eut bientôt plus d'autre ressource que de chercher un refuge au poste de Gandiole, d'où il fit connaître par dépêche, au gouverneur, la détresse profonde dans laquelle il se trouvait. M. Servatius lui répondit : « Tenez ferme avec vos derniers partisans ; dans trois jours vous aurez des secours » . En effet, trois jours après les troupes françaises, commandées parle chef de bataillon Dodds, rentraient dans le Cayor et se mettaient à la poursuite de Samba-Laobé, qui ne cherchait qu'à s'échapper. Cette fois d'habiles dispositions avaient été prises pour lui couper la retraite. Des tirailleurs monti''s à dos de chameaux furent adjoints à la cavalerie et formèrent une colonne légère qui opéra avec une rapidité inconnue jusque là au Sénégal, Pendant plus d'un mois, ce fut un véritable steeple-chase, auquel se livrèrent les deux armées à travers toute l'étendue du Cayor. Enfin, le 25 avril, Samba-Laobé, harcelé de tous côtés, sur le point d'être atteint, fit demander une entrevue à M. Ballot, directeur des affaires politiques, qui suivait les opérations, et sur la promesse de la vie et de la liberté, il se rendit sans conditions.

Le gouverneur exigea qu'il vint à Saint-Louis même, avec toute son armée, déposer ses armes et s'en remettre à la générosité de la France. Celte cérémonie s'accomplit le 2 mai 1883 en grande solennité. Elle dut frapper vivement Timagination des indigènes.

Le Cayor était rentré dans le calme, lorsque Lat-Dior voulut tenter en personne un dernier effort pour ressaisir le pouvoir. N*ayant plus d'armée, il fut obligé d'accepter celle de son allié le roi du Djiolof. Il pénétra dans le Oualo où il put piller plusieurs villages^ grâce ix l'absence des troupes françaises, qui depuis quelques années avaient évacué le poste de Mérinaghen. Mais les noirs prirent les armes et avant même que des secours fussent arrivés de Saint-Louis, ils avaient forcé Tenvahisseur à repasser la frontière. Ces deux tentatives avortées montrent que la France est bien définitivement maîtresse du Cayor, et qu'en y laissant des forces suffisantes, elle pourra désormais maintenir ce pays dans l'obéissance.

Pendant que s'accomplissaient ces graves événements, les travaux du chemin de fer se poursuivaient activement aux environs de Saint-Louis et de Dakar. Ils ne furent interrompus que par la saison des pluies. Le 21 juillet 1883 fut un grand jour pour la colonie : la première section de la ligne, celle qui unit Dakar à Ruflsque, fut ouverte à la circulation des trains. La civilisation moderne prenait définitivement possession de cette vieille terre d'Afrique, pendant tant de siècles l'asile inviolé de la barbarie.

Aujourd'hui le Sénégal est entré dans la voie des progrès dont la science contemporaine dote chaque jour l'Europe civilisée. Que le progrès intellectuel et moral des indigènes marche du même pas, et la France aura accompli une œuvre dont elle aura le droit d'être fière et qui compensera largement les sacrifices qu'elle aura coûtés.

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