LA FRANGE AU SOUDAN
Il est peu de contrées qui aient fixé depuis des siècles l'attention du monde civilisé à Tégal du Soudan. Le pays desnëgres, le mystérieux Takrour a été le but d'un grand nombre d'explorateurs qui n'ont pas craint d'exposer leur santé et leur vie pour en découvrir les profondeurs inconnues et les mettre en relations avec TEurope.
Borné au nord par le Sahara, qui le sépare des régions plus hospitalières baignées par la Méditerranée, il s'étend à l'est de la Sénégambie, traversant l'Afrique dans presque toute sa plus grande largeur, jusqu'aux rives du Nil. Dans l'ouest, sa limite méridionale se trouve, jusqu*au Niger, aux montagnes de Kong ; mais une fois le fleuve franchi, il est impossible, dans Tétat actuel des connaissances géographiques, de la déterminer avec précision. On la trouvera à quelques degrés au nord de l'équateur, dans Tespace que les cartes d'Afrique les plus récentes laissent en blanc, dernier vestige de cette terre inconnue qui couvrait, au commencement du siècle, presque tout l'intérieur du continent et qui aura peut-être entièrement disparu avant ses dernières années. Tous les voyageurs qui ont parcouru la Nigritie, depuis Caillé jusqu'au docteur Nachtigal et au commandant Galliéni, s'accordent à la considérer comme un pays d'une fertilité incomparable ; ce fait les a frappés d'autant plus que les procédés agricoles employés par leshabitants sont des plus rudimentaires. Leur admiration ne tarit pas à la vue de ces richesses naturelles, à peine exploitées par des nègres ignorants. Le pays de Woulia, au sud du Tchad, est, dit le docteur Barth, « sans contredit, l'une des contrées les plus fertiles et les mieux arrosées, non-seulement de ce continent, mais encore
du monde entier (1) ». « Quel vaste champ, s'écrie-t-il ailleurs, eussent offert à la culture européenne ces avant-postes des montagnes du Wandala, avec la plaine fertile couchée à leur piedl (2)» a On ne s'étonne pas, dit le commandant Galliéni, du renom de richesse que possède, parmi les indigènes de ces contrées, la vallée du Haut-Niger. Quel magnifique domaine agricole et commercial pour la nation européenne qui parviendrait à s'établir sur ce beau cours d'eau et à mettre en œuvre, non-seulement cette terre féconde et propre à recevoir des cultures aussi diverses, mais encore les immenses richesses métallurgiques des contrées voisines du Bouré, *du Sankaran et du Ouassoulou (3). » Comme dans tous les pays tropicaux , une humidité abondante, jointe à l'excessive chaleur du soleil, produit des merveilles de végétation. Le blé, le maïs, le sorgho, le coton, Tindigo, le tabac, récoltés presque sans travail, entretiennent l'abondance partout où la guerre et la chasse aux esclaves, qui en est souvent l'unique but, ne répandent pas la misère et la ruine. Le riz, Tarachide, le sésame s'y rencontrent aussi. Ce sol exceptionnel récèle également, dans certaines de ses parties, le marbre, le fer et l'or.
La population est relativement dense ; on peut l'évaluer, sans exagération, à 40 millions d'âmes. Les villes de 8 à 10,000 habitants ne sont pas rares, et plusieurs dépassent ce chiffre, que Ton chercherait en vain dans toute autre partie de l'Afrique noire.
Depuis le commencement du siècle, les tentatives n'ont pas manqué pour mettre le Soudan en communication avec TEurope et préparer l'exploitation de ces richesses trop longtemps négligées. Quelques-unes ont été le fait de voyageurs indépendants; la plupart étaient subventionnées par des gouvernements. L'Angleterre, chez qui les questions commerciales sont toujours à Tordre
(1) Barth. — Voyages et découvertes dans l'Afrique septentrionale et centrale, t. m, p. 54.
(2) Ibid. — T. IL. p. 182.
(3) Galliéni. — Exploration du Haut-Niger. (Tour du monde, 1883, 1*' sem., p. 181).
(lu jour, a été la première puissance à se lancer vers ce but généreux, mais la France n'a pas tardé à la suivre dans cette voie, et Ton peut affirmer aujourd'hui quelle a devancé sa rivale.
Le Soudan se divise géographiquement en trois régions : à chacune d'elles correspondent des routes différentes, offertes au voyageur qui désire y pénétrer. La partie la plus orientale peut se rattacher au bassin du Nil : elle dépend aujourd'hui politique* ment de TÉgypte et restera en dehors de cette étude. La partie centrale appartient au bassin du lac Tchad; sauf le Ouadaï, les divers états qui la composent : le Bornou , le Kanem et le Baghirmi, sont groupés autour de ses rives. Enfin, la partie occidentale constitue le bassin du Niger, Tun des trois grands fleuves de l'Afrique.
C'est par l'ouest que se produisirent les premières tentatives isolées dont les résultats furent divers, celles de Mungo-Park et de René Caillé. Après eux, le gouvernement anglais prit résolument en mains le problème de l'ouverture du Soudan. Il organisa successivement cinq grandes expéditions : celle du major Denham et du capitaine Clapperton et celle qui a immortalisé le nom de Barth, attaquèrent la Nigritie centrale en prenant Tripoli pour point de départ; la deuxième tentative de Clapperton, où ce courageux voyageur perdit la vie, celle des frères Lander, et enfin l'expédition du navire la Pléiade, cherchèrent à remonter le Niger depuis son embouchure jusqu'au grand empire musulman, qui a été fondé vers la partie moyenne de son cours. Les instructions de ces divers explorateurs leur enjoignaient de passer des traités de commerce et d'amitié avec les divers princes soudaniens, afin que les négociants anglais pussent aller commercer librement dans leurs États. Ils y réussirent facilement; mais ces traités restèrent lettre morte. La mort tragique de Vogel , de Beurmann, de De Heuglin, de Dourneaux-Duperré vint démontrer d'une manière irréfutable que la route, péniblement frayée à travers le Sahara par quelques explorateurs heureux, s'était refermée derrière eux. Le désastre récent de la mission Flatters n'a fait que
confirmer cette appréciation. Sur les rives du bas Niger, un commerce régulier s est établi avec les indigènes ; les missionnaires anglciis ont fondé des stations dans plusieurs villages. Mais les rapides qui barrent le fleuve à sa sortie du Soudan ont arrêté jusqu'à ce jour la marche en avant de la civilisation.
La géographie du Soudan était désormais connue dans ses grands traits, mais le désert au nord, au midi, le delta empesté du Niger et plus haut ses rapides formaient d'infranchissables barrières qui en interdisaient rentrée au commerce européen.
La question était donc entière lorsque M. Duponchel, ingénieur en chef des Ponts-et-Chaussées, publia en 1878 son projet de chemin de fer trans-saharien. Frappé de la révolution profonde accomplie par les voies ferrées dans les transactions commerciales et du rùle civilisateur qu'elles jouent dans tous les pays de colonisation, il affirmait, après une étude attentive des conditions économiques du commerce soudanien, que le seul moyen d'amener en Algérie les produits de l'Afrique centrale était de leur permettre de s'y écouler avec facilité, rapidité et bon marché : un chemin de fer pourrait seul donner de tels résultats. Que Ton suppose une ligne ferrée qui, d'Alger se dirigeant droit au sud d'oasis en oasis, atteindrait le Niger; il est incontestable que toutes les mar* chandises de quelque valeur déserteraient les caravanes qui les emmènent aujourd'hui, en compagnie de nombreux esclaves, au Maroc et à Tripoli, pour chercher un moyen de transport plus rapide, plus économique et plus sûr; el l'on peut supposer que le chilTre des marchandises exportées ne tarderait pas à s'accroître dans des proportions énormes, grâce aux facilités nouvelles qui seraient offertes au commerce de ces contrées. Restait à démontrer la possibilité de Teiitreprise. Construire un chemin de fer de 2500 kilomètres à travers un pays peu peuplé et habité par des populations barbares paraissait une chimère à nombre de bons esprits. M. Duponchel répondait par l'exemple du chemin de fer du Pacifique, construit en quelques années par les Américains dans des conditions techniques beaucoup plus défavorables; il affirmait, ce que les explorations postérieures ont pleinement
démontré, que le Trans-Saharien ne rencontrerait pas de réelles difQcultés naturelles, et qu'il pourrait éviter les régions de sables et de dunes qui ne couvrent, contrairement à Topinion reçue, qu'une petite partie du Sahara. La hardiesse de ce projet gigantesque frappa vivement l'opinion publique. Des discussions passionnées s'engagèrent dans la presse. La question s'imposa au Gouvernement, qui constitua, par décret du 12 juillet 1879, une Commission supérieure pour Tétude des communications à établir avec le Soudan. Composée de personnages éminents, que des connaissances spéciales ou des travaux antérieurs rendaient aptes à formuler des conclusions inattaquables, cette Commission se mit à l'œuvre. Il était impossible que les hommes pratiques qui ne manquaient pas dans son sein, tout en rendant hommage au côté séduisant du projet de M. Duponchel, ne sentissent pas l'impossibilité actuelle de sa réalisation.
Les objections techniques provenant des sables et du manque d'eau une fois écartées, pouvait-on songer à jeter des rails les uns devant les autres en se dirigeant vers une ville que quatre Européens seulement ont pu visiter et qui a défié jusqu'à ce jour toutes les autres tentatives faites pour y pénétrer ? Tandis que le chemin de fer du Pacifique devait atteindre San-Francisco, ville américaine qui le réclamait avec autant d'ardeur que les villes de l'Est , le Trans-Saharien avait pour objectif Tombouctou, ville absolument fermée à toute influence extérieure. Aussi, la Commission comprit-elle que de ce côté il n'y avait que des études à poursuivre ; elle organisa diverses missions topographiques qui dressèrent des cartes exactes du Sahara algérien, et dirigea audelà les deux expéditions commandées par le colonel Flatters (1).
Mais une autre proposition, immédiatement réalisable, fut faite
(1) Il est regrettable que la fin malheureuse de la dernière expédition Flatters ait entraîné la dissolution d'une Commission qui avait rendu aux sciences géographiques de réels services et dont l'œuvre est restée inachevée
par M. Legros, inspecteur-général des travaux maritimes. Il s^agissait d'atteindre le Soudan en prenant pour point de départ et pour base d'opération , non plus l'Algérie , mais les postes du Haut-Sénégal. Ce fleuve, navigable une partie de Tannée sur une longueur de 1,040 kilomètres, mettait nos avant-postes à 450 kilomètres seulement du Niger, tandis que Ouargla, le point le plus méridional que nous occupions en Algérie, en est séparé à vol d'oiseau par 1 ,800 kilomètres. Il suffirait de quelques expéditions militaires heureuses pour ouvrir cette route au commerce, et un petit nombre de postes fortifiés en assureraient la sécurité. Cela fait, rien ne s'opposerait à la construction d'un chemin de fer qui réunirait les points extrêmes de la navigation des deux fleuves. C'était la réalisation amplifiée du projet caressé depuis longtemps par le général Faidherbe. La Commission émit un avis favorable, engageant le Gouvernement à se mettre à l'œuvre sans tarder.
Le ministre de la marine, qui était alors un ancien gouverneur du Sénégal, l'amiral Jauréguiberry, n'attendait que cette invitation. Dès lors, il poursuivit l'exécution du plan qui avait été arrêté avec la persévérance opiniâtre nécessaire aux grandes entreprises. Il obtint des Chambres, le 27 août 1879, un premier crédit de 500,000 fr. destiné aux études préparatoires. La route que Ton se proposait d'occuper n'avait été explorée qu'en partie par Mage, qui avait atteint le Niger à une assez grande distance au nord du point qui devenait l'objectif de la France. Il fallait , avant tout , combler cette lacune. Il n'était pas moins important, pour exercer une action sur le Haut-Niger, d'obtenir l'assentiment du souverain du grand état qui y domine, du fils d'El-IIadj-Omar, Amadou-Sékou de Ségou-Sikoro, auquel nous liait déjà le traité de commerce rapporté par Mage. Il fut décidé qu'une ambassade lui serait envoyée. Le gouverneur du Sénégal, le colonel Brière de risle, choisit pour cette mission de confiance un officier de grand mérite qui remplissait à Saint-Louis les fonctions de directeur des affaires indigènes, le capitaine Galliéni. Aucun choix ne pouvait être plus heureux : un long séjour dans la colonie, une connaissance approfondie du caractère indigène et des questions politi-
qucs à traiter, sans parler de ses qualités militaires, devaient lui lui permettre de réussir , malgré retendue des dilïicullés à vaincre.
Dès la fin de 1870 il exécutait une reconnaissance préliminaire entre Médlne et Bafoulabé, au confluent du Bafing et du Bakhoy. Ce point était depuis longtemps désigné pour servir d emplacement au premier poste à construire en avant de Médine. Par une heureuse coïncidence, le capitaine Qalliéni y trouva réunis tous les principaux chefs des pays qui s étendent entre le Sénégal et le* Niger. Ces populations, d^origine malinké pour la plupart, ont secoué le joug des Toucouleurs, et leur armée coalisée assiégeait le village d'un allié d'Amadou. EUesaccueillirentavec joie l'en voyé de la France et saluèrent avec enthousiasme les projets qu'il leur exposa et dojit la réalisation devait assurer leur indépendance et les mettre àTabri des attaques de leui*s ennemis. Plusieurs personnages importants se rendirent même à Saint-Louis pour protester auprès du gouverneur du désir de voiries Français s'établir chez eux. Deux des principaux, le flls du chef du pays de Kita et le neveu de l'un des chefs de la ville indépendante de Bammako, sur les rives mêmes du Niger, consentirent à attendre le départ de Tambassade qui s'organisait àSaint-Louis pour lui servir de guides dans son dangereux voyage.
Le 30 janvier 1880, le capitaine Galliéni quitta la capitale du Sénégal. Il était accompagné de deux jeunes officiers distingués, les lieutenants Vallière et Piétri , de l'infanterie et de l'artillerie de marine, du docteur Tautain, chargé du service médical de l'expédition, et du docteur Bayol, qui devait être laissé à Bammako avec le titre de Représentant du Protectorat français dans le Haut- Niger. Une escorte de trente hommes, tirailleurs et spahis indigènes, était chargée de protéger la mission et de lui servir de garde d'honneur ; quelques laptots lui furent adjoints et rendirent d'inappréciables services au passage des nombreux cours d'eau qui coupent le pays que l'on devait parcourir. A Bakel et à Médine fut organisé le convoi d'environ 300 bêtes de somme, qui devaient porter les approvisionnements et les riches présents destinés au
sultan Amadou et aux autres chefs indigènes. Aprâs avoir quitté Bafoulabé, où les travaux de construction du fort étaient commencés, la mission remonta le cours du Bakhoy. Dans tous les villages qu'elle traversa elle reçut le meilleur accueil. Les chefs signèrent avec empressement le traité que leur présentait le capitaine Galliéni et par lequel leur pays était placé sous le protectorat de la France. Si grande était la haine que leur inspiraient les Toucouleurs, qu'ils étaient heureux de se donner à tm peuple puissant, qui leur promettait le retour de la sécurité et du calme, disparus de ces contrées depuis le passage maudit d'El-HadJ- Omar. A Kita, malgré les bonnes dispositions manifestées h Tavance, malgré les conseils du fils du chef que ramenait la mission, il fallut discuter plus longtemps pour obtenir la signature du traité. Le voisinage de la forteresse de Mourgoula, occupée parles Toucouleui's, et la crainte de s'attirer la vengeance de ces cruels voisins, faisaient hésiter le chef piincipaL II se décida enûn, et le 25 avril 1880 tous les chefs de villages réunis signèrent Tacte solennel qui ouvrait aux Français le pays de Kita. Centre important de population et point de croisement des routes de caravanes entre le Haut-Sénégal, le Haut -Niger et le Sahara, cette contrée, que Mage avait déjà signalée à l'attention du Gouvernement, était désignée d'avance pour recevoir une forteresse française. Entre Kita et le Niger s'étend le Bélédougou. Ce pays^ alors complètement inconnu des Européens, est habité par un peuple sauvage, les Béléris, de race bambara , qui ont secoué depuis quelques années le joug détesté d'Amadou, avec qui ils sont perpétuellement en guerre. Chargeant le lieutenant Vatlière d'explorer la haute vallée du Bakhoy et de gagner par là le Niger, le capitaine Galliéni, avec le reste de la mission, s'enfonça dans le Bélédougou, se dirigeant vers Bammako par la route la plus directe. De sérieux dangers l'y attendaient. Les Béléris ne pouvaient voir sans méfiance une ambassade envoyée à leurs ennemis traverser leur pays. Leurs habitudes de pillage, contractées dans leurs luttes avec les Toucouleurs, se réveillèrent à la vue des nombreux ballots que trans portait le convoi et qu'ils se figuraient remplis des plus précieux
trésors. Le 16 mai, en sortant du village de Dio, au moment où la longue file des ânes traversait péniblement une rivière, une violente fusillade éclata. La mission, trompée par un guide, était tombée dans une embuscade ; 2,000 nègres se précipitaient sur la petite troupe en poussant d'horribles hurlements. Une lutte terrible s'engagea. En moins d'un instant, le convoi amené au prix de tant de fatigues si près du Niger, fut anéanti, les animaux tués et leurs conducteurs dispersés. Les officiers parvinrent cependant à réunir leurs hommes, et, grâce à leur discipline parfaite et à leur vaillance, ils purent se frayer une route sanglante au milieu de la foule ennemie qui les pressait de tous côtés. Les ruines d'un village qui couronnait une éminence rapprochée leur offrirent un refuge opportun. Le capitaine Galliéni put en déloger l'ennemi, et de cette citadelle improvisée diriger sur lui les feux de salve et des charges de cavalerie qui eurent bientôt balayé les alentours. C'est à ce moment que l'arrière-garde, commandée par le docteur Tautain et qui avait été coupée pendant le combat, parvint à rejoindre le reste de la colonne. Il fallut alors battre en retraite vers le Niger. La vaillante petite troupe, traînant ses blessés, se mit en route avec toute la célérité possible. Harcelée par l'ennemi, brûlant contre lui ses dernières cartouches, elle arriva enfin, après une marche d'un jour et d'une nuit , au milieu d'indicibles angoisses, à un village ami dépendant deBammako. La mission était sauvée ; elle avait laissé ses bagages entre les mains de l'ennemi, l'escorte avait subi de douloureuses pertes, mais le personnel européen était au complet. Plus heureuse que la mission Flatters, grâce à la discipline que son chef sut maintenir au moment critique parmi ses hommes, elle pouvait encore arriver au terme de son voyage. Ce résultat, il faut le reconnaître, est dû pour une large part à la bravoure des tirailleurs, des spaliis et des laptots. « C'est le dévouement, naïf et héroïque en même temps, de ces soldats nègres, déclare le capitaine Galliéni, qui nous a permis d'échapper à l'horrible mort qui nous attendait. »
A Bammako, tous les officiers de la mission se trouvèrent réunis.
Le lieutenant Vallière y était arrivé la veille, dé retour de son exploration de la haute vallée du Bakhoy. Mais le séjour de cette ville leur fut interdit par les habitants qui craignaient d'être inquiétés par les Béléris. Sans hésiter une minute, M. Galliéni et ses braves compagnons décidèrent de franchir immédiatement le Niger et de continuer leur route jusqu'à Ségou. Le docteur Bayol seul , qui ne pouvait séjourner à Bammako , fut expédié au Sénégal pour aviser le gouverneur de la situation. Le grand fleuve fut franchi sans dîtficultés près du village de Tourella . Là, commençaient les états d'Amadou. La mission croyait avoir vaincu les plus grandes difficultés de Tentreprise. Malheureusement, il n'en était rien. Arrivée au village de Nango, à quelques kilomètres seulement de la capitale, le sultan lui intima Tordre de s'arrêter, lui défendant d'en approcher davantage. Alors commença une véritable captivité qui dura dix mois. Étrange situation pour des ambassadeurs qui ont à conduire une importante négociation. Ne pouvant être admis à voir Amadou, obligé de correspondre avec lui par messagers ou de traiter verbalement avec ses ministres, le capitaine Galliéni dut déployer toutes les ruses et les subtilités de la diplomatie africaine. On se demande par quel prodige d'habileté il parvint à faire reconnaître par le fils d'El-Hadj-Omar le protectorat de la France sur le Niger, depuis ses sources jusqu'à Tombouctou. Enfin, le 21 mars 1881, la mission put quitter Nango, emportant le traité si difficilement arraché aux méfiances du sultan toucouleur. Elle avait pu constater dans quel état de profonde décadence est tombé cet empire, qui a été un moment le plus puissant de l'Afrique occidentale, et recueillir les plaintes et les cris de haine des populations vaincues, qui n'attendent qu'une occasion pour reconquérir leur indépendance. Elle rapportait, en outre, les beaux levés topographiques du lieutenant Vallière, qui embrassent l'itinéraire complet de la mission depuis Bafoulabé jusqu'à Nango. Au point de vue géographicjue, ses observations ont une importance considérable. L'exploration complète des vallées du Bakhoy et du Baoulé, et l'étude de la ligne de partage des eaux entre les bassins du Sénégal et du Niger permettent d'affirmer qu'aucun
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obstacle naturel'considérablc ne s'oppose à l'exécution du chemin de fer projeté. Les résultats scientifiques autant que politiques de la mission Galliéni la placent au premier rang parmi les exploralions contemporaines.
Le retour de M. Galliéni et de ses compagnons s'effectua sans aucune difficulté. A Kita, ils trouvèrent une colonne française qui travaillait à élever un fort : pendant leur séjour à Nango,les avantpostes de la colonie avaient été portés à 1,250 kilom. de Saint- Louis et à moins de 200 kilom. du Niger. Le ministère, en effet, n'avait pas perdu de temps pour assurer Texécution du traité signé par les chefs de Kita. Le 2 août 1880, il obtenait des Qiambres an crédit de 1,300,000 fr. destiné à la création de nouveaux postes dans le Haut-Sénégal et il organisait immédiatement une expédition destinée à aller occuper Kita. Le commandement en fut confié au lieutenant-colonel d artillerie de marine Borgnis-Desbordes. Malheureusement les dispositions ne purent être prises assez tôt pour qu'il fût possible d'utiliser la crue du fleuve, pour le transport de la colonne à Médine. Le personnel et le matériel ne furent réunis à Saint-Louis que dans les premiers jours de novembre. Aussi tous les avisos furent-ils arrêtés en route par la baisse des eaux. Il fallut transborder les troupes et les approvisionnements sur des chalands, et remonter péniblement le fleuve à la rame ou à la cordelle, de sorte que lorsque la colonne fut concentrée à Médine, le 2 janvier 1881, les liommes, accablés des fatigues du voyage, étaient dans les plus mauvaises conditions pour commencer une campagne aussi rude que celle qui allait s'ouvrir.
Aucun préparatif n avait été fait pour recevoir les troupes qui arrivaient. On fut obligé de les faire camper : les casernements du fort ne pouvaient les recevoir. Une épidémie de fièvre typhoïde qui se déclara réduisit considérablement la petite colonne. VAlii ne couiptait que 393 hommes (officiers compris) lorsqu'elle se mit en marche pour Kita, laissant en arrière un cinquième de son effectif. Mais la maladie qui décimait ses soldats ne fut pas le plus redoutable ennemi que le colonel Desbordes eut à vaincre pendant cette laborieuse expédition. L'incurie de Tadministration lui pré-
parait de cruelles angoisses. A peine guéri d'un accès de ûëvre qui avait failli remporter peu après son départ de Saint-Louis, il dut s'occuper d'organiser le transport des vivres ; c'était de cet important service que dépendait le succès de ,1a campagne, et cependant tout était encore à créer. On ne peut se faire une idée de la fermeté et de la persévérance qu'il dut déployer pour réunir le nombre de bêtes de somme et de conducteurs nécessaires pour amener jusqu'à Kita, non-seulement les vivres et les bagages de la colonne expéditionnaire et de la mission topographique et de la brigade télégraphique qui lui avaient été adjointes, mais encore les instruments nécessaires à la construction du fort et les approvisionnements qu'il fallait y laisser pour permettre à la garnison d'attendre pendant huit mois des ravitaillements. Le colonel Desbordes , aidé de ses officiers, qui se multipliaient pour faire face à toutes les nécessités de la situation, accomplit ce prodige. Le 9 janvier il quittait Médine, et après avoir infligé un énergique châtiment au village de Foukhara, qui avait refusé de fournir des guides, il atteignit Kita le 7 février. Le plan d'un ouvrage considérable pour le pays fut immédiatement tracé, et les ouvriers amenés dans ce but commencèrent sans retard les travaux. Mais des complications inattendues vinrent bientôt les arrêter momentanément. Le parti hostile à la France s'agitait ; çà et là quelques villages laissaient soupçonner leur mauvais vouloir; l'almamy de Mourgoula, bien qu'il protestât de son amitié à nos envoyés, ne pouvait voir sans appréhensions notre installation si près de ses états; enfin le village de Goubanko, peuplé de Peuls expulsésdes pays environnants, ne craignait pas de témoigner ouvertement son hostilité par ses relations avec les pillards de la mission Galliéni, et son attitude équivalait à une déclaration de guerre. La situation de la colonne devenait critique : entourée de populations dont les sentiments devenaient douteux, incertaine de ses approvisionnements, elle pouvait se trouver enveloppée dans un soulèvement général, éloignée de tout secours et coupée dans sa base d'opérations. Le commandant résolut de frapper un grand coup, persuadé que la terreur lui ramènerait les bonnes volontés chancelantes.
Avec les 300 liommes valides qu'il eut peine à réunir, il parut devant Goubanko. Ce village fortifié présentait un obstacle sérieux avec ses hautes murailles d'argile séchée au soleil et ses remparts intérieurs qui la divisaient en trois parties indépendantes. Deux fois déjà il avait bravé les attaques des Toucouleurs. Les quatre pièces dont disposait la colonne furent mises en batterie; mais malgré la précision du tir il fallut épuiser les munitions pour ouvrir une brèche : le mur d'enceinte ne s'écroula que sous les derniers obus. La colonne d'assaut put alors pénétrer dans la place, que les habitants défendirent pied à pied. On dut les en chasser maison après maison, quartier après quartier. Ce ne fut qu'après plusieurs heures d'une lutte acharnée que nos troupes furent maîtresses de la position. Elles avaient perdu 7 hommes et un officier, le lieutenant d'artillerie Pol, qui avait rendu à l'expédition de signalés services; 18 blessés complétaient le chiffre des pertes. Comme le colonel Desbordes s'y attendait, la prise de Goubanko eut un retentissement considérable danjs tout le Soudan occidental. Elle suffit pour briser toutes les velléités de résistance en montrant aux noirs quelle est la puissance de la France. Le chef de l'expédition put reprendre paisiblement la construction du fort. Cet ouvrage devait avoir une double enceinte, présentant un front extérieur de 250 mètres de côté, de manière à pouvoir donner abri à une colonne entière. La garnison devait être de 200 hommes. 400 travailleurs réquisitionnés dans les villages environnants se mirent à l'œuvre, et le 25 février eut lieu la pose de la première pierre. « Ce fut une cérémonie émouvante, raconte un témoin oculaire (l). L'aspect de la colonne expéditionnaire, qui déffla devant son chef, disait les soutïrances endurées par les vaillants qui venaient planter le drapeau tricolore dans ces régions lointaines.
(1) Coin' Derrien. — Mission lopographique. Extrait du rapport d'ensemble. (Bulletin de la Société de Géographie et d'Arckéolofiie de laprovince d'Oran^ n- 12. 1882.)
Le climat avait fait son œuvre. Les soldats blancs, aux traits hâves, exténués, défaits, amaigris, avaient l'air de fantômes ambulants. Mais si le soleil et les fièvres avaient ruiné leurs forces physiques, le cœur et le moral restaient intacts, et un éclair d'orgueil et d'énergie brilla dans tous les yeux, lorsque les couleurs nationales, hissées au sommet d'un mât, furent saluées par une salve de huit coups de canon. » Au mois de mai les travaux étaient terminés, et la colonne, laissant derrière elle un établissement durable, occupé par une garnison suffisante, reprit le chemin de Saint-Louis.
Sous sa protection, une mission topographique composée de 9 officiers, dirigés par le commandant Derrien, avait opéré pendant toute la durée de la campagne. Munie de tous les instruments nécessaires, elle rapporta, malgré les maladies qui s'abattirent sur ses membres, des observations astronomiques et des travaux géodésiques et topographiques qui permirent de dresser une carte de la région du Haut-Sénégal, dont Texactitude scientifique peut se comparera celles des différents états européens (i). La mission confirma les appréciations du commandant Galliéni, sur le peu de difficultés techniques que rencontrerait le chemin de fer projeté ; elle explora, entre Bafoulabé et Kita, un tracé nouveau exceptionnellement favorable. En même temps, la brigade télégraphique placée sous les ordres d'un employé indigène, M. Mademba, parvenait â conduire le fil électrique depuis Médine jusqu'à Kita. Les résultats considérables, tant politiques que scientifiques, obtenus dans une seule campagne de quelques mois, malgré les souffrances et les privations de toute nature, font le plus grand honneur au colonel Desbordes et au personnel d'élite qu'il commandait.
Le ministère ne perdit pas de temps pour préparer une deuxième expédition; cette fois il s'y prit assez tôt pour permettre au com-
(1) Maunoir. — Une mission topographique dans le Haut Sénégal. {Revue Srientifique, 30 nov. 188Î.)
mandant du Haut-Fleuve de quitter Kayes le 20 décembre. Le vaillant officier avait pour mission, tandis que la construction du chemin de fer, définitivement votée par la Chambre, commencerait aux environs de Médine, d'acliever les travaux en partie provisoires de Bafoulabé et de Kita, de construire un fortin à Badoumbé, village situé à égale distance de ces deux points et qu'il était nécessaire d'occuper, et enfin de surveiller la situation politique des pays entre le Sénégal et le Niger, afin de prévenir tout événement de nature à porter atteinte au prestige de la France. La colonne arriva à Badoumbé le f' janvier 1882 ; y laissant à l'œuvre la compagnie d'ouvriers, elle gagna Kita en traversant le Gangaran, par la route qu'avait explorée l'année précédente le commandant Derrien. Jusqu'alors la France n'avait rencontré au Soudan d'autres ennemis que quelques villages isolés, quelques peuplades peu redoutables. Elle allait se heurter à un nouvel adversaire plus sérieux et tout-à-fait inattendu. Samory est un de ces nombreux chefs nègres qui ne doivent leur élévation qu'aux intrigues et à la violence. Malinké de naissance , cet ancien esclave n'est devenu un personnage que grâce à la protection d'un puissant marabout , Fodé-Moussa , dont il sut gagner l'amitié par sa ferveur religieuse et son habileté militaire. Dès qu'il eut acquis une situation assez en vue , il se hâta de se révolter contre son protecteur, le vainquit et le condamna à la prison jusqu'à sa mort. Samory devint alors la terreur des pays de la rive droite du haut Niger. Il conquit successivement le Bissadougou, le Baleya et le Kourbaridougou, qu'il ravagea et dont il vendit la plupart des habitants aux marchands d'esclaves. La grande ville commerçante de Kankan, que visita René Caillé, a été détruite, il y a peu d'années, par ce conquérant barbare. A l'époque où la France s'établissait au Soudan, il assiégeait Kéniéra, dont l'importance commerciale était considérable.
Le capitaine Monségur, le premier commandant de Kita, essaya de rappeler Samory au respect des lois de l'humanité. Il envoya à son camp un de ses ofTiciers indigènes, M. Alakamessa, chargé d'intercéder en faveur des malheureux assiégés. Le chef noir,
bien loin d être touclié de Tintervention de la France, n'eut aucun égard pour le caractère sacré de lambassadeur, le menaça de mort et Unit par Temprisonner, lui promettant la liberté au bout de dix ans de réclusion. Notre officier préféra s'enfuir et vint rendre compte de Téchec complet de sa mission. Dès que le colonel Desbordes arriva à Kita et fut mis au courant de ces événements, il ne crut pas devoir laisser impunie Tinsulte dont Samory s'était rendu coupable envers la France en la personne de son envoyé. Le 16 février, il se mit en route pour le Niger avec une compagnie de tirailleurs sénégalais, une section d'artillerie et quelques hommes de l'infanterie de marine et de l'escadron de spahis ; il espérait arriver à temps pour sauver Kéniéra. La petite colonne se trouva en deux jours de marche devant Mourgoula, la citadelle du sultan de Ségou. Malgré les menaces de Talmamy, elle passa outre sans difficultés. Le 25, elle traversait à gué le grand fleuve du Soudan, et le lendemain elle rencontrait l'ennemi. Kéniéra était tombée depuis quelques jours, après une héroïque résistance qui avait duré six mois. A côté, Samory avait construit une sorte de camp retranché où il abritait ses troupes et le butin qu'il rapportait de ses continuelles razzias. Nos soldats n'eurent que la peine d'y mettre le feu : l'armée noire si redoutée s'était dispersée à leur approche. Cette juste punition infligée à la déloyauté du potentat nègre, le colonel Desbordes fît sonner la retraite et ramena sa vaillante petite troupe sous les murs de Kita, sans s'inquiéter de la poursuite des cavaliers de Samory, qui, revenus de leur premier effroi, la harcelèrent pendant plusieurs jours. Cette pointe hardie, poussée au-delà du Niger, dans un pays à peine connu, donna aux populations soudaniennes la plus haute idée de Tintrépidité française. Tandis que l'influence de la France s'affermissait ainsi, on mettait la main à la construction de la voie ferrée de Kayes à Bafou • labé, premier tronçon de la ligne du Niger, dont le tracé avait été étudié par M. l'ingénieur Carré. Les difficultés à vaincre étaient immenses dans une contrée où tout absolument était à créer. Malgré d'énormes dépenses, on ne sut pas éviter les tâtonnements inséparables d'un premier commencement dans un
pays presque désert et éloigné de 1,000 kil. du centre administratif de la colonie. Pour comble de malheur, la fièvre jaune qui ravageait Saint-Louis s'abattit sur les chantiers. Les coolies chinois, les ouvriers marocains, amenés à grands frais, furent décimés par l'épidémie. L'ingénieur chargé de la direction des travaux tomba malade après son arrivée et fut obligé de repartir pour la France. Presque tous les employés européens moururent ou furent rendus par la maladie incapables de tout travail. Une telle série de calamités, entièrement fortuites, suffit pour expliquer le peu de travaux accomplis, malgré le chiffre élevé des dépenses, dans cette première tentative.
La troisième campagne, celle de 1882-1883, par ses solides et éclatants résultats, devait réparer ce demi-insuccès. Le colonel Desbordes quitta la France au mois d'octobre ; il commandait cette fois des forces un peu plus imposantes. Deux compagnies de tirailleurs, deux d'infanterie de marine, ime batterie d'artillerie et un peloton de spahis composaient sa colonne. Il l'amena sans incident à Kita au commencement de janvier. Après avoir pourvu au ravitaillement de la place, il se mit en mesure d'exécuter les instructions qu'il avait reçues du Ministre. Elles lui prescrivaient l'occupation de Bammako. Deux routes s'offraient pour gagner le Niger : celle que l'expédition précédente avait suivie pour aller attaquer Samory et que commande la citadelle de Mourgoula, et celle qui traverse le Bélédougou où le commandant Galliéni et ses compagnons avaient failli trouver la mort. Le commandant supérieur comprit que pour s'établir sans imprudence à Bammako il était indispensable de débarrasser les deux routes de lous les obstacles. Il parut à rimproviste devant Mourgoula et somma la garnison toucouleur d'évacuer la place. L'Almamy n'hésita pas un instant et prit en toute hâte, avec ses troupes, la route de Ségou. Il imitait l'exemple que lui avait donné son collègue de Koundian , que la seule nouvelle de l'arrivée des Français dans le haut Sénégal avait décidé à se retirer auprès de son souverain Amadou. Les fiers talibés d'El-Hadj-Omar, les farouches compagnons du Prophète, amollis aujourd'hui par les loisirs de la victoire, ne savent
plus combattre et n'aspirent qu'au repos et à l'oisiveté de leur capitale.
Une fois débarrassé d'un voisinage aussi gênant, le colo'nel Desbordes put se tourner vers le Bélédougou. Là il avait à châtier la trahison et le pillage de la mission Galliéni. Il ne faillit pas à ce rôle de justicier qui entraîne de cruelles nécessités, mais qui est indispensable dans ces pays barbares. Le village de Daba, qui avait pris une part active au guet-apens de Dio et qui s'était fait remarquer depuis par son hostilité contre la France, fut choisi pour servir d'exemple. La colonne arriva sous ses murs et expédia un parlementaire qui fut traîtreusement mis à mort. Il n'y avait plus à hésiter : l'artillerie ouvrit son feu, et après quelques heures d'une lutte acharnée le village coupable était pris d'assaut. Tous les chefs nègres s'étaient fait tuer à leur poste. Celte seule journée suffit pour pacifier le Bélédougou. Tous les autres villages s'empressèrent de payer les amendes qui leur furent infligées comme punition du pillage de la mission Galliéni. a La soumission des chefis de Dio fut entourée d'une certaine solennité. Devant toutes les troupes de la colonne , assemblées en armes , ils lurent à haute voix la formule du pardon qui leur était imposée. Spectacle saisissant et bien fait pour frapper l'imagination des noirs et y laisser une trace ineffaçable que celui d'une poignée de braves venant ainsi rendre hommage à la mémoire de leurs compatriotes , et, sur les lieux qui furent témoins de leur vaillance et de leur mort, accordant à leurs meurtriers le pardon de leurs crimes en échange de promesses d'amitié pour Tavenir (1). »
Désormais rien ne pouvait plus entraver la marche sur le Niger. Le 31 janvier 1883, le colonel Desbordes faisait son entrée à Bammako, accueilli avec enthousiasme par le parti bambara qui attendait les Français depuis trois ans. Le 5 février avait lieu une imposante solennité qui rappelait celle qui s'était accomplie à
(1) Capitaine J. Ancelle. — Les Français au Sénégal. ( Revue de Géographie , août 1883.)
Kita, deux ans auparavant. Le commandant supérieur prenait solennellement possession du Haut-Niger au nom delà France, et posait la première pierre du fort qui devait rester comme une attestation permanente de la présence de notre civilisation à rentrée même des mystérieuses contrées du Soudan. £n présence de toutes ses troupes, le colonel Desborbes prononça une entraînante allocution dans laquelle il retraça les mille dangers que ses braves compagnons et lui avait affrontés pour faire pénétrer le nom et Tinfluence françaises jusqu'au cœur de l'Afrique. Il rappela que' ces nobles efforts avaient pour but principal Tamélioration du sort des peuples noirs et la guerre à Tesclavage. Puis une salve d artillerie salua les trois couleurs françaises a flottant pour la première fois et pour toigours sur les bords du Niger (1). « Le drapeau qui s'agitait aux brises du grand fleuve, brodé par les mains délicates d*une parisienne, avait été porté sur la poitrine d'un des officiers de la colonne, depuis la France, à travers la fusillade meurtrière de Daba, jusqu'à Bammako, touchant symbole de la fidélité à la patrie et des sacrifices virilement consentis par ses enfants pour assurer la grandeur nationale. L'abnégation accompagnée d'un parfum de chevalerie reste toujours une des meilleures qualités de l'offlcier français.
Cette journée de patriotique enthousiasme devait avoir un cruel lendemain. A peine arboré sur Bammako le drapeau de la France allait être en péril. Il ne fallut rien moins que toute l'énergie du colonel Desbordes, tout le courage de ses oiliciers et de ses sol* dats, français ou indigènes, pour le défendre contre les attaques qui le menaçaient. Samory avait juré de prendre sa revanche de la défaite qu'il avait subie Tannée précédente et d'empêcher les Français de s'établir sur le Niger. Il arrivait avec ses troupes au moment où la construction du fort était poussée avec activité. On
(1) Discours du colonel Borgnis-Desbordcs prononcé à Bammako le 5 février 1883. (L'Avenir des Colonies et de la Marine, du 7 avril 1883.)
apprit tout d*un coup qu'il avait envahi le Bélédougou. La brigade de télégraphistes qui travaillait à relier par un fil électrique le nouveau fort à Kita fut surprise au milieu de ses opérations par un parti d'ennemis. Ces courageux indigènes, sous le commandement de leur chef, M. Mademba, abandonnèrent leurs instruments pour saisir leurs armes et mirent en fuite les redoutables cavaliers noirs. A cette nouvelle, le capitaine Piétri partit en toute hâte de Bammako avec une centaine d'hommes et une pièce de canon pour dégager la route de Kita, ligne de retraite de la colonne , un moment coupée par une bande de Malinkés. Il les battit complètement, leur fit des prisonniers et leur reprit tout le butin qu*ils rapportaient de leur razzia chez les Béléris. En même temps le colonel Desbordes se portait à la tête des 150 fantassins, des 18 spahis et des deux canons dont il pouvait disposer au devant de Samory et de ses 2,000 hommes. A 6 kilomètres de Bammako , il rencontra l'ennemi et lui livra avec sa poignée de braves un héroïque combat. Devant la supériorité de l'armement européen, l'armée noire se retira ; mais sa nombreuse cavalerie ne cessait de harceler la petite troupe française qui dut se former en carré pour battre en retraite sur Bammako. Samory essaya alors d'investir la place. Ses cavaliers battaient la campagne tout autour de la ville, fondaient à l'improviste sur les avant-postes et se retiraient après avoir échangé avec nos troupes quelques coups de fusil. Malgré ces incidents, les travaux avançaient toujours. Cependant le colonel Desbordes comprit qu'il ne pouvait pas abandonner Bammako pour l'hivernage sans avoir purgé la contrée des bandes ennemies. Il se décida à faire une nouvelle sortie, et chassant devant lui les troupes de Samory, il les poursuivit pendant 60 kilomètres jusqu'à ce qu'elles se fussent réfugiées de l'autre côté du Niger. A son retour le fort était achevé et la garnison, à l'abri de ses murailles, pouvait braver toutes les attaques ; le pavillon français ne craignait plus aucune insulte. La colonne put alors laisser en toute sécurité sa nouvelle création et prendre la route de la colonie.
Tandis que ces événements se déroulaient aux environs de
Bammako , le docteur Bayol exécutait une brillante exploration au nord de cette ville, dans les pays qui séparent le Kaarta du Niger, où aucun européen n'avait encore pénétré. Il parvenait jusqu'à rimportante ville commerciale à Ségala à six journées de marche seulement de Tombouctou et rapportait des traités plaçant sous le protectorat de la France les divers états qu'il avait visités.
Pendant ce temps les travaux du chemin de fer marchaient avec activité. Sous la direction d'un ingénieur des Ponts-et-Chaussées, M. Jacquier, 80 français et un millier de marocains ou de noirs mettaient la main à cette œuvre grandiose, sous ce climat terrible. Kayes, choisi comme point de départ de la voie ferrée, qui ne présentait Tannée précédente qu'une vaste plaine inculte, un village de cpielques cases habité par de misérables pêcheurs noirs, et une écurie pour les chevaux des spahis, avait déjà changé d'aspect à la fln de 1882. Grâce aux efforts énergiques du lieutenant colonel Bourdiaux, l'hivernage avait été utilisé pour y élever les constructions qui devaient abriter le personnel des travaux et y amener le matériel nécessaire. Aussi malgré les ravages exercés par les maladies parmi les ouvriers, les mécomptes furent moins grands que durant la précédente campagne.
Le 19 décembre 1882 un premier train circula sur la ligne au grand étonnement de la population indigène accourue en foule pour voir cet étrange spectacle. « Tout le monde se sentait vivement impressionné par cette fêle du progrès pacifique, raconte le docteur Bayol qui assistait à la cérémonie (1), et ce n'est pas sans un sentiment de patriotique émotion que les Français présents à cette scène entendirent le sifflet du monstre de fer, comme l'ont appelé les noirs, qui déchirera bientôt, il faut l'espérer, le voile impénétrable qui couvre le mystérieux Soudan. » A la fin de la
(1) L'inauguration d'un chemin de fer dans le Haut Sénégal. (Revue Scientifique, du 10 février 1883).
campagne, la locomotive circulait sur 20 kilomètres de voie ferrée et les travaux d'appropriation de la plate-forme, achevés sur un espace plus considérable , n'attendaient que les rails qui devaient être transportés sur les chantiers au prochain hivernage. Une œuvre d*art considérable, le ponl de Paparaha, de GO mètres de portée, était entièrement terminée.
Si Ton jette un coup d*œil rétrospectif sur l'œuvre accomplie par la France en quatre années dans le Haut Sénégal, on ne peut qu'admirer les progrès immenses réalisés pendant ce court espace de temps. Les avant-postes de la colonie portés de Médine à Bammako sur le Niger ; la porte du Soudan occupée par une garnison française ; tous les états du Haut Sénégal et de la rive gauche du haut Niger placés par des traités sous le protectorat de la France; cette immense étendue de pays contenue dans l'obéissance par trois grandes forteresses et deux postes intermédiaires; une route commerciale tracée du Sénégal au Niger par les colonnes expéditionnaires et par les caravanes de ravitaillement envoyées chaque année ; le chemin de fer voté par les Chambres, de Médine à Bafoulabé , en bonne voie d'exécution; la ligne télégraphique fonctionnant sans obstacle depuis Bakel jusqu'à Bammako ; enfin des cartes excellentes de toute une partie du Soudan occidental, presque inconnue il y a quelques années , dressées par nos officiers : voilà l'œuvre grandiose qui, grâce à une vingtaine de millions généreusement octroyés par le Parlement et au dévouement de quelques hommes de cœur, est aujourd'hui accomplie. Le rêve du général Faidherbe est devenu .une réalité ; celui de Raffenel sera la réalité de demain. Le problème de la pénétration du Soudan est résolu par la France et elle seule recueillera le fruit de ses travaux, si nos négociants savent utiliser la voie qui désormais leur est ouverte, et veulent déployer pour sa grandeur commerciale la hardiesse et le courage dont nos braves militaires leur ont donné le glorieux exemple.