‹ Histoire de la colonie française du SénégalChapitre 18 sur 20 · AU SÉNÉGAL · texte numérisé non relu

AU SÉNÉGAL

Il est temps de jeter un rapide coup d'oeil sur les ressources naturelles que le Sénégal peut offrir à l'activité de nos négociants.

Examinons d*abord les diverses étapes qu*a parcourues le commerce sénégalais. Les chiffres les plus anciens que nous possédions à ce siyet se rapportent à l'administration d'André Brue. Si Ion rapproche les diverses indications fournies par le journal de ce directeur, on arrive à ce résultat que les exportations de la Sénégambie, pendant les dernières années du XVII* siècle et le commencement du XVIII\ étaient d'environ 760,000 livres (l). On ignore le chiffre des importations à cette époque. En 1786, à la veille de la suppression des compagnies privilégiées, les exportations, d'après Golbery, atteignaient le chiffre de 7,260,000 fr. (2).

A la suite des guerres de la Révolution et de l'Empire, l'importance du commerce du Sénégal baissa singulièrement, puisqu'en 1836, il ne dépassa pas 7 millions de francs (importations et exportations comprises). Il faut se rappeler que c'est ^ cette période que se rattache la suppression de la traite. A partir de 1830, la marche ascendante recommença. Dans les dix années qui suivirent, l'ensemble du commerce sénégalais s'éleva à 14 raillions. Arrivé à ce chiffre, il resta statiopnaire jusqu en 1855, année de la nomination de M. Faidberbe au poste de gouverneur : il était à ce moment de 14,434,758 fr. Quatre ans après l'iqaugura-

(1) Derlioux. -^ André Bruo, p. 333.

(2) Golbery.— Fragmenta d'un voyage en Afrique, t. H.

tion du nouveau système gouvernemental, en 1859, le commerce se chiffrait par 22,167,364 fr. : il avait grandi de près de 8 millions. En 1863, il atteignait le chiffre de 33,143,690 fr. En 1869, il était de 35,344,867 fr. Dès lors, il fléchit pendant quelques années, à la suite de la guerre de 1870 et de la politique pleine de faiblesse inaugurée par M. Valière. En 1876, il descendait à 26,880,828 fr. Mais depuis ce moment les progrès ont été constants et ne se sont pas ralentis. En 1878, nous trouvons le chiffre de 28,4?2,97û fr.; en 1880, celui de 41,837,268 fr. Enfm,en 1881, le commerce du Sénégal avec la France seulement était de 39,452,922 fr.; si Ton ^oute à ce chiffre celui du commerce avec les pays étrangers, qui était Tannée précédente d'environ 8 millions, on trouve que Timportance actuelle du commerce de notre colonie est en chiffres ronds de 48 millions de francs.

Il n*est pas sans intérêt de parcourir le tableau des importations et des exportations :

Importations. Exportations.

1881(converceaTe€UFruee8eideHeDl) 20.291.630 19.161,292

Il est remarquable que jusqu'en 1876 les importations Tont emporté sur les exportations, Pans les quatre années suivantes, au contraire, les exportations ont été de beaucoup supérieures aux importations. En 1881, oq voit, malgré des chiffres incomplets, que réquilibre tendait à se rétablir, probablement sous l'influence des travaux de chemins de fçr qui amenaient de la métropole des quantités considérables de matériaux.

Si nous entrons dans le détail des diverses marchandises qui constituent Taliment principal du commerce de notre colonie, nous serons amenés à constater de singulières variations. Après la disparition, si heureuse au point de vue humanitaire comme au point de vue économique, de la traite, qui avait jusqu'à la fin du siècle dernier fourni l'objet d'échange le plus recherché au Sénégal, un autre article qui a longtemps tenu le premier rang sur la liste des importations es( aujourd'hui passé au second : c'est la gomme. Après avoir été le produit dominant, il ne comptait plus en 1881 (pie pour la neuvième partie environ des marchandises exportées :

En 1863 il a été exporté 1,676,3:78 kil. gommes, valant fr. 2,346,929 En 1876 » » 2,486,395 » » » » 3,141,997

En 1880 » » 3,969,035 » » » » 5,278,816

En 1881 » » 2,359,296 j> » » » 2,700,937

Par contre, un produit entièrement inconnu il y a quarante ans, l'arachide, a rapidement pris la tète et paraît destiné à la garder. La Sénégambie est devenue un des plus grands marchés de graines oléagineuses qu'il y ait au monde.

En 1851 il a été exporté kil. d'arachides, valant fr. 2,489,470

En 1855 » » » » » » 1,997,216

En 1859 » » 8,629,661 » » » » 2,243,712

En 1863 » » 9,037,349 » » » » 6,778,012

En 1876 » )) 23,984,941 » » » » 6,503,037

En 1880 » » 52,816,040 » » » » 13,204,010

En 1881 » » 59,970,115 » » » » 14,991,034

Que sera-ce lorsque le principal pays de production, le Cayor, traversé par un chemin de fer, permettra aux négociants de Saint- Louis et de Gorée d'établir des comptoirs au centre même des cultures et de stimuler continuellement les producteurs par leurs demandes !

Cette substitution de l'arachide à la gomme et l'importance toujours croissante que prend ce produit ont entrahié un déplacement

du centre de gravité^de la colonie. Tant que la gomme régnait en souveraine sur le marché, toutes les affaires se traitaient à Saint-Louis. Depuis que Tarachide a pris le pas sur la gomme, c^est à Rufisque qu'arrivent la plus grande partie des caravanes, et la baie de Gorée est devenue le théâtre d'une activité commerciale inconnue usqu'alors. Déjà , en 1881, le commerce de Gorée (21,488,310 tr.) dépassait celui de Saint-Louis (20,348,958 fr.). Tout porte à croire que ce mouvement continuera, et Ton peut dès à présent prévoir le jour où cette évolution économique entraînera irrésistiblement le déplacement du chef-lieu administratif de la colonie.

Parmi les autres marchandises que la France tire du Sénégal, on peut citer encore le caoutchouc (165,000 fr. en 1863, 537,000 fr. en 1876, 138,000 fr. en 1880); les plumes pour parures (288,000 fr. en 1880); Tor 36,000 fr. en 1880) ; la graine de Un (27,000 fr. en 1880); les peaux (135,000 fr. en 1881); les poissons frais conservés par les nouveaux procédés réfrigérants (171,000 fr. en 1881). Le millet, que les nègres cultivent partout pour leur nourriture, dont il forme la base essentielle, est entré depuis peu dans le commerce d'exportation ; il figure sur les tableaux de douane pour 19,000 fr. en 1869, 175,000 fr. en 1875, pour 675,000 kil. en 1876 : utilisé pour la distillerie, il donne un rendement de 61 0/0. Le coton, rindigo, le cacao, le riz, les bois de construction, d'ébénisterie, de teinture, ne figurent encore que pour mémoire dans la liste des marchandises exportées. Cependant ces divers produits, que la métropole utilise à peine, croissent à Tétat naturel en quantités incalculables et sont récoltés par les indigènes pour leurs besoins particuliers. Il ne tient qu'à notre commerce de puiser plus largement dans ce merveilleux grenier d'abondance qui s'appelle la Sénégambîe.

Nous avons insisté longuement sur les perspectives politiques qu'ouvre à la France Toccupation du Soudan occidental. Il ne sera pas déplacé de dire ici un mot des avantages que son commerce peut retirer des derniers événements qui ont porté notre domination jusqu'au Niger. Toute l'étendue de pays qui a été ajoutée à notre domaine par les trois campagnes du colonel Desbordes est d'une

très-grande fertilité. « Il suffit, dit le docteur Ck)lin (i), d'avoir vu cette terre au commencement de juin, lorsque les premières pluies lui ont redonné la vie, que les bois et les plaines, hier mornes et brûlés, se couvrent comme par enchantement de fleurs et de verdure, il suffit de voir les résultats qu'obtiennent les indigènes avec leurs moyens de culture très-Imparfaits, pour affirmer que ce n*est pas là une terre stérile, et que pour en tirer des merveilles, il n'y a qu'à s'en occuper un peu. » Malheureusement, elle est presque entièrement dépeuplée par les guerres d'Ei-Hadj-Omar et les incursions des Toucouleurs. Le docteur Bayol estime & moins de 100,000 habitants la population de tout le territoire qui s'étend entre Médine et le Niger. Il ne faudrait pas croire cependant que cette situation fâcheuse soit sans remèdes. Comme cela s'est vu sur les rives du Sénégal, après la défaite d'El-Hadj, les anciens habitants, quand ils seront assurés que la tranquillité est défmitivement rétablie et qu'ils n'ont plus rien à craindre de leur ennemis, viendront relever leurs villages en ruines et recommenceront à cultiver leurs champs. Ce mouvement sera sans doute précipité par les travaux du chemin de fer, qui attireront de nombreux travailleurs et les décideront peut-être à se fixer dans le pays. Pendant quelques années donc, il ne saurait être question d^écouler aux environs de Bafoulabé ou deKita de grandes quantités de marchandises françaises. Mais, on pourrait dès à présent tenter, avec quelques chances de succès, d'y attirer les caravanes et de faire avec elles des échanges fructueux, en attendant que nos négociants^ aillent eux-mêmes au Bourô, où l'or est d'un extrême bon marché. A Médine, d'après le docteur Colin, on achète une valeur de 15 à 18 francs d'or pour une pièce de guinée, qui vaut de 7 à 8 francs. Comme l'or est extrêmement commun au Bouré et au Ouassoiilou, on voit qu'il y a là les éléments d'un commerce avantageux. Les explorateurs comptent aussi beaucoup sur un arbre répandu à

(1) Le Soudan Occidental. (Revue maritime et coloniale ; juillet 1883.)

profusion dans tout le Soudan occidental^ que les Indigènes nomment karité, et dont le fruit écrasé et bouîlH produit une sorte de beurre végétal qui a la propriété remarquable de se conserver indéfiniment sans subir aucune altération. Espérons que industrie saura tirer parti de ce produit nouveau, qui pourra faire la fortune de contrées où Ton n'a que la peine de le ramasser.

Bammako, où le colonel Desbordes et ses vaillants compagnons ont planté notre drapeau, ô été autrefois un des marchés les plus importants du Soudan. Ruinée par le voisinage des Toucouleurs et par leurs luttes avec les Dambaras révoltés, cette ville n'a plus aujourd'hui qu'une population d'un millier d'habitants. Mais sa situation géographique est restée la même ; elle commande toujours le commencement du Niger navigable, et les Instincts commerciaux de ses habitants n'ont pas changé. Que la France impose la paix aux populations voisines, et Bammako renaîtra de ses ruines. Il ne tiendra qu'à nos négociants d'en faire un immense entrepôt d'où ils pourront faire pénétrer leurs marchandises dans tout le Soudan. Les étoffes de colon et les produits manufacturés trouveront là un écoulement assuré. Mais ce qui leur donnera dès le début un avantage marqué sur les marchands maures, auxquels ils iront enlever un monopole vieux de plusieurs siècles^ c'est le sel, qu'ils pourront récolter en abondance aux environs de Saint-* Louis et vendre à Bammako à meilleur marché que leurs rivaux, tout en faisant un bénéfice considérable. Le sel, en effet, est extrêmement prisé des Soudaniens, qui le payent un prix excessif.

Une fois installés à Bammako , rien n'empêchera nos négociants d'aborder le marché de Ségou, sous la protection du résident français qui y serait installé , plus tard de s'avancer jusqu'à Tombouctou (1), d'où ils pourraient nouer des relations avec le Soudan central, dont la fertilité et la ïicliesse ne sont contestées par personne. Si quelques doutes subsistent sur les ressources

(1) C'est ^1 ce moment là seulement que le Transsaharieu deviendra pratiquement réalisable.

commerciales que peut offrir le Soudan occidental, cela tient uniquement aux révolutions politiques qui l'ont bouleversé et aux guerres d'extermination dont il est depuis longtemps le théAtre. Il suffirait d'y installer un pouvoir fort, tout en restant juste et libéral, pour voir la prospérité renaître de toutes parts, et le commerce, aujourd'hui languissant, prendre une vie nouvelle. Le grand voyageur Barth, après avoir exposé les causes de la décadence deTombouctou, ajoute : « Cette situation restera sans vemMe jusqu'à ce qxiune puissance ferme et éclairée arrache le Niger supérieur aux fanatiques Foulbe (1). Ce n'est également qu'alors que Ton pourra tirer un parti réel de l'excellente situation commerciale de Tombouctou (2) >\ La puissance ferme et éclairée à laquelle Barth faisait appel pour pacifier le bassin du Niger, tout permet à présent de le présumer, ce sera la France. Que nos compatriotes comprennent la grandeur de la mission civilisatrice qui leur est dévolue et qu'ils ne laissent pas échapper une de ces occasions qui ne se retrouvent pas deux fois dans l'histoire d'un peuple ! Parler d'agriculture au Sénégal, c'est rappeler le souvenir de tentatives condanmées sans appel, au dire de plus d'un, c'est aborder une question que beaucoup croient définitivement vidée, alors qu'elle n'a jamais été posée dans ses termes réels. Le seul effort sérieux qui ait été fait pour importer dans notre colonie de l'Afrique occidentale les méthodes agricoles d'Europe est celle du gouvernement de la Restauration. Mais il suffit d'examiner avec attention les conditions dans lesquelles cet essai était tenté pour s'expliquer les raisons de l'échec encouru (3). Les résultats de la

(1) Barth veut parler des Peuls ou Foulbes du Macina qui, à son époque, dominaient h Tombouctou, menacé également par les Touaregs du désert, fis ont été remplacés depuis dans la domination du Haut-Niger par les Toucouleurs d'EI-Hadj-Omar.

(2) Voyages et découvertes dans l'Afrique septentrionale et centrale, t. IV, p. 34.

(3) « A vrai dire , déclare Jules Du val, l'expérience n'avait condamné que l'intervention malavisée du gouvernement dans les choses agricoles et l'oubli de quelques-unes des lois fondamentales de Téconomic rurale. » (Les colonies et la politique coloniale de la France^ p. 28.)

colonisation officielle en Algérie sont contestés à Theure actuelle par certains économistes ; cependant le colon que le gouvernement va chercher en France pour Tinstaller de l'autre côté de la Méditerranée a pour lui toutes les chances de réussite : climat généralement très-salubre , cultures à entreprendre parfaitement connues de lui et n'exigeant que de minimes avances de fonds. Il en était tout autrement au Sénégal. Le Gouvernemet y transportait, sur leur demande, des colons qui, dès leur arrivée, avaient à lutter contre les atteintes du climat. Au lieu de cultiver, comme chez eux, la vigne ou le blé, ils avaient à planter le cotonnier ou rindigotier, ce qui devait les embarrasser singulièrement au début. En outre ces cultures industrielles, qui exigent pour réussir des capitaux considérables, ne pouvaient que péricliter entre les mains des colons pauvres que recrute toujours la colonisation officielle. Ce système de colonisation, discutable en Algérie, ne saurait donc être aucunement de mise au Sénégal.

Mais est-ce à dire pour cela que la colonie soit fermée irrémédiablement à l'agriculture européenne? On se demande quelle loi naturelle s'opposerait au succès d'un agronome intelligent disposant des ressources nécessaires. Le coton et l'indigo qui croissent spontanément, que les nègres cultivent , refuseraient-ils de sortir de terre de crainte d'enrichir un Français? L'exemple même des plantations modèles dont le gouvernement de la Restauration avait confié la direction à des hommes spéciaux, pourvus des moyens d'action nécessaires, prouvent que l'agriculture européenne peut réussir au Sénégal, lorsqu'elle s'entoure des conditions de succès indispensables partout ailleurs. Ce que la volonté gouvernementale avait fait, pourquoi l'initiative privée ne le referait-elle pas? On objecte, il est vrai, le climat. Mais il est cependant démontré qu'avec une hygiène sévère un Européen peut vivre en Sénégambie (1). Jamais le climat

(1) ff Jo crois, dit le D' Colin, médecin de ,1'* classe de la marine, qui a passé quatre ans dans le Haut-Sénégal, je crois, et c'est ma conviction intime, que

n'a été présenté comme un obstacle insurmontable au commerce fie la côte d' Afrique, et cependant le négociant ne peut pas toujours clioisir lui-môme le point où il Irlstallera son comptoir ou sa factorerie, et il est condamné le plus souvent à vivre au milieu des miasmes pestilentiels qui se dégagent des palétuviers du rivage. Le planteur, au contraire, pourrait s'avancer plus loin dans rintérieur, et choisir, pour y construire son habitation, le site le plus sain et le plus à Tabri des fMuanations marécageuses. Bien que la mortalité soit grande parmi les troupes de la garnison, il n'est pas rare de rencontrer des officiers qui ont fait un très-long séjour dans la colonie ; cependant personne ne comparera les fatigues que pourraient avoir à supporter un planteur à la vie de continuelles privations et de souffrances parfois cruelles que mènent nos soldats pendant leurs expéditions au Sénégal. Le travail manuel est ititerdlt aux blancs sous les tropiques, mais rien ne s'oppose à ce qu'ils accomplissent un travail de direction et de surveillance. Le mot de colonisation ne peut pas y avoir le môtue setis que dans l'Amérique du nord et en Australie ; il faut l'entendre comme les planteurs des Antilles et du Brésil, par la création de vastes exploitations agricoles, cultivées par des travailleurs indigènes libres, sous la direction d'Européens. Ainsi posé, le problème ne parait pas insoluble. M. de Lesserie qui, dans une consciencieuse étude sur le Sénégal, publiée récemment par la Nouvelle Revue (1), a traité cette question, mentionne deux obstacles qui lui semblent insurmontables. Le premier est la difficulté de recruter des travailleurs : avec un salaire satisfaisant et une organisation intelligente du travail, la population de la Sénégambie est assez

l'ËuropéeD de bonne constilution, qui vient volontairement dans le pays avec un but ii poursuivre, qui y arrive dans une bonne saison, qui y trouve un logement et une nourriture convenables, qui ne se laisse pas envahir par le grand danger (lu pays, le paludisme, doit vivre dans le Soudan occidental. )> (Hcoue maritime et coloniale, juillet 1883.) de qui est vrai du Soudan occidental doit Têtre do la plus grande partie de la Sént^gambie, surtout si l'on s'éloigne des côtes. (1) N"du !" juillet 1883.

nombreuse pour en fournir. Le second obstacle serait Timpossibilitc d'acclimater des bêtes de somme dans le Itaut-Fleuve. C'est là, croyons-nous, un préjugé qui a cours parmi les habitants de Saint-Louis et qui a été propagé par quelques tentatives mal dirigées. Pendant les trois campagnes du colonel Desbordes, le service de ravitaillement a été fait par des i\nès du pays qui sont parfaitement acclimatés. Le commandant Galliéni a amené ses millets jusqu'à Ségou. Les deux obstacles signalés ne sont donc nullement invincibles.

Pendant les années 1864 et 1865 quelques essais de plantation de coton furent faits aux environs de Saint-Louis et de Dakar. La crise colonniére occasionnée par la guerre d'Amérique en fut la cause déterminante ; ils ne se prolongèrent pas après le rétablissetnent de la paix. Deux concessions de 1,000 hectares furent données: Tune â MM. Drouet et Kœchlin, auprès du poste de Pout, Tautre à Mgr Kobès, fondateur de la colonie agricole de Saint-Joseph de Ngasobil, aux environs de Joal. La deuxième année, 200 hectares étaient en plein rapport à Saint-Joseph et donnaient une récolte de 90,000 kilogrammes. Malheureusement une invasion de sauterelles dévasta les Champs, et les essais furent abandonnés. Deux inconvénients sérieux avaient été signalés : c'étaient le voisinage de là mer et le manque de régularité dans les pluies. On les éviterait facilement en dirigeant une nouvelle tentative dans un endroit mieux situé.

L'indigofère pousse au Sénégal comme le cotonnier, et les indigènes se servent de la feuille pour teindre leurs vêtements : ils obtiennent ainsi une splendide couleur bleue. Des échantillons de cet indigo furent envoyés en France en 1857 et 1859 par M. Correz, pharmacien à Saint-Louis, qui les avait obtenus par des moyens restreints et imparfaits. Soumis à Tanalyse par M. Decaux, sousdirecteur des teintures à la manufacture des Gobelins, ils donnèrent, les premiers 45 •/« ^t les seconds 60 •/• d'indigotine industrielle. 11 fut reconnu qu'ils approchaient des premières qualités d'indigo de Java et du Bengale. Ces résultats n'étaient que la confirmation de ceux qui avaient été obtenus de 1820 2^1830, et qui

n'avaient pas empêché Téchecdes indigoteries tu6es par la cherté des prix de revient. Cet échec s'explique en partie par Terreur commise à cette époque,où Ton avait essayé d'acclimater mi indigofère indien, au lieu de cultiver les espèces indigènes, qui donnent, assure-t-on, jusqu'à vingt récoltes par an pendant quatre ou cinq ans, avantage qui compense largement le prix de la main-d'œuvre, plus élevé qu'aux Indes (i).

Le café est également un produit naturel , que les indigènes récoltent sans culture au Rio-Nunez, au Rio-Pungo et dans une partie du Fouta-Djallon. Le caféier de ce pays est un arbre élancé, à l'aspect de nos peupliers, qui croit au milieu de forêts presque impénétrables où il est à moitié étouffé par les lianes et la végétation qui l'entourent. Les noirs, à l'époque de la maturité des fruits, arrachent les tiges ou abattent l'arbre pour les cueillir plus facilement. Ce procédé ne permet d'obtenir une récolte que tous les deux ans et il finira par détruire complètement le caféier, si une culture plus intelligente n'est pas mise en œuvre. Plusieurs Européens, employés des factoreries ou fonctionnaires, ont fait, au Rio-Nunez, des essais de plantations, mais par suite de leur mort ou de leur départ, aucun n'a pleinement réussi. En 1865, le général Faidherbe chargea un agent spécial de faire dans ce pays des études sur la culture du café. « La conclusion à laquelle je suis arrivé, écrivait-il en 1870 (2), est qu'une plantation faite ici dans uu terrain léger, profond et ombragé, réussit sûrement, pourvu que le planteur connaisse seulement les premiers principes de ce métier ï>. Peut-être obtiendrait-on un résultat plus certain encore en opérant sur un terrain naturellement planté de caféiers qu'on se contenterait de débarrasser des parasites qui les étouffent et d'exploiter au moment de la récolte sans les détruire.

(1) Exposition universeUe de 1878. Catalogue des produits des colonies française, p. 130.

(2) Laug. — Rapport sur les essais de culture du Rio-Nunez. (Revue mariti" me et coloniale, t. XXX, 1870, p. 228.)

Des produits naturels tels que l'arachide, le coton, l'indigo, le café, semblent promettre un brillant avenir agricole à la Sénégambie, si Ton parvient à y introduire les procédés modernes appliqués dans les campagnes européennes. Des hommes qui ont étudié le pays à fond, tels que Raffenel, le docteur Ricard (1) et le docteur Bayol (2), croient à la réussite possible d'exploitations dirigées avec intelligence par des agriculteurs de profession. On aurait mauvaise grâce à s'inscrire en faux contre de telles afQrmations.

L'agriculture est Toccupation dominante des peuples sénégalais ; mais leurs procédés sont des plus primitifs. Ils ignorent Tusage de la charrue et n^emploient aucun autre instrument qu'une sorte de bêche dont la forme varie suivant les localités.

La culture qui a pris ces dernières années le plus grand développement est celle de Tarachide. a L'arachide , dit Jules Du val (3), croissant spontanément dans toute la Sénégambie, les soins les plus simples suffisent à une culture qui prend du reste un temps très-court : en trois ou quatre mois la plante est semée et récoltée. Tous les terrains lui conviennent et particulièrement les plus secs. La graine sert à la nourriture, ce qui en a facilité l'adoption par les cultivateurs noirs, et les feuilles donnent un excellent fourrage pour les bestiaux. Ce sont autant d'admirables conditions pour faire passer d'une vie indolente et vagabonde à la vie agricole des populations que rebuteraient de plus grandes fatigues de travail ou une plus grande durée de soins. »

On a vu par la statistique donnée plus haut les progrès énormes qu'a réalisés cette culture. Ils montrent ce qu'on peut

(1) Le Sénégal, étude intime. Paris, Ghallamel aîné, 1865. La seule erreur du D' Ricard était d'attendre de l'État des créations qui, pour être viables, doivent émaner de l'initiative privée.

(2) Conférence faite à Saint-Louis en novembre 1882. (Moniteur du Sénégal et dépendances du 14 novembre 1882 et suiv.)

(3) Les colonies et la politique coloniale de la France, p. 100.

obtenir de rajçriculture indigène au Sénégal. Mais combien ces rôsultatfl aéraient plus brillants encore si l'on parvenait & introduire parmi les noirs les instruments et les proct^dés culturaux d'Europe. Le cultivateur sénégalais, obligé d'ensemencer ses champs en quelques semaines, en est réduit le plus souvent à se contenter de retendue de terrain n(^cessaire à sa nourriture. Il comprendrait bien vite les avantages que lui offrirait un mode de labour plus expéditif. Le Gouvernement de la colonie devrait s'efforcer de répandre parmi les indigènes des notions agronomiques plus exactes : ce serait le meilleur moyen d'encourager ragriculture. C'est là le but que se propose la Société d'Agriculture fondée depuis quelques années à Saint-Louis.

L'industrie est presque nulle parmi les indig'ènes du Sénég'al. Les Laohéit qui forment une caste errante, semblable à nos Bohémiens, fabriquent les ustensiles en bois, et les for^ei'ons les outils en fer dont le nombre est des plus restreints. Le coton récolté dans les charai» est tilé avant d'être remis au tisserand, a Le soir., raconte le docteur Colin (l), on le file en famille, et c'est un tableau charmant de voir assises sur des nattes, sous un léger gourbi de paille, la maîtresse du logis entourée de jeunes filles ; ses filles, leurs amies et les captives, qui filent toutes ensemble à la lueur d'une petite lampe fumeuse, en cbantant un refrain monotone et doux. Souvent, me promenant dans le village silencieux, seul sous la clarté splendide du ciel étoile des tropiques, je me suis arrêté pour contempler ce spectacle qui me rappelait les temps héroïques, et à la vue duquel chantaient dans ma mémoire des vers de l'Odyssée. »

C'est aux Français qu'il est réservé d'introduire au Sénégal la grande industrie. Le fer abonde dans tout le massif du Fouta- Djallon. Au Bondou on trouve du mercure. Le docteur Bayol a découvert des mines d'argent dans le Bambouk. L*or abonde au Bambouk et au Bouré; il est recueilli par des femmes qui se con-

(1) Le Soudan occidonlal. (Revue maritime et roloniale, iixïWot 188J.)

tentent de laver dans une calebasse la terre qui le contient. Le général Faidherbe essaya de faire exploiter les mines du Bambouk. Il 6e lit céder le centre minier de Kéniéba et chargea le capitaine du génie Marit^ d^organiser Texploitation. Des échantillons fort riches de quartz et de sables aurifères furent envoyés en France, mais les rendements ne couvrirent pas les frais, et plusieurs ingénieurs ayant succombé aux atteintes du climat, les travaux furent abandonnés au bout de quelques années. Cette tentative avait démontré une fois de plus Timpossibilité pour l'Etat de diriger lui-môme une entreprise industrielle. L'initiative privée saura vaincre tôt ou tard les obstacles devant lesquels la volonté gouvernementale a échoué.

Une industrie qu'ilserait facile de créer en Sénégambie est l'industrie forestière. Sur les rives du Sénégal et de la Casamance d'immen/ses forêts aux essences variées poussent saQs être l'objet d'aucune exploitation régulière. On y trouve en abondance des bois de construction et d'ébénisterie. Citons le renier, très-employé pour les pilotis ; le caïlcedra, utilisé pour la charpente aussi bien que la menuiserie et la ti^bletterie ; le gonalâé très-recherché pour les constructions navales ; ïherminiera elaphroxylon dont le bois est deux fois plus léger que le liège et pourrait le remplacer dans certains usages ; Tébène du Sénégal, etc.; etc. Il suffirait d'organiser dans la colonie un service forestier et de mettre chaque année des coupes en adjudicatioq pour utiliser d'immenses richesses qui se perdent faute d'emploi.

Il y a une vingtaine d'années on avait construit à Sedhiou plusieurs petits bâtiments destinés au cabotage. Nou^ ignorons si d'autres constructions analogues ont été faites depuis ; mais il y aurait là un élément de prospérité pour la Cawmance.

Il existe au Sénégal une espèce particulière de ver et soie [Saturnia Faidherbi), Peut-être serait-il possible de créer dians la colonie l'industrie séricicoLe ; mais en l'absence d'expériences concluantes il serait imprudent de se prononcfer à ce sujet.

Enfin une industarie qui ne peut manquer diS s'établir tOt ou tard aux environs du Cap Vert est la fabrication de l'huila. De

nos jours on tend de plus en plus à rapprocher les fabriques du lieu de production des matières premières. Cette loi recevra son application au Sénégal^ dés que l'état social sera assez avancé pour le permettre. Dakar semble merveilleusement situé pour devenir une grande ville industrielle, quand sa population fournira des ouvriers suffisamment habiles et intelligents. Un jour viendra peut-être où les huileries de Dakar feront concurrence à celles de Marseille.

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