‹ Histoire de la colonie française du SénégalChapitre 4 sur 20 · ANTIQUITÉ · texte numérisé non relu

ANTIQUITÉ

Si Ton veut retrouver la première mention qui soit faîte du Sénégal dans l'histoire , il faut remonter jusqu'aux temps de la puissance carthaginoise. La grande cité punique, rivale commerciale de Tyr, était la reine des mers dans tout le bassin occidental de la Méditerranée. Cette mer intérieure, sur les rivages de laquelle se concentrait toute la vie civilisée du monde antique, devint bientôt trop étroite pour Tesprit entreprenant de ses nombreux marchands, qui voulurent reculer les bornes de leur champ d'opérations. Le Sénat chargea le navigateur Hannon d'aller explorer les rivages africains de rOcéan et d'y établir des colonies. Il emmena avec lui une flotte de 60 navires et 30,000 personnes, hommes et femmes, pour peupler ses comptoirs. Son voyage, qu'on s'accorde généralement à placer au Vp siècle avant notre ère, ne nous est connu que par un court récit, auquel on a donné le nom de Périple^ et qui est la traduction grecque de l'inscription que le marin carthaginois plaça à son retour dans le temple de Baal-Moloch.

Les savants ont discuté longtemps sur les points géographiques mentionnés dans cet antique document, sans parvenir, faute d'indications précises, à faire un jour complet sur plusieurs d'entre eux. Ce qm paraît certain, c'est qu'après avoir franchi le détroit de Gadès (aujourd'hui de Gibraltar), Hannon explora les côtes du Maroc et y fonda plusieurs villes. Continuant sa route, il arriva à l'embouchure d'un grand fleuve qui prend sa source dans de hautes

nionlagncs, et qu'il nomme le Lixus. Parlant de là, '( lums avons longé, dit-il, pendant deux jours une cote déserte qui s étendait au Midi. Ensuite tournant vers TEsl pendant un jour de navigation, nous avons trouvé dans une espèce de golfe une petite lie de cinq stades de tour que nous avons nommée Cerné etdanslaquellenous avons établi une colonie. »

Si Ton jette les yeux sur la carte de la côte occidentale d*Afriquc afin d*y chercher quelle est la partie qui se rapproche le plus de cette description, on est obligé de descendre jusqu'au Sénégal pour trouver un fleuve réellement important et qui réponde aux indications données par lïannon. La côte qui suit au sud est basse et sablonneuse, sur un espace d'environ 180 kilomètres fl), jusqu'au cap Vert, le point le plus occidental de l'Afrique; après l'avoir doublé, en faisant alors route à VEsi, on trouve dans une vaste baie l'Ilot de Gorée. Cerné, d'après le Périple, avait environ cinq stades de tour, soit quelque chose comme un kilomètre ; ces dimensions se rapporteraient assez bien à Gorée qui a 800 mètres dans son plus grand axe et 300 mètres dans sa partie la plus large (2). Quoi d'étonnant du reste que Gorée ait été un comptoir carthaginois : sa position admirable, qui en a fait plus tard l'entrepôt de tous les produits de la Sénégambie, devait la signaler à l'attention d'Hannon. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l'histoire se copie souvent elle-même à plusieurs siècles d'intervalle.

Après avoir quitté Cerné, les explorateurs visitèrent l'embouchure d'un grand fleuve, le Chrétès, qui dans notre système serait la Gambie, et continuèrent leur voyage jusqu'à une montagne qu'ils nommèrent le Char des dieux et dans laquelle on est à peu près d'accord aujourd'hui pour reconnaître la montagne de Sierra-

(1) Gosselin fixe à environ 28 lieues ou 1 12 Ivilom. par jour la marche des navires à cette époque. (Recherches sur In fjéographic systématique et positive des anciens 1. 1 p. 67). 180 kil. représenteraient â peu prèsdeux joursde navigation.

(2) LMIol de Pédalah. simple écueil perdu sur la côte du Maroc, ni l'Ile de Heraé, à l'embouchure du Rio do Ouro, ni mAme Argruin, où l'on a voulu retrouver Cerné, ne répondent aussi bien (\iw. Ciorée aux indications du texte.

Leono (1 ). Co point bien ûlabli sufllrail h montrer que left Carthaginois avaient visité la Sénéganfibie, quel que soit d'ailleurs remplacement que Ton assigne à Cerné.

Quel fut le sort des colonies puniques de la côte occidentale d'Afrique ? Riches et prospères pendant plusieurs siècles, elles suivirent la fortune de leur métropole et disparurent probablement de la scène du monde entraînées par la chute de la grande ville que son patriotisme n'avait pu sauver de la haine implacable des Romains. Peu après sa victoire, Scipion Emilien chargea rhistorien Polybe, son ami, d'aller visiter ces comptoirs dont on disait des merveilles, sans doute pour y planter aussi Taigle romaine. Il accomplit cette mission en Tan 145 av. J.-C. Le récit de son voyage est malheureusement perdu. On n'en possède plus qu'un court résumé, simple itinéraire aussi bref que le Périple d'Hannon(2). La seule énumération des colonies qu il visita montre que la décadence avait déjà commencé pour elles : Cerné n'existait plus ; poste avancé de la civilisation antique, elle avait disparu la première, et les autres comptoirs furent probablement bientôt après abandonnés à leur tour.

Un autre document, bien vague d'ailleurs, peut servir à déterminer les connaissances que possédaient les anciens sur les rivages africains de l'Atlantique. C'est la mention qu'ont faite quelques vieux auteurs des observations du navigateur mareeillais Euthymène. Il est impossible de fixer d'une manière certaine l'époque à laquelle vivait notre compatriote; mais les rares indications que Ton possède permettent de supposer que c'était environ 300 ans avant Jésus-Christ. Il aurait été ainsi le contemporain du célèbre Pythéas qui explora le nord de l'Europe. On ne possède aucun détail sur ses voyages et son nom même aurait péri sans une théorie qu'il exposa pour expliquer les inondations du Nil. Il avait

(1) Vivien de Saint-MnrUn. — Histoire de la Géographie, p. 38.

(2) Pline, livre V, ch. î.

rencontré sur la côte occidentale d'Afrique un cours d'eau qui, par ses crues subites et par les animaux qui le peuplaient, rappelait le fleuve nourricier de l'Egypte ; il crut avoir découvert une branche inconnue du Nil lui-môme : c'était incontestablement le Sénégal. Ayant probablement été témoin d'un ras-de-marée qui coïncidait avec la crue annuelle du fleuve, il vit dans ce phénomène l'explication du fait qui excitait la curiosité des savants. La violence du vent soulevait les flots de la mer à Temboucbure et opposait ainsi au courant une barrière qui, d'après Euthymène, forçait l'eau à se répandre hors du lit habituel du fleuve. Cette explication avait été déjà indiquée par Hérodote (1), qui ne la croyait pas exacte. Le voyageur massalien en vit la confirmation dans ses observations personnelles et la consigna dans un traité de géographie dont il était l'auteur. Cet ouvrage s'est perdu. Il n'en subsiste plus aujourd'hui qu'un passage, peut-être mutilé, que cite le philosophe Sénèque(2). La naïve théorie d'Euthymène ne prévalut pas, môme dans l'antiquité, mais elle eut cette bonne fortune de sauver son nom de l'oubli. Son voyage a servi de thème à bien des conjectures ; quelques historiens y ont vu la preuve que des relations commerciales suivies existaient entre l'antique Massalia et la côte occidentale d'Afrique (3). Mais ce sont là de pures hypothèses qui

(1) Livre II.

(2) c A en croire Thaïes, les vents étésiens repoussent le Kû à sa descente dans la mer et suspendent son cours eu le faisant refluer vers ses embouchures Euthymène de Marseille en parle comme témoin. « J'ai navigué, dit-Il, dans la mer Atlantique. Elle cause le débordement du Nil tant que les vents étésiens se soutiennent, car c'est leur souffle qui pousse alors cette mer hors de son lit. Dès qu'ils tombent, la mer redevient calme et le Nil rencontre moins d'obstacles à son embouchure. Du reste, l'eau de cette mer est douce et nourrit des animaux semblables à ceux du Nil. » Sènèque. — Questions naturelles. Livre IV, Ch. II.

(3) Boudin, dans son Histoire de Marseille, p. 28, parle de monnaies marseillaises € qui offrent l'empreinte de la girafe et de l'hippopotame » et les rattache h ces relations commerciales. La collection, pourtant si complète, du cabinet des médailles de notre ville ne renferme rien de semblable ; il est donc impossible d'asseoir des conjectures plausibles sur des monnaies dont l'existence est au moins douteuse.

ne s appuyent sur aucune preuve sérieuse. Euthymène visita Tembouchure du Sénégal : voilà ce que Ton peut affirmer ; aller au-delà serait téméraire.

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