PÉRIODE DU MONOPOLE COMMERCIAL
La lin du XVII"* siècle marque l'origine d'une période nouvelle dans l'histoire du Sénégal. Jusqu'alors chacun avait été libre d'aller y commercer à ses risques et périls. Primitivement, les Normands avaient bien essayé d'entourer d'un voile mystérieux le pays d'où ils tiraient d'aussi grandes richesses, dans le but d'éloi-
(1) Nouvelle relation de V Afrique occidentale y^dx le P. Labat ; t. II, p.î29. C2) Durand.— Voyage au Sénégal, p. 204.
gner une concurrence nuisible à leurs intérêts. Mais il est probable que les négociants associés de Dieppe et de Rouen n'empêchaient nullement leurs compatriotes de faire le commerce à la côte d'Afrique. Ce régime de liberté prit fin le 16 mai 1664; celui du monopole qui lui succéda, dura jusqu'à la Révolution. Colbert, qui réorganisait l'administration française, voulut appliquer un système nouveau à nos colonies. Ils les donna en toute propriété à deux grandes compagnies, montées par actions, celle des Indes Occidentales et celle des Indes Orientales, et avec elles le monopole absolu du commerce dans des régions immenses. La première reçut pour sa part la côte occidentale d'Afrique, les Antilles et presque toute l'Amérique. Pour assurer l'exécution de ce plan, la Compagnie de Dieppe et Rouen fut expropriée de son commerce et de son comptoir de Saint-Louis.
A la même époque, la nature du commerce changeait complètement : ce que les Normands allaient chercher en Afrique, c'était Tor, rivoire, les épices. Depuis que l'Amérique était découverte et qu'on commençait à la coloniser, les Portugais avaient eu l'idée d'y amener des travailleurs nègres plus aptes que les Européens à supporter le climat des tropiques. L'odieuse traite des noirs commençait. Dès lors le bois d'ébèney comme on disait autrefois, tint le premier 'rang parmi les marchandises exportées d'Afrique, et l'on a calculé que 200,000 esclaves en moyenne traversaient chaque année TAtlantique. La compagnie française, concessionnaire du monopole commercial de la Sénégambie, était tenue par son cahier des charges de transporter chaque année un certain nombre de nègres en Amérique.
Le XVII"" siècle auquel nous sommes arrivés voyait deux nations nouvelles venir [)rendre leur place dans la Sénégambie. La puissance maritime des Portugais touchait à son terme ; leur empire, aussi brillant que fragile, croulait de tous côtés. Déjà les Hollandais, qui devaient recueillir une large part de leur succession, leur avaient enlevé la Malaisie. En 1617 ils s'emparèrent de Gorée oii les Portugais avaient élevé un fort pour défendre les approches du cap Vert. En 1638 ils leur prirent Arguin, une petite lie au sud du
cap Blanc, dont le commerce avec les Maures était considérable. Mais ils ne gardèrent pas longtemps ces deux points : la France les leur enleva pendant la guerre de Hollande (1), et la paix de Nimègue en 1678 lui en confirma la possession. Cependant des négociants hollandais ne tardèrent pas à rentrer à Arguin où ils se couvrirent longtemps du pavillon prussien , qui commençait à paraître sur les mers. Ils n'en furent définitivement chassés qu'en 1724, après un siège d'une semaine, par Périer de Salvert (2). Les Anglais, qui commençaient à peine à cette époque à entrevoir l'avenir qui leur était réservé comme puissance commerciale et maritime, s'établirent en 1618 sur la Gambie. Les Portugais étaient relégués dans la partie de la Guinée supérieure qu'ils ont conservée jusqu'à présent.
La Compagnie française des Indes occidentales ne conserva pas longtemps les immenses territoires sur lesquels elle dominait. Colbert comprit lui-même qu'il y aurait avantage à les diviser en plusieurs parties. La Sénégambie fut placée en 1673 entre les mains d'une compagnie spéciale qui prit le nom de Compagnie d'Afrique ; elle dura peu. Il serait trop long de suivre les vicissitudes diverses de toutes les Sociétés qui eurent successivement la possession de ce pays jusqu'à la Révolution. Ruinées d'avance par une organisation vicieuse, mal servies, volées môme par leurs employés, presque toutes firent faillite. Ne pouvant pas môme mener à bien leurs propres affaires, il n'est pas étonnant qu'elles aient complètement négligé la colonisation des vastes régions qui leur étaient confiées. Du reste elles songeaient plutôt à tromper les nègres, à leur vendre de l'eau-de-vie, et à les transporter eux-mêmes en Amérique, qu'à leur inculquer les principes de la civilisation et à fonder pour leur pays des établissements durables.
(1) La conquête de Gorée fut faite en 1677 par Tamiral d'Estrécs.
(2) Berlioux.— André Brûe et Vorigine de la colonie française du Sénégal.
Pendant cette longue période, un honinje fait cependant exception parmi ses contemporains par retendue de ses connaissances et par la grajideur de ses plans : ce fut André Brûe, directeur du Sénégal del697àl702etde 17l4à 1720, le véritable fondateur de notre colonie (1). A ce titre il mérite qu'une justice tardive soit rendue à ses travaux et que son nom sorte de Toubli dans lequel il a été plongé trop longtemps. La Compagnie ne possédait à son arrivée que les deux comptoirs de Saint-Louis et de Gorée, et ses entreprises commerciales ne s'éloignaient guère des côtes. Briie comprit le premier toute Timportance du fleuve du Sénégal, et il en fit la première exploration régulière qu'il poussa jusqu'à la chute de Félou. Pour s'assurer le commerce des contrées qu'il traverse, il conclut des traités avec les difïérents peuples qui les habitaient, et il établit deux forts dans le haut pays : celui de Saint-Joseph, audessus de l'embouchure de la Falémé, et celui de Saint-Pierre, sur cette dernière rivière. Il songeait même à s'ouvrir la route du Sou* d£^n, et dans ce but il recueillit de nombreux renseignements commerciaux et il envoya une expédition reconnaître la chute de Gouïna, au-dessus de celle de Félou. Par ses ordres, le voyageur Compagnon parcourut le Bambouk et ses mines d'or, et en constata la richesse. En même temps, Brile disputait aux Anglais la Gambie, aux environs de laquelle il eut jusqu'à trois comptoirs florissants. Les maîtres de la Guinée portugaise éprouvaient de même les effets de son voisinage et étaient forcés de lui abandonner l'ile de Bissao, à l'embouchure de la rivière Géba. Brûe obtenait aussi des indigènes la session de la belle lie de Boulam où il se proposait d'établir une colonie agricole et industrielle. Au milieu de ces travaux incessants, il trouvait le temps d'étudier les diverses races qui couvrent le sol de la Sénégambie, et il faisait exécuter la première cartJdu Sénégal. Cet homme de mérite, dont les travaux comme administrateur, comme
(1) Bcrlioux. — Aiu/rc' Drue,
voyageur et comme savant ont une valeur VccUe, aurait été digne de vivre à une époque où les principes de justice et de civilisation auraient été plus en honneur : il est triste, en effet, de penser que, malgré son génie, Brûe ne fut en déflnilive qu'un marchand d'esclaves !
A peine André Brïie eut-il quitté définitivement le Sénégal que ses projets furent oubliés par des successeurs incapables qui ne songèrent plus qu'à vendre leur eau-de-vie et à acheter leurs esclaves. Bientôt môme de véritables désastres attendaient notre colonie. La malheureuse guerre de sept ans, qui ruina la marine française et qui nous coûta la Louisiane, l'Inde et le Canada, nous ravit aussi le Sénégal. Les Anglais s'emparèrent en 1758 de Saint- Louis et de Gorée ; mais Gorée nous fut rendue au traité de Pari» de 1763.
La guerre de l'indépendance américaine fournit à la France l'occasion d'une revanche éclatante. Une grande expédition fut décidée par le gouvernement, et le commandement en fut confié au marquis de Vaudreuil, l'un des meilleurs marins de cette époque. A la tête d'une forte escadre, il parut au commencement de 1779 devant l'embouchure du Sénégal et mit à terre un corps de débarquement sous les ordres du duc de Lauzun, qui devait sq distinguer plus tard en Amérique et pendant la Révolution. Saint- Louis futenlçvé le 30 janvier; le mois suivant tous les établissements anglais de la Gambie et de Sierra-Leone tombaient au pouvoir de la France, qui malheureusement ne les conserva pas. En même temps tous les navires qui commerçaient sous pavillon anglais le long de la côte, furent capturés. Cette brillante campagne, dont le plan avait été tracé par le lieutenant de port Eyriez, rendit & la France sa viçille colonie (1).
(l) Histoire maritime de la France, par Léon Guérin, t. V, p. 79.