LA RÉVOLUTION ET L'EMPIRE
Le commerce français à la côte occidentale d'Afrique, fort éprouvé par les guerres qui avaient marqué les règnes de Louis XV et de Louis XVI, commençait à se relever, lorsque une crise économique qui devait cependant avoir pour l'avenir les résultats les plus féconds, vint arrêter momentanément son développement.
Un système aussi inique que celui du monopole commercial d*une grande contrée au profit de quelques individus ne pouvait trouver grâce devant la Révolution. 11 est facile de se représenter ce qu'avait dû être l'administration d'un pays tel que le Sénégal entre les mains d'hommes sans scrupules qui n'avaient pas d'autre mission à remplir que d'enrichir leurs actionnaires. Aussi les Compagnies qui avaient successivement possédé le Sénégal n'avaient-elles rien tenté de sérieux, sauf sous la trop courte administration de Bruë, pour en faire une véritable colonie. Les postes qu'elles avaient construits à Podor, à Saint-Joseph sur le haut Sénégal, à Saint-Pierre sur la Falémé, n'avaient pas été autre chose que des entrepôts fortifiés qui ne pouvaient exercer aucune influence politique sérieuse sur les pays environnants. Ils étaient du reste abandonnés depuis longtemps. Celui de Saint- Joseph, placé au centre du riche état de Galam, n'avait jamais servi qu'à l'achat des esclaves qui aUmentaient le marché de Saint- Louis ; la dernière tentative de restauration faite en 1786 avait échoué par suite d'une révolte des captifs : la marchandise humaine, prise d'un amour farouche pour la liberté, avait brisé ses fers et massacré le marchand; c'était par extraordinaire un homme de mérite , le voyageur Rubault (i). Albréda sur
(l) Durand. Voyage au Sénégal, p. 34*2.
la Gambie, Rufisque, Portudal et Joal, au sud du cap Vert, avaient été évacués. Au point de vue commercial non plus, les résultats obtenus n'avaient pas été brillants. Au commencement du XVnP siècle, les exportations de la Sénégambie pour la France n'atteignaient pas un million de francs (1) ; en 1789 elles s'élevaient à environ sept millions (2). Les bénéfices ne devaient pas être considérables.
« Les Etats les plus puissants et les plus riches de TUnivers, dit M. Berlioux (3), avaient mis les populations de TAfrique hors rhumanité, avaient abandonné ce pays à Texploitation des négriers, avaient officiellement confié la traite des esclaves à des Compagnies souveraines, et, pour la Sénégambie et le Sahara occidental, c'est-à-dire pour un vaste territoire ayant trois cents lieues de côte, lorsque le commerce était dirigé par des opérateurs habiles, et lorsque les affaires prospéraient, toutes les entreprises, tous les efforts, tous les crimes même, pouvaient rapporter chaque année un bénéfice qui s'élevait à la somme de deux ou trois cent mille livres au plus. » Ce chiffre se rapporte à l'administration de Bruë ; mais le sort final de presque toutes les Compagnies, montre bien qu'elles ne firent pas par la suite de meilleures affaires (4). L'expérience de plus d'un siècle avait donc condamné ce système immoral.
Le 23 janvier 1791, la Constituante abolit le monopole et proclama la liberté commerciale en Sénégambie.
(1) Berlioux. André Bruë, p. 333.
(2) Golberry. Fragments d'un voyage en Afrique, t. II.
(3) André Bruë, p. 334.
(4) Voici, d'après Durand, la liste des Compagnies qui opérèrent au Sénégal :
Compagnie libre de Dieppe et Rouen, Directeurs : Th. Lombart, Jacques Fumechon, Jean Colyer, De Soussy, Messineau,
Baguenet, Du Boulay.
Expropriée en 1664 pour 150.000 livres.
Les suivantes furent des compagnies privilégiées.
1* Com,pagnie des Indes Occidentales,
Directeurs : Jacquet, De Richemond.
Obligée d'abandonner l'Afrique par décret du 9 avril 1072.
Mallienreusemont, ni la colonie, ni la métropole n'étalent préparées à ce brusque changement. Ce furent des étrangers, les Américains surtout, qui en profilèrent les premiers. Une guerre avec les Maures qui éclata en 1798 et la reprise des hostilités avec l'Angleterre achevèrent de ruiner le commerce de la France au Sénégal.
Bientôt même, le 5 avril 1800, les Anglais s'emparaient de Gorée. Saint-Louis ne fut sauvé que par la résistance courageuse de sa garnison, composée seulement de 30 soldats blancs et d une centaine de nègres. La paix d'Amiens, signée au mois de mars 1802, rendit à la colonie Tespoir de se relever. Un article du traité stipulait la restitution à la République Française de Tile de Gorée et des autres possessions qui lui avait été enlevées. Cette clause ne fut jamais exécutée et les Anglais gardèrent Gorée en dépit d*un traité solennel. Un acte aussi injustifiable méritait de ne pas rester impuni ; aussi, la guerre ayant recommencé, la France montra bientôt qu'elle savait faire respecter ses droits.
Au mois de janvier 1804, cinq goélettes de petite dimension
2» Compagnie d'Afrique.
Directeur : Jacques Fumechon.
Ruinée en 1681.
3» Compagnie du Sénégal.
Directeurs : Dancourt, Chambonneau.
En liquidation en 169i.
4* Comjmgnie de Paris.
Directeurs : Jean Bourguignon, Bruc, Lemaître, De Lacourbe.
En liquidation en 1709.
5" Compagnie de Rouen.
Directeurs : Mustellier, De Richebourg. Bru(^.
Privilège vendu en 1719.
G» Compagnie de VOccident ou des Indes, fondée par Law.
Directeurs : Bruë, De Saint-Robert,- Julien Du Bellay, Robert, David, Delabruë.
Ruinée par la guerre de sept ans, en 1758.
?• Compagnie de la Guyane.
Constituée en 1784, elle vendit son privilège Tannée suivante, sans
ravoir exploité.
8« Compagnie de la Gomme, puis du Sénégal
Directeurs : Durand, Pelletan, Du four.
Supprimée en 1791.
franchirent la barre du Sénégal. Elles arrivaient do Cayenne, envoyées par notre compatriote Victor Hugues (1), dont rinfatigablô activité suppléait en partie à rabaissement dans lequel était tombée la marine française. Peu de jours après, elles étaient suivies par la corvette rOnc/e Thomas^ du portde Rochefort, Tunde cesintrépidôd Corsaires qui pourchassaient alors l'Anglais sur toutes les mers. Le général Blanchot, gouverneur de la colonie, crut Toccasion favorable pour tenter un coup de main sur Qorée. Il détacha de la garnison de Saint-Louis IBO hommes qu'il fit embarquer sur ledgoi^lettes et qui, joints à Téquipage du corsaire, devaient former le corps expéditionnaire. La flotte mit à la voile, et le 17 elle jetait l'ancre dans la baie qu'abrite le cap Vert.
L'ile de Gorée, en face de laquelle elle se trouvait, n'est qu'un rocher émergeant au dessus des flots & peu de distance de la côte. La partie sud estformée par une colline haute d*une soixantaine de mètres, presque à pic du côté de la mer, et surmontée d'un fort qu'on nomme le Castel (2). Les vagues de large s'y brisent avec violence. Le reste de Ttle présente au contraire une surface unie terminée par une plage au milieu de laquelle S'ouvre le port, défendu par une batterie. Le lieutenant de vaisseau Mahé, qui commandait l'expédition, résolut de tenter un débarquement par le côté sud, malgré les difficultés queprésentait Tentreprise. Au milieu de la nuit les navires vinrent s'embosser en face du port et ouvrirent leur feu. En môme temps les troupes étaient embarquées dans les canots et s'approchaient silencieusement du rivage du côté opposé de nie , malgré le mauvais état de la mer qui rendait le débarquement des plus périlleux. A quelques encablures du rivage les embarcations furent entraînées par la violence du ressac , et allèrent se briser contre les rochers. Heureusement tous les hommes purent se sauver à la nage et ils abordèrent sains et saufs sans
(1) Né à MarseUle vers 1770.
(2) Bérenger-Féraud. Description topographiqiie de l'ile de Gorée.^ (Revue Maritime et Coloniale, 1873, t. XXXVI).
avoir attiré Tatlention de l'ennemi occupé par la canonnade des navires. Sous les ordres du sergent Gouffé, du 46- de ligne, et du commandant du corsaire, la petite troupe se rallia et commença l'escalade des rampes abruptes de la colline et des remparts du fort. Bien que surprise par cette attaque imprévue, la garnison se défendit avec courage ; mais après un combat acharné dans lequel elle perdit 19 hommes, elle fut contrainte d'abandonner la place et se réfugia dans la batterie du nord. Les agresseurs Ty suivirent .et l'assaut de ce dernier ouvrage allait être donné, lorsque le colonel Fraser, qui commandait Tile pour l'Angleterre, comprenant que toute résistance était inutile, préféra capituler que laisser s'accomplir un nouveau massacre. Une lutte de 2 heures 1/2 avait sufli pour enlever Gorée (1).
Ce brillant fait d'armes, qui aurait dû assurer pour jamais la domination française en Sénégambie, n'eut pas toutes les conséquences qu'on aurait pu en attendre. L'imprévoyance du gouvernement impérial, qui ne laissait dans les colonies lointaines que des garnisons insuffisantes, fut la cause des désastres qui suivirent. n avait cependant été averti.
En 1802 paraissaient les Fragmenta d'un voyage en Afrique dans lesquels Golberry, capitaine du génie sous Louis XVI et aide-de-camp du gouverneur du Sénégal, rendait compte d'une mission dont il avait été chargé en 1785 par le ministère de la marine. Cet ouvrage, qui contenait une description très-complète et' très-étudiée delà colonie et de tous les pays en relations avec elle, montrait tout le parti qu'une administration libérale et intelligente pouvait tirer de la Sénégambie et insistait sur la nécessité qui s'imposait à la France de s'y établir fortement et d'y créer un empire colonial riche et puissant. Il déplorait la décadence profonde dans laquelle l'incurie de ses administrateurs avait laissé tomber ce pays et signalait l'état de délabrement de tous les ouvra-
(1) Journal clos DùbaU du 2 Oopéal an XII (22 avril 1804).
ges fortifiés qu'il était urgent de réparer. La voix de Golberry ne fut malheureusement pas entendue. Il fallut de nouveaux désastres pour prouver à la France à quel point ses prévisions étaient justes et ses conseils utiles à suivre.
Les Anglais avaient hâte de réparer l'échec qu'ils avaient subi. Ils revinrent en force et se trouvèrent en face d'une poignée d'hommes qui ne purent résister : Gorée retomba en leur pouvoir. Cette fois ils avaient résolu d'en finir avec la France dans cette partie de l'Afrique dont ils convoitaient depuis longtemps la possession exclusive. Gorée prise, ils allèrent attaquer Saint-Louis.
Dans la nuit néfaste du 14 juillet 1809, il débarquèrent au nord de l'embouchure du Sénégal , près du village nègre de Guet N'Dar. Par suite d'une négligence coupable, la ville ne s'était pas prémunie en vue d'une attaque de ce côté. Aussi les Anglais n'eurent-il qu'à traverser un bras du fleuve et ils furent maîtres de Saint-Louis. La France supportait ainsi les désastreuses conséquences de la funeste politique de Napoléon V' qui, poursuivant le rêve d'agrandissements territoriaux en Europe, négligeait complètement nos possessions d'outre-mer dont il n'avait pas compris l'importance. Le milieu du XVIII* siècle avait vu la ruine de notre empire colonial d'Asie et d'Amérique ; le commencement du XIX* voyait l'effondrement des bases de celui qu'après plusieurs siècles d'efforts nous allions fonder en Afrique. Le pavillon français avait disparu de la terre africaine ; par bonheur celte disparition ne devait durer que quelques années.
L'Angleterre triomphait : elle était maîtresse de la Sénégambie, à l'exclusion des possessions portugaises du sud et elle se disposait à tirer de cette riche contrée tout le parti possible. Déjà en 1792, elle avait essayé de créer un établissement agricole dans la belle île de Boulam (1) ; mais la guerre avec la France avait obligé les colons à abandonner leurs cultures au moment où elles donnaient les plus belles espérances. A Saint-Louis la même raison empêcha
(1) Durand. VoyaQO au Sénégal, p. 127.
le gouvernement anglais de rien entreprendre de sérieux. Il dut se borner h faire explorer le cours du fleuve et le Bambouk, lô pays des mines d*or. Il espérait que la paix lui donnerait les loisirs nécessaires pour soumettre le pays à une exploitation régulière : la paix devait lui ravii sa conquête. En effet, le traité de 1815 stipulait que la France rentrerait en possession de tous les établis* sements et territoires qu'elle occupait le 1" janvier 1792, à la déclaration de guerre, c'est-à-dire qu'elle obtenait la restitution de Saint-Louis, de Gorée, et d'Albrédasur la Gambie, et la reconnaissance de droits éventuels sur le cours du Sénégal et sur toute la côte depuis le cap Blanc jusqu'à la Gambie. L'Angleterre recevait le droit de commercer avec les Maures, à Portendick, au nord de Tembouchure du Sénégal, sur la côte saharienne. Ce ne fut pas sans dîfïicultô qu'elle se décida h tenir ses engagements; mais cette fois il fallut s'y résigner, et le 1*' janvier 1817, un an et demi après la signature du traité, elle évacua Saint-Louis et Gorée.