LA RESTAURATION
Le roi Louis XVIII confia au colonel Schmaltz Tlionneur d'aller reprendre possession de ces deux îles, imperceptibles épaves de nos anciennes colonies, écl^iappées à tant de tempêtes, où la France elle-même avait failli périr. Le gouverneur s'embarqua à Toulon avec son personnel administratif et les troupes qui devaient composer la garnison sur la frégate la Méduse que ce voyage devait rendre lugubrement célèbre. Arrivé à la hauteur d'Arguin, le navire fut jeté par une fausse manœuvre sur les récifs de la côte et s'échoua. Le gouverneur et sa famille purent se sauver dans un canot. Le reste des passagers, les soldats et l'équipage s'entassèrent sur un radeau où pendant douze jours ils furent en proie à toutes les tortures de la faim et de la soif, h toutes les horreurs de
l'anthropophagie. Sur 152 personnes qui s'y étaient embarquées, 15 seulement échappèrent à la mort. Les scènes déchirantes de ce naufrage ont été popularisées par le tableau de Géricaull.
Avant d'entrer dans le récit des événements qui ont suivi la restitution du Sénégal à la France, il est nécessaire de dire un mot d une révolution commerciale qui s'est accomplie pendant la période à laquelle nous sommes arrivés et qui a eu pour conséquence une rénovation complète de la région sénégambienne : nous voulons parler de l'abolition de la traite des nègres. Le grand principe de l'égalité des races humaines avait été proclamé par la Révolution Française. Ce fut elle qui l'appliqua la première en affranchissant les esclaves dans sa colonie de Saint-Domingue en 1793. L'année suivante la première croisière contre les négriers de la côte occidentale d'Afrique fut faite par une flotte française commandée par le capitaine de vaisseau Zacharie Allemand (1). Cependant c'était à l'Angleterre qu'était réservé l'honneur d'inaugurer et de conduire le mouvement qui devait mettre un terme à l'odieux fléau de la traite. La voix éloquente de Wilberforce avait soulevé l'opinion publique ; sous sa pression , le gouvernement profita du congrès de Vienne pour proposer aux puissances une entente dans le but de supprimer cette iniquité. Peut-être l'arrîôre-pensée de ruiner les comptoirs du Sénégal qu'il avait été forcé de nous rendre et dont le commerce des esclaves était la principale ressource, n'était-elle pas étrangère à cette ardeur philanthropique. Quoi qu'il en soit il serait iryuste de méconnaître que l'humanité en a proflté, et notre colonie elle-même n'a eu qu a se féliciter d'être obligée de chercher ailleurs de nouvelles sources de prospérité. La France ne voulut pas refuser son concours à cette grande œuvre civilisatrice. Par une loi de 1825, elle décida que les négriers seraient traités avec la môme sévérité que des pirates. Ses navires se joignirent à ceux de l'Angleterre
(1) Léon GiK^rin. Histoire Maritime rfc la France, t. VI, p. 69.
pour leur faire la chasse, et alors commença une lutte acharnée de la force contre la ruse. Les bâtiments qui transportaient des esclaves en Amérique se couvraient de tous les pavillons, employaient tous les stratagèmes pour échapper aux croiseurs, et ils y parvenaient souvent. Du reste, le prix des noirs ayant haussé sur les marchés américains par suite des entraves apportées à ce commerce , les marchands de chair humaine réalisaient des bénéfices considérables , puisqu'il leur suffisait de sauver une cargaison sur deux pour gagner 140 Vo(l)- Aussi bravaient-ils tous les obstacles, et les efforts de l'Angleterre et de la France étaient à peu près impuissants à réprimer cet abominable trafic. Ces deux puissances comprirent enfin que le seul moyen d'y parvenir, moyen héroïque il est vrai, était de supprimer l'esclavage en Amérique. L'exemple donné par l'Angleterre dans ses colonies en 1838 fut suivi par la France dix ans plus tard : ce fut l'une des réformes les plus dignes d'éloges de la deuxième République (2). Les Etats- Unis, euxaussi, ont traversé de 1860 à 1865 la grandecrisede l'émancipation et le principal débouché de la traite a disparu. La fermeture des derniers marchés à esclaves du Brésilet des colonies espagnoles et portugaises a mis fin définitivement, il y a à peine une quinzaine
(1) Bouêt-Willaumez. Commerce et traite des noirs; (cité par Raffenel : Nouveau voyage dans le pays des nègres, t. II, p. 140).
(2) L'esclavage a aujourd'hui complètement disparu des trois villes françaises de Saint-Louis, Uorée et Dalcar et de leur territoire, mais il riy.ne encore sans obstacle dans les états nègres indépendants et même dans certains territoires soumis à la France, tels que le Oualo. En principe, tout esclave qui met le pied sur le territoire français devient libre. Mais un ancien règlement de police décide que tout propriétaire pourra venir réclamer son esclave en fuite, môme dans la capitale de nos établissements, à moins qu'un habitant de la ville n'ait recueilli sous son toit le fugitif pendant un certain temps et n'ait répondu de lui. Pour satisfaire à ces prescriptions légales, M. Taylor, missionnaire protestant à Saint- Louis, lui-même ancien esclave délivré par un croiseur anglais et élevé dans un établissement européen, a fondé, il y a quelques années, un asile pour les esclaves fugitifs dans lequel il recueille ces malheureuses victimes d'une coutume barbare, pourvoit à leurs premiers besoins et leur facilite les moyens de gagner leur vie. Il a obtenu récemment une concession de terrain où il se propose d'établir une colonie agricole de libérés.
d'années, à la traite des noirs à la côte occidentale d'Afrique. Mais c'est la traite maritime qui a seule disparu. Le commerce des esclaves, avec toutes ses horreurs, règne encore dans presque tout l'intérieur de l'immense continent africain, et il faudra pour le faire disparaître que la civilisaiion s'y introduise. La Sénégambie a été délivrée de la traite et les voyageurs ne sont plus exposés à y rencontrer, au moins dans les parties où l'influence française est prépondérante, de ces interminables files d'esclaves avançant lentement sous le fouet de leurs conducteurs et jalonnant la route des cadavres de ceux qui, plus heureux que les autres, succombent avant d'arriver au terme du voyage.
La suppression de la traite a forcé les habitants à demander à un commerce honnête la fortune que cette horrible coutume leur procurait autrefois. Aussi les roisqui jadis vendaient leurs propres stgets ou faisaient la guerre à leurs voisins uniquement pour avoir des prisonniers à échanger contre l'eau-de-vie des négriers, désirent aujourd'hui jouir des bienfaits de la paix, qui facilite les échanges, et encouragent de tout leur pouvoir les cultures qui répandent le bien-être dans leurs états. Vers 1840, la découverte des principes oléagineux de l'arachide, signalés par un négociant marseillais établi à Gorée , M. Jaubert (1), donna une impulsion nouvelle aux travaux agricoles. Depuis lors la production de ce fruit précieux a pris des proportions imprévues qui ont fait de lui la richesse de la Sénégambie. Les bénéfices matériels que procurait la traite ont été plus que doublés parle commerce des graines oléagineuses (2).
(t) J. Madival. Le Sénégal, p. 172.
(2) Ea 1786, le produit de la traite entrait dans le commerce du Sénégal pour plus de 3 millions, dont 2.640.000 fr. pour Saint-Louis et 300.000 fr. environ pour Gorée. (Golberry ; Fragments d'un voyage en Afrique^ t. II). En 1876, il a été exporté pour 6. 500 000 fr. d'arachides du Sénégal. Les chiffres que donne Golberry au sujet de la traite des esclavas ne concordent pas avec ceux de Durand. Mais il est facile de comprendre que ce dernier, ancien négrier, avait intérêt à réduire l'importance d'un commerce immoral qui commençait déjà à soulever l'indignation publique. Golberry, au contraire, fonctionnaire du gouvernement, était désintéressé dans la question.
avoir attiré l'attention de Tennemi occupé par la canonnade des navires. Sous les ordres du sergent Gouffé, du 46" de ligne, et du commandant du corsaire, la petite troupe se rallia et commença l'escalade des rampes abruptes de la colline et des remparts du fort. Bien que surprise par cette attaque imprévue, la garnison se défendit avec courage ; mais après un combat acharné dans lequel elle perdit 19 hommes, elle fut contrainte d'abandonner la place et se réfugia dans la batterie du nord. Les agresseurs Ty suivirent .et l'assaut de ce dernier ouvrage allait être donné, lorsque le colonel Fraser, qui commandait Tile pour l'Angleterre, comprenant que toute résistance était inutile, préféra capituler que laisser s'accomplir un nouveau massacre. Une lutte de 2 heures 1/2 avait suffi pour enlever Gorée (1).
Ce brillant fait d'armes, qui aurait dû assurer pour jamais la domination française en Sénégambie, n'eut pas toutes les conséquences qu'on aurait pu en attendre. L'imprévoyance du gouvernement impérial, qui ne laissait dans les colonies lointaines que des garnisons insuffisantes, fut la cause des désastres qui suivirent. n avait cependant été averti.
En 1802 paraissaient les Fragments d*un voyage en Afrique dans lesquels Golberry, capitaine du génie sous Louis XVI et aide-de-camp du gouverneur du Sénégal, rendait compte d'une mission dont il avait été chargé en 1785 par le ministère de la marine. Cet ouvrage, qui contenait une description très-complète ettrès-étudiée de la colonie et de tous les pays en relations avec elle, montrait tout le parti qu'une administration libérale et intelligente pouvait tirer de la Sénégambie et insistait sur la nécessité qui s'imposait à la France de s'y établir fortement et d'y créer un empire colonial riche et puissant. Il déplorait la décadence profonde dans laquelle l'incurie de ses administrateurs avait laissé tomber ce pays et signalait l'état de délabrement de tous les ouvra-
(1) Journal des DéhaU du 2 floréal an XII (22 avril 1804).
colonel Schmallz obtint sur la rivo gauclie du fleuve toutes les terres nécessaires à raccomplissement de ses projets colonisateurs. Il avait bien reçu de Paris Tordre d'installer les colons dans le Fouta, sur le cours moyen du Sénégal, mais l'hostilité des habitants et la distance qui sépare ce pays du cheWleu de la colonie, le décidèrent à lui préférer le Oualo. Le fort de Dagana fut élevé pour assurer la sûreté des nouveaux agriculteurs ; mais au moment où ils allaient prendre possession des concessions que leur avait données le gouvernement, les Peuls, cette nation fanatique et remuante, qui voyait d'un œil jaloux l'accroissement de la puissance française, se liguèrent avec les Maures Trarzas et Braknas, et tous ensemble ils envahirent le Oualo qu'ils mirent à feu et à sang. Il fallut que des troupes de Saint-Louis vinssent les expulser. Après plusieurs combats, qui leur furent défavorables, ils llrent leur soumission et la paix fut rétablie ; mais la France l'avaient achetée en reconnaissant les droits des Maures sur le Oualo (1). Cette guerre avait retardé l'établissement des colons, qui ne purent commencer leurs travaux qu'au mois de juin 1821. En peu de temps une quarantaine de plantations s'échelonnèrent sur les bords du fleuve, entre Saint-Louis et Dagana. Le Gouvernement fournit aux colons non seulement les terres, mais encore des graines, des instruments, des vivres môme dans les premiers temps ; il alla jusqu'à donner des primes pour la production et Texportation des diverses denrées dont il désirait propager la culture. Un horticulteur distingué, M. Richard, fut appelé de France, et dans un endroit qui a con* serve le nom de Richard-ToU (2) (jardin de Richard), il créa un
ÛQ se rendre à la mer. Il est généralement sablonneux et traversé par un grand nombre de marigots qui débordent pendant la saison des pluies et transforment certaines parties en de vastes marécages. Le lac de Guier ou Panié-Foul est situé à l'Est. . . Les rives sont verdoyantes et fertiles, couvertes de rizières naturelles et de gras pâturages. Mais à partir du mois de mai, ce beau lac se trouve remplacé par un immense étang, semé d'Iles plates aux bords marécageux. > Le Oualo, par H. Azan. {Reoue Coloniale, 1864, t. IX.)
(l) FUae. — he Oualo (Revue Coloniale, 2« série, t. XVI).
(%) Au confluent du Sénégal et de la Taouey, marigot ciul fuit communiquer le fleuve avec le lac de Guier.
magnifique jardin d'acclimatation. Plusieurs plantations modèles entreprises aux frais de l'Etat, réussirent admirablement. Malheureusement celles qui étaient dirigées par des particuliers échouèrent presque complètement ; aussi malgré les dépenses considérables qu il entraîna, cet essai de colonisation ne donna-t-il pas les résultats qu'on était en droit d'espérer. En quatre années, les récoltes de coton n'atteignirent pas 50,000 kilogrammes. L'indigo que l'on obtint, quoique d'excellente qualité, revint à un prix si élevé qu'il ne put soutenir sur les marchés de France la concurrence de celui des Indes (I). En présence d'une situation aussi peu satisfaisante, les allocations à l'agriculture sénégalienne furent supprimées en 1830 par le gouvernement de Louis- Philippe, et les colons découragés abandonnèrent leurs plantations avec autant de précipitation qu'ils avaient mis d'ardeur à les établir. Tel fut le sort de celte entreprise qui promettait, si elle eût réussi, un si bel avenir à notre colonie. L'idée qui l'avait inspirée était juste ; son application laissa malheureusemenl à désirer. Les mécomptes que l'on éprouva doivent être attribués surtout à la mauvaise qualité des terres que l'on employa le plus souvent et au manque d'aptitudes spéciales des colons qui, en véritables spéculateurs, cherchèrent plutôt à s'enrichir avec les primes que l'Etat leur accordait qu'à créer des exploitations agricoles sérieuses (2). La conséquence la plus déplorable de cette tentative avortée, fut de détourner pour longtemps les esprits de demander au sol ce qu'une culture intelligente pourrait lui faire produire et de répandre cette erreur que le Sénégal est impropre à l'agriculture.
Le plan que s'était proposé le gouvernement de la Restauration ne comprenait pas seulement le Bas-Sénégal ; il embrassait aussi le haut fleuve vers lequel il désirait voir le commerce se diriger. Pour faciliter la réalisation de ce projet, il était nécessaire de relever
(1) Ch. Cottu. — Le Sénégal (Revue (les Deux Mondes du 15 janvier 1845).
(2) Haffenel. — Nouveau voyage dans le pays des nègres, t. II, p. 62 et suiv.
l'ancien fort de Saint- Joseph. En 1820 une flotille quitta Saint-Louis pour remplir cette mission. Surprise par la baisse des eaux avant d'avoir atteint le terme de son voyage, elle s'arrêta devant le village de Bakel. Ce fut cette circonstance fortuite qui décida de l'emplacement du nouveau fort. L'officier qui commandait ne voulut pas remettre à l'année suivante le commencement des travaux dont il était chargé, et il se mit immédiatement à Tœuvre sur le lieu même où il s'était arrêté. La forteresse de Bakel s'éleva sur un rocher qui domine le fleuve dans une forte position qui répondait au but proposé. Le gouvernement ne crut pas avoir assez fait pour encourager le commerce. Incomplètement débarrassé des vieilles idées qui avaient compromis si longtemps le développement de la colonie, il pensa répondre aux besoins de la situation en autorisant une compagnie privilégiée. Mais, comme l'opinion publique n'était pas favorable à ce monopole, on crut concilier tous les intérêts en le restreignant à quelques mois de l'année. Du 1" janvier au 1" août la Compagnie de Galam avait seule le droit de commercer dans le Haut-Sénégal ; après le 1*' août, le marché était libre et chacun pouvait s'y présenter (1). Ce régime étrange dura 14 ans sans parvenir à satisfaire ni la compagnie ni les négociants qui désiraient lui faire concurrence. Il disparut en 1848.