‹ Histoire de la colonie française du SénégalChapitre 9 sur 20 · LA MONARCHIE DE JUILLET · texte numérisé non relu

LA MONARCHIE DE JUILLET

La révolution de 1830 semble marquer un temps d'arrêt dans le développement de la puissance française au Sénégal. Arrivé au pouvoir au moment même où s'écroulaient les espérances magnifiques que l'on avait fondées sur la colonisation agricole de ce

(1) Raffeuel. — Nouveau voyage dans le pays des nègreSy t. II, p. 75.

pays, le nouveau gouvernement en détourna son attention pour la porter tout entière sur l'Algérie, dont la rude et laborieuse conquête commençait alors. Ces revirements ne sont malheureusements pas rares dans Thistoire de l'administration française et nulle part ils n'ont eu des contre-coups plus funestes que dans nos colonies.

Momentanément oublié par la mère-patrie, le Sénégal ne vécut que des efforts de Tinitiative privée se débattant au milieu des entraves sans nombre qui l'enlaçaient de toutes parts. Toute l'activité des Européens établis à Saint- Louis se tourna vers le commerce de la gomme, le seul qui donnât à cette époque des résultats satisfaisants. Ils s'y jetèrent à corps perdu, dans l'espoir de se dédommager des déboires que le coton etTindigo leur avaient fait essuyer; ce fut une véritable fièvre de la gomme, qui rappelle dans une certaine mesure ce que fut la fièvre de l'or dans d'autres contrées et à une autre époque. Ce commerce, qui en 1823 produisait à peine cinq millions de francs, s'éleva rapidement jusqu'à dix-sept millions en 1838 (1). Malheureusement ces chiffres ne se maintinrent pas, et deux ans plus tard, en 1840,- les exportations de gomme furent réduites à onze millions. Les conditions déplorables dans lesquelles ce commerce avait lieu n'expliquent que trop ces fluctuations.

La gomme, qui est recueillie dans le désert par les Maures, est apportée par eux sur les bords du fleuve. D'après un usage qui existait au Sénégal depuis l'arrivée des Européens, les échanges avaient lieu à des foires qui se lenaien!,à certaines époques de Tannée, à trois endroits différents connus sous le nom cVcscales \^), En dehors de ces foires, tout commerce était interdit sous les peines les plus sévères. Les Européens eux-mêmes n'avaient pas le droit de s'y rendre ; ils devaient s'adresser à des noirs ou à des mulâtres, appelés traitants, qui leur servaient

(l) Gh. CiOttu. — LcSinic^al (Revue des Deux-Mondos du 15 janvier 1845). (î) U y avait Tescale des Darmaukours, celle du Désert et celle du Coq,

d'intermédiaires. On a calculé que cette organisation coûtait aux négociants de Saint-Louis plus de 1 .500.000 fr. par an. En outre, ils étaient astreints à payer, sous le nom de coutumesy les droits les plus exorbitants et les plus vexatoires. Ces taxes se renouvelaient à chaque instant et prenaient toutes les formes. Aux escales, on devait 600 fr. par navire rien que pour droit de séjour et chaque village devant lequel on passait pour s'y rendre exigeait de nouvelles contributions. Les rois maures, qui étaient censés faire la police des foires, avec cette avidité particulière à leur race, se faisaient payer très-cher des services qu'ils ne rendaient pas ; il n'était pas jusqu^à leurs ministres à qui chaque traitant ne fût obligé, sous peine d'amende, d'envoyer tous les soirs un plat de riz. On comprend que de semblables entraves rendaient tout-à-fait exceptionnelle la prospérité du commerce sénégalais (1).

Au point de vue politique la situation était plus précaire encore. En fait, la France ne possédait pas le plus petit espace de terrain en toute propriété. Elle n'était que locataire de l'ilot môme où s'élevait sa capitale, Saint-Louis, et payait un tribut à un petit chef nègre du voisinage pour avoir le droit de l'occuper. Ces éternelles coutumes, qui ruinaient le commerce, avaient aussi pour résultat d'abaisser la France aux yeux des peuples du pays en la plaçant dans une situation humiliante vis-à-vis d'une foule de rois et de chefs dont le pouvoir était souvent fort limité. Chaque année le gouvernement français payait un tribut aux divers rois et princes maures, aux principaux chefs du Oualo, au roi du Cayor, à l'almamy du Fouta, à celui du Bondou, etc. Un traité avec le Oualo contenait les conventions caractéristiques suivantes: «Le Gouvernement payera au brak du Oualo dix bouteilles d'eau-de-vîe, etc., etc.; à son domestique deux bouteilles d'eau- de-vie et une barre de fer ; à la princesse Guimbotte une petite malle, une pièce de mousseline, quatre bouteilles d'eau-de-vie, dix têtes de tabac

(1) RaffeneL — Nouveau voyage dans le pays des nègres, t. Il, p. 174,

pays, le nouveau gouvernement un détourna s. ai attention pour la porter tout entière sur l'Algérie, dont la rude et laborieuse conquête commençait alors. Ces revirements ne sont malheureusements pas rares dans Tliistoire de l'administration française et nulle part ils n'ont eu des contre-coups plus funestes que dans nos colonies.

Momentanément oublié par la mère-patrie, le Sénégal ne vécut que des efforts de l'initiative privée se débattant au milieu des entraves sans nombre qui l'enlaçaient de toutes parts. Toute l'activité des Européens éUiblis à Saint- Louis se tourna vers le commerce de la gomme, le seul qui donnât à cette époque des résultats satisfaisants. Ils s'y jetèrent à corps perdu, dans l'espoir de se dédommager des déboires que le colon et l'indigo leur avaient fait essuyer; ce fut une véritable lièvre de la gomme, qui rappelle dans une certaine mesure ce que fut la fièvre do l'or dans d'autres contréeset aune autre époque. Ce commerce, qui en 1823 produisait à peine cinq millions de francs, s'éleva rapidement jusqu'à dix-sept millions en 1838 (1). Malheureusement ces chiffres ne se maintinrent pas, et deux ans plus tard, en 1840,- les exportations de gomme furent réduites à onze millions. Les conditions déplorables dans lesquelles ce commerce avait lieu n'expliquent que trop ces fluctuations.

La gomme, qui est recueillie dans le désert par les Maures, est apportée par eux sur les bords du fleuve. D'après un usage qui existait au Sénégal depuis l'arrivée des Euro|)éens, les échanges avaient lieu à des foires (pii se lenaienl,à certaines époques de l'année, à trois endroits différents connus sous le nom d'escales {2), En dehors de ces foires, tout connnerce était interdit sous les peines les plus sévères. Les Européens eux-mêmes n'avaient pas le droit de s'y rendre ; ils devaient s'adresser à des noirs ou à des mulâtres, appelés traitants, qui leur servaient

(l) Gh. (i<illu. — Le Hjn('};;al {tlovuc. dus Dciuv-Moud'^^ du 15 janvier 1845). (;') n y avait l'escale dos Darmaiikuiiiô, celle du Désert et celle du Coq.

d'intermédiaires. On a calculé que cette organisation coûtait aux négociants de Saint-Louis plus de 1 .500.000 fr. par an. En outre, ils étaient astreints à payer, sous le nom de coutumes, les droits les plus exorbitants et les plus vexatoires. Ces taxes se renouvelaient à chaque instant et prenaient toutes les formes. Aux escales, on devait 600 fr. par navire rien que pour droit de séjour et chaque village devant lequel on passait pour s'y rendre exigeait de nouvelles contributions. Les rois maures, qui étaient censés faire la police des foires, avec cette avidité particulière à leur race, se faisaient payer très-cher des services quUls ne rendaient pas ; il n'était pas jusqu'à leurs ministres à qui chaque traitant ne fût obligé, sous peine d'amende, d'envoyer tous les soirs un plat de riz. On comprend que de semblables entraves rendaient tout-à-fait exceptionnelle la prospérité du commerce sénégalais (1).

Au point de vue politique la situation était plus précaire encore. En fait, la France ne possédait pas le plus petit espace de terrain en toute propriété. Elle n'était que locataire de l'ilot môme où s*élevait sa capitale, Saint-Louis, et payait un tribut à un petit chef nègre du voisinage pour avoir le droit de l'occuper. Ces éternelles coutumes, qui ruinaient le commerce, avaient aussi pour résultat d'abaisser la France aux yeux des peuples du pays en la plaçant dans une situation humiliante vis-à-vis d'une foule de rois et de chefs dont le pouvoir était souvent fort limité. Chaque année le gouvernement français payait un tribut aux divers rois et princes maures, aux principaux chefs du Oualo, au roi du Cayor, à Talmamy du Fouta, à celui du Bondou, etc. Un traité avec le Oualo contenait les conventions caractéristiques suivantes: «Le Gouvernement payera au brak du Oualo dix bouteilles d'eau-de-vie, etc., etc.; à son domestique deux bouteilles d'eau-de-vîe et une barre de fer ; à la princesse Guimbotte une petite malle, une pièce de mousseline, quatre bouteilles d'eau-de^vie, dix tètes de tabac

(1) Raffenel. — Nouveau voyage dans le pays des nègres, t. II, p. 174,

et 500 grammes de clous de girofle, plus pour sa ration de vivres unedame-jeanne d'eau-de-vie (1) »

Il n'est pas étonnant que les sauvages dont la France satisfaisait ainsi tous les caprices, n'eussent pour elle aucun respect. Aussi, n avait-elle à leurs yeux aucun prestige, et les négociants européens étaient traités comme gens exploitables à merci. Le roi du Cayor prétendait, en vertu d'une coutume barbare, avoir le droit de s'approprier tous les navires naufragés à l'entrée du fleuve, qui n'avaient pas été renfloués avant la seconde marée ; on était obligé de lui en disputer les épaves par la force, et on n'était pas sûr d'avoir toujours le dessus : deux ofllciers et cinquante soldats français furent massacrés dans un conflit de cette nature. Il n'était pas rare d'apprendre que d'inoffensifs traitants, naviguant sur le fleuve pour leur commerce, avaient été pillés et assassinés. Nos ofliciers ne pouvaient sortir de Tencéinte des forts sans courir de sérieux dangers. Des maraudeurs avaient l'audace d'enlever des troupeauxsous le canon de nos postes (2). Pour répondre à de semblables affronts, à des insultes aussi criantes, le gouverneur se contentait de vaines menaces dans la crainte de s'engager dans des guerres sans fin. S'il se décidait enfin à agir, il envoyait un aviso lancer quelques obus sur le village coupable ; mais les habitants s'en étaient allés, et ils en étaient quittes pour réparer leurs cases endommagées (3). Quelquefois môme la manière dont la France cherchait à se faire respecter était plutôt propre à lui attirer la haine et le mépris. En 1832 un traitant nègre fut assassiné par des Maures; comme il avait été mêlé aux intrigues politiques qui agitaient le pays, on supposa que les meurtriers appartenaient au parti opposé au sien, à celui qui soutenait le prince Moctar, prétendant au trône chez les Trarzas. Ce prince, dont la France avait reconnu les droits par un traité, mais qu'elle avait abandonné plus tard, étant allé à Saint-Louis

(1) Voyages ot expéditions au Sénégal {Tour du monde, t. III, p. 20).

(2) Raffenel. — Nouveau voyage dans .le jyayi* (fes nègres^ t. II, p. UG.

(3) HalTenel. — Nouveau voyage dans le pays dcà nègres, t. I, p. 29.

au mois de janvier de l'année suivante pour toucher le montant d'un tribut qu'il lui était dû, fut arrêté en pleine paix par ordre du gouverneur. Déféré à un conseil de guerre qui, sans aucune preuve, le déclara coupable de l'assassinat du nègre, il fut fusillé le lendemain (1). Voilà comment au Sénégal on rendait il y a 50 ans la justice au nom de la France.

Une semblable politique aurait fini par rendre tout commerce impossible et par ruiner entièrement la colonie.

Les Maures étendaient chaque année leurs déprédations et leurs ravages. Primitivement, ils se contentaient de la rive droite du fleuve, et du pays compris entre le lac Cayar et la mer, jadis fertile et habité par une population laborieuse, ils avaient fait un désert. Ils avaient alors passé sur la rive gauche, dans le Oualo, où ils exerçaient le même système de pillages et de rapines. Les noirs, incapables de se défendre eux-mêmes, en étaient réduits à regarder saccager leurs récoltes et à se laisser emmener en esclavage. Plusieurs fois la France avait trompé leur attente en leur promettant des secours qu'elle ne leur donnait jamais, ou bien en les encourageant à la résistance pour les abandonner au dernier moment. Aussi nous croyant impuissants à les secourir, acceptèrentils en 1833, comme une dernière chance de salut, une convention par laquelle le roi des Trarzas leur accordait sa protection contre les autres Maures, à condition que le Oualo deviendrait sa propriété et qu'il épouserait la princesse Guimbotte, la même qui est mentionnée dans le traité cité plus haut. Tolérer rétablissement définitif des Maures sur la rive gauche du Sénégal aurait été pour la France renoncer à étendre son influence et abdiquer toute autorité. Le gouverneur leur déclara la guerre, mais son expédition échoua de la manière la plus complète, et lui-même mourut des fièvres avant d'être rentré à Saint-Louis.

L'oflicier qui le remplaça fut plus heureux : il réussit à chasser les Trarzas du Oualo, mais il n'osa pas les poui-suivre dans le

(1) Le prince Trarzas Moctar (Revue Deux-Mondes dd 1" afril 1833).

désert II prit alors le parti d'interdire tout commerce avec eux, et pendant deux ans il les bloqua dans leur pays, soit du côté de la mer, soit du côté du fleuve. Cette mesure énergique, mais aussi funeste aux Français qu'à leurs ennemis, eut pour résultat un rapprochement forcé. Le roi des Trarzas signa un traité par lequel il renonçait, pour lui et pour ses descendants, à toute prétention au trône du Oualo. Il avait acheté à ce prix la continuation du commerce, mais il était d'ailleurs bien résolu à ne tenir aucun compte des engagements qu'il venait de prendre. Aussi les incursions des Maures sur la rive gauche du fleuve, continuèrent-elles comme par le passé.

Les Peuls du Fouta rivalisaient de méfaits et d'exactions avec les Maures. En 1830 ils envahirent le Oualo en nombre considérable. Le gouverneur accourut de Saint-Louis avec des troupes, rencontra l'ennemi près de Dagana et lui infligea une défaite complète. Le chef des Peuls, le prophète Mohammed Omar, arrêté dans sa fuite, fut pendu à un tamarinier en face du poste de Richard- Toll. Cette leçon fut bientôt oubliée et en 1842 il fallut aller châtier un village du Fouta. Cette expédition fut la première dans laquelle on employa de la cavalerie ; une brillante charge de spahis inspira aux indigènes une terreur salutaire.

Cette innovation fut faite par le capitaine de corvette Bouët (1), le gouverneur le plus actif et le plus intelligent que le Sénégal eût possédé depuis 1817. Persuadé qu'il fallait avoir vis-à-vis des peuples du pays une attitude plus digne, il aurait voulu rompre avec les errements de ses prédécesseurs. Il fut le premier à signaler au ministère la nécessité qui s'imposait à la colonie de sortir de la situation humiliante dans laquelle elle se trouvait, et il indiqua en 1844 les grandes lignes d'une politique nouvelle. Il fut malheureusement remplacé avant d'avoir pu faire aucune tentativesérieuse pour l'appliquer. Mais l'attention avait été éveillée à Paris sur

(1) Son nom a été donné au village de Bouëtville, faubourg rive gauche de Saint-Louis. U fut le créateur du poste de Séooudébou sur la Falémé.

cette importante question, et deux ans plus tard, Tamiral de Mackau, ministre de la marine et des colonies, chargea un commissaire de marine, Anne Raffenel, d'un voyage d'exploration dans l'Afrique occidentale, au cours duquel il devait se livrer k une véritable enquête sur le Sénégal et son avenir. Raffenel, qui connaissait déjà le pays et qui comprenait toute l'importance que la colonie française pouvait y prendre, l'étudia avec une intelligence remarquable de ses besoins. A son retour il proposa tout un ensemble de réformes, qui n'étaient que le développement du plan que Bouët avait indiqué. Il demandait que la politique avilissante des concessions perpétuelles fût remplacée par une politique d'une fermeté inflexible, mais toujours loyale et honnête, propre à faire respecter le pavillon français. Une telle politique, appuyée par un petit corps d'armée solide et d'une organisation spéciale, ne pouvait manquer de triompher, surtout si elle prenait ouvertement la défense des peuples noirs contre leurs oppresseurs les peuples musulmans, maures et peuls. La suppression des escales et des coutumes qui en sont la conséquence était, aux yeux de Raffenel, une réforme nécessaire pour débarrasser le commerce des entraves qui le' paralysaient. Il entrevoyait déjà, dans un rêve brillant, la France maltresse de tout le cours du Sénégal, mettant la main sur Ségou et, par le Niger, dominant le Soudan. « Des steamers français naviguan sur le Tchad ! s écriait-il dans son enthousiasme (1). Il y a de quoi tenter l'ambition d'un grand peuple et lui faire dépenser des millions! »

Raffenel avait vu juste ; les réformes qu'il préconisait, la voix de l'opinion publique ne devait pas tarder à les imposer à l'administration. L'heure de la régénération allait sonner pour le Sénégal. Ce n'est pas au gouvernement de Louis-Philippe qu'en était réservé l'accomplissement ; il a du moins l'honneur d'en avoir tracé le plan.

(l) Nouveau voyage dans le pays des nègres, t. Il, p. 295.

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