DES TERRES
ZÈLE EFFICACE DE LOUIS XIV POUR AUG- MENTER LA POPULA- TION DE LA COLONIE.
L'abandon où était refté le Canada fut le motif qui porta le Roi à se mettre lui-même à la tête de la colonie , la Compagnie des Cent Associés, après trente-six ans, aussi bien que les Compagnies précédentes, n'ayant point peuplé le pays, ou plutôt l'ayant entièrement abandonné, malgré leurs promesses & toutes les faveurs que la muni- (i) Édits & ordon- ficence royale leur avait accordées (i). Inftruit par une si becr'854 '"!' 5^"f; longue & si trifte expérience, Louis XIV prit pour lui- 33, 40. ' même le soin de faire peupler le pays; car, s'il établit une
Société nouvelle sous le nom de Compagnie des Indes occidentales, ce fut uniquement pour faire fleurir le commerce, qu'il jugeait absolument nécessaire pour la prospérité du Canada. Chaque année il y envoya à ses frais de nouveaux colons, &, par le zèle intelligent &: généreux qu'il déploya pour en accroître la population, il mérite à jufle titre d'être regardé comme le vrai fondateur de cette colonie Française. C'efl une de ses gloires les plus légitimes & les plus pures; l'ignorance du passé peut bien l'avoir obscurcie dans l'eflime de plusieurs, mais elle n'en brillera pas avec moins d'éclat aux yeux de tous ceux qui connaîtront l'origine & les progrès de la colonie Cana- (2) Description géo- dicune. C'était ce qui faisait dire, huit ans après, à l'augraphiquc & hiftori- ^g^^j. j^ Xni Descrivtion dc V Amérique septeiitrionalc : « Le
que des cotes de -^ . ^ ^ . .
l'Amcnque septen- « Canada n'a commencé à respirer que depuis les soins que tiionaie, par Denis, „ j^ j^^qJ prend dc douucr unc nouvcUc face à cette colonie
Pans, 1672, m- 12, ^ -i r /r- ji
1. 1, épître, p. 2. « chancelante (2). » En effet, dès qu il fut queition d en-
POPULATION AUGMENTÉE. l65g ET Suiv. 2o3
voyer en Canada des troupes réglées^ ce prince, qui avait résolu de reprendre la propriété du pays, connmença, pour préparer les voies à cette reprise, à y faire passer dès lors chaque année des colons, bien qu'A ne dût y envoyer les troupes que plus tard. Ainsi on a vu que, Tannée 1662, lorsque la grande Compagnie exiflait encore, il y envoya de trois à quatre cents personnes, & en même temps M. de Mons, qu'il chargea de parcourir & d'examiner le pays. Toutefois ce n'était point le premier envoi de colons faits par Louis WY ; d'autres envois avaient précédé celui-ci, &, de fait, ce prince s'était déjà mis à la tète de la colonisation du Canada, dont la Compagnie des Cent Associés ne prenait aucun soin, ce qui faisait croire qu'il en eût repris la propriété, quoique cette Compagnie ne s'en fût point encore démise selon les formes. Dans sa Relation du mois d'ocfobre 1661, qu'il envoya à Rome, M. de Laval parlait en effet de cette reprise comme si déjà elle eût été effectuée. « Précédemment, dit-il, tout ce pays <( était en la possession d'une certaine Société; mais, depuis <i deux ans, le Roi se l'eff rendue propre, en en supportant « lui-même les dépenses, avec promesse d'en faire de plus « considérables encore à l'avenir. C'eft ce dont nous « avons aujourd'hui la preuve, puisque, dans l'espace de u deux ans, il a employé deux cent mille livres au bien « de la colonie. Ce très-munifique prince a promis d'y « envoyer, pendant dix ans, trois cents hommes chaque (I année, & nous atteflons que, les trois années qui viennent u de s'écouler, il a tenu fidèlement sa promesse (i). >; On d) Archives de la voit, par ces paroles de M. de Laval, qu'avant l'envoi Propagande, v. Ame des trois ou quatre cents personnes, qui eut lieu en 1 662, le Roi avait déjà fait passer en Canada près de mille colons. Cell ce qui explique pourquoi, malgré l'insouciance de la grande Compagnie, la population augmentait à vue d'œil,. & Iç pays, comme nous l'avons fait remarquer, n'était plus reconnaissable. Dans sa Relation de 1660, M, de Laval disait : « Le nombre des familles augmente M partout ici d'année en année & de jour en jour, tant à
rica, 3, Canada, -ibf), 21 06I. 1661, fol. 29.
(( cause des familles qu'on y transporte annuellement de « France^ que parce que les femmes venues d'Europe (' mettent au monde un plus grand nombre d'enfants^ « desquels les morts prématurées sont plus rares, & « qu'enfin les maladies ne sont pas si fréquentes ici ni si (i) Archives de la u vaHées qu'elles le sont ailleurs (i). » L'année suivante fZ^Seitt.' art!^^; ^^ôi, il faisait remarquer qu'à Montréal, où le Séminaire fol. 8. ■ envoyait alors chaque année de nouveaux colons, la po-
pulation augmentait de jour en jour d'une manière sur- (2)ibid.jnfonnatio prenante (2). Aussi l'auteur de la Relation de 1668 écri-
Ecclesiœ , 21 oclobre ,,„•<. -i t ^ „ • j ^ 1
1661 fol. 29. vait-il : « L envoi de tous ces nouveaux colons cause
« un changement notable dans ce pays, par les accrois- <( sements qui s'y sont faits plus grands, depuis qu'il a plu « au Roi d'y envoyer des troupes, qu'il n'en avait reçu
^(32Reiationdei668, <, Jans tout le tcmps passé (3). »
SAGESSE DE LOLis xiT Nous avous VU qu'cn 1664 il y fit passer à la fois trois
m^tL^^vT^L^''^ cents hommes, conformément à la résolution qu'il avait
(4, Lettres de Marie prisc, d'en cnvoycr autant chaque année, pendant dix
de riiicarnation, lettre g^s (4), ct commc son dcssciu était dc former, en Canada,
78', 18 août 1604, , . , ,. ., . ' ^ '
p.5Q2. une colonie cathohque, il parait que ces hommes lurent
assez bien choisis. Colbert en parlait ainsi dans sa lettre à M. de Laval, du i8 mars de la même année : « Pendant le « séjour que vous fîtes ici, vous me témoignâtes que les « gens des environs de la Rochelle & des îles circonvoisines, « qui passaient à la Nouvelle-France, étaient peu laborieux, « & que même, n'étant pas fort zélés pour la Religion, ils « donnaient de mauvais exemples aux anciens habitants « du pays. Le Roi a pris résolution, suivant notre avis, « de faire lever trois cents hommes, cette année, en Nor- « mandie & dans les provinces circonvoisines, qui seront « conduits sur des vaisseaux marchands, dont les capi- « taines sont obligés, par leurs traités, de rapporter des « certificats du Conseil de Québec, touchant le nombre « d'hommes qu'ils auront débarqués. J'espère que ce « secours tournera à l'avantage du pays, ainsi que les « autres que Sa Majefié a résolu d'y envoyer tous les ans
POPULATION AUGMENTÉE. IÔSq ET Suiv. 2o5
^' en cas que celui-ci réussisse, ainsi qu'on se le pro- ' met (i). I) L'année suivante, M. Talon, arrivant en Canada, assura que le Roi avait de grands desseins pour le pays (2, ëv le nombre des colons qu'il amenait était une preuve irrécusable de cette assurance ; car, sans compter Tarmée, ni les tilles & les femmes venues pour peupler le pays, il conduisait avec lui cinq cents hommes, dont cent trente devinés à l'agriculture (3). Enfin, le 28 juillet de cette année i665, la Mère Marie de Tlncarnation écrivait : « Il doit arriver deux mille personnes, tant en ce qui efl «< venu que ce qui refte à venir (4). » Et, au mois d'octobre suivant, elle ajoutait : « C'efl une chose prodigieuse de « voir combien le pays se peuple & se multiplie; aussi dit- « on que le Roi ne veut rien épargner (5) (*). »
En envoyant en Canada des hommes de guerre, le Roi ne s'était pas proposé seulement de donner la paix à ce pays : son intention était dès lors de les y lixer, & de faire de chacun des officiers & des soldats autant de colons. Dans cette vue, après la paix conclue avec les Iroquois, il fit des largesses à tous ceux des soldats qui consentirent à relier & à s'établir dans la colonie, offrant à chacun, avec des concessions de terres, cent livres de gratification, ou cinquante livres & des vivres pour un an. Aux sergents il donna, outre des concessions de terres, une année de vivres, & cent ou même cent cinquante livres de gratification. De cette sorte, plus de quatre cents soldats du régiment de Carignan s'établirent dans le pays.
(i) Archives de l'archevêchc de Québec, lettre de Colbert à M. de Laval, 18 mars
(2) Relation de 1665, p. 25.
(3) Lettres de Marie de l'Incarnation, lettre -ji", 29 o£l. 1605, p. 606,607. — Journal des Je'suites, 2 o£l, i665.
(4) Lettres de Marie de l'Incarnation, lettre yc, p. 600.
{b)Ibid., lettre 86', p. 621, 18 06t. !667.