‹ Histoire de la colonie française en CanadaChapitre 241 sur 326 · TOME MI · texte numérisé non relu

TOME MI

386 m" PARTIE. LOUIS XIV.

0) Greffe de Ville-

marie. Archives judi- était parfaitement connue, ni sans le dédommager non

claires, i8, 21 sep- , 1 1 ' • <- ^ j ^- / \

tembré 1667. P^'"^^ P^^^ ^^^"^ ^^^ ^ 4^^^ ^^^ perdu en partie (i).

SCÉLÉRATESSE DE LA Uttc condiute si dure & si injutle était inspirée à La

FRÉDiÈRE A L'EGARD Pj-édière par un motif déteitable, qui ne montre que trop

DE JAUDOIN ET DE ^ ^ i T. .t

SA FEMME. la vérité de ces paroles déjà rapportées de M. Dollier, au

sujet du départ de M. de Maisonneuve: « Nous tombâmes « alors dans d'autres mainS; & depuis les vices ont pris « ici racine & accroissement, avec beaucoup d'autres mi- « sères auparavant inconnues. » Jaudoin avait épousé depuis peu une fille âgée de dix-neuf ans, arrivée récemment de France, & La Frédière voulait le garder ainsi au travail, afin de le tenir éloigné de sa femme, pour laquelle ce misérable avait conçu la plus infâme passion. Ce qu'on a honte d'écrire, il ne craignait pas d'aller se mettre en embuscade dans les lieux où il prévoyait qu'elle aurait à passer, de se cacher la nuit dans un bois voisin pour la surprendre, & même de lui envoyer publiquement son tambour pour l'inviter à aller le trouver. Cet indigne commandant, voyant que, par l'arrivée des troupes, dont les farines s'étaient gâtées en mer, les deux moulins de 'Villemarie, les seuls qu'il y eût alors, pouvaient difficilement moudre assez de grains pour suffire tout à la fois aux soldats & aux habitants, osa bien, pour venir à bout de ses fins, profiter du besoin extrême où se trouvait alors cette jeune femme, & la réduire à manquer elle-même de farine, si elle s'obftinait davantage à se refuser à ses iniques désirs. Ce trifte dénoûment jeta Jaudoin dans un si violent excès de désespoir, que, s" étant d'abord séparé d'avec elle & étant ensuite allé en guerre dans l'expédition contre les Iroquois, il avait formé le dessein de déserter l'armée ^ de se donner à l'ennemi; ce qu'il eût fait, dit-il lui-même dans sa déclaration, si Dieu ne l'eût mieux conseillé. Il revint en effet à Villemarie; 8c comme il avait une affecfion sin- (2) Gretie de \iiie- cèrc pour sa femme, 8»: qu'il savait tous les combats viomaric, 18 sept. iGo;. \ç,y^i^ qu'elle avait eus à soutenir, il se remit avec elle, &.

Information contre La -, ,• , • > • / n i ^ /• i- ^

j.-r^ji^.r^.^ ils turent depuis tres-unis (2). Lnhn, par d autres sem-

lîMTALE DE LA FRE • DIÈRE ENVERS DE-

OFFICIKRS MILITAIRES FUNKSIKS A LA COLONli:. SSy

blablcs actes, La Frédière s'était fait à lui-même, dans

son séjour à Villemarie, une telle réputation d'infamie ^

de brutalité, que non-seulement les femmes Tévitaient 8c

le fuyaient avec horreur (i), mais que les hommes eux- (0 Grcirede viiie-

mèmes le redoutaient comme un tvran de qui ils avaient 1"^"^' '^ ^"^p^- '''^'7.

A Inrormation contre La

tout à craindre. Le trait suivant achèvera de faire con- Frédière, 21 scptcmnaitre le caractère de ce méchant homme, si indigne du ^""e kjG;. rang qu'il occupait dans la colonie.

Vers le milieu ou à la fin de juillet de la même année conduhe injuste tr 1666, l'un des colons dont nous avons parlé plusieurs fois, André Deniers, alors âgé de trente-cinq ans, piochait sur mers sa terre, proche de la ville, lorsqu'il aperçut un chasseur qui passait fort brusquement au travers de son ble. Ne pouvant voir patiemment fouler son champ de la sorte, & voulant engager ce chasseur à prendre plus de précaution : Tout beau, lui crie-t-il, tout beau; c'est-à-dire, doucement, arréte{. Et comme l'autre, qui allait ramasser alors quelque gibier tué par lui, marchait toujours du même pas, Demers ajouta : Faut -il donc perdre ainsi le blé d'un pauvre homme? Si je connaissais celui qui vient de passer, je m'en irais à la plainte. Le chasseur, continuant son chemin , lui dit d'abord : Et oii irie{-vous à la plainte ? Puis, revenant au milieu du blé, il appelle Demers, qui s'approche de lui avec sa pioche à la main, sans le connaître encore : Tu es un coquin, lui dit le chasseur d'un ton de colère; 7e te donnerai cent coups de bâton. Demers, voyant qu'au dommage que l'autre lui faisait il ajoutait encore les insultes &: les menaces, lui repartit : Les coquins sont au coin de votre feu, & les coups de bâton sont pour vos chiens. Irrité de cette réplique, le chasseur s'approche pour tomber sur Demers, qui, de son côté, se retire vers le lieu de son travail. Y étant arrivé, il prend en main son fusil, qu'il avait laissé là, & se retourne vers son agresseur, qui change alors de ton. La crainte d'avoir affaire avec l'un de ces tireurs de 'Villemarie en réputation d'habileté & d'adresse singulière dans le maniement du mous-

quet, fut sans doute le motif qui lui fit prendre un langage amical en apparence : L'ami, l'ami, lui dit-il, viens ici. A ces mots, Deniers reconnut que ce chasseur était le commandant La Frédière ; & comme il le voyait accompagné de deux ou trois hommes armés, & que ces hommes couraient sur lui pour le saisir, il s'enfuit avec son fusil, de peur d'être battu s'ils venaient à l'atteindre. vu.

CRUAUTÉ TVRANNIQ.UE Mals 11 u'échappa point pour cela à la colère brutale

DE LA FRÉDIÈRE EN- . . \\ \ T T- . 1 • v i - 1

VERS DEMERs. dc cc tjrau. Ce jour-la même, La r rediere 1 envoya prendre

par un sergent accompagné de deux soldats, le mit en prison dans le corps-de-garde avec les fers aux pieds, & le lendemain le fit monter sur le cheval de bois, où Demers demeura trois quarts d'heure, ayant à ses pieds deux boîtes de fer pesant les deux environ cent vingt livres. Ce genre de tourment arbitraire & cruel peut donner une jufle idée de l'humeur brutale & farouche de La Frédière, plus propre à châtier des forçats dans les bagnes qu'à commander à des Français. Car il n'eft pas hors de propos de faire remarquer ici que, le 14 février suivant, le Conseil souverain, en condamnant un voleur à être appliqué au cheval de bois à Québec, détermina à six livres seulement le poids qu'on attacherait à chacun des pieds du cou-

(i)RcgiftrcduCon- pable (i). Mais comme si sa cruelle torture n'eût pas été seiUouverain, ^fcv. j^^ffisante, La Frédière la fit renou\eler encore deux jours après. Enfin, Demers étant sorti de prison, il alla le voir, le surlendemain, non pour réparer une si atroce injullice, mais pour l'aggraver encore par des insultes & de nouveaux dégâts. Lorsque j'étais dans ton blé, lui dit-il insolemment, si j'avais pu t' attraper, je f aurais roué de coups de bâton, voyant que tu fuyais, quoique je t'ordonnasse de venir à moi. Il prit occasion de cette prétendue insulte pour aller chasser tous les jours dans les blés de Demers 'à\Q.c plusieurs soldats, y faisant même de si alfreux dommages que, de trois quarts d'arpent ensemencés en blé,

(i)(.rdicue Ville. Demers uc recueillit que huit gerbes, sans parler encore

marie. Information du , i o ;> r^

i8 sept. 1667. de semblables dégâts faits dans ses autres grains (2).

OFFICIERS MILITAIRES FUNESTES A LA COLONli:. ^89

Vin.

Mais ce n'ctaicMit pas là les seuls excès dont La Fré- tuamc illicite et

dière se fût rendu coupable à Villemarie. Jusqu'alors i'>'\i'»"i-k"x de la

,,,,,. ^, , rr^ • 1 • rnÉDlÈUE A l'ÉGARD

M. de Maisonneuve 6c les autres oiticiers des seigneurs des sau/ages. de lile avaient empêché de vendre de Teau-de-vie aux sauvages, conformément aux défenses de TÉvèque & aux arrêts du Roi. Dominé par Tappât d'un lucre sordide^ La Frédière se mit à leur en vendre publiquement dans sa maison , quoique le Conseil souverain ne se fût pas encore relâché sur l'article des boissons, comme il fit en 1668; & durant le peu de temps qu'il passa à Villemarie, il leur en traita de douze à quinze barils, spécialement à des Sonnontouans. 11 fit plus encore : pour tromper ces sauvages, il mêlait à Teau-de-vie de Teau naturelle, & en telle c[uantité qu'ils reconnurent eux-mêmes cette supercherie, & s'en plaignirent à Jean Baudoin, engagé du Séminaire, qui entendait la langue Iroquoise & demeurait alors à la maison fortifiée de Sainte-Marie. Enfin il se servait d'un de ses soldats comme d'un commis pour aller vendre de l'caude-vie aux sauvages; & celui-ci en ayant traité pour la troisième fois, M. de Salières, qui en fut informé, le fit saisir & le conduisit en prison, en disant au geôlier : Prenei bien garde à cet homme, vous m'en répondre^ à mon retour. Mais le jour même où M. de Salières quitta Ville- ^'^ ^!'l^^ '''.^'"f'

/ , J- manc. Intonnation du

marie, La Frédière l'élargit de sa propre autorité (i). 17 sept. 1667.

Rien n'était assurément plus opposé aux intentions imoumatiox juridique du Roi qu'une conduite si injulk & si révoltante, unique- contre la frédière;

^ j * t ^ T^ IL EST RENVOYÉ EN

ment propre a dégoûter les colons h à éloigner du Ca- frange par m. de nada les Français, que ce Prince avait si fort à cœur d'y '"'''^^'• attirer en grand nombre. L'année suivante 1667, M. Talon, étant venu à Villemarie, parcourut, comme on l'a raconté, toutes les maisons de la ville 8c des côtes, pour savoir si quelqu'un des habitants avait à se plaindre d'injuflices qu'on lui eût faites; & à cette occasion les colons opprimés par La Frédière lui firent chacun leurs plaintes contre lui. Indigné d'une conduite si atroce, & voulant délivrer la colonie d'un homme si dangereux, M. Talon exposa ses

griefs à M. de Tracy, qui, en qualité de chef de Tarmée, ordonna au sieur de La Frédière de repasser en France. C'était la peine la plus douce qu'on pût lui infliger; & toutefois M. de Salières, à c|ui peut-être on n'osa pas faire le détail des excès de son neveu^ s'en plaignit à M. Talon comme d'une mesure excessive. Pour en montrer Téquité, M. Talon ordonna, le i'"" septembre 1667, au Juge des seigneurs de Montréal, d'informer sur les faits qui lui seraient exposés par le procureur fiscal ou par les habitants de Villemarie, qui se portaient pour partie contre le sieur (I) Archives de la de La Frédièrc (i), & de lui en envoyer des informations

manne. ^trait ees ^^^ boUUC fomie. C'cfl CC QUC fit M. d'AiUcbouft leS l6,

regUtres du Conseil T. '

souverain, i-' sept- 17, 18 & 21 Septembre dc ccttc année, où Jean Baudoin, iGG;. Ordre de M. Ta- Mathuriu Maflra, demeurant Tun & l'autre à la maison de

lo.i au lieutenant civil ^ . .

& criminel des sei- Saintc-Marie, André Deniers, Claude Jaudoin, Anne Thogneurs de Montréal, niasse sa femme, & Marie-Anne Hardye, femme de Pierre Malet, se présentèrent successivement dans la salle de juflice & firent leur déclaration. Toutes ces pièces furent expédiées à M. Talon, &, en outre, on en déposa au greffe de Villemarie des copies authentiques, qui nous ont fourni les détails scandaleux que nous venons de rapporter. La Frédière repassa en France; nous ignorons quelles furent les suites de cette procédure; mais nous ne craignons pas d'assurer que, si le Roi eût été informé d'une conduite si contraire à l'ordre, à la juftice & à la vertu, il aurait dégradé des armes cet indigne commandant, & lui aurait fait faire son procès en toute rigueur de juffice.

oF.iciERs DESTRojPEs Lcs excmplcs scaudakux de La Frédière, 8c notam-

Qui i-oNT LE coM- nicut SOU trafic illicite avec les sauvages, trou\èrent un trop grand nombre d'imitateurs parmi les ofliciers des troupes, 8c eurent pour toute la colonie les plus trifles résultats. Ces militaires, devenus trafiqucurs, songeant avant tout à leurs intérêts privés, semblèrent, au lieu de concourir à l'établissement du pays, n'y être venus que pour conspirer sa ruine par leur commerce avec les sauvages, à qui ils donnaient des liqueurs fortes en échange

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