PROTESTER CONTRE
l'incompétence de naire de Villemarie par M. de Frontenac, il ne voulut pas, SES JUGES. gj^ arrivant à Québec, aller prendre son logement au Sé-
minaire de cette ville, par la crainte d'indisposer aussi le Gouverneur contre les Prêtres de cette maison. Il se logea donc à la Brasserie, d'où il se rendit à Taudience, le mardi 21 du mois d'août. Sa conduite devant le Conseil a été assez mal interprétée par quelques écrivains modernes, qui en ont pris occasion de le blâmer sans connaissance de cause; & c'eft ce qui nous oblige d'entrer ici dans quelques détails. Le Conseil, présidé ce jour-là par M. de Frontenac, se composait des conseillers deTilly, d'Amours, Dupont, de Peyras, de Vitré, & du subÛitut du procureur (0 Regifire des ju- général Tij. Contraint malgré lui de paraître ainsi devant gements du Conseil tribunal laïque, M. de Fénelon aurait encouru les
souverain, 21 août ^ ',
1674, p. 194. peines portées par l'Église, s'il n'y fût venu pour protelter
(2) Mémoires du contrc l'incompéteuce de ses juges (2). C'était ce qu'or-
ciergc, t. VI, p. 45. donnaient les canons, & ce que recommandaient les jurisconsultes séculiers, qui en faisaient môme un devoir aux clercs en pareille rencontre (*). Cette proteftation obligée
(*) On peut citer entre autres jurisconsultes, AuiVérius, président
DE FÉNELON DEVANT LE CONSEIL. 1674. 5l5
& nécessaire devait consirter pour M. de Fénelon à désavouer la jurididion que le Conseil prétendait exercer sur lui, & à la désavouer non-seulement de parole, mais encore d'adion. Il aurait été censé la reconnaître, s'il eût' livré le manuscrit de son sermon aux juges, & même simplement s'il eût paru devant eux dans l'attitude où devait être un clerc prévenu de crimes & cité légitimement. 11 faut savoir en effet que, par respeét pour Tordre ecclésiastique, les Rois de France avaient accordé à tous les clercs, cités pour donner devant les juges laïques des éclaircissements sur des affaires particulières, le privilège de répondre assis & couverts; & Ton ne pouvait obliger à répondre debout & tête nue que ceux qui, après le jugement préalable de l'affaire par leur Évêque, avaient été renvoyés par lui au bras séculier pour être punis.
Voulant donc protefler contre la juridi6tion du Conseil, dès son entrée dans la salle, M. de Fénelon s'approcha d'un siège, comme pour s'asseoir. M. de Frontenac, qui comprit les conséquences de cette acTlion significative, prit aussitôt la parole, & lui dit qu'il devait refter debout pour entendre dans cette pofture ce que le Conseil avait à lui demander; & de son côté, M. de Fénelon, s'asseyant, lui répondit qu'il ne voulait pa.< déroger aux privilèges que les Rois donnaient aux Ecclésiartiques de parler assis & couverts. " Oui, répliqua M. de Frontenac, aux Ecclésias- « tiques mandés pour donner des éclaircissements, mais « non à ceux qui sont cités pour les crimes dont on les « accuse. » C'était précisément le cas dont les lois civiles & canoniques défendaient aux juges séculiers de prendre connaissance; aussi, pour protefter tout de nouveau, M. de Fénelon, qui s'était déjà couvert, enfonça alors son cha-
. DE I ENELON PRO- TESTE d'actions en s'asseyant et en se couvrant la tête, et renouvelle ses protesi ations.
au parlement de Toulouse, qui déclare que, dans ce cas, le clerc est
obligé de protester : Clericus, si cogatur ad forum laïci, débet pro- / , \ Mémoires du
testari{i). clergé, t. VI, p. 40.
m" PARTIE. LOUIS XIV.
peau sur la tête &: se mit à se promener dans la salle. Jusque-là sa conduite n aurait rien eu que de légitime, mais à Tinsulte que venait de lui faire M. de Frontenac en le qualifiant de criminel, il répliqua^ mal à propos, que son prétendu crime n'était que dans la tête du Gouverneur. Ce mot irrita M. de Frontenac, qui lui reprocha de manquer au respect dû à sa personne pendant qu'il était ainsi à la tête du Conseil; & M. de Fénelon, remettant son chapeau qu'il avait ôté & Tenfonçant de nouveau, repartit que le Gouverneur à son tour, en le citant ainsi devant cette Cour, n'aurait pas dû manquer au respecl qu'il lui devait à lui-même, à cause de son caradère. Enfin, il refusa de nouveau de prendre l'attitude des criminels 8: s'assit, malgré une ordonnance que le Conseil venait de rendre immédiatement, ce qui obligea M. de Frontenac à lui dire : « qu'il n'avait qu'à sortir, s'il ne voulait pas « prendre l'attitude ordonnée. »