PERROT
« pour toutes sortes de crimes; puisqu'un criminel n'aura
« plus qu'à alléguer qu'un Gouverneur elt son ennemi &
« sa partie adverse, & que les conseillers mangent tous les
<i jours chez lui & sont de ses amis^ pour prétendre ne
(( devoir point être jugé en ce pays & être renvoyé en
« France.
u C'elt la prétention de M. Perrot & de M. l'abbé de Fénelon,, qui, par une fatalité que je ne puis comprendre, ou plutôt par une conspiration & un concert que mon secrétaire vous expliquera clairement, s'eft mêlé dans cette affaire, après avoir paru mon meilleur ami, 8c s'être plaint à moi, plus qu'à personne de ce pays, de la conduite de M. Perrot. 11 y a embarrassé le Séminaire de Montréal & celui de Québec, avec lesquels il a fallu que le Conseil soit venu aux mains. 11 n'y a que les Jésuites qui n'aient point paru en tout ceci, quoiqu'ils y aient peut-être autant de part que les autres.. Mais ils sont plus habiles & couvrent mieux leur jeu, leur supérieur étant un homme fort sage & prudent, point brouillon, avec qui je me suis toujours bien maintenu, & qui, je crois, se loue de moi, comme je suis forcé de me louer de lui. J'avais cru les Messieurs du Séminaire de Montréal dans d'autres dispositions; & vous savez de quelle manière je vous en écrivis l'année dernière. Mais je vois bien présentement qu'ils se sont laissés aller aux sentiments des autres, qui étant plus fins qu'eux, leur ont peut-être fait faire plus qu'ils ne voulaient. M. de Bretonvillicrs n'approuvera pas assurément leur procédé, me paraissant, dans ce qu'il m'écrit, a\'oir d'autres sentiments que ceux que ces messieurs commencent à prendre (i). »
Comme M. de Frontenac craignait avec raison qu'on ne le blâmât à la Cour d'avoir retenu si longtemps en prison le Gouverneur de Villemarie^ il ajoutait adroitement : u Je fais repasser M. Perrot en lYance, avec
M. dil frontknac molkstk m, d'urfî:. 1674. 5*25
« M. labbc de Féneloii;, afin que vous jugiez de leur con- >' duite. Pour moi, je soumets la mienne à tout ce qu'il u plaira à Sa MajeÛé de m'imposer; & si j'ai manqué^, je « suis prêt de subir toutes les corredions qui lui plairont. « Un Gouverneur serait ici bien à plaindre s'il n'était pas « appuyé, n'ayant personne en qui il puisse se fier, étant (t même obligé de se défier de tout le monde ; & quand il *i commettrait quelque faute, elle serait assurément bien « pardonnable, puisqu'il n'y a point de panneaux qu'on K ne lui tende, 8: qu'après en avoir évité cent, il serait « bien difficile qu'il ne donne dans quelqu'un. L'éloigne- (( ment même où il ef1: de la Cour, & l'impossibilité de '( recevoir de nouveaux ordres qu'après un fort long « espace de temps, fait que ses fautes ne sauraient jamais « être courtes. Ainsi, Monseigneur, j'espère que, quand il « me serait arrivé de faire quelque fausse démarche qui « pourrait déplaire à Sa Majeflé, elle aura assez de bonté , ^ . , .
^ ^ . ' ' (t) Archives de la
« pour y compatir, & pour croire que c'aurait été plutôt marine. Lettre de « par un excès de zèle à faire mon devoir & à accomplir ^- ^^ Frontenac à
. . ^ Colbert, 14 novembre
« ses mtentions, que par aucun autre motif (i). » 1674.
Si toutes les démarches de M. de Frontenac avaient dureté de m. de frondans sa pensée le zèle pour principe, comme il l'assurait ]^^^^é ^^"^^^^ *'* ici, il faut convenir, ou qu'il se faisait quelquefois illusion à lui-même, ou que ce zèle n'était pas toujours bien réglé. Le trait suivant en eu une nouvelle preuve. M. de Fénelon, en repassant en France, devait avoir pour compagnons de voyage M. Dollier & M. d'Urfé : le premier, qui allait respirer l'air natal, pour essayer de rétablir par ce moyen sa santé, qui dépérissait à vue d'œil en Canada, depuis sa chute dans les glaces; M. d'Urfé, pour traiter d'affaires importantes au pays. Ce dernier, sachant par expérience qu'il était toujours extrêmement incommodé sur mer & même obligé de garder le lit presque continuellement, voulut conduire avec lui son domellrque, pour s'en faire servir dans la traversée. Il écrivit donc à M. de Frontenac, avant de descendre à Québec, & le pria
Iir PARTIE. LOUIS XIV.
( I ) Mémoire de M. d'Urfc à Colbert.
Lettres de M. Tronson^ t. I.
PAR LE MARIAGE DE MADEMOISELLE d'aL- LÈGRE, M. d'uRFÉ DEVIENT PROCHE AL- LIÉ DE COLBERT.
de donner un passe-port à cet homme^, en l'assurant qu'il le ramènerait en Canada dès que ses affaires seraient terminées ; le Gouverneur le lui refusa absolument. Arrivé avec son domeflique à Québec pour rembarquement, il voulut faire de nouvelles inffances. « M. de Frontenac, rapportet-il, m'assura que, quand il avançait quelque chose, il tenait ferme & ne se relâchait jamais. Qu'il avait déjà dit qu'il me refusait cette permission, & l'avait dit devant trop de monde pour s'en dédire. Toutes mes infiances ne firent aucune impression sur son esprit : ce qui m'obligea de lui répondre que, puisqu'il me refusait de ( conduire avec moi mon domeffique, je serais obligé ( d'en demander juftice à la Cour. Je ne sais si ce mot lui ( fit quelque peine; mais il fut aisé de remarquer qu'en- ( suite il n'épargna rien, jusqu'à mon départ, pour me ( faire paraître son ressentiment. Il n'avait aucun sujet :< de douter que je ne gardasse ponduellement sa défense, ( quelque sévère qu'elle fût : je lui avais donné assez de ( marques de mon obéissance, & lui-même l'avait mise ( assez souvent à l'épreuve^ pour n'avoir pas le moindre ( sujet d'en douter. Cependant il envoya faire défense au capitaine du vaisseau de recevoir mon domeifique, 8: y ;( fit même tenir quelques gardes, afin que tout le monde t connût sa défense & la rigueur avec laquelle il me trai- ( tait. La conséquence que l'on a tirée de cette conduite ( eft que, n'ayant point trouvé de sujet suffisant pour m'arrêter & me mettre en prison, comme il m'en avait menacé souvent, il a voulu se venger, en cette rencontre, de l'amitié que je n'avais pu me dispenser d'avoir pour M. l'abbé de Fénelon(i). »
L'un des motifs qui obligeaient M. d'Urfé à ce voyage était la nécessité de faire connaître à la Cour les vexations de M. de Frontenac à l'égard des Missionnaires dans l'exercice de leurs fondions, & de les exposer de vive voix, puisque ce Gouverneur se donnait la liberté d'ouvrir les lettres qu'ils adressaient en France & d'arrêter celles dont
M. d'urfé devient l'allié de colbert. 1675. 527
le contenu lui déplaisait. Assurément M. de Frontenac n'aurait pas donné cette peine à M. d'Urfé, ^ Teût même traité avec autant de bonté & de prévenance qu'il lui témoigna de dureté & de hauteur à son départ, s'il eût pré\'U alors un événement qui arriva le 8 février suivant (i), & qui, par sa nature, devait inspirer à Colbert pour M. d'Urfé une considération toute particulière. Ce fut le mariage du fils de ce miniflre, le marquis de Seignelay, avec mademoiselle d'Allègre, cousine germaine de M. d'Urfé, que cette alliance rendit ainsi proche allié de Colbert. Ce mariage contribua aussi à resserrer les liens qui attachaient ce miniflre aux Séminaires de Saint-Sulpice de Paris & de Montréal, & nous rappellerons ici une circonflance assez singulière, qui le fit conclure à la grande satisfadion de Colbert.
Son fils recherchait en mariage la jeune marquise, Marie-Marguerite d'Allègre, de Tune des plus grandes maisons d'Auvergne, fille unique de Claude-Ives d'Allègre, &: devenue, par la mort de son père, le plus riche parti du royaume qu'il y eût alors. Son tuteur & la plupart de ses parents, non moins que ceux du marquis de Seignelay, donnaient volontiers les mains à cette alliance; & comme M. de Bretonvilliers était le diredeur de la demoiselle, on le pria de lui en faire la proposition, ainsi qu'à Madame d'Allègre, sa mère. D'abord il s'en excusa, en répondant qu'il n'avait point grâce pour traiter les affaires temporelles de ses pénitents. Louis XIV, qui désirait beaucoup l'avancement du marquis de Seignelay, nommé déjà par lui pour succéder à son père au miniftère d'État, mettait lui-même une grande importance à la conclusion de ce mariage. Mais ne voulant pas faire intervenir l'autorité du Souverain dans une affaire qui devait dépendre uniquement de la volonté libre des parties, & sachant les difficultés qu'avait faites M. de Bretonvilliers, il lui ordonna, par une lettre de cachet, d'aller demander à Madame Se à Mademoiselle d'Allègre leur sentiment sur cette proposi-
(1) Diétionnaire de Morcry, article d'Allègre. Edit. 1725, t. I, p. 2o5.
MARIAGE DE MADEMOI- SELLE d'allègre