LE DÉVACHEMENT S'É- GARE ET REBROUSSE CHEMIN; FAMINE
(3) Journal des Jéà PRE ss suites, 30 janv. 1666.
les bras où d'autres membres entièrement gelés. Au Fort Saint-Louis & au Fort Sainte-Thérèse, on eut soin de remplacer les soldats gelés par d'autres de ces garnisons, afin d'avoir toujours le nombre effedif d'environ cinq cents (1) ou six cents hommes (2), & ces pertes furent ainsi réparces par les capitaines de Chambly, Petit & Rougemont, & par le lieutenant Migardet. Enfin la marche dura fort longtemps, à cause de la prodigieuse hauteur des neiges, & toujours avec les mêmes peines & les mêmes dangers qu'auparavant.
Mais, par une nouvelle imprudence, M. de Courcelles était parti le 30 janvier (3) du Fort Sainte-Thérèse, où était le rendez-vous des troupes, sans avoir avec lui les Algonquins qui devaient le conduire; & s'étant mis ainsi en marche, sans guides & sans connaître le pays, il s'engagea à l'aventure, en tentant des routes inconnues, & s'égara tant de fois qu'enfin, au lieu d'arriver à Agnié qu'il allait attaquer, il se trouva le 15 de février à la Nouvelle-Hollande, un peu au delà d'Orange ou Albanie. A six lieues d'Orange, il rencontra quelques Iroquois, dont quatre furent tués en escarmouchant dans la campagne, & enleva deux cabanes, mais non sans perte du côté des Français; car six de nos soldats demeurèrent sur la place. Ceci arriva le 20 février, qui était un samedi. Pour surcroit d'infortune, pendant toute la nuit suivante, qu'on passa sur le lieu même, il plut continuellement, ainsi que le lendemain. Ce jour-là, M. de Courcelles eut divers entretiens avec le commandant hollandais; & il apprit de ce dernier & de quelques prisonniers que la plupart des Agniers & des Onneiouts étaient aliés en guerre chez des peuples plus éloignés, & n'avaient laissé dans leurs bourgs que les vicillards infirmes & les enfants. A cette nouvelle, il jugea qu'il était inutile de pousser plus loin l'expédition: & le dimanche au soir, la petite armée décampa avec précipitation, & marcha toute la nuit & ur: partie du lendemain. Le lundi soir, elle rencontra enfin les Algonquins,
au nombre d'environ trente, qui, s'étant livrés à la boisson en chemin, avaient été ainsi retardés par suite de l'ivrognerie. Ils apportèrent pourtant quelques rafraîchissements aux troupes, en leur faisant part des animaux qu'ils avaient pris à la chasse. La longueur inattendue de cette marche dans l'absence des Algonquins fut cause que, lorsque l’armée fut arrivée vers le milieu du lac Champlain, elle commença à manquer de vivres. M. de Courcelles envoya alors chercher environ quatrevingts livres de provisions mises en dépôt dans une cache; mais on trouva qu'elles avaient été entièrement enlevées, ce qui fut cause que plus de soixante sol-
dats moururent de faim avant de pouvoir regagner les Forts (1).
On arriva enfin à celui de Saint-Louis le 8 mars; le P. Albannel y faisait les fonctions de Missionnaire, & M. de Courcelles, très-mécontent de son expédition, en rejeta le mauvais succès sur les Jésuites, en accusant ce Père d'avoir retardé exprès les Algonquins, ce qui n'était point conforme à la vérité, ainsi que l’attefta le sieur de Normanville, qui se trouvait avec ces sauvages. Néanmoins, passant par les Trois-Rivières pour descendre de là à Québec : « Mon Père, dit M. de Courcelles à l'un de ces Religieux «en l'embrassant, je suis le plus malheureux gentilhomme « du monde, & ce sont vos Pères qui sont la cause de mon « malheur. » Enfin, arrivé à Québec le 17, il tint encore le même langage, en rejetant tout le blâme sur ces Religieux dans ses conversations particulières avec M. Talon & M. de Tracy. Néanmoins ce dernier, pour le calmer, lui ayant dit quelques mots de satisfaétion sur cette campagne, M. de Courcelles sembla prendre d'autres sentiments à l'égard des Jésuites. Du moins M. de Tracy, qui leur était très-affeétionné & qui fut sans doute l'auteur de ce changement, les assura que M. de Courcelles était bien revenu sur leur compte, & était résolu de vivre en bonne intelligence avec eux (2).
(1) Journal des Jésuites, 17 mars 1666,