LE MASSACRE D'UN CHEF DE SONNONTOUAN MET TOUTE LA COLONIE EN PÉRIL
em À
M. DE COURCELLES FAIT PASSER PAR LESARMES LES TROIS ASSASSINS EN PRÉSENCE DES NA- TIONS SAUVAGES,
{) Lettres de Marie de l'Incarnation, page
publiques et l'Oraison des Quarante-Heures dans chacune des églises successivement.
Tous ces peuples étant donc à Villemarie plutôt pour leur traite que pour un dessein prémédité de parler de paix, M. de Courcelles les assembla, & moyennant les présents & les harangues ordinaires pour ressusciter les morts, pour essuyer les larmes, pour aplanir les chemins à les difficultés du commerce, tout fut apaisé & les traités de paix renouvelés. Mais, pour les convaincre tout à fait que ni lui, niles autres Français n'avaient eu aucune part au meurtre du capitaine Sonnontouan, il voulut faire passer par les armes les trois soldats assassins & en présence de toutes ces nations assemblées (1). Ce qu'il y cut de remarquable dans cette exécution, c'eit d'abord que les criminels trouvèrent, dans la soumission avec laquelle ils acceptèrent leur arrêt de mort & dans le repentir qu'ils témoignèrent, un moyen de réparer devant les hommes le scandale d'une si déteftable action, & de satisfaire à Dieu, en endurant leur supplice, le 6 de juillet 1669 (*), avec une résignation admirable, qui toucha tous les assiftants. Ce lugubre spectacle produisit aussi de très-heureux effets sur l'esprit des sauvages, spécialement sur plusieurs Iroquois de Sonnontouan, jusqu'alors fort irrités contre les Français. Chez toutes ces nations, quand quelqu'un en tuait un autre, au lieu de faire mourir l'homicide, on ressuscitait le mort, en donnant, au choix des intéressés, son nom à quelque autre, qui prenait dans sa famille le rang de parenté que tenait le défunt. Voyant donc que M. de Courcelles faisait mettre à mort les trois Français assassins, ils furent apaisés par un tel acte de juftice, tout à fait inconnu chez eux, ne pouvant même regarder les trois patients
(*) On lit dans l'Histoire du Montreal, par M. Dollier : 6 juin. C’eit une aberration du copifte, comme le montre le vovage de M. de Galinée,
nc
de
sans pleurer de compassion & de douleur. Ce qui les affligeait surtout, c'était de voir qu'on faisait mourir trois Français, quoique ceux-ci n'eussent tué qu'un sauvage, & ils avaient de la peine à comprendre l'équité d'une juftice si sévère. Ils firent même de grands présents, afin qu'on en laissàt vivre au moins deux. Pour toute réponse on leur dit que c'était la coutume des Français d'en user de la sorte; que, dans ces occasions, on en faisait mourir deux pour satisfaire à la juftice, & un pour venger la mort de celui qui avait été tué. M. de Courcelles enfin fit rendre à la veuve du capitaine toutes les pelleteries que les assassins avaient enlevées; & les esprits étant ainsi apaisés, chacun se sépara & retourna dans son pays (1).
On doit attribuer à une disposition particulière de la divine Providence, d'avoir ainsi contenu ces barbares, qui auraient pu se porte aux dernières violences contre les Français (2). Cette modération eft d'autant plus remarquable, qu'au moment du supplice des trois assassins, il n'y avait que fort peu d'Iroquois à Viliemarie; & qu'il s'agissait de la faire partager par les cinq nations, qui n'avaieñt pas été témoins de ce spectacle. Ce qui aurait même dù les déterminer à rompre la paix, c’eft que, pendant qu'on inftruisait à Villemarie le procès des trois assassins, on découvrit le meurtre plus horrible encore des six sauvages d'Onneiout. M. de Courcelles, afin de prévenir tout mouvement de leur part, & de les adoucir, autant qu'il lui était possible, eut soin d'envoyer par un Iroquois, un collier à ceux d'Onneiout, & un autre à ceux de Sonnontouan. Ces derniers reçurent assez froidement le collier, quoique l'exécution des trois assassins leur fit approuver la conduite de M. de Courcelles, & louer sa juftice; mais ne se voyant pas en état d’en rendre une semblable, dans une pareille occasion, ils eussent mieux aimé, diton, dix colliers de porcelaine, que la mort de ces trois assassins (3).
de l'Incarnation, lettre | 83e, oct, 1660,p. 645.