ENIVRANTES
(1) Relation de 1632, P- 9, 104
(2) Hittoire véritable & naturelle de la Nouvelle-France, par M. Boucher, p. 03, U4, 05.
(3) Relation de 1663, P: 7e
PAR AVARICE, LES EU- ROPÉENS PROCURENT DES LIQUEURS FOR TES AUX SAUVAGES.
(4) Hifloire de l'eaude-yie, par M. de Belmont,
(5: Hifloire véritable & naturelle, ete...
déshonneur : eftimant que, quand ils avaient frappé ou tué quelqu'un dans leur ivresse, c'était la boisson, & non pas eux, qui avait fait le coup; & si des Européens le leur reprochaient, ils leur répondaient qu'ils en étaient euxmêmes la cause. Les Anglais, durant leur séjour à Québec, ayant vendu des liqueurs fortes à des sauvages, dont l'un, dans son ivresse, fit cruellement massacrer un Iroquois en 1632, le miniftre lui en fit des reproches, & ce sauvage lui répartit: « C'eft toi & les tiens qui l'avez tué; « car si tu ne nous donnais point d’eau-de-vie, ni de vin, « nous ne ferions point des aétions semblables. » Le P, Paul le Jeune, qui se trouvait alors à Québec, rapporte que les sauvages, après s'être battus & blessés les uns les autres, étaient entre eux aussi grands amis qu'auparavant, dès qu'ils avaient cuvé leur vin, se disant l'un & l’autre : « Ce n'eft pas moi qui t'ai blessé, mais la boisson qui « s'eft servie de mon bras (1); » & que c'était pour se venger qu'ils recherchaient avec passion les liqueurs fortes. « Il eft très-certain, disait pareillement M. Boucher, que « les sauvages ne boivent point par délicatesse, ni par « nécessité, mais toujours pour quelque mauvais des- « sein. Aussi n'avait-on jamais vu, ni entendu parler, « parmi eux, des excès auxquels ils se sont portés depuis « qu'on leur a donné de ces sortes de liqueurs (2). » Enfin cette passion devint chez eux si effrénée & si tyrannique, que plusieurs réduisaient leurs familles à la mendicité, & d'autres vendaient jusqu’à leurs propres enfants pour se procurer des liqueurs fortes (3).
L'avarice ne manqua pas de favoriser cette inclination, en offrant de ces sortes de boissons aux sauvages, pour tirer de leurs mains des pelleteries. Les Hollandais leur vendirent du rhum de bière, & les Français de l'eaude-vie de vin (4); d'où il arriva que tous les sauvages qui demeuraient près des Européens devinrent ivrognes (5), & qu'enfin les autres se mirent à porter des liqueurs dans les bois ou dans leurs villages, pour s’y livrer impunément
RÉAL
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à l'ivrognerie. La Compagnie des Cent Associés, de qui dépendait le commerce, eût pu retrancher la source de ce mal ; mais il paraît qu'elle le favorisa d'assez bonne heure, puisque nous voyons Champlain défendre ce commerce peu après la reftitution de Québec à la France, & que dès l'année 1642, où commença l'établissement de Villemarie, les sauvages de l'ile de Miscou, dans le golfe Saint-Laurent, à qui des Français avaient vendu de l'eau-de-vie, en portèrent des barils à Tadoussac, & de là à Québec, où ces liqueurs occasionnèrent de très-grands désordres parmi les sauvages. Aussi demandaient-ils eux-mêmes aux Jésuites d'écrire aux membres de la grande Compagnie, qu'on ne leur apportät plus de ces poisons, qui, disaient-ils, les perdaient, leur ôtaient l'esprit & les faisaient mourir avant le temps (1). Comme la Compagnie de Montréal renonçait à toute espèce de trafic, & que d’abord elle entretint les colons à ses frais, nous ne voyons parmi eux aucun exemple de ce commerce, qu'après que plusieurs se furent établis pour travailler à leur propre compte; & encore n'en trouvons-nous aucune trace dans les premières années.
Mais en 1657, pendant le séjour que M. de Maisonneuve fit en France pour emmener à Villemarie les prêtres du Séminaire, il sollicita apparemment l'arrêt que le Roi rendit le 7 mars, qui défendit de vendre aucune boisson enivrante aux sauvages (2); & le major Closse, à qui il avait laissé le commandement en son absence, se porta alors à une mesure qui semble indiquer que déjà il y avait quelques exemples de ce déteftable commerce à Villemarie. Ce fut d'assembler, le 13 mai, les habitants pour délibérer entre eux sur les moyens d'empêcher qu'il ne s'y introduisit; & ils convinrent d'un commun accord que personne n'y traiterait de l'eau-de-vie, ni d’autres liqueurs fortes aux sauvages. Un particulier, nommé Jean Aubuchon, leur en ayant vendu malgré cette résolution générale, le major le condamna à cinquante livres d'amende ;
1) Relation de 1642, p. 43, 44.