COUREURS DE BOIS
toire. On peut se rappeler qu'en racontant, que les officiers des troupes étaient retournés en France chargés de pelleteries, M. Dollier faisait remarquer que le Canada avait plus besoin de bourses pleines que de bourses vides; & par une sorte de fatalité, bien désaftreuse pour ce pays, la plupart des Gouverneurs, des Intendants & autres, que le Roi envoya depuis ce temps, pour être à la tête des affaires, furent des hommes sans fortune, ou même complétement ruinés. Étant tous à la charge du Roi, qui ne retirait rien de la colonie, ils avaient des appointements si modiques, qu'à peine auraient-ils pu vivre par le seul revenu de leurs places : le Gouverneur général ne recevait chaque année que trois mille livres pour son entretien, celui de Villemarie dix-huit cents livres, & celui des Trois-Rivières douze cents (1); & comme dans les places qu'ils occupaient, ils croyaient être obligés à une certaine représentation qui fit respecter l'autorité du monarque, & à avoir du train, ils se persuadèrent que le commerce dont nous parlons était un moyen de suppléer à la modicité de leurs appointements ; quelques-uns y virent même une ressource pour rétablir avantageusement leurs affaires, & d’autres pour faire une grande fortune en peu de temps. Ils se mirent sur le pied de donner à quelques affidés des permissions écrites, appelées congés, pour aller, sous couleur de chasse, faire la traite avec les sauvages dans les bois; & on a de graves raisons de penser, qu'ils ne délivraient ces congés, que dans l'espérance, ou même sous la condition expresse d'en partager le bénéfice. Ces autorisations accordées à la faveur excitaient d'autres individus, non ainsi privilégiés, à prendre d'eux-mêmes cette licence; d’où il résultait que les coureurs de bois diminuaient de beaucoup, non-seulement le commerce que les colons domiciliés auraient pu faire avec les sauvages, mais aussi celui que les hommes du gouvernement étaient soupçonnés de faire pour leur propre compte, par le moyen de leurs favoris. « Ils ont commencé de porter leurs peaux « à Manate à à Orange, dès l'année passée, écrivait
(1) Arch, de la marine. Regiftre des dépêches, année 1674, fol. 6o. Regiftre des expéditions du Canada, année 1670, fol. 8; 1680, fol. 1; 1688, fol. 7; 1690, fol. 2.
1) Arch. de la marine, Lettre de M. de Frontenac, 2 novembre 1672.
(2) Arch, de Villemarie, 5 juin 1673.
M. PERROT, POUR S’EN- RICHIR, S'ÉTAIT FAIT NOMMER GOUVERNEUR DE MONTRÉAL.
(3) Assemblée du Séminaire de Saint- Sulpice, à Paris, année 1679.
« M. de Frontenac à Colbert, ce qui causerait un notable « préjudice à la colonie. Mais j'irai, dès le printemps, à « Montréal, pour les observer de plus près; & je vous « assure que j'essayerai d'en faire un exemple si sévère, « que cela servira pour l'avenir (1). » Enfin, l'on fit à la Cour une description si effrayante des désordres commis par les coureurs de bois, que l’année 1673, le 5 du mois de juin, le Roi rendit un arrêt par lequel il condamnait à la peine capitale, tous les Français habitants au Canada, domiciliés ou non domiciliés, qui iraient dans les bois & y refteraient plus de vingt-quatre heures, sans la permission expresse du Gouverneur général (2).
Ces détails nous amènent à parler ici de M. Perrot, Gouverneur de l’île de Montréal, que nous avons différé de faire connaître plus tôt, quoique nous eussions pu lui donner place, avec trop de raison, dans le tableau des triftes effets que produisit en Canada l'établissement des troupes. Car ce Gouverneur contribua plus que personne, au moins dans l'île de Montréal, à cette révolution funefte qui changea entièrement la face morale de cette colonie; & pour mettre les leéteurs plus à même de juger de ce personnage, il eft nécessaire de reprendre les choses de plus haut. Toute la suite de sa conduite en Canada, autorise à penser que si, en 1669, il avait pris la résolution d'aller s’y établir, c'était dans l'espérance d'y faire une grande fortune, par le crédit de M. Talon, dont il avait épousé la nièce, Madeleine de Laguide, & qui y retournait alors lui-même comme Intendant pour la deuxième fois. Avant le départ, M. Talon, pour le mettre plus à même de réussir dans ses projets d'établissement, avait demandé pour lui à M. de Bretonvilliers, la place de Gouverneur de Montréal, &, s’il l'obtint sans peine, ce dut être sur les bons témoignages qu'il lui rendit de la personne de son neveu. Car, bien que, quelques années plus tard, nous voyions que M. Perrot se trouvât alors être beau-frère du président de Bretonvilliers (3), il ne
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paraît pas que le supérieur du Séminaire de Saint-Sulpice le connût déjà par lui-même, lorsqu'il le nomma au gouvernement de l'île de Montréal. IL était d’une exaétitude trop ftriéte en matière de morale, d'une conscience trop timorée, & désirait avec trop d'ardeur le bien de Villemarie, pour faire choix d’un homme dont l’adminiitration devait être si funefte au repos & au progrès de cette colonie : & il l'aurait assurément prévu dès lors, s'il eût connu ses vrais sentiments. M. Perrot étant donc sur le point de passer en Canada avec les soldats de sa compagnie, & résolu d’aller avec sa femme à Villemarie pour s'y établir : cette considération, jointe aux bons témoignages que M. Talon dut rendre de lui, & l’état d'abandon de cette colonie, reftée depuis plusieurs années sans Gouverneur, avait suffi à M. de Bretonvilliers, pour qu'il püût prudemment faire choix de sa personne, & même pour s'applaudir de ce choix. Aussi les colons de Villemarie avaient-ils fait éclater de grands sentiments de joie au débarquement de leur nouveau Gouverneur, non moins qu’à l’arrivée de madame Perrot, sa femme, qui vint le joindre ensuite. M. de Maisonneuve était toujours refté dans le célibat : c'était donc pour la première fois qu’on voyait un Gouverneur de Montréal venir y résider avec son épouse; & ce qui excitait encore l'intérêt des habitants pour madame Perrot, c'eft que s'étant déjà embarquée une première fois, en 1669, elle avait fait naufrage avec son mari & M. Talon son oncle, & s'était sauvée avec eux sur un mât rompu de leur navire, en promettant aux matelots une grosse somme d'argent (1).
M. Perrot, comme on l'a vu déjà, n'avait recu de M. de Bretonvilliers qu'une commission révocable, qui le tenait sous la dépendance des seigneurs, toujours en droit de le remercier, s'ils n'étaient pas satisfaits de sa conduite. A peine fut-il arrivé dans le pays, qu'il chercha le moyen de se souftraire en partie à cette dépendance, en faisant solliciter par M. Talon des lettres du Roï pour le même
(1) Annales de l'Hôtel-Dieu Saint-Joseph, à Villemarie, par la Sœur Morin.