MENT DE TERRE QUÉBEC
« alors; & pendant qu'elle offrait ses prières, afin que la « juftice ne fût pas sans miséricorde, elle eut une assu- « rance certaine que Dieu était près de punir le pays pour « les péchés qui s'y commettaient, surtout pour le mépris « qu'on y faisait des ordonnances de l'Église. Quoique « cette personne n'eût aucune vue de ce que pouvait être « ce châtiment, incontinent après, & peu de temps avant « que le tremblement arrivât, elle crut apercevoir quatre « speétres effroyables, qui occupaient les quatre côtés des « terres voisines de Québec, & les secouaient fortement, « commes voulant tout renverser. Il lui semblait même « qu'ils en fussent venus à bout, si un personnage d'une « beauté admirable & d'une majefté ravissante, qu'elle vit « au milieu d'eux, & qui de temps en temps làchait la « bride à leur fureur, ne l'eût retenue lorsqu'ils étaient « sur le point de tout perdre (1). »
Au même inftant, c'était le 5 février 1663, par conséquent au cœur de l'hiver, le pays étant alors couvert de neige & toutes les rivières gelées, on entendit dans toute l'étendue du Canada un bruit sourd & confus, quoique le temps fût parfaitement serein ; & ce bruit, assez semblable à celui du feu qui aurait pris aux maisons, en fit sortir tout le monde pour fuir un incendie si inopiné. Mais, au lieu d'apercevoir la fumée & la flamme, on fut bien surpris de voir les murailles se balancer, toutes les pierres se remuer, comme si elles se fussent détachées les unes des autres, & les toits s'incliner d'un côté, puis se renverser de l'autre; d'entendre les cloches sonner d’elles-mêmes, les poutres, les soliveaux & les planches craquer en même temps; de sentir enfin que la terre bondissait & faisait sautiller les pieux des palissades d'une étrange manière. Chacun sort de chez soi, les animaux s'enfuient, les enfants pleurent dans les rues, les hommes & les femmes, saisis de frayeur, ne savent où se réfugier, pensant à tout moment devoir être ou accablés sous les ruines des maisons, ou ensevelis dans quelque abîime qui allait s'ouvrir sous leurs pieds.
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Les uns, profternés à genoux sur la neige, crient miséricorde; les autres passent en prière le refte de la nuit : car la terre continua d'être agitée d’un certain branle assez semblable à celui des navires sur mer.
Le désordre était bien plus grand encore dans les forêts, où il semblait qu'il y eût combat entre les arbres. Non-seulement leurs branches se heurtaient ensemble, mais on eût dit que leurs troncs mêmes se détachaient de leurs places pour se jeter les uns sur les autres avec un fracas & un bouleversement qui firent dire aux sauvages que toute la forêt était ivre. La guerre semblait ètre mème entre les montagnes, dont les unes se déracinaient pour se jeter sur les autres, laissant de grands abimes aux lieux qu'elles quittaient. Tantôt elles enfonçaient leurs arbres bien avant dans la terre & jusqu'à la cime, & tantôt elles enfouissaient les branches dans la terre, laissant paraitre les racines en haut, en sorte qu'on ne oyait plus qu'une forét de troncs renversés.
Pendant cette confusion générale sur la terre, les glaces épaisses de cinq ou six pieds se fracassaient, sautant en morceaux; & souvent, de ces glaces ainsi rompues, s'élevaient ou des fumées épaisses, ou des jets de sable & de boue qui montaient fort haut dans l'air. Les fontaines ne coulaient plus ou n'avaient que des eaux engoutfrées. Les rivières où quittaient leur lit, ou changeaient la couleur de leurs eaux, les unes devenant jaunes, les autres rouges, & le grand fleuve Saint-Laurent parut tout blanchätre, pendant huit jours, jusque vers Tadoussac, prodige bien étonnant & capable de surprendre ceux qui savent la quantité d'eau que ce fleuve roule au-dessous de l'île d'Orléans & ce qu'il fallait de matières pour les blanchir (1). À cinq ou six lieues des Trois-Rivières, les crêtes de montagnes d'une prodigieuse hauteur qui bordaient de part & d'autre le fleuve Saint-Laurent s'abaissérent jusqu'au niveau de l'eau, en sorte que ces deux