‹ Histoire de la colonie française en Canada [microforme]Chapitre 44 sur 392 · MALINS ESPRITS · texte numérisé non relu

MALINS ESPRITS

(1) Marie de l'fncar-

nation, lettre 65:

(2)Relation de 1663,

pr 5.

montagnes, avec toutes leurs forêts ainsi déracinées & renversées dans la rivière, y formèrent une puissante digue qui obligea ce fleuve à changer de lit (*).

« Si la terre nous donnait tant d'alarmes, dit la Mère « Marie de l'Incarnation, le ciel ne nous en donnait pas « moins, tant par les hurlements & les clameurs qui « retentissaient en l'air que par des voix articulées qui « donnaient de la frayeur à tout le monde. L'on entendait « des bruits tantôt comme de canons, tantôt comme de « tonnerre. On a vu dans l'air un feu en forme d'homme « qui jetait des flammes par la bouche, & l'on a vu des « spectres épouvantables (1). » Le P. Lalemant ajoute, de son côté : « L'on a vu des fantômes de feu portant des « lambeaux en main. L'on a vu des piques & des lances « de feu voltiger, & des brandons allumés se glisser sur « nos maisons, sans néanmoins faire d'autre mal que de « jeter la frayeur partout où ils paraissaient. On entendait « même comme des voix plaintives & languissantes se « lamenter pendant le silence de la nuit, &, ce qui eft bien « rare, des marsouins blancs jeter de hauts cris devant « les Trois-Rivières, faisant retentir l'air de meuglements

(*) « L'on voit de nouveaux lacs, dit encore le P. Lalemant, là « où il n’y en avait jamais eu. Certaines montagnes, que l'on voyait, € ne paraissent plus aujourd’hui ; plusieurs sauts sont aplanis, des « rivières ont disparu, la terre s’eit fendue en bien des endroits & a « ouvert des précipices dont on ne trouve point le fond. Vers la baie « dite de Saint-Paul, il y avait une petite montagne, sur le bord du « fleuve, d’un quart de lieue ou environ de tour, elle s’eft abimée ; & « comme si elle n’eût fait que plonger, elle eft ressortie du fond de « l’eau pour se changer en islet, & faire d’un lieu tout bordé « d’écucils, comme il était auparavant, un havre d’assurance contre « toutes sortes de vents. Et plus bas, vers la pointe aux Allumettes, « unc forêt entière, s’étant détachée de la terre ferme, s’eft glissée dans « le fleuve, & elle fait voir de grands arbres droits & verdoyants qui « ont pris naissance dans l’eau du jour au lendemain. Enfin il s’efl « fait une telle confusion, qu’on voit à présent des campagnes de plus « de mille arpents tout unies, & comme si elles avaient été labou- « rées fraîchement, là où auparavant il n’v avait que des forêts (2). »

RÉAL

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plus abou-

« pitoyables ; & soit que ce fussent de vrais marsouins « ou des vaches marines, comme quelques-uns l'ont « eftimé, une chose si extraordinaire ne pouvait pas arri- « ver d'une cause commune (1). » C'eft ce qui fait dire à la Mère Marie de l'Incarnation : « Comme les démons se « mêlent quelquefois aux effets naturels, on a facilement « cru qu'ils se sont mêlés dans ce tremblement de terre « pour accroître les frayeurs que la nature agitée devait « nous causer (2). » Remarque pleine de sagesse & de solidité, puisque les esprits de ténèbres, que saint Paul n'appelle pas sans raison les puissances de l'air (3), peuvent, par la permission de Dieu, user de leur pouvoir naturel sur les choses matérielles pour nuire à l'homme, ainsi que le montre l'hiftoire des épreuves du saint homme Job (4). Dans ce sens, ils peuvent exciter des tempêtes & faire tomber le feu du ciel; les prières de l'Église supposent certainemerit en eux ce pouvoir (5).

On fut si effrayé à Québec, au moment où la terre trembla, et à la première secousse qui dura près d'une demi-heure, que l'on crut être à la veille du jugement de Dieu, & en voir déjà les signes effrayants. Cet accident si inopiné, dans un temps où les jeunes gens se préparaient à passer le carnaval dans des excès, fut un coup de tonnerre, ou plutôt ce fut un coup de la miséricorde de Dieu sur tout le pays (6). On courut aussitôt aux églises, qui ne désemplirent pas ni le jour ni la nuit, les confesseurs étant sans cesse occupés à entendre les pénitents ; car, sur les huit heures du soir, le tremblement de terre recommença, & se renouvela deux fois dans l'espace d'une heure. Enfin, le concours des pénitents aux confessionnaux dura depuis la nuit du 5 février jusqu'au milieu du mois suivant (7), les secousses continuant toujours, quoique avec inégalité entre elles. « Parmi toutes « ces terreurs, on ne savait à quoi tout aboutirait; quand « nous nous trouvions à la fin de la journée, dit Marie « de l'Incarnation, nous nous mettions dans la disposition

(2) Marie de l’Inçar

nation, p. 378.

lettre 65r,

(3)Epitre aux Ephésiens, ch, 11, v, 2.

(4) Job, ch. 1.

(5) Rituel romain, Bénedictions.

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