NEUVE VOIT MADAME DE BULLION ET LUI PARLE DE MONTRÉAL
« que les plus grands pécheurs y vivent avec édification, « & sont des modèles de vertu.
xxxiir.
M. DE MAISONNEUVE EX- POSE A MADAME DE BULLION LA NÉCESSITÉ d'abandonner MONT- RÉAL s'il N'y CON- DUIT UN RENFORT.
(I Cependant, s'il faut tout abandonner, je ne sais ce que deviendra cette colonie, ni quel sera le sort d'une bonne fille, qu'on appelle mademoiselle Mance, & c'eft ce qui me fait le plus de peine. Si je n'ai un puissant secours à amener dans cette colonie, je ne puis me résoudre à y retourner, d'autant que mon retour serait inutile ; & si je n'y retourne pas, je ne sais ce que deviendra cette bonne demoiselle, ni quel sera le sort d'une certaine fondation qu'une Dame charitable, que je ne connais point, y a faite pour un hôpital, dont elle a établi cette bonne demoiselle adminiftratrice; car, enfin, si je ne vas les secourir, il faut que tout échoue & quitte le pays. A ces mots , elle m'interrompit & dit :
« — Comment s'appelle cette Dame ? — Hélas ! lui répondis-je, elle a défendu à mademoiselle Mance de la nommer. Au refte, cette demoiselle assure que sa Dame eÛ si généreuse, qu'on aurait lieu de tout espérer d'elle, si elle pouvait avoir l'honneur de lui parler; mais qu'étant si éloignée, elle n'a aucun moyen de lui exposer les choses. Qu'autrefois elle avait, près de sa bienfaitrice, un bon Religieux qui les lui eût fait connaître & eût bien négocié cette affaire; mais que, maintenant que ce Religieux eft mort, elle ne peut lui parler ni lui faire parler, pas même lui écrire, cette Dame lui ayant défendu de mettre son nom sur l'adresse d'aucune de ses lettres. Quand ce Religieux vivait, elle lui envoyait ses lettres, qu'il portait lui-même a la Dame ; à présent, elle ne peut plus lui écrire ; si elle mettait seulement son nom, pour servir d'adresse, sur une lettre, elle assure qu'elle tomberait dans sa di.sgrâce, 6^ qu'elle aime mieux laisser le tout à la sainte Providence, que fâcher une personne à qui elle eft tant obligée, elle & toute la Compagnie de Montréal. »
2*' GUERRK. M. DE MAISONNEUVE A PARIS. l65:2. 14!
« Voilà, madame, letat où sont les choses. On eft « même si pressé de secours que la demoiselle, voyant ■I que tous les desseins de sa fondatrice sont prêts à être K mis à néant, m'a donné pouvoir de prendre, en échange (I de cent arpents de terres défrichées que la Compagnie .< lui donne, vingt-deux mille livres de la fondation de « IHôtel-Dieu, qui sont placées à Paris. Il vaut mieux, « dit -elle, qu'une partie de la fondation périsse que le « total ; servez-vous de cet argent pour lever des hommes, <( afin de garantir tout le pays en sauvant le Montréal. « Je ne crains point, a-t-elle ajouté, d'engager ma con- « science ; je connais les dispositions de ma bonne Dame ; i( si elle savait les angoisses où nous sommes, elle ne se <( contenterait pas de cela. Voilà Tottre que m"a faite qette « Demoiselle. J'avais de la peine à l'accepter ; mais enfin, « en ayant été vivement pressé par elle, qui m'assurait « toujours qu'elle pouvait hardiment interpréter la volonté (' de sa bonne Dame, en cette rencontre, j'ai fait un con- •< cordât avec elle, pour les cent arpents de terre, en Il échange des vingt-deux mille livres, qu'elle espère pou- « voir beaucoup aider à garantir le pays, & c'eft l'unique « vue de ce concordat. Telle efi |donc. Madame, la situait tion où nous sommes (i). »
Après cet exposé, qu'elle écoutait avec l'intérêt le plus vif, madame de BuUion pria M. de Maisonneuve de venir la revoir, pour lui parler encore du Canada. Il le lui promit volontiers & la visita plusieurs fois. Dans ces visites, elle témoignait toujours le même empressement à l'entendre ; elle prenait même plaisir à le faire entrer dans son cabinet, pour qu'il pût l'entretenir à loisir de toutes -les particularités de la colonie; &, ce qui eff un bel éloge de sa rare humilité & de la pureté de ses intentions, jamais elle ne lui découvrit ni ne lui donna à entendre qu'elle fût elle-même la fondatrice de l'Hôpital. Non-seulement elle ne fit rien pour le détourner d'employer les vingt-deux mille livres à lever une nouvelle recrue ; mais, pleinement
DE .MAISONNEUVE FAIT CONNAITRE A MADAME DE BULLION l'affaire des VINGT- DEUX MILLE LIVRES.
^i) Dollier de Casson, i652, 1(353.