MARTINE MESSIER
marque de trophée. Mais cette femme, vraiment forte, se sentant saisir, reprend tout à coup ses sens, se relève &, plus furieuse qu'auparavant, elle saisit cet assassin avec tant de violence qu'il ne peut se dégager de ses mains, quoiqu'il continuât, durant ce temps, de lui décharger des coups de hache sur la tête. Enlin, elle tombe de nouveau par terre évanouie, &, par sa chute, donne à son assassin la liberté de s'enfuir, ce qu'il fait au plus vite, pour mettre sa propre vie en sûreté, se voyant sur le point d'être joint par des colons qui accouraient de toute part.
lERTu ADMIRABLE DE Les Frauçais , qui venaient au secours de Martine
Messier, la voyant baignée dans son sang, l'aident à se relever; & dans ce moment même l'un d'eux l'embrasse, par un sentiment naturel de compassion. Mais cette femme, en qui la vertu n'était point inférieure au courage, revenant à soi , décharge à l'inftant un rude soufflet sur ce charitable auxiliaire, bien qu'il n'eût agi en cela que dans de très-pLires intentions. Les autres, surpris d'un accueil si peu gracieux : « Que faites-vous donc? lui disent-ils; « cet homme vous témoigne son alïeclion par esprit de « compassion & de charité : pourquoi donc le frappezu vous de la sorte? » « — Pannenda , répond-elle à « l'inftant, se servant du patois de son pays, je croyais « qu'il voulait me baiser. » M. Dollier de Casson , qui nous a conservé ce beau trait, fait, sur ce sujet, la réflexion suivante : k On doit admirer combien la vertu jette de u profondes racines dans un cœur lorsqu'elle n'y ren- « contre point d'obflacles. L'àme de cette héroïne était •1 prête à se séparer de son corps, son sang avait quitté Il ses veines, & la vertu de pudeur était encore en elle iné- 11 branlable. Dieu bénisse le saint exemple que, dans cette (I occasion, cette courageuse femme a donné à la colonie « & à tout le monde pour la conservation de cette vertu. Il Madame Primot, dont nous parlons, efl encore vivante, Il ajoute-t-il, & on l'appelle communément Parnienda, à n cause de ce soufflet qui surprit tellement les assiftants
2*^ GUERRE. HOSTILITÉS AUX TROIS-RIVIÈRES. l652. I45
(( & tous ceux qui en eurent connaissance, que ce surnom
« lui ert refté (i). » M. Dollier a rapporté ainsi toutes les (i)HiftoireduMont-
circonftances de ce fait, pour suppléer, sans doute, au f'^*'. "651-1652. His-
^ ^ . . toire du Canada, f:ar
récit trop laconique qu'en avait fait le P. Ragueneau dans m. de Beimont. Jour-
la relation de cette année i652. « Une femme Française, "*'. de; Jésuites, lo
« dit ce Père, fut blessée de cinq ou six coups bien favo-
(( râbles, puisqu'elle n'en mourut pas; son courage la tira
« du danger (2). » La Mère Marie de Flncarnation nous (2) Relation de i652.
apprend que Martine Messier reçut sept coups de hache.
(i Elle n'a pas laissé de se défendre valeureusement,
« ajoute-t-elle, a jeté l'un de ces barbares sous ses pieds &
(c s'eft sauvée; car, ses cris ayant été entendus du Fort, (3) Lettres de Marie
« on alla à son secours &, par ce moyen, elle fut mise en de rincamation, lett.
« liberté (3). ). 45-, ." sept. .65.
Sur la fin de l'été, les Iroquois, furieux de ne pouvoir se les moauois tuent le venger des coups qu'ils recevaient & des pertes nouvelles gouverneur des
.-"; r • • r . - ir-11 ■ - 1 J TROIS-RIVIÈRES, AINSI
qu us faisaient irequemment a Villemane, résolurent de ^^ quinze colons descendre aux Trois-Rivières, dans l'espérance de réussir ■>£ ce lieu. mieux, ce qu'ils firent malheureusement, le 19 du mois d'août, en tuant M. Duplessis-Kerbodot, Gouverneur, 8c une partie des plus braves habitants de ce lieu (4). La (4) Hiftoire du Montveille, quatre de ces colons, étant descendus un peu audessous de cette habitation, avaient été poursuivis par des Iroquois qui, disait-on, en avaient tué deux & emmené les deux autres pour les sacrifier à leur rage. Le lendemain ig, M. Duplessis, irrité de cet échec, prit avec lui quarante ou cinquante Français, dix ou douze sauvages, & les fit embarquer dans des chaloupes. Son dessein était, en donnant la chasse à l'ennemi, de recouvrer les prisonniers, ainsi que le bétail, que l'on croyait avoir aussi été enlevé par ces barbares. Ayant rôdé environ deux lieues au-dessus du Fort, & apercevant les h'oquois dans les broussailles, sur le bord d'un bois, il met pied à terre dans un lieu malheureusement plein de vase & des plus désavantageux pour lui. Quelqu'un des siens ne manque pas de lui en faire aussitôt la remarque, en ajoutant que
réal, i55 i-iô52.
reniiemi aurait le bois pour retraite assurée. Mais, en:iporté par la colère, 8c sans avoir égard à de si juftes représentations, il passe outre & marche tète baissée contre l'ennemi. Cette ardeur inconsidérée lui fit perdre la vie, ainsi qu'à quinze Français de sa troupe, & la liberté à sept autres, qui furent emmenés au pays des Iroquois. Si ces barbares eussent su profiter de leur vidoire, ils auraient pu s'emparer à Tinflant des Trois-Rivières, la terreur s"étant jetée parmi les habitants de ce poile après la perte de leur chef. Mais, contents de ce succès, ils se retirèrent, laissant ainsi ces Français achever leurs moissons 8c faire leur récolte avec une liberté entière.