‹ Histoire de la colonie française in CanadaChapitre 346 sur 428 · DE 1661 A · texte numérisé non relu

DE 1661 A

NOUVELLES HOSTILITES A VILLEMABIE. CON- TAGION.

(1 ) Marie de l'Incarnation, lettre G2' , 0 août iOb2, p. 570.

(2}Ibid., p. 5iJ8,

Au commencement du mois d'août de rannée 1662, la Mère Marie de l'Incarnation écrivait : « Nous n'avons (I pas été trop inquiétés dans ces quartiers de Québec par « les Iroquoisj toute leur attention étant à Montréal (i), « où ils ont recommencé leurs meurtres, nonobftant leurs " beaux pourparlers de paix (2). » Ce fut sans doute pour donner aux colons de Villemarie plus de facilité à repousser les attaques de ces barbares, que Dieu les préserva d'une maladie générale qui, Tannée 1661, désola le Canada. C'était une espèce de contagion, qui gagna toutes les familles ; en sorte qu'il n'y en eut pas une seule d'exempte. Presque tous les enfants des sauvages 8c une grande partie de ceux des Français en moururent. « On « n'avait pas encore vu une semblable mortalité, ajoute « la même Religieuse. Nous en avons été attaquées toutes. « Entin, je ne crois pas qu'il y ait eu vingt personnes dans « tout le Canada qui en aient été exceptées (3). » Il paraît cependant que 'Villemarie fut entièrement préservée de ce '^'^f^' '^"^'' P" ■''^'■*" fléau ; du moins, sur dix-sept personnes qui moururent cette année, une se noya, deux finirent leurs jours d'une mort naturelle, & toutes les autres périrent par le^ glaive des Iroquois. Ces viftimes n'apaisèrent pas néanmoins la fureur de ces barbares, qui, au contraire, dès l'automne de cette année 1661, attaquèrent de nouveau Villemarie, avec autant & plus d'acharnement & de rage qu'auparavant.

(3) Uid.j lettre Où»,

TRAVAILLEURS Al. ILE- A-LA-PIF.RRK.

M. viGNAL CONDUIT DES Apfès la mopt dc M. Lemaître on avait nommé

M. Guillaume Vignal pour lui succéder; & Tun de ses premiers soins, dans la charge d'économe, fut de continuer le bâtiment commencé par son prédécesseur pour loger ses confrères. Depuis leur arrivée à Villemarie, les prêtres de Saint-Sulpice, comme on l'a dit, demeuraient provisoirement à THôtel-Dieu, en attendant que la maison du Séminaire, qu'ils faisaient conftruire proche & en face du fleuve, fût en état de les recevoir. Le nouvel économe, désirant de la faire achever promptement, résolut d'aller avec un certain nombre d'hommes dans une petite île du Saint-Laurent, située au-dessus de celle de Sainte- Hélène, afin d'en tirer des pierres qu'on y trouvait sans beaucoup de travail : ce qui l'avait fait appeler l'Ile ou l'Ilet-à-la- Pierre (*). Mais, pour y protéger ses travailleurs en cas d'attaque, il prit avec lui treize hommes en tout, & demanda à M. de Maisonneuve la permission de les conduire à cette île, le 25 odobre 1661. Comme, la veille de ce jour, d'autres y étaient allés déjà pour le même dessein, M. de Maisonneuve craignit qu'ils n'eussent été aperçus par les Iroquois, & qu'en y allant ainsi, le lendemain, M. Vignal 8c les siens ne tombassent dans quelque embuscade que ces barbares auraient pu dresser tout exprès pour les surprendre. Aussi ne donna-t-il cette permission qu'avec peine, & uniquement pour céder aux infiances

(■) L'Ilet-à-la-Pierre appartenait, en 1677, à la seigneurie de la Prairie, de la Magdeleine qui, s'étendant depuis l'île Sainte-Hélène jusqu'à deux lieues au-dessus, comprenait l'Ilet-à-la-Pierre & les (i)Uocumentspour battures adjacentes (i). Il paraît qu'il fut cédé à M. Le Moyne de servir à rhiftoire du Longueil, à qui appartenait l'île Sainte-Hélène. Du moins voyons- Canada, de 1626 à nous qu'en 1713 M. de Longueil céda à son tour l'Ilet-à-la- Pierre à 1768, in-fol. Manus- Jean Caillou, qui, de son côté, la donna aux Sœurs de la CongrégacritdeQuébec, 11° 120. j-Jq^j jg Notre-Dame ^2'. Mais comme cette île leur était à charge, Aveux par la seigneu- ^jj^^ prièrent, en 1771, M. Joseph Fleury-Deschambault, ancien rie de la Magdeleme, ^^^^^ ^^^ ^^ Compagnie des Indes, & alors tuteur de la baronne de ''^/('«ii j D Longueil, de la réunir aux terres de la baronnie de ce nom, en les

(2) Acte de Kaim- o 3 . !-t c^ 1 o j - 1 j

bault, notaire à Ville- tenant quittes de tous droits : ce qui! ht le 3 décembre de cette marié, 3déc. 1713. année.

4" GUERRE. ACTION DE l'iLE-A-LA-PIERKE. i66i. 5o5

pressantes de M. Vignal. Celui-ci partit donc pour l'ileà-la-Pierre, ayant parmi ceux qui l'accompagnaient deux jeunes gens de famille (i j; Tun, Jean-Baptifte Moyen, né (r HiftoireduMom-

- T^ • * ' j* • J* u "i • I ^ ^ 1 réal, par M. DoIHer Je

a Pans, âge d environ dix-huit ans, qui, selon toutes les (~^^l^^ ^^ ,^,5, .-, apparences, était frère des deux demoiselles de ce nom, i<'«''-^. amenées à Villemarie après avoir été prises par les Iroquois ; Tautre, Joseph Duchesne, né à Dieppe (*;, parent de Charles Le Moyne. Il avait aussi avec lui Jacques Le Preftre, âgé de trente ans, domeftique du Séminaire, Jacques Dufresne, âgé d'environ vingt-huit ; René Cuillerier, déjà nommé dans cette hiltoire; &, entre plusieurs autres, un jeune gentilhomme, Claude de Brigeac, âgé de trente ans (**;. Ce dernier, né à Ligny en Barrois(2), 2 Regiitre mor était venu comme soldat à Villemarie, par pur motif de religion, dans l'intention d'y sacrifier sa vie pour l'établissement de l'Église catholique (3), & M. de Maisonneuve (3)HiftoireduMont avait en lui une si parfaite confiance, qu'il en avait fait son secrétaire particulier.

tuaire de Villemfrie, février 16G2.

réal, ibid.

(*) Sur le regirtre mortuaire de Villemarie on lit que Joseph Duchesne était âgé d'eni'zron vingt ans; mais on doit conclure du regirtre de la paroisse de Saint-Jacques de Dieppe, où il avait été baptisé, que le 25 oflobre i(J6i, jour de sa mort, il n'avait point encore achevé sa dix-neuvième année, étant né le 12 novembre 1642. Il était fils de noble homme François Duchesne & de Madeleine Dablon, dont la famille avait aussi été anoblie. François Duchesne fut d'abord assesseur & ensuite conseiller à Arques; il était allié par sa femme à noble homme Simon Dablon, conseiller échevin de la ville

de Dieppe (4). (4) Regiftres de la

paroisse de Saint-

("■) D'après la Relation de 1662, page g, ce gentilhomme signait Jacques de Dieppe, ainsi son nom Brigeac; dans celle de i665, page 20, nous lisons 19 ocl. 1642, 24 sept, cependant Brigeart, & c'elt peut-être ce qui a porté M. Dollier à "'++.-" fe^'- '^47suivre lui-même cette orthographe. Dans le regiftre mortuaire, on a écrit de Brigard, sans doute par inadvertance, car à la marge du même acie on lit Brigeard. Cependant la Sreur Bourgeoys, qui le connaissait apparemment &. vivait alors à Villemarie, l'appelle Brisac, ce qui peut donner à penser que la véritable orthographe de son nom, dénaturée sans doute par cette prononciation vicieuse, était Brigeac, ainsi que le suppose la signature de ce dernier, rapportée dans la Relation de 1602.

5o6 \f PARTIE. LES CENTASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.

in.

M. viGNAL BLESSÉ PAR S'étautclonc tous embarqués sur un bateau plat & sur

LEsiROQuois;sESTRA- quelqucs caiiots, ils se dirigèrent vers rile-à-la-Pierre, &

VAILLEURS PRENNENT ^ ■■■ *• '

LA FUITE. quelques-uns, y étant arrivés avant les autres à force de

rames, allèrent chacun de son côté pour se délasser un inftant avant de se mettre au travail. Mais, comme l'avait craint M. de Maisonneuve, des Iroquois d'Agnié & d'autres (i) Relation de iC65, d'Onnciout (i), au nombre de trente-cinq, s'étaient cachés ^' "°' en embuscade derrière cette île, &: y attendaient les tra-

vailleurs. M. Vignal, venu des premiers, s'éloigna de ceuxci pour quelques moments, & alla, sans le savoir, se jeter de lui-même dans l'embuscade; ce qu'il ne reconnut que lorsqu'il se sentit percé d'un coup d'épée. Prenant aussitôt la fuite, il court en toute hâte vers les siens, qui à l'inflant voient paraître l'ennemi & l'entendent pousser ses huées ordinaires. Malheureusement le sieur de Brigeac était encore sur l'eau avec d'autres. S'il eût pu arriver des premiers à terre, il eût mis tout ce monde en état de défense, & pris les précautions que la prudence exigeait; mais n'étant pas là, les autres furent tellement effrayés, que ceux qui avaient déjà mis pied à terre, aussi bien que les autres qui n'étaient pas débarqués, ne songèrent qu'à prendre la fuite, à l'exception du sieur de Brigeac, qui se jette à terre & se met à appeler les Français. Ils ne le secondèrent pas dans cette occasion, &, comme le remarque M. DoUier, s'oublièrent de leur bravoure ordinaire ; sans cela, ajoute-t-il, les Iroquois auraient été défaits.

rv.

iNTRÉPiDiTé DU SIEUR Quolque seul au commencement, Brigeac ne laisse

DE BRIGEAC, dui FAIT ^^^ j^ ^^-^.^ ^^^^ à tous CCS barbares , & les empêche pen-

FUIR TRENTE - CINII f • • r ■ J

IROQ.UOIS. . dant quelque temps d'avancer; ce qui favorise la fuite des

autres, qui autrement eussent tous été pris. Honteux d'être ainsi arrêtés par un seul homme , les Iroquois se déterminent enfin à aller sur lui pour l'inveftir & le tuer. Leur grand nombre ne l'intimide pas, il ajufte son arquebuse & tire sur leur capitaine, qui tombe à l'inftant. Cette mort si brusque & si inattendue effraye tellement les autres , que ' d'abord ils sont incertains s'ils doivent se retirer ou essuyer

4* GUERRE. MORT DE M. VIGNAL. 1 66 1 . Soy

encore la décharge d'un piflolet que Brigeac tenait à la main. Bientôt, Tépouvante les ayant saisis, ils commençaient à fuir, lorsque Tun d'eux se mit à les haranguer en leur disant : « Eh quoi ! où sont donc le cœur & la gloire (( de notre nation ? Quelle honte que trente-cinq guerriers « Iroquois s'enfuient devant quatre Français! » lln'enreftait en effet alors que ce nombre sur rile-à-la-Pierre,les autres s'étant embarqués & se laissant aller au courant de l'eau.

Fortifiés par ce discours, les Iroquois font de furieuses défaite des colons. décharges sur le bateau plat, qui gagnait le large, eftro- ^e brigeac blessé et

o r ^ T. a D u """'S AVEC plusieurs

pient plusieurs des Français, & blessent mortellement .utres. Jean-Baptifte Moyen. Sur ce bateau était aussi Joseph Dufresne, qui, voyant son camarade grièvement blessé, se met à l'exhorter à la mort, sans penser au danger qu il court ; & il eft atteint par une balle qui le tue à l'inftant même. Les Iroquois, voyant que le sieur de Brigeac n'était pas soutenu, font aussitôt sur lui des décharges, dont une balle lui casse le bras droit & fait tomber de sa main le piffolct qu'il tenait. Il paraît qu'il eut assez de force pour le reprendre, & qu'il opposa d'abord une grande résiftance aux Iroquois avant d'être pris par eux. Du moins, d'après la relation de i665, il ne laissait pas de leur présenter encore le piftolet,, quoiqu'il eût le bras rompu. Mais, n'ayant pas la force de le tirer, il se jette dans l'eau; les Iroquois s'y jettent après lui, &, l'ayant pris, le traînent sur les rochers, la tête & le visage en bas, presque tout autour de l'île. M. Vignal, voyant tous les siens en déroute, voulut, malgré sa blessure, monter dans le canot de René Cuillerier, dont il saisit le fusil pour s'aider à monter, & par un mouvement inconsidéré le trempa dans l'eau. Les Iroquois, qui remarquèrent cette circonftance, sachant que Cuillerier n'avait plus le moyen de leur résifter, s'empressèrent de tirer sur le canot avant qu'il eût pu prendre le large, & ce moyen leur réussit si fort à leur gré, que lOHirtoireduMont- M. Vignal fut percé d'outre en outre, & pris ensuite avec dt^^'c^rso/'af^iMt Cuillerier (i). .i 1602.

M. viGNAL, BLESSÉ ET Ainsl pcrcé & tout couvert de sang, M. Vignal, qu'on

PRIS, ExiK)HTE SES gyai^ \qiq rudcment dans un canot ^ se levait de temps en

COMPAGNONS d'inFOR- 1 • o j • j 1 o

TiNE. temps avec beaucoup de peine & de vives douleurs, &

adressait aux autres prisonniers, qui étaient dans des canots proches du sien, des paroles de consolation & d'encouragement. « Tout mon regret, leur disait-il, eft d'être « moi-même la cause qui vous a mis dans Tétat où vous u êtes ; mes amis, prenez courage , endurez pour l'amour « de Dieu. » Et ces paroles, prononcées par un homme aussi digne lui-même de compassion que Tétait alors M. Vignal, perçaient le cœur de tous ses compagnons d'infortune. Ce jour-là, 25 odtobre, les Iroquois tuèrent Jacques Le Preftre dans l'Ile-à-la-Pierre, où ils brûlèrent son corps ou peut-être le jetèrent dans le fleuve; car, après cet événement, on ne put rien en retrouver. Celui de Joseph Duchesne fut inhumé le lendemain à Villemarie. Jean- Baptifte Moyen mourut de ses blessures & reçut aussi les honneurs de la sépulture ecclésiafhque le 29 du même mois. Quant à MM. Vignal & de Brigeac , ils furent faits

tua'ire 2g'&\ "oa' prisonnicrs, ainsi que René Cuillerier & Jacques Dufresne ;

1661, i3 février & ces dcux dcmiers n'avaient reçu aucune blessure, malgré

t3 mars 1G62, |gg jécharges faites sur eux (i).

vu.

LES IROQUOIS TUENT Ajaut traversé le fleuve avec leurs prisonniers, les

Iroquois allèrent débarquer à la prairie de la Madeleine, en face même de Villemarie. Là, ils conftruisirent un réduit à la hâte , pour s'y mettre à couvert des attaques des (2) Relation de 1 605, Français (2), ^ médicamentèrent leurs blessés, afin de les ^' ^"' mettre en état de faire le chemin de leurs bourgades, où,

selon leur coutume, ils se proposaient de les donner en spedacle & d'en faire autant de vidimes de leur cruauté. Mais ils ne traitèrent pas longtemps M. Vignal : voyant qu'il était trop grièvement blessé pour pouvoir être guéri, C.^) Regiftre mor- ils le tuèreut au bout de deux jours (3), c'est-à-dire le 27 oc-

tuairc de Villemarie, ^i x:^'^' l->1-01

i3 mars lôG' tobre, urent rotir son corps sur un bûcher ^^ le man-

gèrent. Il paraît qu'ils brûlèrent ses os ; du moins ni dans ce lieu, ni aux environs, les Français, malgré toutes leurs

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