‹ Histoire de la colonie française in CanadaChapitre 348 sur 428 · DE BRIGEAC ET CUII.LE- RIER CONDUITS A OX- NEIOUT · texte numérisé non relu

DE BRIGEAC ET CUII.LE- RIER CONDUITS A OX- NEIOUT

à leurs sœurs de France : « Nous nous flattions de posséder longtemps M. Vignal, qui nous avait été donné en remplacement de M. Lemaître; mais Dieu en a disposé autrement j & lui a fait éprouver le même sort qu'à ce dernier. Étant allé, avec quelques ouvriers, à Vlle-à-la- Pierre, il fut aperçu par les Iroquois, qui le prirent & le tuèrent. Ces malheureux, non contents de cela, firent rôtir sa chair & la mangèrent. Ce sont là des circonstances bien douloureuses pour ses amis, mais particulièrement pour nous, qui en sommes vivement affligées; car, quoique nous eussions fait choix de M. Lemaître pour notre confesseur, nous avions reçu néanmoins M. Vignal de la main de notre évêque comme de celle même de Dieu (*). H était très-porté pour nos intérêts, & nous afFedionnait beaucoup (i). »

Cependant les Iroquois qui emmenaient à Onneiout les deux captifs dont nous avons parlé, firent huit journées par terre, durant lesquelles René Cuillerier fut toujours chargé de leurs bagages, comme s'il eût été pour eux une bête de somme, & presque sans vêtement, malgré la rigueur de la saison. Le sieur de Brigeac ne suivait qu'avec peine, ne pouvant presque marcher, à cause des blessures qu'il avait reçues non-seulement au bras droit, mais à la tête, aux pieds & par tout le corps, ce qui ne l'empêchait pas pourtant de prier Dieu sans cesse. Les Iroquois, s'étant aperçus que Cuillerier avait un livre de prières & qu'il le lisait souvent, voulurent lui couper l'un des deux pouces, pour l'empêcher de s'en servir, & lui défendirent même

(') Pour entendre ces paroles, il faut savoir qu'avant leur départ de la Flèche, les Hospitalières avaient choisi, de l'agrément de l'évêque d'Angers, M. Lemaître pour leur supérieur; mais qu'après leur arrivée à Québec, M. de Laval leur donna M. Vignal à la place de M. Lemaître; parce que peut-être il jugeait celui-ci trop porté à les fortifier dans la résolution oîi elles étaient de persévérer dans leur Inllitut, au lieu d'embrasser celui des Hospitalières de Québec, comme on le désirait alors.

4" GUERRE. DE BRIGEAC. 1 66 F . 5ll

de se trouver auprès du sieur de Brigeac, parce qu'ils avaient remarqué qu'ils priaient Dieu ensemble. Après avoir cheminé huit jours séparément, les deux bandes d'Iroquois vinrent à se rencontrer; là, ayant dressé leurs cabanes, ils se livrèrent à des réjouissances, comme pour célébrer leur vidoire, tirent grande chère de leur chasse, 8: deux d'entre eux se détachèrent des autres & allèrent porter aux bourgades Iroquoises la nouvelle de la venue prochaine des prisonniers. Lorsque les sieurs de Brigeac ^ Cuillerier furent enfin arrivés à Onneiout, on les dépouilla d'abord, & on leur peignit le visage à la façon ridicule des sauA'ages ; ensuite on se mit en état de leur donner la salve, qui consiftait à faire passer les prisonniers comme entre deux haies d'assaillants, dont chacun les frappait rudement de coups de bâton à leur passage ; mais l'un des anciens d'Onneiout voulut qu'on les conduisît au carrefour de ce bourg, où on les fit monter sur un échafaud. Là, un Iroquois, après avoir donné sept ou huit coups de bâton à Cuillerier, lui arracha les ongles; après quoi on fit descendre les deux captifs, & on les mena dans une cabane où se tenait le conseil des anciens (i). p'.'of.'"'""" '*' '^*^''

Ce fut peut-être alors que le sieur de Brigeac, qui lettre çlle de brigeac avait été guéri de ses blessures, sachant que le P. Le Moyne était à Onnontagué , en^'iron à vingt lieues d'Onneiout, lui écrivit la lettre suivante : « Nous sommes deux V prisonniers de Montréal à Onneiout, où nous arrivâmes « le premier dimanche de décembre en pauvre équipage. « Mon camarade a déjà eu deux ongles arrachés. Nous « vous prions, pour l'amour de Dieu, de vous transporter « jusqu'ici, & de faire votre possible, par des présents. Il pour nous retirer auprès de vous; & puis nous ne nous « soucions plus de mourir. Nous avons fait alliance entre « nous pour faire & pour souffrir tout ce que nous pour- « rons pour la conversion de ceux qui nous tuent, 8c nous « prions Dieu tous les jours pour leur salut. Nous n'tivons « trouvé ici aucun Français, ce qui nous aurait grande-

ECRIT AVANT SON tUPPLICE.

" ment consolés, comme nous Tespérions. M. Vignal a été « tué par les barbares, n'ayant pu marcher que deux jours, « à cause de ses blessures. Je vous écris de la main

(1) Relation de i6b2, ^^ gauchc. Votre scrvitcur, Brigeac(i). »

HORR.BLE sJppLicE DU Toutc la uuit qui précéda le supplice des deux pri-

siEUR DE BRiGEAc. SA sounlcrs , OU voulut les obliger à chanter, conjointement CHARITE, SA PATIENCE ^^^^ ^^^ Algoiiquln , prlschez les Outawais par une autre bande, & même à se dire des injures & à se tourmenter les uns les autres avec des charbons ardents. Les Français refusèrent cependant d'obéir à des commandements si cruels; en sorte qu'un capitaine Iroquois, voyant qu'ils ne voulaient point faire de mal à l'Algonquin, quoiqu'ils fussent fort maltraités par ce dernier, fit asseoir les deux Français auprès de lui, cofnme pour les mettre en assurance. Enfin le conseil ordonna que les deux Français

(2) Relation de i663, périraient par le feu (2;. Le sieur de Brigeac fut horrible- P-2I. ment tourmenté auparavant. D'abord ils lui arrachèrent

les ongles , puis le bout des doigts , en y appliquant des tisons enflammés; ensuite ils lui coupèrent «^es morceaux de chair, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, l'écorchèrent ainsi cruellement, le chargèrent encore de coups de bâton , & appliquèrent des tisons ardents & des fers rougis au feu sur sa chair ainsi dépouillée. Pendant les vingt-quatre heures que dura son supplice , ce martyr de Jésus-Chrilt, par sa patience admirable & invincible, les mit dans un tel transport de fureur & de rage, qu"ils inventèrent, pour le faire souffrir davantage, les genres de (3)HiftoireduMont- tourmeiits les plus inouïs (3). Voici ce qu'on lit dans la léai, de 16C1 à i6f>2. relation de Tannée i665 : « Il fut brûlé toute la nuit, depuis « les pieds jusqu'à la ceinture; & le lendemain on conti- « nua encore à le brûler, après lui avoir cassé les doigts. « Durant cette sanglante & cruelle exécution , il ne cessa « jamais de prier Dieu pour la conversion de ces barbares, « offrant pour eux toutes les douleurs qu'ils lui faisaient (( endurer, faisant à Dieu cette prière : Mon Dieu, con- « pertissei-les, & répétant toujours ces paroles sans pous-

4'" (lUERRt;. RENK cijilm-:rii;r. 1661. 5i3

« ser un seul cri de plainte, quelque allreuses que fussent « ses tortures (i). » « Les sauvages, ajoute la Sœur Bour- .; Relation de iGgs, « geoys, le firent souffrir à leur volonté, avec toutes les r-^'- (i cruautés imaginables ; mais sa patience & l'amour de " Dieu étaient tels, qu'il témoignait bien de la joie de « souffrir ainsi, & donnait de l'admiration tant aux sau- « vages eux-mêmes qu'à d'autres Français qui avaient été « pris. » Elle parle ici de René Cuillerier, merveilleusement surpris d'un tel prodige de vertu &: dune patience si héroïque. Parmi les Iroquois ses bourreaux, plusieurs en étaient tout hors d'eux-mêmes, ne sachant que penser d'un homme qui se montrait ainsi supérieur aux plus horribles tourments (2). Enfin les barbares, ennuyés de le (2)Hiftoire duMom.brûler, l'un d'entre eux lui donna un coup de couteau, ''^^'' '''^ "''" ^ "''''-• lui arracha le cœur & le mangea. Ils lui coupèrent le nez, les lèvres &. les joues, burent ensuite son sang, &, l'ayant haché en pièces, le mirent dans la chaudière 8; le mangèrent.

René Cuillerier avait d'abord été condamné au feu, cvimerier ft defs aussi bien que de Brigeac ; mais la sœur du capitaine tué par ce dernier s'opposa à la mort de René, & le demanda pour qu'il lui tînt la place de son frère. L'un des vieillards jugea que cette demande était raisonnable, & Cuillerier fut adjugé à cette femme, non sans peine toutefois. Après dix-neuf mois de cette dure captivité, étant à la chasse avec ceux d'Agnié & d'Onneiout, il résolut de s'échapper, & demanda à son camarade Dufresne, qui était parmi les Agniers, s'il ne voudrait pas se sauver avec lui. Sur sa réponse négative, Cuillerier se joignit à deux autres Français du même bourg, déterminés comme lui à s'exposer à tout le ressentiment des Iroquois, s'ils étaient repris dans leur fuite. Ils marchèrent ainsi pendant neuf jours pour aller d'abord à la Nouvelle-Hollande, n'ayant pour toute nourriture que les herbes qu'ils trouvaient sur leur chemin. Quoiqu'ils eussent jeté leurs paquets pour être plus leftes à la course 6c qu'ils ne mar-

Page 1