MARIE EU PAYS DES IROQUOIS
ses amis. — « Et c'est cela même, dit-elle, qui excite mes « larmes & fait revivre ma douleur. Voyant les personnes « & les lieux où Ton m'a témoigné tant d'amitié ainsi (( qu'à mon pauvre mari & à mon enfant, je ne puis rete- « nir mes larmes. Il y a longtemps qu'elles étaient taries, « & quand je vous ai vue, elles sont sorties de mes yeux « malgré moi. » Portant ensuite ses regards pleins d'angoisses sur madame d'Aillebouft & sur les autres dames, qui lui prodiguaient mille témoignages de tendresse & de compassion, elle fait tout ce qui eft en son pouvoir pour dissimuler sa douleur ; mais elle ne peut se contraindre plus longtemps, & donne enfin un libre cours à ses pleurs.
xiu.
KÉciT DE l'évasion DE Après qu'cllc eut ainsi soulagé son cœur, elle ra-
conta à la Compagnie les moyens dont Dieu s'était servi pour la tirer du pays des Iroquois. Comme déjà elle avait été prise une première fois & conduite à Onnontagué, quelques sauvages de cette nation, l'ayant reconnue dans l'une des bourgades des Agniers, après sa deuxième capture, l'enlevèrent pour la ramener dans leur propre pays, comme une esclave qui était à eux. Chemin faisant, ces barbares devaient passer par le village où demeurait l'Iroquois qui l'avait prise récemment, & craignant qu'elle n'y fût reconnue, ils donnèrent à Marie un sac, un pot de terre, & un peu de vivres, lui disant de se cacher dans le bois, & qu'ils viendraient la reprendre le jour suivant. La nuit étant venue, elle s'approche de la bourgade, où elle entend les cris & les huées des Iroquois^ qui brûlaient l'un de ses compatriotes. Alors elle se met dans l'esprit que, s'étant échappée de cette bourgade, on lui fera souffrir le même traitement, les Iroquois ne pardonnant presque jamais aux fugitifs. Elle prend donc la résolution de s'enfuir, se met aussitôt en chemin, & afin qu'on ne pût la découvrir à la piste, elle suit la route battue, c^u'elle connaissait fort bien. Arrivée proche de la bourgade, elle se cache dans le plus épais du bois & y demeure dix jours & dix nuits, sans feu, au milieu des neiges, avec une robe fort mince, qui