POUR SUBSISTER DANS SON VOYAGE
(i)Relationdc 1O47, p. 8, 0, 10, 1 1.
PLUSIEURS AUTRES FEM- MES SAUVAGES SE RÉ- FUGIENT AUSSI A VII.- LEMARIE.
lequel elle allumait du feu pendant la nuit ; & elle Téteignait dès Taurore, de peur que la fumée ne parût & ne la fît découvrir. « Ayant fait ma prière, disait-elle, j'allais (( chercher, dans les petites rivières, des tortues^ que je « mangeais avant de m'endormir auprès du feu. Je mar- II chais & priais Dieu tout le jour. » Enfin, le mois de mai arrivant, elle découvrit des chasseurs Iroquois, sans être aperçue par eux, & reconnut qu'ils avaient laissé leurs canots sur le bord d'une rivière. Elle en prit un à la dérobée, s'y embarqua, & quoique le canot fût beaucoup trop grand pour une seule personne, elle eut l'adresse de le raccourcir & de l'approprier à son usage. Bien plus, elle se fit à elle-même une espèce d'épée de bois, dont elle brûla le bout pour le durcir ; &, avec cet inftrument, elle tua plusieurs cerfs, en s'aidant encore de sa hache. Elle prit aussi de grands efturgeons & quantité d'œufs d'oiseaux de rivière, en sorte que, quand elle arriva à Montréal, elle avait encore, dans son canot, un grand nombre de ces œufs & assez de viande boucanée. Cette femme, s'adressant à madame d'Aillebouft : « Il me semblait, lui disait- « elle, que je vous voyais dans ma fuite, priant Dieu pour Il moi à la chapelle ; & que le Père, qui m"a\'ait inftruite, Il priait aussi pour moi & me conduisait dans mon voyage. Il Enfin, grâce à Dieu, me voici au milieu de mes pa- II rents! » La joie ayant succédé aux larmes, elle embrassa madame d'Aillebouil: & les autres dames avec une vive affedion, &, pour conclusion, elle fit sa confession & Communia ensuite avec de grands sentiments de piété (i).
Cinq jours après un canot parut, qui portait une femme chrétienne, de la nation des Poissons blancs. Marie, l'ayant abordée 6c lui ayant raconté toutes les privations qu'elle avait endurées dans sa captivité 8: dans sa fuite, lui dit ces paroles remarquables : « La Foi eff un don admirable, (I qui réunit ensemble les nations. C'est la Foi qui fait que Il les Français sont mes parents, qu'ils m'ont reçue & me « traitent comme leur parente. C'est la Foi qui fait que
2'" GUERRE. FEMMES FUGITIVES. 1647. yS
« je f aime; & quel sujet aurais-jede t'aimer? Tu n'es pas « de ma nation; mais je sens bien que je t'aime, & à « cause de cela, je ne saurais m'empêcher de te donner « de bons conseils. »
Le 20 du même mois de juin, on entendit une voix, qui venait de l'autre côté du fleuve Saint-Laurent, vis-à-vis de Villemarie. On ne se pressa pas d'y aller, les Iroquois ayant feint plusieurs fois d'être des prisonniers échappés, pour massacrer ensuite ceux qui seraient allés les chercher sur l'autre rive. C'était une captive réduite aux abois, qui criait ainsi depuis deux ou trois jours. Lorsqu'elle était arrivée au Saut Saint-Louis, un peu au-dessus de Villemarie, n'ayant point de canot, pour le passer elle avait lié ensemble plusieurs pièces de bois qui s'étaient ensuite détachées les unes des autres, ce qui avait été cause qu'elle avait coulé plusieurs fois à fond ; revenant néanmoins toujours au-dessus de Teau^ elle avait été emportée dans les bouillons &: aurait dû se briser mille fois contre les rochers si Dieu n'eût veillé sur elle par une providence toute spéciale. On envoya donc de 'Villemarie, pour la reconnaître, en approchant toutefois avec circonspedion, pour éviter toute surprise. Elle était si défigurée, si méconnaissable, qu'on l'eût prise pour un squelette; car n'ayant eu avec elle ni hache, ni couteau, ni canot, & n'étant couverte qu'à demi , il est difficile d'imaginer tout ce qu'elle avait eu à souffrir dans sa fuite. Après qu'on lui eut procuré les soulagements que réclamait son état, elle demanda à être inffruite. o J'ai attribué ma captivité, disait-elle, aux « résiflances que je fis l'an passé, lorsqu'on voulait m'en- « seigner la prière; quoique je ne fusse pas baptisée, je « n'ai pas laissé de prier Dieu, & je disais au fond de mon « cœur : C'en efl fait, je croirai, je me ferai inftruire. »
Elle annonça que deux femmes sauvages s'étaient échappées des mains des Iroquois deux jours avant sa fuite ; &, en effet, le 24 juin, des cris se firent encore en-
yÔ II" PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
tendre à l'autre rive du fleuve, où Ton aperçut la fumée d'un feu qu'on avait allumé à dessein. On y courut en canot, & l'on y reconnut ces deux femmes. Elles avaient trouvé le moyen de faire du feu & s'étaient secourues mutuellement; aussi étaient-elles moins exténuées que la précédente. Après qu'on leur eut procuré aussi les soulagements nécessaires, on leur donna à chacune une robe, avec un canot d'écorce, sur lequel elles s'embarquèrent, pour aller trouver leurs maris, qui étaient à Sillery, près (i) Relation de 164-, de Québec (i). Celle de ces femmes qui avait annoncé la P" "' '^' fuite des deux dernières, apprit aux colons que les Iro-
quois se proposaient d'aller en grand nombre attaquer les Français, & notamment ceux de 'Villemarie, mais qu'ils étaient, dans ce moment, affligés d'une maladie épidémique qui leur enlevait beaucoup de monde & désolait {2)Jbid.,p. 12. le pays (2).
TUAIT DE couKAGE DE II était arrlvé à Villemarie, le 2g mai 1647, un canot
HUIT ALGONduiNs. coudult par trois sauvages de la petite nation des Algonquins, qui, sans connaître encore la trahison des Iroquois, en avaient néanmoins formé de fortes conjectures. Ces Algonquins, craignant de tomber, à leur tour, entre les mains de ces barbares, supplièrent M. d'Aillebouft de leur donner des armes, bien résolus de se battre s'ils rencontraient l'ennemi en chemin. Il ne crut pas devoir leur refuser ce secours, dans des circonftances si critiques; &. ainsi armés, ils descendirent aux Trois-Rivières & remontèrent, de là, dans leur pays, sans rencontrer aucun Iroquois. Cependant l'un de ces Algonquins s'était embarqué avec sa femme, pour aller porter à ceux de sa nation la nouvelle de la défaite des leurs; de loin il aperçoit un canot d'Iroquois, conduit par sept hommes; Se, quoique seul avec sa femme, il ne craint pas d'aller sur ejx pour les attaquer. Mais pendant que l'un & l'autre font ainsi jouer leurs avirons, ils aperçoivent plus loin quatre ou cinq canots remplis d'hommes. Aussitôt l'Algonquin met sa femme à terre; puis, passant de l'autre côté