‹ Histoire de la colonisation de l'AlgérieChapitre 11 sur 29 · LES COLONIES AGRICOLES DE PARISIENS · texte numérisé non relu

LES COLONIES AGRICOLES DE PARISIENS

Nous avons vu ' qu’en 1848 le gouvernement, embarrassé des ouvriers parisiens que la stagnation des affaires laissait sans ouvrage, présenta à l’Assemblée nationale une demande de crédit de 50 millions, à répartir entre plusieurs exercices, pour la fondation de colonies agricoles en .\lgérie. La loi fut volée le 19 septembre, et dès le mois de novembre ces dévoués patriotes, comme de nouveaux héros destinés à civi-

I Voir le chapitre des Colons, la Colonisation de r Algérie, set éléments,

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User l’Algérie , s’embarquaient sur la Seine , redescendaient le Rhône et, portés sur les bâtiments de l'État, débarquaient dans les ports africains. Les échos de l’Atlas répétèrent bientôt les chants de la Marseillaise, et tous les refrains joyeux de leur enthousiasme. Déjà le génie militaire leur avait tracé des campements aux avant-postes de la colonisation à laquelle ils devaient imprimer un mouvement extraordinaire. Nous en avons déjà dit quelques mots en parlant des mœurs et de l’aptitude de ces nouveaux colons, qui ajoutaient à la marqueterie des premières migrations des tons qui lui manquaient. 11 ne sera pas toutefois sans intérêt de résumer ici cette œuvre enfantée par r.\sscmblée nationale qui, confiée aux soins de l’administration militaire , lui permit enfin de faire, sur une assez vaste échelle, les essais tant de fois réclamés par le maréchal Bugeaud.

11 n’y avait encore qu’une cinquantaine de villages, et la population rurale s’élevait à peine à vingt mille âmes dans les trois provinces. 11 s’agissait de doubler en quelques mois le nombre des centres agricoles, et d’installer du premier coup 13,0ÜÜ colons; caria loi du 18 novembre 1848 avait augmenté de 1,500 le nombre fixé par celle du 19 septembre. Le petit territoire civil n’y aurait pas suffi, il fallait dont se rejeter sur le territoire militaire. Comme aussi l’armée seule pouvait former le personnel administratif qu’il était nécessaire d’improviser pour une telle entreprise, les olficiers du génie furent chargés des travaux; et, quand les villages furent achevés, les officiers de toutes armes se partagèrent la direction de chacun d’eux, avec les attributions de commandants de place.

On prépara, pour recevoir les convois de 1 848, 42 colonies agricoles. Douze furent fondées dans la province d’Alger. Placées dans le voisinage des villes où il importait de développer l’agriculture, et échelonnées sur les roules déjà tracées, plusieurs servirent à compléter 1e réseau de colo-

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nisalion qui , après avoir dépassé le Sahel d’Alger, commençail à s’étendre jusqu’au pied de l’Atlas. Castiglione et Téfeschoun, sou annexe, étaient à quelques kilomètres au delà de Coléah, sur le versant du Sahel qui fait face à la mer. Ils ne laissaient rien à désirer sous le rapport de la salubrité : une source assez abondante se trouvait à Bou- Isinacl, emplacement de Castiglione. Mais l’un et l’autre centre de population étaient environnes d’épais massifs de broussailles , reposant sur un sol rocheux à peine recouvert de terre végétale ; une langue étroite de terre, au bord de la mer, pouvait seule convenir aux cultures. Novi, au delà de Cherchell , était à peu près dans les mêmes conditions. On rattacha aussi à cette dernière ville un autre village qui fut appelé Zurich. Son site, dans une riche vallée, au milieu des montagnes qui terminent , à l’ouest, le magnifique encadrement de la Mitidja, pouvait un peu rappeler la Suisse; des débris d'aqueducs reportaient à d’autres souvenirs, au temps de Julia Cæsarée ; mais on ne respirait plus que des miasmes pestilentiels dans ce vallon abandonné. Trois autres villages, Marengo, El-Alfroun et Bou-Roumi, furent placés au pied de l’Atlas pour relier Cherchell à Blidah. Ces nouvelles étapes tombèrent sur plusieurs touffes de palmiers nains : ce n’était que des obstacles à surmonter; la nature des terres était d'ailleurs excellente et les irrigations praticables. La position de Marengo l'emportait sur les autres. Elle touchait à de belles forêts et avait, à quelques lieues, un débouché sur la mer. Les ruines de Tipaza, à trois lieues de là sur le rivage delà mer, pouvaient servir aux constructions d’une nouvelle ville. Aussi l’enceinte de Marengo fut-elle largement tracée : à l’extrémité ouest de la plaine, cette colonie était appelée à devenir un centre aussi important que Bouffarik. Dautres villages, sous le nom de Lodi et de Damiette, furent établis autour de Médeah dans les meilleures conditions de climat et de culture qui puissent convenir à des habitants du nord. Enfin la Ferme et Pontéba, près d’Orléansville, et Monte-

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» notte, près de Tenès, sur les limites ouest de la province,

il devaient servir d’avant-garde à la colonisation,

a La province d’Oran fut mieux partagée que les autres;

e théâtre principal de toutes nos guerres, elle avait dû attirer

i; plus particulièrement l’attention de l’administration mili-

1» taire. Le général Cavaignac , chef du pouvoir exécutif, y

c exerçait, lorsque éclata la révolution, un commandement

a sous les ordres du général de Lainoricière ; ce dernier

( général , devenu ministre , n’avait eu qu’à reprendre ,

[. dans les cartons du ministère, le plati qui, quelque temps

Il auparavant, avait été adressé à son prédécesseur. Nous

i avons vu que , dans le grand triangle tracé entre Oran ,

i .Mostaganem et Mascara , il avait trouvé plus de 80,000

f hectares de terres qui pouvaient être consacrées à la coloni-

t sation et former vingt et quelques communes. Vingt-ct-une

[ colonies agricoles furent groupées sur le littoral. On com-

, mença par le grand massifde hroussaillcs et de palmiers nains

, qui se prolonge, à l’est d’Oran, jusqu’à la plaine du Sig. Les

, .\rahc8 , appelés à donner des renseignements, avaient indi-

I qué, à défaut de sources, quelques /lassi , endroits où on

, pouvait, par des excavations, faire suinter de l’eau. C’est

ainsi que llîissi-.Ameur, llassi-bcn-Féréah, llassi-hen-Okba, Hassi-bou-Nif, furentchoisis pour devenir des centres agricoles. Sur plusieurs autres points de ce genre, d’autres reçurent des noms français tels que Saint-Louis, Fleuruset .Mangin. Kn se rapprochant de la mer on traça les colonies agricoles de Saint-Cloud, deSain-Leu, de Kléber, de Mouley-!tIagoun,de .Mefessour et du Vieil-.\rzew'. Knfin, aux environs de Mostaganem, on jeta les fondations d’Aboukir, de Rivoli, de Tounin, deKarouba, d’.Aïn-Nouissy, d’Aïn-Tcdlès et de Sourk-el- Mitou. A l’exception de Saint-Cloud, qui devait recevoir 267 familles, et qui était destiné à devenir un bourg plutôt qu’un village, la plupart des autres colonies agricoles n’étaient forméesque pour une soixantaine de concessionnaires. Ouelqucs tribus arabes dispersées çà et là occupaient les

seuls coins de terres cultivables de celle portion de la province d’Oran, et faisaient paître leurs troupeaux dans les espaces en friche qui les environnaient. On trouva qu’il serait injuste de faire décamper les Arabes des lieux où ils étaient établis : on ne leur demanda donc que les terres qu’ils ne cultivaient pas. Longtemps encore il devait en résulter de singulières méprises pour le voyageur étranger ; voyait-il, en parcourant les routes nouvellement tracées à travers les friches, des clairières de cultures, il approchait de quelques tentes arabes; à mesure au contraire que l’intensité des broussailles augmentait , il était assuré de rencontrer bientôt un village français caché dans les espaces les plus touffus. Toutefois si le plus grand nombre des emplacements désignés pour les colonies agricoles de la province d’Oran exigeaient des défrichements pénibles , on ne peut se dissimuler que quelques-uns avaient été assez bien choisis. Ainsi Aïn-Tedlès et Sourk-el-Milou, au-dessus de la vallée du Chélif, de même qu’ Aboukir et Aïn-Nouissy, en face la plaine de l’Habra, étaient appelés, autour de Mostaganem, à atteindre bientôt la prospérité de Mazagran et de la vallée des Jardins.

La province de Gonstantine ne reçut que neuf colonies agricoles. Elles permirent aussi de réaliser quelques projets déjà élaborés, sous le précédent règne, pour sa colonisation. Gaston ville fut placé sur la route de Pbilippeville à Constantine, quelques kilomètres avant El-Arouch. Robertville, un peu à l’écart sur la droite, dans une belle vallée, au milieu de massifs d’oliviers séculaires, se trouva précisément à moitié chemin de la voie romaine qui reliait le port de Collo à la capitale de la province. Jemmapes fut fondée dans la fertile vallée qui s’étend entre Philippeville et Bône, au centre de tous les gisements métallurgiques. Mondovi et Barrai furent tracés à quelques kilomètres l'un de l’autre, dans le voisinage de lagrande forêt desBeni-Selah. De la colline, où est situé ce dernier village, on voit la Seybouse sortir de la forêt, puis

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circuler au milieu d’un magnifique encadrement de montagnes, dans la vaste plaine de Bône : les blanches maisons de cette ville se reflètent à l’horizon sur un massif de verdure. Les quatre autres colonies agricoles servirent au développement de la colonisation autour de Gueima. L’une d’elles fut annexée à la ville môme; une seconde, Héliopolis fut placée sur la route de Bône, et les autres, Millésimo et Petit, sur les rives de la Seybouse. Si les villages furent moins nombreux dans la province de Constantine, ils furent disposés pour un plus grand nombre de familles : trois mille et quelques colons purent encore y être installés.

Chaque famille devait recevoir en arrivant :

1" Une maison d’habitation construite en maçonnerie, recouverte en tuiles, et divisée en deux pièces, chacune de 3 mètres 50 centimètres sur 5 mètres;

2* Un lot de terre de deux à dix hectares, indépendamment d’une parcelle de terrain affectée au jardinage ;

3° Des instruments aratoires, des semences et quelques têtes de bétail ;

4* Des rations journalières de vivres pour chaque personne au-dessus de 7 ans, et des demi-rations pour les enfants audessous de cet Age.

Toutes les maisons furent construites sur le même modèle, du moins toutes celles d’une même province, dont les plans devaient être approuvés par la direction divisionnaire du génie. On n’était pas en droit d’exiger de ce service beaucoup d’élégance dans les constructions, ni même une entente parfaite des arrangements intérieurs ; mais au moins devait-on espérer qu’elles ne laisseraient rien à désirer sous le rapport de la solidité. Ce fut précisément ce qu’il y eut de plus défectueux. On avait mis les nouveaux villages en adjudication , et les entrepreneurs ne remplirent pas très-consciencieusement les conditions de leurs marchés : ils jetaient pêle-mêle les pierres dans les fondations, ne mettaient que très-peu de chaux dans le inor-

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tier, ou employaient de mauvais matériaux. On cite, dans certains villages, des entrepreneurs qui, grâce à leur manière de faire, ont pu mettre dans leurs poches une soixantaine de mille francs, à peu près la moitié des sommes qui leur avaient été allouées pour leurs travaux. Que les plaintes des colons, témoins du fait, soient ou non exagérées, il y a une chose certaine et que tout le monde a pu constater, c’est qu’au bout de trois ans, dans un grand nombre de villages, la plupart des maisons étaient déjà lézardées. Les officiers avaient en effet, pour la plupart, laissé aux gardes du génie la surveillance de travaux indignes d'eux ; ils n’avaient porté une sérieuse attention que sur les ouvrages de fortification. Les premiers villages de l'administration civile n’avaient eu que des fossés d’enceinte : le système de défense fut perfectionné pour ceux des colonies agricoles, bien qu’on s’éloignât davantage du temps où cette précaution fut nécessaire. Les colons resserrés à la porte de leur maison dans l’étroite limite d’un jardin, à peine assez grand pour faire une cour, se consolaient à leur arrivée par l’aspect de la campagne qui se déroulait sous leurs fenêtres, quand bientôt de hautes murailles venaient leur en cacher la vue et rendre la surveillance de leurs cultures plus difficile. Les maraudeurs arabes, non plus que les partisans d’Abd-el-Kader, n’étaient pas toutefois ce qu’ils avaient le plus à craindre dans la plupart de ces lieux sauvages : le climat surtout était un ennemi sérieux, pour des gens dont toutes les habitudes se trouvaient changées, et dont les occupations sédentaires étaient remplacées par les rudes travaux des champs. Les défrichements devaient occasionner bien des fièvres ; mais l’eau des rivières, l'eau croupissante que les colons étaient obligés de boire, en occasionnaient bien davantage. IS'ous avons déjà parlé des expériences qui avaient été faites à cet égard dans les premiers centres de population. Elles devaient se confirmer d’une manière j)lus déplorable encore à l’occasion des colonies agricoles. Dans la province de Constantine le plus grand

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nombre des premiers colons ont succombé sans presque avoir touché la pioche ou la charrue, et cependant leurs successeurs ont pu sans danger mettre presque toutes les terres en culture. Là, comme ailleurs, il a suffi de creuser des puits, d’amener l’eau des bonnes sources du voisinage, de faire quelques fossés d’écoulement pour écarter les causes de mortalité. Au lieu de se passer la puérile satisfaction de construire de tous côtés des places de guerre en miniature, n’éhiit-il pas plus urgent de faire tous les travaux qui devaient prévenir les maladies?

Dans le territoire militaire, ce n’était pas la terre qui manquait ; les accapareurs de biens n’avaient pu y pénétrer, de rigoureuses prohibitions y avaient interdit les transactions ; il n’y avait pas beaucoup de propriétés privées à respecter. 11 parait donc étonnant que l’administration militaire n’ait pu distribuer dans les colonies agricoles que de très-petites concessions, moindres même que celles distribuées jusqu’alors par l’administration civile. La chose était d’auUint plus regrettable que le choix du territoire des colonies agricoles n’était pas, comme nous l’avons vu, toujours heureux et que la bonté du sol était loin d’y compenser le peu d’étendue des concessions. Puisque l’on laissait les meilleures terres aux Arabes, il fallait au moins donner aux Français quelques facilités pour élever les bestiaux. Or, en supposant le défrichement complet de tout ce qui leur était concédé, ils n’avaient pas même souvent de quoi compléter la culture d’une charrue. Ainsi, à Novi, où on avait d’abord installé 107 colons, on n’avait concédé que 7 hectares à chacun d’eux : la moitié seulement des concessions se composaient de terres labourables, le reste n’était (jue rochers recouverts de grandes broussailles. Les colons pourvivre ont été obligés de se dédoubler. Moitié des maisons sont restées vacantes. Elles avaient coûté chacune 1 ,800 fr. au gotivernement. Les colons n’ont pu les vendre que 800 à 1 ,200 fr. avec les lots de terres qui en dépendaient ; ce n’était même pas le prix des

travaux d’amélioration qu’ils avaient exécutés. En déânitive ils avaient été entraînés à perdre leur temps pendant cinq ou six ans, et l’État avait dépensé aussi, en pure perte, le double de ce qui était nécessaire pour peupler cet étroit territoire. Toutes les fautes ne doivent donc pas retomber sur les colons : dans les conditions oîi ils se trouvaient placés, les meilleurs cultivateurs n’eussent pas réussi à se tirer d’affaire.

Fallait-il, du reste, faire un crime à ces pauvres ouvriers de leur peu d’expérience? On leur avait mis entre les mains des instruments aratoires dont ils ne savaient pas se servir ; on leur avait donné des semences qu’ils employaient à contretemps, dans des terres mal choisies ou mal préparées ; et d’ailleurs on n’avait pas placé partout à leur tête des guides bien dévoués. Si, dans certains endroits, les directeurs avaient pour les colons des soins tout paternels, dans d’autres ils s’inquiétaient très-peu de leur prospérité, et cherchaient bien plutôt à tirer parti de leiur position pour arranger leurs propres affaires ; les ressources mises à leur disposition pour les colons, n’étaient pas uniquement utilisées pour eux.

Le résultat des travaux faits en commun n’était pas toujours plus heureux que celui des efforts individuels. La première année, on avait fait ensemencer par les Arabes une portion du territoire des colons ; convoqués pour la moisson, beaucoup de ces derniers avaient répondu à l’apjpel et compromis même leur santé. Or, plusieurs s’étant avisés de demander qu’on leur distribuât Fa part qui leur revenait, les administrateurs de leurs colonies leur déclarèrent que les frais compensaient les bénéfices de la récolte, et que, tout compte fait, il ne restait rien. Cependant, en supposant qu’on n’eût pas, dans cette circonstance comme dans bien d’autres, exigé des Arabes, purement et simplement des corvées, ils ne devaient pour leur culture recevoir que le kramsa, le cinquième, et il n’était pas admissible qu’on leur eût donné les quatre autres cinquièmes uniquement pour le vannage du blé. D’un autre côté, les frais faits pour les celons pendant

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la moisson avaient été de peu d’importance ; on s’était borné à leur accorder une légère augmentation dans leur ration ordinaire.

Tout portés que fussent naturellement les colons parisiens an travail en commun, qui leur avait été prôné dans tous les clubs, comme la solution du problème social, ils ne furent pas longtemps sans le repousser. Conformément à la loi du 19 septembre 1848, on les avait divisés en deux catégories : les cultivateurs ou ceux qui avaient déclaré immédiatement vouloir le devenir, puis les ouvriers d’art. Les colons de cette dernière catégorie devaient continuer à se livrer aux travaux de leur profession, être employés aux constructions, à la confection et la réparation des instruments aratoires, et pour les indemniser, les autres colons devaient cultiver un nombre d’hectares déterminé à leur profit. Cette disposition de la loi fut presque aussitôt l’objet d’unanimes réclamations. Si bien qu’il fallut renoncera la catégorie des ouvriers d’art, et laisser tous les colons exercer librement leur profession, débattre leurs intérêts avec ceux qu’ils emploieraient, et diriger leurs cultures comme ils l’entendraient.

Stimulés par l’intérêt individuel, un grand nombre se mirent à l’œuvre avec ardeur, et si beaucoup n’étaient pas aptes au travail agricole, ils savaient tous encourager, soit par des compliments flatteurs, soit par des rafraîchissements, les soldats qu’on mettait à leur disposition. Quand ils n’en avaient pas assez, ils pétitionnaient pour en obtenir davantage.

Aux pétitions pour les soldats, succédèrent les pétitions pour les rations. Les rations devaient cesser d’être distribuées le 31 décembre 1851, quelle qu’eût été l’époque de l’arrivée des familles. On espérait qu’au bout de trois ans, les nouvelles colonies agricoles seraient assez bien constituées, et que les cultures y auraient pris assez d’extension pour que les colons pussent se passer de toute assistance ; mais en 1851 une invasion de sauterelles, suivie d’une sécheresse exlraordi-

naire, vint compromettre toutes les récoltes. Il était difficile d’arrêter dans de pareilles circonstances les subsides accordés jusqu’alors aux colons. Après révénement du coup d’État qui simplifiait la législation, un decret, en date du 10 décembre, ouvrit au ministre de la guerre un crédit de 1,200,000 fr. pour assurer le service des colonies agricoles pendant l’année 1852. Toutefois, dans l’usage, l’adminisiration jugea qu’il fallait le plus tôt possible en finir avec ces allocations abusives et habituer les colons à puiser leurs moyens d’existence dans le travail. 11 fut décidé en conséquence qu’on continuerait pendant deux mois encore les indemnités de vivres aux colons; mais qu’à partir du 1" mars, ceux qui n’auraient pas de ressources personnelles, devraient s’en procurer en participant aux travaux d’utilité publique qui restaient à exécuter dans les ilivers centres agricoles. Sur le crédit de 1,200,000 fr., plus de 700,000 fr. furent affectés à ces travaux.

Les colons de 1848 n’étaient qu’un premier contingent fourni par la métropole; de nouveaux envois de colons devaient avoir lieu à l’automne de 1849. Dès les premiers mois de cette dernière année, l’administration avait dû se préoccuper de leur installation et avait déterminé l’emplacement de nouveaux villlages pour continuer l’œuvre de l’.^ssembléc nationale. Effectivement la loi du 19 mai 1849 avait alloué un crédit de 5 millions pour l’établissement de 6,000 nouveaux colons, ce qui supposait la construction d’à peu près deux mille maisons. Toutefois l'Assemblée nationale, en décidant la chose en principe, voulut , avant d’aller plus loin, s’éclairer sur les résultats de la première expérience. Elle décida qu’une commission spéciale serait envoyée en Algérie pour examiner la situation des colonies agricoles, et qu’un nouveau vote déterminerait l’emploi des fonds, après que cette commission aurait recueilli des documents à cet égard et présenté son rapport. Malgré cette restriction, tout portait à croire qu’un certain nombre de colons seraient envoyés en

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Algérie, à la fin de 1849, et, pour ne pas être prise au dépourvu, l’administration jeta les fondements de 14 nouveaux villages :

Cinq dans la province d’Alger : Ameur-el-Aïn et Bourkika, au pied de l’Atlas, sur la route de Blidah à Cherchell ; Aïn-Benian et Bou-Medfa dans la gorge de l’Oued-Djer, sur la route de Milianah ; Aïn-Sultan, à 1 ,500 mètres de la même route, sur un des contreforts du Gontas.

Cinq également dans la province d’Oran : Bou-Tlélis sur la route deTlemcen; Bled-Touaria, Aïn-si-Chérif, Aïn-Boudinar et le pont de Chélif, aux environs de Mostaganem.

Quatre dans la province de Constantine : Abmed-ben-Ali et Sidi-Nassar, près de Jemmapes ; Aïn-Rmel et Aïn-Saad, près de Constantine.

960 maisons furent commencées dans ces 14 villages; des chemins furent ouverts pour en faciliter les communications, et des canaux creusés pour y aménager les eaux.

La commission chargée par le ministre d’aller visiter les colonies agricoles, en conformité de la loi du 19 mai 1849, ne conçut pas sur les lieux une impression très-favorahle. Son rapport, rédigé par M. Louis Reyhaud, représentant, fut distribué à l’A^mblée nationale, à la fin de 1849. Ce rapport, et les tableaux qui y furent annexés, firent connaître quelle était, au 30 juin de cette année, la situation matérielle et morale des colonies, ainsi que l’état des cultures. La commission avait reconnu que le plus grand obstacle éprouvé par l’administration dans la fondation des colonies agricoles, provenait du choix défectueux des colons, recrutés presque en totalité dans les ateliers de Paris, et tout à fait impropres au travail des champs. La difficulté s’était compliquée par la présence d’un certain nombre d’hommes qui , non contents de ne rien faire, entretenaient l’agitation dans les esprits.

Les Parisiens ne s’étaient pas bornés, comme nous l’avons déjà raconté, à ouvrir des clubs dans leurs colonies ; ils s’é-

taient répandus dans les anciens villages pour éclairer l’opinion publique , et prouver aux arriérés les avantages de la république démocratique et sociale. Des banquets avaient été organisés : on n’y avait donné accès qu’aux vrais républicains. Un pauvre Polonais en avait même été exclu malgré ses protestations les plus libérales ; on avait prétendu qu’il en était indigne, comme sujet d’un autocrate, et qu’il aurait dû mille fois préférer la mort à une telle position.

Déjà l’administration militaire montrait peu d’empressement à accueillir les colons sortis des ateliers nationaux, et, à mesure qu’elle pouvait donner des passeports pour retourner en France à ceux qui se dégoûtaient de l’agriculture, elle tâchait de les remplacer par d’anciens militaires ou par des ouvriers depuis longtemps fixés en Afrique. Des 14 nouveaux villages qu’elle avait commencé à construire , en 1 849, elle en avait abandonné deux, aux environs deConstantine ; mais il en restait encore douze où 734 maisons étaient presque terminées. Lesdépenses faites dans ces villages, y compris37,000fr. qu’avaient coûté les deux villages abandonnés, s’élevaient à la somme de 1 ,660,962 fr. 84 c. Les frais de garde des maisons inachevées entraînaient des dépenses ; des dégradations continuelles les menaçaient. Pouvait-on laisser tomber en ruines des constructions élevées à grands frais ? Le ministre de la guerre demanda donc, en 1851, un crédit de 300,000 fr. pour achever les villages commencés, et la commission de l’Assemblée nationale chargée de l’examen de la proposition, choisit M. Lestiboudois pour son rapporteur. M. Lestiboudois constata, à cette occasion , que rciïectif des colons, hommes, femmes et enfants, au moment de l’arrivée des

convois, était de 12,666

qu’il s’était accru jusqu’au 31 décembre 1850 de. 7,836

Total. . . 20,502

que les départs jusqu’à la même époque avaient été de 7,038

et les décès de 3,359

Total. . . 10,397

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C’est-à-dire qu’il avait fallu installer deux populations pour une.

er L’inaptitude, disait-il dans son rapport, de la majorité des colons pour les travaux agricoles, la difiiculté des défrichements, les inconvénients inhérents à l'administration militaire, les maladies, l'insulllsance des instruments et surtout des bestiaux, le travail en commun rendu souvent nécessaire par l'état des établissements nouveaux, le dénuement d'une population qui n’avait pas de ressources et à laquelle l’Elat donnait ditricilement tout ce qui est nécessaire à la vie civilisée, enfin tous les maux qui résultent d’entreprises trop hâtées par des circonstances impérieuses, paralysèrent, jusqu'à un certain point, les efforts du gouvernement et vinrent montrer tous les obstacles que rencontre une colonisation faite aux frais de l’Etat. Une telle entreprise n’est sérieuse qu’autant qu’elle est tentée pai' des hommes qui savent et veulent travailler, qui poursuivent la création d’un établissement à leurs risques et périls, p

a 11 n’7 a de succès, observait-il ailleurs, que par les efforts de la liberté et de l'intérêt individuel. Vous pouvez compter sur lui si vous favorisez ses intelligentes combinaisons. L'Etat a d’autres devoirs à remplir ; il a pour mission d'assurer les indispensables conditions de

la prospérité coloniale Ce sont: 1*la sécurité; 2" l’étendue des

terres ; 3® un régime libre, c’est-à-dire la libre action des personnes^ la libre disposition des biens; 4° les voies de communication; b* un marché où les colons puissent placer d’une manière assurée leurs produits. La France a donné aux colons la sécurité par ses armes ; elle leur a donné le marché par ses lois de douanes; elle tend tous les jours, par les institutions qu’elle fonde, à leur donner la liberté des biens et des personnes. Deux des cinq nécessités primordiales doivent attirer l’attention d’une manière plus spéciale. Si on veut que la colonisation prenne son essor, il faut lui donner des terres et des routes. P

Du reste, le gouvemetnent déclarait renoncer au système suivi en vertu de la loi du 1 9 septembre 1 848 : afin de ménager les intérêts du Trésor, il s’était décidé à peupler les 12 villages, construits en 1849, de cultivateurs de France ou d’Algérie qui justifieraient des ressources suffisantes pour pourvoir à leur installation. On concéderait à chacun d’eux une

288 aiAPITRE V.

maison bâtie et huit à dix hectares de terres sans subventions d’aucun genre. On grouperait, autant que possible, dans chaque nouveau centre, des populations d’un même département qui , se connaissant déjà , pourraient se prêter un mutuel appui. On aurait en outre égard, dans le placement de ces familles, à la situation topographique du pays qu’elles quitteraient, de manière à leur offrir le territoire le plus conforme à leurs habitudes, et le climat le plus en rapport avec leur tempérament. La somme demandée, bien inférieure aux crédits alloués précédemment , était uniquement destinée à achever les travaux d’utilité publique qui avaient été commencés dans les nouveaux villages.

L’Assemblée nationale, dans sa séance du 10 juillet 1851, ayant adhéré à ce nouveau plan par le vote du crédit réclamé, le gouvernement ne tarda pas à utiliser les nouveaux villages.

D’apres les documents officiels publiés par le ministère de la guerre, les 42 colonies agricoles, de 1848 au 31 décembre 1850, comprenaient une population de 10,000 âmes : 4,821 hommes,

3,738 femmes, et 1,817 enfants.

Dans ces colonies 3,230 concessionnaires, dont 2,542 mariés, et 688 célibataires ;

parmi lesquels 1 ,648 anciens cultivateurs,

1,017 anciens militaires, et le reste 567 de professions diverses,

avaient reçu 23,728 hectares de terres ', dont ils avaient défriché

10,491 hectares:

4,911,29 avaient été ensemencés en blé,

2,721 ,90 en orge,

■ 2 bect. 19 ares, en moyenne, par indÎTidu.

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328 avaient été ensemencés en maïs,

en pommes de terre.

en fèves,

en légumes divers,

en prairies artiBcielles,

en tabac.

101 ,57 avaient été mis en cultures diverses : ce qui présentait un ensemble de 8,388,54 hectares de cultures.

Le nombre des arbres plantés était de 311,349.

L’administration avait fait construire 3,745 maisons.

Les colons avaient élevé à leur compte 4,188 constructions, tant greniers que hangars, écuries, étables, gourbis, puits et norias.

il leur avait été distribué par l’administration 5,350 têtes de bétail : chevaux, mulets, bœufs, vaches, chèvres, moutons et porcs.

En outre, on leur avait donné 27,937 instruments aratoires : charrues, herses, bêches, pelles, pioches, voilures, brouettes, etc.

En 1 852 la population des colonies agricoles était restée à peu près la même; mais par suite de mutations, le nombre des anciens cultivateurs y avait augmenté. Les cultures s’eu étaient ressenties : de 8,388 hectares, elles s’étaient élevées à 11,853; et les défrichements, qui ne comprenaient que 10,491 hectares, s’étaient étendus sur 15,133. Cependant l'administration n’avait encore augmenté que de 3,000 hectares l’ensemble des nouvelles concessions, qui, comme nous l’avons fait remarquer, étaient moins étendues que celles accordées jusqu’alors.

Toutefois, il est une justice à rendre à l’administration militaire. Si, malgré les subsides prodigués par l’Etat, elle n’a pas su placer toutes ses colonies agricoles dans de trèsbonnes conditions de prospérité matérielle, elle a, du moins, satisfait à tous les besoins moraux de leurs habitants. Tandis que la plupart des centres de l’administration civile étaient

restés longtemps privés de secours religieux ; tandis que le premier évêque d’Alger avait souvent été obligé de pourvoir, à ses frais, à l’installation et à l’entretien des prêtres qu’il envoyait pour relever le courage abattu des anciens colons, à peine ceux de 1848 arrivèrent- ils dans leurs villages, qu’une décision du 31 décembre leur affectait quinze titres de desservants. On ne pouvait immédiatement construire des églises dans tous ces villages, mais dans tous on parvint à faire des chapelles provisoires très-convenables en réunissant plusieurs maisons en une seule. Quelques officiers du génie ne se contentèrent pas de substituer des arceaux aux murs de refend, ils élevèrent les murailles et les surmontèrent d’un petit clocher : ils transformèrent de la sorte de simples habitations de colons, en véritables édifices religieux. Aussi, dans la province d’Oran, Saint-Denis du Sig et même Tlemcen auraient pu envier le sanctuaire improvisé, en 1848, dans la colonie de Saint-Louis. Les desservants, à mesure qu’on les multiplia, furent installés dans de doubles concessions, et grâce aux attentions délicates de certains directeurs, les presbytères se trouvèrent mieux pourvus que ne l’ambitionnaient beaucoup de bons prêtres.

L’instruction primaire et les soins hospitaliers ne furent pas non plus oubliés. Nous avons déjà dit ce qui avait été fait, à ce dernier égard, par le directeur de la colonie de Marengo '. Un petit nombre d’officiers pouvaient aider de leurs ressources personnelles les établissements de ce genre ; mais la plupart n’épargnèrent aucun soin pour seconder la bonne volonté de l’administration supérieure. Elle allait réaliser dans des villages de l’Algérie, ce qu’avec le seul concours des particuliers, on a souvent beaucoup de peine à organiser dans les communes françaises. Partout en France l’Etat pourvoit aux dépenses du culte et de l’instruction primaire, et les communes sont mises en demeure d’y contribuer ; mais le

• Voir le chapitre des Orphelinats, /<i Colonisation de l'Algérie , ses éléments, p. 32t.

LES TERRITOIRES CIVILS ET MILITAIRES

gouvcrnemeni, pas plus que la loi, n’y prescrit rien pour l’établissement des maisons de Sœurs de charité. Aussi, jusqu’alors, l’administration civile de la colonie n’avait-clle songé qu’à doter çà et là quelques-uns de ses villages d’instituteurs primaires, faisant à la fois l’école aux garçons et aux filles. Dès le début on procéda d’une manière beaucoup plus large pour les colonies agricoles ; indépendamment de maîtres d’école pour les garçons, elles furent pourvues de petites communautés religieuses. Les Sœurs ouvrirent des asiles pour tous les enfants, et se partagèrent l’instruction des tilles, le soin des malades, ainsi que l’assistance des pauvres. Il n’est pas besoin de dire le bien qui en résulta pour tous ces nouveaux centres de population, et qui, peut-être, fixa plus de colons au sol, que les rations et la main-d’œuvre militaire. Si les nouveaux colons venaient à tomber malades, ils trouvaient de prompts secours, et dans le cas même où ils succombaient, l’œil de la Providence seml>lait ouvert sur leurs enfants. L’héritage d’une concession de terre eût-il pu remplacer, pour ces derniers, le bienfait d’une éducation chrétienne?

Ce l)on résultat ne pouvait manquer de refluer sur tous les autres centres de population : il y eût eu un trop grand contraste à les laisser dans leur premier abandon. On songea donc à les doter aussi des établissements qui leur manquaient. Ainsi, l’administration militaire, par l’exemple des colonies agricoles, entraîna l’administration civile dans des voies nouvelles de moralité et de salut : c’était bien le meilleur des progrès.

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