NAPOLÉON
Ce décret, oq le voit, faisait à la Compagnie génevoise des conditions tout autres que celles précédemment consenties dans le même but. On ne lui accordait pas des subventions de 800 fr. par maison, comme aux entrepreneurs des villages maritimes de la province d’Alger; mais, ce qui était infiniment préférable, on lui donnait des terres en pleine culture d’un des meilleurs territoires de l’Algérie, au lieu de broussailles et de palmiers nains à défricher. Ce n’étaient plus des lots de 4 à 6 hectares, comme ceux que les adjudicataires de la province d’Oran étaient tenus de céder à leurs colons, qu’on ofi'rait à ceux de la Compagnie génevoise ; on leur donnait immédiatement une étendue de 20 hectares. De tels lots sans redevances, sans aucune des charges ordinaires, étaient des
avantages suffisants pour attirer de bons cultivateurs. On ne les faisait pas venir comme les premiers colons de l’Etat, sur un sol dépourvu d’abri où, dans le plus sain des climats, ils eussent encore été exposés à des maladies, la Compagnie génevoise était chargée de leur construire des maisons d’une valeur de 2,500 fr. Mais si on ne demandait pas à ces nouveaux colons d’épuiser toutes leurs ressources en constructions, on exigeait qu’ils consignassent une somme suffisante pour leurs frais d’installation et la mise en culture de leur concession. La Compagnie avait de la sorte très-peu à risquer : outre son privilège sur les maisons, dont les deux cinquièmes du prix lui étaient immédiatement remboursés ; elle avait une garantie hypothécaire sur des lots dont les colons, par leurs travaux, devaient augmenter d’autant plus la valeur, qu’ayant leur existence assurée sur les lieux, ils n’avaient pas besoin d’aller gagner leur vie ailleurs. La Compagnie ne perdait pas même l’intérêt de son argent, il lui en était tenu compte à raison de 5 pour 100. Ce n’était donc en réalité pour elle qu’un placement hypothécaire avec un gage certain. Seulement, comme rémunération de ses peines, elle recevait 800 hectares de bonnes terres par chaque village qu’elle fondait, c’est-à-dire une étendue égale aux deux cinquièmes de celle qui formait la part attribuée aux colons, et cela sans conditions de construction, de plantation et de rente. Si donc les concessionnaires ne trouvaient pas avantage à en tirer autrement parti ou qu’ils ne voulussent pas de nouveau se mettre en frais, ils pouvaient se borner à les louer aux Arabes et attendre patiemment que les colons de leurs villages fussent en état de les louer eux-mêmes ou de les acheter. On conçoit, du reste, quelle valeur des terres placées autour d’un village étaient appelées à prendre au bout de quelques années, alors surtout que l’Etat s’engageait à faire exécuter immédiatement tous les travaux publics qui devaient en assurer la prospérité. C’était une tout autre perspective que celle des grands concessionnaires isolés qui, non-
LES TERRITOIRES CIVILS BT MILITAIRES. 307
seulement sont astreints à toutes les charges petits colons, mais qui aussi sont obligés de suppléer, à leurs frais, à toutes les dépenses faites par l’Etat dans les centres de population.
D'après le plan annexé au décret du 26 avril 1853, les
20.000 hectares de terre à concéder à la Compagnie génevoise devaient être pris autour de Sétif dans un rayon de trois ou quatre lieues ; on n’en avait distrait que les terrains militaires, et les territoires attribués à la ville de Sétif par l’ordonnance du 11 février 1847, où, comme nous l’avons vu, cinq hameaux européens et plusieurs villages arabes avaient déjà été créés. Dès le mois de mai suivant, la Compagnie commençait son premier village d’Aïn-Ârnat, à 8 kilomètres de Sétif, sur la route du Bordj-bou-Aréridj, près de ruines romaines assez importantes : les terres y étaient fertiles et arrosées par un petit cours d’eau. Les constructions furent faites avec rapidité. Dans le courant de l’automne la Compagnie pouvait déjà installer une cinquantaine de colons, la plupart originaires des cantons de Genève, de Vaud et d’Argovie, formant avec leurs familles un effectif de 361 individus. Ils se mirent aussitôt à l’œuvre. Sur les
1.000 hectares de terres qui leur avaient été distribués, 550 furent ensemencés en céréales : le produit de cette culture, évalué à 188 fr. par hectare, donna en moyenne, à chaque colon, 2,096 fr. Les prairies fournirent de beaux foins; plusieurs colons en rentrèrent 13 à 14 chars; l’un d’eux même, sur son seul lot, en recueillit pour 1 ,200 fr. Quelques essais de pommes de terre réussirent également bien. Sur une plantation de 7 ares, un colon obtint un produit de 350 fr. De tels résultats étaient encourageants.
11 revenait à la Compagnie génevoise un premier lot de 800 hectares pour la construction et le peuplement du village d’Aïn-Arnat. Quoique les terres des environs fussent d’excellente qualité, elle demanda et obtint beaucoup mieux. On la mit en possession du domaine d’El-Bez, que l’adminis-
Digilized by Googic
tration militaire avait réservé, à un quart de lieue de la ville, sur les rives du Bousellam, dans l’intention d’y établir plus tard un haras. Ces terres étaient dans de trop bonnes conditions pour que la Compagnie ne s’empressât point d’en essayer l’exploitation. Elle y organisa une ferme, où 324 têtes de bétail furent placées. Bien que la première année elle n’eût pu mettre en culture que 100 hectares, le produit net de cette ferme n’avait pas moins été de 25,819 fr. 82 c. La Compagnie avait fait, indépendamment de ses constructions, beaucoup de plantations. Elle avait eu soin d’occuper à tous ces travaux les colons installés par elle : c’était une ressource qui s’était ajoutée pour eux à celles qu’ils avaient tirées de leurs propres cultures. Comme tous n’avaient pas les moyens d’acheter du bétail, elle avait loué des vaches et des brebis à ceux qui en avaient eu besoin. Comme aussi la plupart, en arrivant, ne pouvaient adjoindre à leur habitation les dépendances nécessaires à leurs bêtes, elle avait fait construire un grand fondouk où, moyennant une légère redevance mensuelle, ils avaient la faculté de les abriter. La Compagnie s’était, en outre, occupée d’organiser un roulage qui lui permettait d’envoyer le produit de ses récoltes sur des marchés éloignés où la vente était plus avantageuse. Sûre de ses placements, elle pouvait acheter les récoltes des colons. Ils les lui apportaient au fur et à mesure dans le magasin général qu’elle avait établi et en recevaient immédiatement le prix. D’un autre côté, elle leur revendait à bon compte les instruments agricoles et les denrées dont elle s’approvisionnait pour les besoins de sa propre exploitation.
Aussi, la première année, tous les colons paraissaient-ils heureux de leur sort. On les voyait le dimanche, après avoir bien travaillé pendant la semaine, se livrer à l’exercice du tir à la cible et célébrer toutes les fêtes en usage dans leur pays. Ils écrivaient déjà en Suisse pour tranquilliser ceux de leurs parents ou amis qui s’étaient effrayés de l’Afrique. La situa-
LES TERRITOIRES CIVILS ET MILITAIRES. 301
lion sanitaire de la colonie n’avait pas cessé d’être satisfaisante : tandis que le choléra avait de nouveau sévi sur une partie du littoral de la Méditerranée, il n’avait pas fait une seule victime à Sétif : le nombre des décès ne s’était guère élevé qu’à 1 et demi pour 100.
A peine le premier village était-il terminé, que la Compagnie génevoise, pleine de confiance dans l’avenir de la colonisation, jetait les fondements de quatre nouveaux villages sur les emplacements de Bouhira, Messaoud, Mahouan et Ouricia.
La Compagnie génevoise étant formée par des protestants, avait naturellement été portée à choisir en grande partie, parmi ses coreligionnaires, son premier noyau de migration. Ces étrangers ne pouvaient pas aussi bien que d’autres se fondre avec la population française de l’.Algérie. Les proies- • lants venus de France en Algérie sont accueillis comme doivent l’être des compatriotes; mais qui peut remplacer pour ceux venus de l’étranger la communion d’une même église? N’est-ce point là l’influence la plus puissante pour effacer les rivalités nationales ou du moins pour ne leur laisser que l’émulation du bien ! La pensée de favoriser plus particulièrement l'cmigralion protestante devait avoir si peu d’écho dans notre colonie, que la simple constatation de ce fait par un journal d’Alger, sans du reste qu’il impliquât aucun blâme, avait paru un reproche aux banquiers de Genève. Pour qu’on ne les soupçonnât point d’avoir des préférences , ils s’empressèrent de faire remarquer qu’ils formaient tout un village d’émigrants catholiques. Le village de Mahouan fut, en effet, presqu’en entier composé de familles savoyardes.
Aussitôt après la construction des quatre nouveaux villages, la Compagnie génevoise avait demandé et obtenu du gouvernement la délivrance d’autant de lots de 800 hectares. Elle se trouvait dès lors en possession de 4,000 hectares, c’est-à-dire de la moitié des terrains qui lui avaient été promis comme rémunération de son entreprise. Cette étendue de
terre, sous le rapport de la nature du sol, ne laissait rien à désirer; elle pouvait approximativement se classer de la manière suivante :
Terres irrigables propres aux cultures industrielles et aux prairies. 850 hectares.
Terres arables pour la culture des céréales. 2,500
Pâturages etterres propresau boisement. 650 La Compagnie génevoise, en 1856, n’avait encore mis en valeur que sa ferme d’El-Bez ; mais, au moyen de ses métayers arabes, elle avait étendu ses cultures sur 2,550 hectares. Elle avait planté 12 hectares en glands doux de Kabylie et en amandes d’Espagne. Déjà 4,500 mètres de canaux lui permettaient d’irriguer 140 hectares.
Le développement des cultures rendit très-avantageux les résultats hnanciers de l’exercice suivant. Les actions de jouissance obtinrent un dividende de 8 fr. 70 c. qui, joint aux 25 fr. d’intérêts de l’action Bnancièrc, représentait 33 fr. 70c. pour chaque action omnium de 500 fr. Les bénéfices nets avaient même permis en outre d’amortir 85 actions financières remboursées avec une prime de 125 fr. Les statuts de la société avaient en effet établi que les actions financières seraient successivement amorties avec une prime de 25 p. 1 00, et par tirage au sort ; mais, comme les terres dont on donnait la concession à ses fondateurs n’étaient pas, par leur nature, inhérentes au domaine public, ainsi qu’un chemin de fer ou un canal ; comme d’un autre côté, loin de se détériorer, elles devaient avec le temps augmenter de valeur, ces habiles financiers s’étaient, par des actions de jouissance, réservé d’autres titres qui , sans versement d’aucun capital, assuraient leurs droits imprescriptibles à une portion des produits, sous forme de dividende.
Cependant la Compagnie génevoise n’était pas satisfaite : le gouvernement lui avait à peine délivré 4,000 hectares de terres après l’achcvement de ses cinq premiers villages que
LES TERRITOIRES CIVILS ET MIUTAIRES
déjà elle réclamait la mise en possession immédiate dn complément des 20,000 hectares. Elle demandait même une nouvelle concession de 80,000 hectares qu’elle prétendait lui avoir été promise au ministère de la guerre , pour le cas où elle aurait rempli, avant le terme fixé par le décret impé* rial, la moitié de ses engagements.
11 est vrai que celte compagnie avait, en deux ans, construit cinq villages, mais elle n’en avait encore peuplé complètement qu’un, et un autre à moitié. Si une population de 361 âmes avait tout d’abord été installée par elle dans le village d’Aïn-Arnal, les familles qu’elle avait fait venir, en 1854, pour peupler les autres villages, ne comprenaient que 167 individus, et celles venues en 1855 n’ajoutaient que 55 âmes à cette population. Sans doute la Compagnie avait de plus fait venir 421 ouvriers, que le ministre de la guerre, pour faciliter les travaux, avait bien voulu assimiler à scs colons, en leur accordant le passage gratuit; mais en déhnitive ils n’étaient pas fixés au sol, pas plus que tous les autres à qui l’on pouvait accorder la même faveur.
Ce n’était pas que la Compagnie se fût endormie : elle avait organisé 50 à 60 agences , sans compter deux comités gratuits, l’un à Berne, l’autre à Turin. Le gouvernement français avait appuyé ses démarches. Des instructions avaient été envoyées, à cet effet, aux légations de Turin et de Munich par le ministre des affaires étrangères. Le ministre avait donné ordre de faire viser gratuitement les passeports des émigrants suisses et savoisiens. Des facilités exceptionnelles pour leur passage à la douane et la visite de leurs effets, avaient été accordées par le ministre des finances. Ces démarches, ayant eu peu de succès à l’étranger, la Compagnie s’était tournée vers la France et s’était mise en rapport avec les préfets de quelques départements. Le ministre de la guerre avait appuyé l’affaire en faisant insérer, le 5 mars 1855, une note au Moniteur. Sur la demande de ce dernier, le ministre de l'intérieur avait écrit aux préfets pour
leur demaader l’iaserlion , dans le bulletin officiel de leurs départements, des publications propres à faire connaître et apprécier l’entreprise. Une nouvelle tentative ayant paru utile, le ministre de l’intérieur avait envoyé, le 20 mai 1856, une circulaire aux préfets pour les inviter à prêter leur concours aux opérations de la Compagnie. Il avait également prescrit aux commissaires de l’émigration de fournir aux familles, disposées à se rendre en Algérie, tous les renseignements désirables. L’année suivante le même ministre renouvelait ses recommandations et, par une lettre circulaire, accréditait auprès des préfets l’employé de la Compagnie, voyageant en France pour provoquer la migration. Malgré ce concours des ministres de la guerre , des finances , des affaires étrangères et de l’intérieur, et de tous les préfets de France, les colons français ne se pressaient pas plus que ceux de l'étranger de répondre aux offres de la Compagnie génevoise. Elle ne trouvait que des ouvriers qui, meme n’ayant pas les cent francs en poebe qu’avait exiges le ministre de la guerre, pour accorder leur passage gratuit, en étaient réduits à se les faire prêter par des aubergistes du port d’embarquement. C’est ainsi que la Compagnie , du reste tout à fait étrangère à ces abus, parvint à faire passer successivement en Algérie 2,956 émigrants, parmi lesquels on comptait 803 Français, 712 Suisses, 1 ,098 Piémontais et Savoisiens, 345 Allemands, Italiens et Espagnols-, mais, en définitive, très-peu de colons pour les villages qu’elle avait construits. Le nombre de ces derniers, loin de s’accroitre, tendait au contraire à diminuer tous les jours. Qu’étail-il donc arrivé après les débuts satisfaisants, dont nous avons parlé, et qui faisaient espérer un succès prompt et facile?
D'abord le choléra, dont Sétif n’avait pas subi les premières atteintes, en 1853, avait fini par sévir l’année suivante; et, malgré les louables efforts faits, dans cette circonstance, par les agents de la Compagnie, pour combattre les progrès de l'épidémie, on n’eu avait pas moins perdu 97 émigrants
LES TERRITOffiES CIVILS ET MILITAIRES.
tant ouvriers que colons. Toutefois le découragement , qui devait s’ensuivre, ne pouvait être que momenüiné, et il n’est pas admissible qu’un malheur de ce genre ait pu compromettre l’avenir des nouveaux villages , une fois le fléau passé. Il suffit de les visiter pour se convaincre qu’ils ne laissent rien à désirer, quant a la salubrité; mais il n’en est pas ainsi sous tous les autres rapports.
Le territoire d’Aïn-.\rnat avait été assez bien choisi ; rien encore ne devait venir à la traverse du plus grand intérêt des colons. La Compagnie, comme nous l’avons vu, avait obtenu, pour la construction de ce premier village, un lot de 800 hectares aux portes de Sétif,'kians des conditions exceptionnelles. La Compagnie avait même voulu avoir Là son compte en qualité comme en quantité; 00 hectares seulement se trouvaient sur un sol rocheux; elle les avait refusés et il avait fallu les remplacer par d’autres. Les lots qui lui revenaient pour la construction d’autres villages devaient être pris à côté de leur territoire. La Compagnie, tenant auLmt à la prospérité de ses autres fermes (pi’à celle d’El-Bez, avait eu soin de bien choisir sa part, et il lui avait été d’autant plus facile d’agir ainsi que les colons n’étaient pas encore sur les lieux pour qu’on pût les consulter à leur tour, .\ussi la Compagnie, ayant pris pour l’ime de scs fermes la meilleure portion du territoire d’Ouricia, a-t-il fallu placer ce village au milieu des terres les plus p<iuvres. Le village de Mahouan, construit sur un petit plateau, ne s’est pas trouvé dans une position plus avantageuse. On a eu heaucoup de peine à y faire arriver un filet d’eau, insuffisant pour alimenter une fontaine et par conséquent pour irriguer le moindre jardin. II y avait en face 400 hectares de prairies irrigables, dont les colons eussent pu tirer un excellent parti pour les cultures industrielles; mais CCS terres convenaient à la Compagnie genevoise, et pour que rien ne lui en échappât, elle avait préféré diviser la ferme (ju’elle devait avoir en cet endroit, prendre un lot de 2ii0 hectares d'un côté du village et un lot de
140 hectares de l’autre côté. Le choix des terres ne permettait donc pas à tous les colons de prospérer également bien ; ils devaient être bientôt désabusés d’une autre manière.
La Compagnie génevoise avait encore été plus mal servie que l’Etat par les entrepreneurs de ses constructions. Au bout de peu de temps un grand nombre de maisons menaçaient ruine, quoiqu’elle n’eût reculé devant aucun sacrifice et qu’elle eût dépensé 2,600 fr. 25 c. pour chacune des maisons au lieu de 2,500 fr., prix de vente fixé par son cabier des charges. Un colon d’ Aïn-Amat, après avoir ainsi payé la sienne, avait été obligé de dépenser 1,500 fr. pour la rendre habitable. Il n’y avait pas eu moyen de recourir à l’entrepreneur : il était mort insolvable. D’un autre côté, la Compagnie, en faisant délivrer aux colons les maisons, comme les terres, par le gouvernement lui-même, avait pu mettre sa responsabilité à couvert. Cependant quelques colons avaient pu obtenir 45,000 fr. de dommages et intérêts. l%n attendant, toutes les maisons n’exigeaient pas moins d’urgentes réparations. Les lézardes augmentaient dans toutes celles qui n’étaient pas encore habitées et n’attiraient pas de nouveaux acquéreurs. Nous en avons pu voir àMahouan qui avaient déjà 10 centimètres de largeur, tellement que le dessus des portes et des fenêtres de plusieurs maisons avait fini par céder. Aussi la Compagnie qui, dans les premiers temps, faisait reproduire dans les journaux les lettres qu’écrivaient ses premiers colons à leurs familles, fut-elle bientôt obligée de s’abstenir de ce moyen de propagande. Elle ne trouvait plus pour habiter ses villages que les ouvriers qu’elle employait à ses travaux. On avait exigé d’eux un loyer de 300 fr. par an, représentant à peine l’intérêt à 10 p. ICiOde l’argent qu’avait coûté la maison et celui de la valeur que pouvait avoir le lot de terre concédé. Ce n’en était pas moins un loyer un peu cher. AMessaoud, 25 lots avaient été achetés par un propriétaire aisé de Genève. 11 les avait réunis avec toutes leurs maisons en une seule exploitation, qu’il était venu di-
LES TERRITOIRES CIVILS ET MILITAIRES
riger lui-mème. Un autre colon avait acheté trois concessions.
Cependant, d’après le cahier des charges, la Compagnie devait yendre séparément tous les lots. En voyant leur réunion en quelques mains, en voyant surtout beaucoup de lots affermés par les agents mêmes de la Compagnie, on a prétendu que pour compléter la liste deses villages elle avait eu recours à beaucoup de malheureux ouvriers qui avaient servi de prête-noms. La Compagnie avait un moyen beaucoup plus avouable pour se tirer d’embarras. Le décret impérial n’astreignait point le colon acquéreur d’un lot à l’habiter personnellement. 11 rentrait donc dans le droit commun, et pouvait y installer un colon, aussi bien que le vendre. Dès lors la Compagnie avait organisé une association omnium entre des capitalistes et des cultivateurs sans capitaux : les uns, sans quitter l’Europe, devaient acheter un lot conformément aux conditions du décret; les autres aller s’installer dans ce lot en qualité de fermiers, avec la faculté, durant trois ans, d’en devenir acquéreurs, en payant au propriétaire 500 fr. de plus que la somme déboursée par lui. Grâce à cette combinaison, 120 lots avaient pu trouver des titulaires.
Quoi qu’il en fût, plus de la moitié des maisons restaient vacantes, et le gouvernement était toujours en droit d’objecter à la Compagnie que si elle avait exécuté intégralement la première partie des conditions de son cahier des charges, elle n’avait rempli qu’imparfaitement l’autre ; que si elle avait achevé de construire elle n’avait fait que commencer à peupler, ce qui cependant, était la chose la plus importante, le but principal de l’opération. Ce n’était pas apparemment dans l’unique intérêt de quelques capitalistes étrangers, quelque honorables qu’ils fussent, qu’on avait entendu imposer de nouveaux sacrifices à l’Etat. M. le maréchal Raiidon, alors gouverneur-général, l’avait ainsi compris. 11 était protestant, il devait avoir, en celte qualité, une bienveillance naturelle pour les fondateurs de la Compagnie génevoise. Mais la droiture de son caractère et le vif intérêt
qu’il portait à la colonie ne lui pennetlaient pas de transiger avec eux. Après avoir excusé l’insuccès de leurs efforts, il n’avait pu retenir son indignation devant leurs prétentions nouvelles, et avait énergiquement protesté.
Les réclamations de M. le maréchal Randon ne furent pas écoutées. La Compagnie fut même encouragée à continuer son œuvre, et elle se mit à construire les nouveaux villages qui devaient lui assurer la délivrance de toute la zone tracée pour elle autour de Sétif. Une décision ministérielle, postérieure au décret du 26 avril 1 853, l’avait autorisée à scinder quelques villages en hameaux : elle en profita. Ougrina et Zeiri furent construits pour 22 familles ; Somerah pour 30 ; Aïn-Trick pour 26 : Mahla, sur la route de Bathna, et d’El-Hassi sur celle de Constantine, furent les seuls de 50 feux. Ce n’était qu’un jeu joué. La Compagnie savait parfaitement d’avance qu’elle pourrait encore moins peupler ces villages que les premiers : aussi avait-elle adopté un nouveau plan pour quelques-uns; le village El-Hassi, entre autres, avait été construit de manière à pouvoir être converti en grande ferme. Du reste, ces villages n’étaient pas encore terminés qu’une décision impériale du 24 avril 1858 dispensait la Compagnie de les achever et de les peupler. Elle l’exemptait également, en la tenant quitte de toute espèce d’obligations, de construire un dernier village de 50 feux qu’elle n’avait pas encore commencé : c’était le plus voisin de Sétif. Cette décision impériale prescrivait que la Compagnie serait mise en possession, non-seulement des lots de terre qui devaient, suivant le cahier des chaînes, lui être remis pour la construction des villages, mais aussi du territoire même de ces villages dont elle resterait propriétaire. On lui donnait ainsi 12,340 hectares, en la dispensant de remplir ses engagements, au lieu de 8,000 qui lui étaient promis à condition de les remplir. La même décision impériale avait, en outre, réglé qu’on lui ferait immédiatement remise de ses titres définitifs.
LES TERRITOIRES CIVILS ET MILITAIRES
Une fois nantie de titres definitifs qui lui assuraient la possession d’un immense domaine, la Compagnie géneToise a voulu se rendre compte du prix de revient de ses terres. Elles lui avaient, il est vrai, été concédées; mais avec des chaînes représentant un prix de vente.
Or, voici comment, à cet égard, elle fit
scs calculs :
Intérêt à o p. 100 payé aux actions.
Primes de 2o p. 100 à ramorlissement
des actions financières.
Commission aux banquiers.
Agences d'émigration.
Frais de publicité.
Voyage en Europe et en Algérie.
Appointements, en Algérie, pour la